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André Joseph CHAPUIS (1871-1957)

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    Le Père Chapuis était un solide montagnard du Puy-en-Velay, trapu, infatigable marcheur et d’une santé de fer. Son regard, à la fois bon et singulièrement aigu, éclairait un visage austère que détendait soudain un sourire fin et malicieux.

     

    Il faisait partie de ces pionniers arrivés dans le vicariat de Hué avant la fin du siècle dernier : les Pères Cadière, Roux, de Pirey... A cette époque il n’était pas rare de le rencontrer à cheval, le long des routes, sentiers ou diguettes, jusqu’au jour où sa monture, sans doute mal intentionnée, vida dans la rizière le cavalier, qui en fut quitte pour une bonne hernie. Désormais ce fut à pied qu’on le croisa en route pour des étapes de cinq lieues et plus. Il marchait d’un pas lent mais décidé, l’éventail ou le parapluie à la main, la poitrine décorée, à l’ancienne, d’une barbe largement étalée qu’il lissait quand le vent en dérangeait l’ordonnance. Où allait-il ainsi ? Toujours à la recherche de contacts d’âmes : c’était sa méthode “d’accrochage”. Il ne laissait passer personne sans l’aborder sur un ton à la fois enjoué et confidentiel. Chrétien ou non, le passant devenait son interlocuteur : d’abord étonné, puis mis en confiance et charmé d’une familiarité si avenante. Technique savante et fort psychologique de l’abordage des âmes neuves ; cela deviendra sa spécialité. Il était curieux et anxieux de ces irruptions soudaines dans la vie des inconnus. Il pratiquait l’interrogatoire d’apparence anodine ; puis il bifurquait sur les coutumes et pratiques religieuses ; enfin il trouvait le moyen de glisser la question cruciale : “Avez-vous entendu parler des chrétiens ?”, et le dialogue continuait... Extrêmement physionomiste, le Père Chapuis s’enquérait toujours du nom et, si possible de la famille de celui qu’il interpellait. Son extraordinaire mémoire enregistrait et classait les identités. Les arbres généalogiques de villages entiers lui étaient présents à l’esprit ; ceci ne faisait que se consolider avec les années. En 1947 (il avait 76 ans), que de fois ne l’a-t-on pas vu, au. hasard des rencontres de la guerre, aborder un jeune inconnu qu’il identifiait aussitôt comme le descendant d’une famille dont il énumérait la généalogie jusqu’au troisième degré à l’intéressé ébahi et tout réconforté d’avoir retrouvé un tel “ami de la famille”.

     

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    * CHAPUIS André-Joseph, né le 24 novembre 1871 à Bas-en-Basset, diocèse du Puy. Etudes primaires au pays natal, secondaires au petit séminaire de Monistrol-sur-Loire. Sous-diacre le 22 septembre 1894, diacre le 9 mars, et prêtre le 30 juin 1895. Parti pour la Cochinchine septentrionale (Hué) le 31 juillet de la même année. Missionnaire de district, puis procureur, curé de la cathédrale et vicaire délégué. Décoré du Kim Khanh de troisième classe. Décédé au sanatorium de Montbeton le 26 octobre 1957.

     

     

    Avec ses ouailles, c’était le même procédé direct, mais plus carré, quoique teinté de bonne humeur : “Te voilà joliment bien habillé, aujourd’hui !” (ici, un gracieux effet d’éventail soulignait l’ironie) ; “Et ton âme, as -tu songé à la parer pour cette fête ?” Il ajoutait tout bas, avec un bon sourire “N’y a-t-il pas longtemps que tu n’es venu te confesser ?” Le ton devenait parfois plus cassant avec ceux dont la conduite scandaleuse risquait de compromettre le salut : colère voulue, et non pas saute d’humeur. D’ailleurs, si, d’aventure, le cas s’avérait moins peccamineux qu’il ne l’avait cru, il s’empressait d’adoucir le ton ou même s’excusait de son inadvertance.

     

    *Mais cet apôtre itinérant était aussi un bâtisseur de chrétientés. Sa patiente enquête sur les us et coutumes locales lui avait donné le sens des exigences pratiques de toute fondation stable. C’est ainsi qu’à Thach-binh, l’un de ses premiers postes, qu’il occupa 18 ans, il organisa quinze villages chrétiens aux alentours, munis d’une église, et souvent d’un pied-à-terre presbytéral et d’une maison de religieuses, sans oublier l’achat de terrains pour les biens communs de la chrétienté. Ses constructions portaient le cachet du connaisseur. N’avait-il pas publié une remarquable plaquette sur “La maison” au Vietnam, insistant particulièrement sur le caractère religieux d’une quantité de détails architecturaux ? 1 Dans toutes ces fondations il savait dépenser sans compter, tout en veillant à la régularité des papiers d’achats. Il se montrait à la fois méticuleux et généreux, consentant même à se laisser quelque peu exploiter, grognant parfois, mais recommençant à donner.

     

    Toutefois, c’est surtout dans le domaine spirituel qu’on pouvait mesurer la foi profonde qui l’animait. Il avait pris, dans ses postes de district, une habitude qu’il garda lorsqu’il fut nommé curé de la cathédrale de Hué (et vicaire délégué) : celle de faire chaque dimanche une véritable instruction catéchistique plutôt qu’un sermon. Il répétait volontiers : “Il y a tout dans les prières et le catéchisme “, et cela est vrai, à condition qu’on sache rattacher à cette base essentielle tous les commentaires que l’on croit utiles. Aussi, il fallait le voir, le dimanche matin avant la messe, arpenter l’allée centrale de la nef. D’un petit coup d’éventail amical, il avertissait ceux qu’il allait interroger. Puis le questionnaire commençait, à la fois simple et suggestif, afin de ne pas intimider. Toute erreur donnait lieu à une mise au point délicate, parfois relevée d’une pointe d’humour, sans jamais décourager les bonnes volontés.

     

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    1. Le Père Chapuis s’est aussi intéressé à l’histoire du vicariat de Hué, en contribuant notamment à des recherches sur la vie de Mgr Sohier

     

    Ce zèle de la parole de Dieu n’avait d’égal, chez le Père Chapuis, que celui qui le rendait prisonnier volontaire du confessionnal. On se confesse beaucoup dans les jeunes chrétientés. C’est même souvent l’occasion de bousculades assez bruyantes auxquelles le prêtre doit mettre parfois un frein. Le P. Chapuis résolvait le problème en se mettant presque toujours à la disposition de ses ouailles : très tôt le matin dès l’Angelus, à midi et, souvent, tard dans la soirée. Il en profitait pour former les âmes à la piété, redresser les consciences incertaines, pacifier les éprouvés : labeur patient et parfois crucifiant, mais combien précieux aux yeux des fidèles et de Dieu.

     

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    Parmi les postes où il a exercé son ministère, il n’en est sans doute pas qui lui soit resté plus cher que celui de Bac-vong-Dong. C’est lui qui l’avait fondé comme une filiale de Thach-Binh. Or, un poste de brousse ressemble un peu à un ouvrage avancé à la lisière du “no man’s land”. Son organisation est quasi cellulaire : un noyau primitif sert de point de départ, et, dès que possible, il faut le consolider par deux ou trois autres groupes de chrétiens dans les villages voisins. Puis l’avance se poursuit patiemment, en essaimant dans toutes les directions dans un rayon de plusieurs kilomètres. C’est ainsi qu’à cette époque (vers 1930), le P. Chapuis avait peu à peu rattaché à ce centre 700 chrétiens. Ils étaient groupés en trois chrétientés principales escortées de huit chrétientés satellites. Une de ces chrétientés avait un noyau de chrétiens de vieille souche : le village de Nhulam était la patrie d’un Bienheureux martyr : le Capitaine Ho-dinh-Hy, décapité en 1847.

     

    Comme il les aimait ces “vieux chrétiens”! Il les rabrouait, sans doute, de temps en temps, leur reprochant tiédeur ou routine. Mais si d’aventure quelqu’un osait se permettre d’en médire devant lui, il prenait fait et cause pour eux, les protégeant comme la prunelle de ses yeux.

     

    Le Père Chapuis rêvait de se retirer un jour dans une de ces chrétientés. Mais ses espoirs devaient être cruellement déçus. Lors de l’occupation vietminh, en 1947, la région fut bombardée, incendiée, ravagée. Seule l’église et les murs du presbytère restèrent debout. Quand il apprit qu’un grand nombre de chrétiens avaient été massacrés, le Père Chapuis ne put retenir ses larmes. Tout semblait s’écrouler de cette œuvre patiemment élaborée. Mais aujourd’hui, dix ans après cet effondrement apparent, des conversions nombreuses se produisent autour de ce centre, comme en beaucoup de régions qui ont souffert pendant la guerre.

     

    Le Père Chapuis, revenu en France en 1950, s’efforça d’exercer son ministère dans sa petite paroisse d’origine, à Bas-en-Basset, sans cesser d’offrir pour la persévérance et la conversion de ses chers Vietnamiens, le reste de ses forces.

     

     

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    • Numéro : 2161
    • Pays : Vietnam
    • Année : None