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Ernest CHARASSON (1882-1913)

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    Bien qu’une laryngite tuberculeuse l’eût, depuis deux ans déjà, rendu presque aphone, M. Charasson n’en était pas moins resté un infatigable causeur : « Père Ernest, vous parlez trop, vous vous fatiguez, reposez-vous ! » lui disaient ses confrères, à chaque réunion. Mais lui de répondre : « Allons donc ! tous ceux qui ont prédit ma mort, sont décédés avant moi !... Vous verrez que je serai fort à quarante ans, tout le monde me l’a dit ; mon père, robuste comme un chêne, était l’homme le plus fort de Châteaumeillant ! » Et il continuait à rappeler d’amusants souvenirs d’enfance, à discuter théologie, philosophie, hautes questions sociales, à nous faire part de tous les projets d’évangélisation que lui suggérait son zèle apostolique. Jusqu’aux derniers jours de sa vie, comme s’il eût ignoré que la main de la mort l’avait touché depuis longtemps, vaillamment, gaiement, il continua son rude labeur de missionnaire en pays bahnar.

    C’est à Vienne, en Dauphiné, que naquit, le 3 novembre 1882, d’une famille originaire du Berry, Ernest-Louis-Antoine Charasson. Il revint tout jeune dans le Berry, et y fut élevé par une mère très pieuse et par sa tante Eudoxie, femme d’un dévouement sans bornes.

    Les années qu’il passa au presbytère de Soye (diocèse de Bourges), chez son oncle, curé de cette paroisse, furent toujours regardées par lui comme les plus belles de son enfance, et c’est à cette époque que remonte sa vocation apostolique : « J’avais huit ans, écrivait-il à son directeur du grand séminaire, et déjà je pensais aux missions. Au presbytère de Soye, je lisais les Annales de la Propagation de la Foi, les actes des martyrs du Japon, de la Corée, de l’Annam, et je me disais : oh ! qu’ils sont heureux ceux qui meurent pour le bon Dieu ! combien je voudrais, moi aussi, être martyr un jour ! »

    Lorsque, plus tard, avant de quitter la France, il s’en alla faire ses adieux à sa famille, il voulut revoir le petit village de Soye : « Que de souvenirs j’éprouvai, écrit-il, en revoyant la petite église de Soye ! Je pensais que là, mon père et ma mère bien-aimés étaient venus prier… et ils ne sont plus, me disais-je ! Je pensais à ma première communion, à la place qu’occupait ma mère en ce beau jour, a mon bonheur d’alors ; et à ces délicieux souvenirs, les larmes me jaillirent des yeux ! »

    Peu après sa première communion, M. Charasson perdit son père, et entra au petit séminaire de Saint-Célestin, à Bourges. Il avait déjà passé plusieurs années dans cette ville, quand sa famille était revenue du Dauphiné. Doux et timide, affligé d’une myopie extraordinaire et d’un défaut de langue, qui lui faisait prononcer le français d’une manière déplorable, le jeune séminariste eut parfois à souffrir des espiègleries de ses condisciples. Il n’en gardait point rancune, et il conserva même un souvenir exquis de ses années de collège. Avec quel bonheur il nous parlait de ses anciens maîtres, de son professeur de rhétorique, M. Lagrange, de M. Moreux surtout, le savant astronome, auquel il adressa, en 1910, un long rapport, fort personnel et très original, sur la comète de Halley et son apparition en pays bahnar.

    Pendant ses humanités, il eut des doutes sur sa vocation, et comme, dans une lettre, il faisait part de ses incertitudes à sa grand’mère, celle-ci, femme énergique et d’une décision prompte, lui répondit : « Puisque tu ignores ce que tu veux faire, tu seras plâtrier ; voilà la carrière que je te choisis. » Le pauvre jeune homme fut complètement stupéfait, et, dix ans plus tard, il se voyait encore avec stupeur au haut d’une échelle, maniant la truelle et le pinceau. Cette crise d’âme ne fut que passagère, et M. Charasson entendit de nouveau en son cœur la voix du Maître, qui l’appelait au sacerdoce et à l’apostolat ; désormais rassuré, il entra plein de joie au grand séminaire de Bourges. Quelque temps auparavant, il avait eu la douleur de perdre sa mère bien-aimée ; le divin Maître voulait, par la douleur et les séparations de la terre, se l’attacher encore davantage. La pensée des missions ne le quittait plus, la voix divine se faisait de nouveau entendre à son cœur, le Maître l’appelait à sa suite, et il répondit : « Seigneur, me voici ! »

    Entré sous-diacre au Séminaire des Missions-Étrangères, il s’embarquait, le 31 mars 1907, pour la Cochinchine orientale. Il étudia la langue annamite, d’abord à Nha-Trang, puis au séminaire de Dai-An et à Go-Thi. Malgré une réelle application, les progrès ne répondaient pas à la peine qu’il se donnait, et il en fut maintes fois désolé. Deux ans plus tard, M. Vialleton étant descendu en Annam, demanda et obtint M. Charasson comme vicaire, pour l’aider dans l’administration de l’importante chrétienté de Kon-Tum. Notre confrère reçut avec joie sa destination.

    « Le 6 avril, écrit-il à sa famille, j’arrivai à Kon-Tum, où je fus reçu, moi, jeune missionnaire, comme un triomphateur. Les larmes me vinrent aux yeux, lorsque je vis venir à ma rencontre et me faire escorte une foule d’Annamites et de sauvages, les élèves de l’école Cuenot, chantant une cantate bahnar sur l’air de Montagnes Pyrénées. Mon cheval lui-même, qui fut autrefois celui du mandarin de Binh-Dinh, était tout à fait fier de la chose, comme s’il s’était souvenu des cortèges mandarinaux de jadis... Mon voyage est terminé, je suis sur la terre sauvage, que Dieu m’y garde ! que j’y travaille de toute mon âme et de toutes mes forces pour sa gloire ! »

    A la fin de cette même année, M. Vialleton s’endormait dans le Seigneur, et M. Charasson était définitivement chargé du district de Kon-Xolang, où il avait étudié la langue bahnar. Aussitôt qu’il le put, il se mit à évangéliser les pauvres sauvages. Il se faisait tout à tous, et, malgré le peu d’intérêt et l’horizon borné de leur conversation, il aimait à causer avec eux, s’efforçant sans cesse d’élever vers Dieu leurs pensées et leur cœur. Pour assister les malades, rien ne l’arrêtait, ni les mauvais chemins, ni la distance, ni la fièvre, ni l’orage. Mais là où son zèle se révélait surtout, c’était dans le soin qu’il apportait à instruire la jeunesse et les petits enfants. Il s’appliquait à mettre son enseignement à la portée de ces intelligences frustes et peu développées, usant pour cela des comparaisons les plus pittoresques.

    Plusieurs fois, il tenta d’établir une école, mais dut y renoncer, faute de temps et d’argent, et aussi parce qu’il ne pouvait obtenir de ses petits sauvageons, trop épris de la grande liberté de la forêt, une assiduité suffisante. Du moins, le soir, les réunissait-il autour d’un petit harmonium, et il y avait un certain charme, à entendre la voix claire de ces enfants porter, jusque dans les profondeurs de la forêt silencieuse, les hymnes à Jésus et à la Vierge de Lourdes. Notre confrère était un organiste de talent ; il avait une âme d’artiste, aussi, pour lui, la musique n’était pas un simple passe-temps, une distraction, c’était de plus une prière.

    Nature droite, quelque peu naïve, il ajoutait foi, sans la moindre hésitation, aux histoires les plus invraisemblables qu’on pouvait lui narrer. Ses domestiques annamites, observateurs attentifs et malicieux, abusèrent parfois de son extrême simplicité : ils se plaisaient à lui faire répéter une admonestation coutumière, qu’il commençait toujours par ces mots : « Vous autres, Annamites, vous ne ferez jamais un peuple... — Père, pourquoi ? » interrogeaient tous en chœur les espiègles ; et, pour la centième fois peut-être, à leur grande joie, il énumérait, en de longues considérations, les défauts de leur race.

    Vers le milieu de 1911, une pneumonie faillit l’emporter et nécessita un voyage à Saigon. Le Dr Angier eut bien vite compris que le mal était incurable, et que nulle intervention humaine ne pouvait le guérir. Notre cher confrère revint alors en pays sauvage, et, cette fois, pour y mourir. Il avait presque complètement perdu la voix, et ce fut pour lui un sacrifice pénible de ne pouvoir, comme par le passé, chanter, avec ses petits sauvages, des hymnes et des cantiques à la louange de Dieu. Malgré sa faible santé et les précautions auxquelles il était obligé, il continua ses tournées. Il se chargea même de l’instruction d’une dizaine de villages, nouvellement convertis dans la vallée du Touer, et où tout était à organiser.

    Néanmoins, il était à bout de forces. Trois mois avant sa mort, il écrivait, au retour de la visite d’une de ces chrétientés : « Je reviens de Kon-Xolang où, malgré la fièvre, je suis allé à pied, à cause du mauvais état des routes. J’ai administré deux baptêmes et confessé vingt-neuf personnes. Je suis extrêmement fatigué. En route, j’ai pensé bien souvent au bon P. Dégouts qui, lui aussi, tout comme moi, ne pouvait plus monter les pentes. Ah ! la vie apostolique ! Je me disais : c’est maintenant que je suis vraiment missionnaire. Vive la souffrance, et vive la joie quand même ! » Et tristement, il ajoutait : « Je suis un instrument usé, une harpe brisée ; tant que je ne serai pas guéri de la poitrine, je ne pourrai retrouver mes anciennes forces. »

    Vers la fin de juillet, M. Charasson vint prendre quelques semaines de repos à Kon-Tum ; puis, exténué, il eut encore la force de retourner à Kon-Xolang, comme si, devinant que la fin approchait, il eût voulu tomber et mourir au poste, où il avait si vaillamment travaillé et souffert.

    Le mal, dont se mourait lentement le courageux missionnaire, prit soudain une gravité imprévue. Appelé au chevet du malade, le provicaire de la mission le trouva dans le délire ; et, en toute hâte, il lui administra le sacrement de l’extrême-onction. Trois jours durant, le malade resta sans connaissance, ses yeux mourants fixés et comme arrêtés sur une vision de l’au-delà. Tantôt il esquissait le signe de la croix, tantôt il joignait ses mains amaigries commue pour une dernière prière, tantôt il faisait les gestes augustes du divin sacrifice : Introibo ad altare Dei !

    Nous étions là, autour de lui, quatre missionnaires, récitant les prières des agonisants, pendant que le provicaire de la mission lui suggérait, la voix pleine de larmes, de suprêmes invocations : « Ames des petits enfants que j’ai baptisés, venez à mon secours ! » Le jeudi 4 septembre, il était 5 heures du soir, lorsque, dans un dernier souffle, son âme s’en alla vers son Créateur, vers le Jésus de ces petits enfants qu’il aimait tant !

    Sur un brancard improvisé, les chrétiens emportèrent la dépouille mortelle de M. Charasson, à travers la forêt, jusqu’à Kon-Tum. C’est là, dans le petit cimetière de la mission, que dort, à l’ombre de la croix, celui qui fut jusqu’à la fin le bon et fidèle serviteur, à qui sont promises les éternelles récompenses.

     

     

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    • Numéro : 2925
    • Pays : Vietnam
    • Année : None