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Alphonse CHALMETON (1847-1890)

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    « De toutes les épreuves qui ont marqué, pour notre mission, le cours de cette année, écrit Mgr Pineau, une des plus cruelles a été la perte de notre regretté P. Procureur. M. Alphonse-Joseph Chalmeton était né aux Champs-des-Prés, commune de Haves ( Ardèche ), le 17 novembre 1847. Nous n’avons pas de détails sur ses premières années qui durent être pleines d’édification, puisque Dieu l’avait choisi pour porter son nom jusqu’aux extrémités du monde.

    « Après avoir terminé ses études ecclésiastiques au séminaire des Missions-Étrangères, M. Chalmeton partit pour le Tonkin méridional le 16 juillet 1873, et arriva dans sa mission le 14 novembre suivant. Quelques mois après, à l’occasion de l’expédition de M. Francis-Garnier, éclata la persécution qui ruina la plupart de nos chrétientés, et coûta la vie à des milliers de chrétiens. Dans ces douloureuses circonstances, Mgr Gauthier fit deux parts de ses missionnaires. Les uns restèrent dans le pays pour essayer de tenir tête à la rébellion, car les chrétiens , revenus de leur première stupeur, s’étaient réfugiés dans les centres principaux, décidés à vendre chèrement leur vie. Le reste des missionnaires dut prendre la route de Saïgon pour y attendre des temps moins troublés. Le P. Chalmeton fut de ce nombre.

    « Après quelques mois de lutte acharnée, l’insurrection était vaincue, et les mandarins qui avaient d’abord désiré le massacre en masse des chrétiens, furent tout heureux de prendre à leur solde les survivants pour combattre les derniers restes des rebelles. Ceux-ci en effet après avoir dit bien haut qu’ils ne voulaient que chasser les Français et massacrer les chrétiens, n’avaient pas tardé à tourner leurs armes contre Tu-duc et ses mandarins qui durent enfin ouvrir les yeux.

    « Attaquée sur tous les points à la fois, la rebellion fut terminée en moins d’une année, et les missionnaires se mirent tout de suite à l’œuvre pour réparer tant de ruines.

    « Mgr Croc, alors chargé du Binh-chinh, demanda M. Chalmeton pour l’aider dans l’administration de ce vaste district. Notre cher confrère y passa quelques années qu’il se plaisait à appeler les plus heureuses de sa vie. Les supérieurs eurent vite reconnu en lui des talents exceptionnels, et ne tardèrent pas à lui confier la procure. Il faut avoir assisté aux événements de ces quinze dernières années pour se rendre compte des soucis que le cher P. Chalmeton a trouvés dans une charge qu’en temps ordinaire nul ne juge facile.

    « La famine de 1878 épuisa les ressources de la mission, le P. Procureur se dévoua de toute son âme et put du moins subvenir aux besoins les plus pressants.

    « Hélas ! Le plus dur restait à faire ! A l’occasion de l’occupation française, nous vîmes recommencer, il y a cinq ans, tous les malheurs de 1874. Xu-daui était plein de chrétiens en fuite, le P. Procureur était nuit et jour poursuivi par les demandes et les plaintes des affamés. Pendant que les fuyards assiégeaient la procure, les missionnaires dispersés dans les districts récemment ravagés, ne cessaient d’écrire des lettres désespérées, ou venaient eux-mêmes solliciter des secours pour leurs ouailles. Les besoins étaient immenses de tous côtés, et M. Chalmeton courant de la caisse au grenier à riz, ne savait comment suffire à tant d’infortunes ! Quelles angoisses il a endurées pendant ces derniers années, Dieu seul le sait et Dieu seul peut récompenser ce dévouement de toutes les heures .

    « Malgré tant de préoccupations, le cher confrère gardait sa gaieté et sa bonne humeur, il savait s’intéresser aux succès et aux fatigues des missionnaires en district, dont il enviait le sort. C’est que le P. Chalmeton avait un grand amour des âmes et un cœur d’or. A toute demande d’argent il tâchait de faire la mine pour effrayer le solliciteur, mais bientôt il partait d’un bon éclat de rire et allait prendre des sapèques.

    « Les confrères connaissaient ses innocents subterfuges et ne s’en effrayaient guère, nul n’aurait songé qu’un autre eût pu tenir la procure. M. Chalmeton semblait vraiment né pour sa charge, malgré ses aspirations à des occupations moins matérielles et de moindre sujétion. Les Annamites eux-mêmes s’étonnaient de trouver un missionnaire si entendu aux affaires du pays, dont l’apprentissage et l’intelligence sont si difficiles. Le P. Procureur, disait un curé indigène, est un homme extraordinaire ; en même temps qu’il écrit une lettre, il donne des ordres de deux ou trois côtés, il surveille des gens qui comptent des sapèques et d’autres qui préparent des commissions à expédier dans différents districts.

    « On croirait que M. Chalmeton avait une santé robuste pour ne pas succomber à tant de fatigues. Il n’avait que beaucoup de courage. Tous les ans au retour des chaleurs, le cher confrère avait quelques jours ou quelques semaines de grand malaise. L’année dernière il fut même obligé de faire un voyage à Hong-kong pour se rétablir d’une maladie de foie. Quelques mois de repos avaient amélioré son état, nous espérions même une guérison parfaite, mais lui ne se faisait pas illusion à son retour parmi nous .

    « Au mois de mai de cette année, les premières chaleurs furent plus fortes que d’habitude, M. Chalmeton se sentit tout de suite fatigué. Malgré son épuisement il prit sur lui d’aller visiter un moribond qui ne pouvait attendre. Il avait trop compté sur ses forces, et depuis ce jour sa santé déclina à vue d’œil. La maladie de foie était revenue, le malade ne pouvait rien garder. Je lui conseillai d’aller à Vinh chez le P. Abgrall, consulter le médecin français. Il y consentit et partit de Xa-daui le 20 mai. Malheureusement tous les remèdes ne purent enrayer les progrès du mal. Deux jours après l’arrivée de notre confrère à Vinh, un bateau partait pour Hai-phong et Hong-kong. Le P. Abgrall pressa le cher malade de se rendre au sanatorium :  « Je n’ai pas l’autorisation de Monseigneur, dit le P. Chalmeton, je n’ose pas m’enbarquer. »

    « – Je prends la chose sur moi, répondit le P. Abgrall, il y va de votre vie, au prochain bateau vous n’aurez plus la force de faire le voyage.»

    Si peu de temps qu’il fallut pour faire les préparatifs du départ, on s’aperçut que le Père n’avait plus que quelques heures à vivre, et qu’il ne fallait pas songer à un déplacement.

    « Vers sept heures du soir, écrit le P. Abgrall, je portai au malade le saint Viatique et « ensuite je lui administrai l’Extrême-Onction. Vers neuf heures il s’est trouvé plus mal et je « lui ai donné les indulgences de la bonne mort et des saints scapulaires, et pendant que je « récitais les prières des agonisants, il a rendu son âme à Dieu.

    « Pendant la journée il se faisait moins illusion que moi et parlait de sa mort avec le plus grand calme et la plus entière résignation.

    « Le corps de notre cher confrère , ajoute le P. Abgrall, se conserve depuis deux jours , « malgré la grande chaleur, sans la moindre trace d’altération. Nos chrétiens prient nuit et jour « dans la chambre mortuaire et se montrent vraiment édifiants. » La sépulture eut lieu le 25 mai, jour de la Pentecôte, au milieu d’un grand concours de chrétiens éplorés, tous avaient connu le cher Père Chalmeton, tous avaient eu recours à lui un jour ou l’autre. Aussi son souvenir vivra longtemps, surtout dans le cœur des plus malheureux. »

     

     

    • Numéro : 1170
    • Pays : Vietnam
    • Année : None