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René CHALLET 1920 – 2003

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    Ses condisciples l’appellent Challet ; pour la plupart des autres, c’est le Père Challet, et, en dehors de sa famille, je n’ai entendu personne l’adresser par son prénom, René.  Il y a chez lui, une certaine retenue dans les gestes, dans la présentation, une manière de s’habiller, sobre et de bon goût, qui commande le respect et parfois la distance.  « Il est très distingué » disait un visiteur de Lauris.  Et pourtant, il n’y a pas de recherche dans son attitude générale, il sait être accueillant.  On se sent bien avec lui, disent les paroissiens de Meillant.

    Il rit volontiers et goûte une boutade ou une bonne histoire, mais il ne rit pas aux éclats.  Il n’aime pas les gens débraillés, désordonnés ou du genre braillard.  Tout est propre et en ordre dans son bureau, dans sa voiture, sur sa personne.  Il parle un langage clair, toujours précis, un français digne de l’Anjou.  Et « il a poussé la porte de toutes les maisons » disent encore les gens du Cher, habitude pastorale qu’il a apprise en Malaisie.  Personnalité contrastée, à laquelle on s’attache.  Quelqu’un qui a de la classe !

    Aîné de sept frères et sœurs, il est né à Cholet le 31 Juillet 1920.  La famille vit des fleurs.  « Papa Célestin », comme il appelle son père dans ses mémoires, se spécialise dans la culture des chrysanthèmes, jusqu’à devenir le premier producteur national.  « Nos parents formaient un couple très uni, avec des tempéraments très différents, un père calme et posé, une mère de tempérament plus nerveux et nettement plus fantaisiste.  Ils exerçaient tous les deux leurs métiers à domicile, notre mère étant fleuriste.  René, étant l’aîné, se rendait mieux compte que nous que notre mère était fatiguée, et il nous faisait la leçon… Je l’avais surnommé le gendarme.  Que les parents nous remettent en place, on acceptait, mais que notre frère s’en mêle, c’était plus dur à avaler », écrit une de ses sœurs.

    Il fait ses études au collège Ste Marie, à 50 m. de la maison, et passe son Baccalauréat à 16 ans, l’année de la naissance de son plus jeune frère, « le cadeau pour mon Bac » comme il dit à ses amis.  Il rentre alors au séminaire d’Angers et le 1er Octobre 1940 rejoint les Missions Etrangères.  Il est déjà Lecteur.  Le Père Lambert, un angevin lui-aussi, l’aurait influencé dans son choix.  « Pour nous, il est toujours resté le même frère ; on ne l’a jamais appelé Mr. l’Abbé ou Mon Père ».  Ayant terminé son cycle d’études en Juin 1942 et trop jeune pour être ordonné, les supérieurs lui proposent de suivre des cours à l’Institut Catholique.  A lui de choisir la discipline.  Il dira, avec un humour bien à lui : « J’ai pris le plus simple, le Droit Canon ! »  Mais, pour qui le connaît, c’est un sujet où il se trouve à l’aise, alliant directives et ouvertures pour celui qui en capture l’esprit.  Et il est un de ceux-là.  Le voici donc à la Catho avec J.Candau, A. Fleury, R. Lapouge…

    Ayant obtenu les dispenses nécessaires, il est ordonné le 21 Février 1943, avec Félix Brygier, par Mgr. Le Hunsec, supérieur général des Spiritains, à 6h30, dans la chapelle particulière de ce dernier.  Il reçoit sa destination pour Saïgon.  Comme les Allemands le recherchaient à Paris pour l’envoyer en travail obligatoire, il va simplement « se cacher » à St. Pierre de Cholet, sa paroisse, comme vicaire.  Il continue ses études par lui-même et passe sa licence en Février 1945.  A Cholet pour quelques mois, il commence à faire le généalogie de sa famille, mais il lui tarde de partir.  En Juin 1945, il est aumônier, pendant treize mois, dans le « triangle de fer » en Cochinchine, il sert aussi au Tonkin, à Hué, puis à Saïgon, comme aumônier de la garnison.  Il fait le coup de feu avec les autres et reste très marqué par cette expérience de guerre.  « Il n’était pas facile de célébrer la Messe de Noël, après avoir tiré sur l’ennemi quelques heures plus tôt », dira-t-il, bien des années après.  Il ne veut pas rester comme missionnaire dans un pays où il s’est battu et demande un changement de destination, d’autant qu’il ne croit pas à cette guerre du Vietnam.  Mal en point physiquement – il pèse 54 kilos et marche avec une canne – affaibli par la paludisme et la dysenterie, il est rapatrié sanitaire et reste en France jusqu’en Septembre 1947.  Son dévouement lui a valu la Croix de Guerre, ce que nous ignorions tous jusqu’à ces dernières années.

    Alors envoyé à Malacca, il y arrive en Septembre 1947 ; mais le souvenir du Vietnam ne le quitte pas, « A Singapour, il m’est arrivé de me protéger instinctivement des grenades en me mettant dans un coin de porte ! »  Il apprendra bien plus tard qu’on le destinait à être professeur de droit canon au grand séminaire de Saïgon.  Il se réjouira d’y avoir échappé.

     

    Singapour, Malacca, 1947 – 1955

     

    Accueilli à son arrivée par Mgr. Olçomendy, juste sacré évêque de Malacca, René Challet passe quatorze mois à la cathédrale avec le P. M. Bonamy, vicaire général, pour apprendre l’anglais.  Le P. Bécheras, spécialiste en ce dialecte chinois, lui enseigne les rudiments du teochew.  Dans d’autres paroisses de la ville, il retrouve ses contemporains, J. Ciatti. P. Barthoulet et, à la Procure, le P. Duquet.  C’est durant ces mois qu’il prendra part à l’accueil du cardinal Spellman de  New York, venu en visite avec une suite d’évêques et de prélats, dont Mgr. Fulton Sheen.

    En Novembre 1948, il est nommé à Sainte-Thérèse de Malacca, paroisse de fermiers teochew bien enracinés dans leurs traditions apportées de Chine, dont le pasteur, après avoir été le bâtisseur de l’église, est le P. Dubois, un Suisse qui ne fait pas de bruit mais qui comprend tout ce que ses paroissiens lui disent.  Et ce, avec un sens de l’humour.  René est son vicaire jusqu’en Juin 1950, date à laquelle il lui succède comme curé.  Les P.  Y. Bourel, F. Brygier, L. Coiffard, un ancien de Swatow, le secondent.  Il construit une école chinoise, qu’il confiera aux Frères Maristes venus de Pékin.

    Ces années de Malacca, c’est du Challet grand cru.  Il est à l’aise dans cette paroisse très structurée et fait confiance au « Conseil des Anciens », dont il admire la sagesse et le zèle.  Ils lui font connaître les us et coutumes de la communauté, solutionnent les disputes de ces paysans travailleurs et âpres au gain, et lui évitent bien des bévues.  Une approche « inculturée »… non prévue par le droit canon !  Ce jeune missionnaire bien à son affaire impressionne sans doute le P. Olier, supérieur régional de Malaisie – Siam, qui parle aussi teochew.  Aussi, pendant son congé en France en 1955, le curé de Ste Thérèse apprend sa nomination comme supérieur local.  Les MEP en Malaisie-Singapour sont une soixantaine.  Finis les rizières et vergers de Malacca, les durions…

     

    Supérieur local, 1955 – 1958

     

    Les autorités de Paris recommandent au jeune supérieur – il a 35 ans – d’être à temps complet au service des Confrères.  Pas d’apostolat paroissial !  Mais où résider ?  A Cameron Highlands en Malaisie, à la maison régionale des MEP, à 1.700 m. d’altitude ?  Le climat est excellent, mais il s’y trouve isolé et inactif.  Et il y a déjà un Confrère qui s’occupe de la maison.  A Singapour, à la Procure ?  C’est commode, mais il n’y est pas chez lui ; c’est un établissement commun de société.  Et pourtant, c’est à Singapour qu’est son économe, le P.R. Girard.

    Aussi voyage-t-il beaucoup et des Confrères lui font des remarques, dans le genre « Tu n’as rien à faire… on te voit bien souvent ! »  Ils plaisantent, mais cela le blesse.  Il se sent sous-employé et, de plus, le rôle de supérieur local n’est pas clair.  Et puis, il lui faut arbitrer des conflits, prendre en compte des problèmes personnels.  Ce n’est pas son charisme.  Il tranche, il manque de tact parfois.  Aussi est-ce avec joie qu’il apprend que le P. R. Laurent va devenir supérieur régional et il accueille allégrement le cadeau que lui fait Mgr. Olçomendy : la charge de curé de St.-François-Xavier à Singapour.

     

    Saint-François-Xavier, 1958-1965

     

    Le voici maître à bord d’une paroisse où tout est neuf, gens et bâtiments.  De jolies maisons avec des jardinets, des gens d’éducation anglaise, fonctionnaires, enseignants, et de nombreuses familles de militaires britanniques ou australiens qui sont là pour un temps.  C’est bien différent de Malacca, mais il ne faut pas oublier les nombreux quartiers où il y a encore des maisons en bois au toit en zinc, des familles indiennes aux très bas salaires.

    Le P. Challet se donne à plein, ordonné et systématique, il sait se faire aider par des paroissiens heureux de bâtir leur communauté, et par les Dames de St-Maur qui ont école primaire et résidence à-côté de l’église.  Visites, recensement des familles, organisations paroissiales à susciter et animer… Il y a de quoi faire.  Seul au début, il sera bientôt aidé par des vicaires : le P. H. Saussard – l’attelage grincera…  des tempéraments différents – le P. P. Wee, un prêtre local qu’il apprécie beaucoup, le P. C. Huc qui lui succédera.  Tout un quartier sera érigé en nouveau centre paroissial, Jalan Kayu (la rue du bois) dont le P. Henri Saussard, avec son expériences indienne, devient le curé.  Tous deux apprécient d’être des voisins indépendants.

    Mais, malgré un congé en France de dix mois, il fatigue, il est tendu et un repos de quelques mois à Cameron Highlands s’impose.  En Mars 1965, il devient le premier curé résident de Mandai, jusqu’alors administré par la paroisse St. Joseph de Bukit Timah.  Une petite communauté venue de Chine en 1935 lors d’une famine dans la région de Swatow et installée là sur des terrains obtenus par un prêtre chinois, des fermiers dont les enfants, grâce à l’éducation, montent vite dans l’échelle sociale.  Il y passe un an et dès Septembre 1966, l’archevêque lui confie un nouveau projet.

     

    Saint-Etienne, Aljunied Road, 1966-1971

     

    Depuis l’installation des Sœurs Canossiennes dans ce quartier de l’île, leur couvent a été le pied-à-terre de prêtres qui étaient leurs aumôniers et essayaient de créer un nouveau centre paroissial.  Le P. O. Dupoirieux, d’abord résidant chez les religieuses, avait beaucoup missionné et catéchisé dans le quartier, et finalement avait bâti l’église Notre-Dame-de-la-Paix, dont il était devenu le pasteur en 1954.  Mais, à nouveau, ne fallait-il pas un lieu de culte sur Aljunied Road ?

    Le P. Challet est chargé du projet.  Un presbytère où il est chez lui, accueillant et bien tenu et, dans l’enceinte de l’école des sœurs, un vieux bâtiment qui va servir d’église en attendant les permissions gouvernementales pour ériger quelque chose de permanent.  Des années passeront avant qu’elles n’arrivent.

    A nouveau, le curé défriche, recense, organise et les gens sont heureux d’avoir un pasteur à demeure, un pasteur sur qui ils peuvent compter.  Lui, qui reste classique, met en place le renouveau du Concile, sans traîner les pieds mais sans enthousiasme débordant.  Ce ne serait pas son genre.  Il est aidé par des confrères plus âgés, le P. Bouttaz puis le P. L. Danion, qui sont des hommes de terrain.  Pas de pastorale d’ensemble, pas de pastorale commune, mais du travail bien fait.  Là encore, le Concile au goutte à goutte.  C’est la paroisse Saint-Etienne.  Mgr Olçomendy n’est-il pas originaire de Saint-Etienne-de-Baïgorry ?  Ce ne sera que des années après que la nouvelle église sera construite, mais la communauté a été rassemblée et est bien vivante.

    Il prend son congé en France en 1971, se fait opérer des varices et, alors qu’il est à l’hôpital, il fait une embolie pulmonaire très sérieuse et a besoin d’être « ressuscité ».  Annonçant cela à Mgr. Olçomendy quelques semaines plus tard, il écrit en post-scriptum « Si on n’avait pas réussi à me réanimer, ça aurait solutionné le problème de me trouver un poste lors de mon retour ! »  Boutade et pique que l’archevêque n’apprécia guère, « Il avait besoin d’écrire ça ! » commente-t-il avec humeur.  La douceur angevine !

     

    Dernières années à Singapour : Saint-Joseph de Bukit Timah, 1972-77

     

    Saint-Joseph, sur « la colline de l’étain » (Bukit Timah), un des deux ou trois points culminants de Singapore, une église et une communauté des tous débuts – 1846 – séparée de ces qu’était la ville par une belle forêt de jungle, où l’on trouvait encore des tigres en ces années-là.  Une communauté qui pourrait avoir donné des martyrs en 1851, quand les sociétés secrètes chinoises avaient attaqué les fermiers chrétiens et massacré quelques 500 Chinois.

    Quand le P. Challet y arrive, les églises successives (1853, 1905) avaient été remplacées en 1965 par une « basilique » de plus de 2000 places, avec un Saint Joseph plus grand que nature, qui accueille les pèlerins chaque 1er Mai.  Une kermesse et une forêt de cierges…

    Il succède à un prêtre chinois, qui a été la plus de vingt ans, un bâtisseur qui allait à l’essentiel.  Le presbytère est une vieille maison en bois et le nouvel occupant saura y repérer les poutres d’origine…  C’est grand, bien aéré, c’est d’un autre temps, mais une fois débarrassé et nettoyé, cela suffit.

    Oui, mettre au clair les finances, rassembler les documents de mariage et bien d’autres pièces officielles ; là encore, visites et recensement de paroissiens.  Tout se met en place.  Il y a pas mal de personnes âgées qui parlent teochew et le curé se trouve un peu comme à Malacca, même si les HLM poussent tout autour.  Il fait bon voisinage avec les Frères de Saint-Gabriel et leur école industrielle, avec les Sœurs de Saint-Maur, leur orphelinat et leur école primaire.  Son vieil ami, le P. Brygier, pas mal handicapé par l’arthrose, est son vicaire et il le traite avec beaucoup d’égards.

    Il continue à servir avec compétence et minutie dans le tribunal ecclésiastique.  Le temps d’un nouveau congé approche et il doit considérer bien des choses : Mgr. Olçomendy arrive à l’âge de la retraite, un évêque local va lui succéder.  Il y a des tensions dans le clergé, des prises de position, au nom de Vatican II, qui lui semblent simplistes et arbitraires.  « Rappelle-toi, dira-t-il publiquement à un jeune prêtre le soir de son ordination, qu’il y a eu d’autres conciles avant Vatican II ! »  Il a peur d’être un obstacle à la manière dont l’Eglise essaie de grandir à Singapour.  Toutes ces réunions, ces commissions, ces essais d’une pastorale d’ensemble…  Il s’y sent mal à l’aise et peut être brutal dans ses réactions.  Aussi, après trente deux ans en Asie, avec l’accord du nouvel archevêque, Mgr. Yong, il décide de rentrer définitivement en France et d’y continuer un service de la Mission.

     

    Curé au centre de la France, 1978-1995

     

    Après un congé en famille et huit mois de paroisse à Segré, il décide d’aller dans un diocèse qui a grand besoin de prêtres et qui accueille volontiers des missionnaires de retour en France : Bourges, où se trouvent déjà les P. Ouvrard et Brillant.

    Il est nommé à Meillant, en charge de six communes et cinq lieux de culte, avec Bruère, centre géographique de la France et dont un archidiacre d’antan était devenu Urbain III.  Quelques 2.500 paroissiens, qui l’accueillent fort bien et lui donnent des meubles, des municipalités avec lesquelles il travaille en bonne entente.  C’est loin d’être une paroisse pratiquante, mais, fidèle à ses habitudes, il visite toutes les familles.  Deux portes seulement refuseront de s’ouvrir.  Il s’enracine vite, s’intéresse au pays, fait des recherches et publie des articles sur Urbain III, ami de Thomas Becket, élève de Gratien, le grand légiste, élu archevêque de Bourges mais refusé par le roi, puis archevêque de Milan avant de devenir pape.  Les autorités communales apprécient beaucoup ce travail.  Au niveau du diocèse, il est nommé membre du tribunal des mariages.

     

    Dix-sept années de bonne pastorale missionnaire.  « Ce qui a marqué tout le monde, en dehors de toute considération religieuse, c’est sa prévenance et la qualité de son accueil.  Tout le monde se sentait bien en sa compagnie, parce que tous se sentaient écoutés », témoignage donné lors de son décès.  C’est à Meillant qu’on le fêtera pour ses cinquante ans de sacerdoce et, en quittant ses paroissiens, « la gorge serrée par l’émotion, il leur confiera : Vous resterez toujours dans mon cœur. »  C’est rarement qu’il parle de ses états d’âme.

    Pour le plus grand plaisir des spécialistes, il a réhabilité la bénédiction des chiens lors de l’ouverture de la chasse à courre.  Il célèbre chaque année, en Octobre, la fête des cloches.  C’est du Challet, qui répond aux souhaits de ses gens et, en même temps, fait un pied de nez à ceux qui veulent mettre aux oubliettes les traditions de religiosité populaire.  Ne pas éteindre la flamme !

    Il passe un an comme prêtre en résidence à Chateauneuf-sur-Cher, puis décide de se retirer à Lauris, en Juin 1996.  Il a alors 76 ans.

     

    Lauris, 1996-2003

     

    Il garde encore sa voiture et il célèbre volontiers des messes le dimanche dans les communautés des environs.  Toujours soigné dans sa tenue, il participe à la vie de la maison et s’y trouve à l’aise.  Il reprend le travail qu’il avait commencé jeune prêtre : la généalogie et l’histoire de sa famille.  Il parvient à remonter jusqu’en 1550 pour la ligne paternelle.  Il met en ordre et en valeur les quelques 2000 lettres que ses parents s’étaient envoyées entre 1913 et 1919.  On le sent vibrer lorsqu’il en parle et plusieurs de ses frères et sœurs apprécient ce travail patient et minutieux, cette geste d’amour…  La famille a toujours été sa priorité.

    Petit à petit, sa santé se délabre ; physiquement il souffre.  A certaines périodes, il est prostré et déprimé.  En Juillet 2003, il me disait  « Je ne peux pas rester plus de dix minutes dans la même position. »  Il passe des jours sans sortir de sa chambre, puis reprend courage.  Invité à Meillant pour ses soixante ans de sacerdoce, il ne peut pas y aller.  Ses anciens paroissiens ont fait une « chaîne de prières », demandant au Seigneur de l’aider dans son état de malade, et lui envoient bien des témoignages d’amitié et de reconnaissance.

    Les derniers mois sont une lente agonie.  Le Seigneur le rappelle à lui le 28 Décembre 2003.  Ses obsèques ont lieu dans la chapelle de la maison le 31, tandis qu’une messe est célébrée pour lui par ses amis du Cher.

     

    René Challet, bien difficile à cerner.  Essayons !

     

    René Challet, bien enraciné dans sa famille, sa province et la Société.  Pendant ses années à Saint-François-Xavier, il fait encadrer les photos de ses parents et de tous ses frères et sœurs et les place bien en vue.  Ce cadre le suivra jusqu’à Lauris.

    A sa demande, il sera inhumé avec l’aube de son ordination, brodée par sa mère avec tous les noms de la famille.  Avec les confrères, il mentionne assez souvent les siens et leurs traditions, les chrysanthèmes.  Il consacre beaucoup de temps et de patience à ses recherches de généalogie.  Au cours d’une visite, il m’a lu plusieurs pages de son cru avec une fierté évidente.  Il évoque aussi volontiers cette première Messe à Cholet, où ils étaient six prêtres nouvellement ordonnés célébrant en synchronisation à six autels différents !  Pas question alors de concélébration !  Ce qui se passe dans la Société et en Malaisie – Singapor reste pour lui un important centre d’intérêt.  A Segré ou à Meillant, recevoir des confrères de passage est une joie.

    « René avait le tempérament de sa mère, qui avait des difficultés à travailler avec les autres.  Petit garçon tout frisé, il aimait taquiner et provoquer ; nous étions comme chien et chat. »

    A Singapour, la plupart du temps, il est calme, mesuré, traditionnel, avec des réactions imprévues de gentilesse ou de « vacherie ».  Dans ce qu’il dit, il y a souvent une égratinure, suivie d’un trait d’amitié, mais sans effusion.  Sous son aspect froid, il sait faire attention aux pauvres et aux petits.  A un confrère qui insiste, à la fin d’un repas, pour finir une bouteille de bière, il conseille « Laisse ce qui reste ; le cuisinier sera heureux de le boire ! »

    Ses deux ans comme aumônier militaire l’ont certainement beaucoup marqué.  Il en parle de temps en temps, et l’on sent de profondes blessures dans son esprit et dans son cœur.  Sa Croix de Guerre, il n’en parle jamais.  La première fois que je l’ai vu mentionnée, c’est dans sa lettre au président Mitterand, concernant l’école libre.  Missive, ô combien sarcastique, rappelant que les anciens de l’école libre, y compris le président, n’avaient jamais refusé de servir la France.  Les mettra-t-on à l’écart comme des traîtres, ou seront-ils condamnés comme des déserteurs ?  Signé : ancien aumônier militaire, Croix de Guerre.  Du vrai Challet, et ce, depuis Lauris.

    C’est dès l’âge de 10-12 ans qu’il songe au sacerdoce, mais il ne se décide qu’en 1ère, pour le séminaire diocésain.  Là, ses lectures de la Bible l’ouvrent à la Mission.  Il pense d’abord aux Père Blancs, mais « ne voulait pas de leur collier de barbe » qui lui semblait obligatoire…  Il connaît des prêtres des Missions Etrangères, dans sa paroisse et dans les environs : le P. Lambert, de Vinh, les P. Guesdon, Tricoire, Dixneuf, L. Nicolas, A. Chaillou… et c’est la rue du Bac !

    Dans son travail pastoral, c’est le prêtre sérieux et organisé, toujours là quand on a besoin de lui.  Malgré son manque de sourire, les gens se sentent accueillis, écoutés et encouragés.  Il est exigeant pour ceux qui se disent chrétiens mais n’en font qu’à leur tête ; il est patient avec ceux qui se trouvent dans des situations fausses et qui sont blessés.

    Il a été heureux et apprécié dans ses divers postes, combien différents, et disait s’être réalisé pleinement dans la catéchèse des adultes à Singapour.  C’était du solide et en même temps, ça collait à la vie.  Cette priorité aux non-chrétiens, puis en France aux chrétiens en recherche, il l’a toujours gardée, missionnaire jusqu’au bout.  Il se réjouissait de la croissance de l’Eglise à Singapour et savait voir des signes de foi dans ses paroisses de Meillant.

    Bref, une personnalité bien contrastée, fondamentalement fidèle au Seigneur et à l’Eglise, même s’il ne l’exprime guère.  Une tête bien faite et un cœur qui sait aimer avec une certaine timidité.  Et comme il a souffert de se voir de plus en plus diminué, lui qui tenait à garder le contrôle de sa vie.

    En lui, ceux qui savaient avaient un ami précieux.  Et maintenant qu’il n’est plus là, nous lui disons de tout cœur : Adieu, René.

     

    Michel Arro

    • Numéro : 3674
    • Pays : Vietnam Malaisie
    • Année : None