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Placide Eugène Clément CHAIGNEAU (1865-1897)

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    M. Placide-Eugène-Clément Chaigneau naquit le 8 février 1865 à Velluire, canton de Fontenay-le-Comte, département de la Vendée et diocèse de Luçon. Il fit ses études au petit séminaire des Sables-d’Olonne, puis entra au grand séminaire de Luçon d’où il vint aux Missions-Étrangères en 1884. Ordonné prêtre le 24 septembre 1887, il partit le 2 novembre suivant pour le Su-tchuen occidental où il arriva le 8 avril 1888.

    Après quelques mois d’étude de la langue chinoise, il fut chargé du poste de Kouang-gan. C’est là qu’il se forma à la vie de district, sous la direction de deux anciens missionnaires qui lui ont gardé jusqu’à la mort beaucoup d’estime et d’affection. L’esprit de foi qu’il mettait en toutes choses, grandes ou petites, sa fidélité au devoir et sa piété si tendre, ont dû, dès lors, se fortifier et prendre ces formes nettes et viriles que nous avons constatées jusqu’à la fin. Ces quelques années de Kouang-gan furent, du reste, une époque assez ignorée des hommes, comme l’est presque toujours la vie du missionnaire en district.

    Au bout de quatre ans, en 1892, il fut appelé au poste de Kiong-tcheou, qu’il administra pendant deux années. L’oratoire de Kiong-tcheou était, à son arrivée, une méchante maison tombant de vétusté. Chargé de la remplacer par un oratoire plus convenable, M. Chaigneau se montra doué de dispositions plus qu’ordinaires pour ce genre de travail. Sur un terrain fort limité et avec des moyens très restreints, il parvint à construire une maison d’habitation fort commode et une jolie chapelle ornée d’une façade presque artistique. Un architecte de profession n’eût pas conçu un plan meilleur et ne l’eût guère mieux exécuté. Frappé des aptitudes spéciales de notre cher confrère, Mgr le Vicaire apostolique voulut en profiter pour des travaux plus importants, et appela M. Chaigneau à la capitale pour diriger la construction du nouvel évêché.

    C’est au milieu de l’année 1894 que M. Chaigneau fut déchargé de la visite des chrétiens et nommé architecte de la mission. Lui qui avait rêvé de consacrer toute sa vie à polir des âmes, à édifier des temples spirituels au Seigneur, se voyait appelé, pour un temps indéfini, à faire des plans de maison, à surveiller des poses de pierre et de briques, etc. Notre cher confrère avait trop l’esprit de sa vocation pour écouter les répugnances de la nature, et pour douter un instant que la place où nous veulent nos supérieurs, ne soit aussi la plus profitable à notre bien spirituel. Il accepta donc sa nouvelle position de bon cœur et joyeusement. Avant que la volonté de son Évêque ne lui fût manifestée d’une manière décisive, son humilité lui faisant craindre quelque illusion, il prit l’avis de son ancien directeur de Luçon au sujet de cette quasi-nouvelle vocation. Ce vénérable prêtre, pour qui M. Chaigneau a gardé jusqu’au dernier jour un respectueux attachement et une grande vénération, lui dit d’accepter de bon cœur son nouveau poste, ce genre d’occupations étant d’autant plus méritoire qu’il est plus ingrat.

    Notre cher confrère se mit donc bravement à l’œuvre et il avait élevé plus de la moitié des constructions, lorsque survint la bourrasque de 1895 qui renversa tout, et où il aurait probablement laissé sa vie, s’il ne s’était trouvé absent du chantier le jour où éclata la tempête. La Providence nous le gardait pour relever au moins une partie des ruines. Pendant la fin de l’année 1895 et toute l’année suivante, il dressa les plans et dirigea la construction des divers oratoires de la ville et de l’hôpital, puis surveilla spécialement la bâtisse de Y-tong-kiao. De l’avis de tous ceux qui l’ont vue, et spécialement de ces Messieurs de la Mission lyonnaise qui ont honoré Tchen-tou de leur visite, il a construit là une fort jolie église, vu surtout les moyens qu’il avait à sa disposition. Restait encore à élever tout le quartier de Si-men, à savoir : l’orphelinat de la Sainte-Enfance, l’oratoire de cette paroisse et l’évêché. Ces dernières bâtisses devaient occuper notre confrère pendant peut-être deux années. Mais le Maître, dont les voies ne sont pas les nôtres, ne lui a pas donné de les achever. Au moment où son expérience le mettait à même de rendre les plus grands services, Il rappelle M. Chaigneau pour le faire jouir plus tôt du Beau incréé et de toutes les splendeurs de la Jérusalem céleste.

    Chaque année, à l’époque du nouvel an chinois, les travaux étant interrompus pendant quelques semaines, notre confrère en profitait pour venir faire une promenade dans nos parages. C’est au Tchouan-pe qu’il avait fait ses premières armes ; l’air lui en paraissait meilleur. Cette fois, il était décidé que le but de sa promenade serait chez moi, à Su-lin. Au commencement de janvier, je dus aller à la capitale pour affaires ; au retour nous fîmes donc route ensemble. Les cinq jours de chaise de Tchen-tou à Su-lin ne parurent pas le fatiguer. Il était plein de vie, aimable et joyeux comme toujours. Il en fut de même les jours suivants. Toutefois il commençait à se plaindre de certaines lourdeurs dans la tête ; le malaise augmentant, je lui fis prendre un purgatif, puis un vomitif, mais le mal de tête ne diminua pas. Les remèdes donnés par un bon médecin chinois n’y firent rien non plus ; l’insomnie, l’inappétence, puis un grand développement de chaleur s’ajoutèrent bientôt à une céphalalgie qui devenait tous les jours plus intense. Il n’y avait plus à en douter : le cher Père se trouvait dans la première période d’une forte fièvre typhoïde. Ces fièvres sont fréquentes en Chine et les médecins chinois sérieux ont assez d’habileté pour traiter cette maladie. Un vieux praticien lettré et renommé que j’appelai, me donna dès l’abord bon espoir. Le 1er février coïncidait avec la fin de l’année chinoise ; c’était environ le septième jour, depuis que les maux de tête avaient commencé à être plus forts et continuels. Les confrères voisins, MM. Legardien. Junier et Grialou étaient arrivés dans l’intervalle ; nous mettions tout notre dévouement à soigner le cher malade.

    Dans l’après-midi de ce 1er février, il se trouva mieux et le lendemain, premier de l’an chinois et fête de la Purification de la Sainte Vierge, le mieux s’accentua : nous commencions à être tout à fait rassurés. Hélas ! le soir de ce même jour, vers neuf heures, le Père me fait appeler. Je le trouve la poitrine oppressée, l’œil un peu hagard. « Que vous a dit Notre-Seigneur pour moi ? me demande-t-il... Mais oui, dites-le moi, inutile de me faire des mystères, etc. » C’était donc un commencement de délire ; la maladie, au lieu d’avoir quitté notre cher confrère, était entrée dans une nouvelle période plus grave, mais qui ne parut cependant pas mortelle pendant les deux ou trois jours suivants. Le délire, quoique se renouvelant de temps en temps, n’était pas violent et durait fort peu. Et même étaient-ce des paroles de délire, celles où il nous parla si souvent d’une vision de Notre-Seigneur, de paroles que Notre-Seigneur lui avait dites et qu’il nous dirait plus tard, ou encore d’un ordre que Notre-Seigneur lui avait donné et auquel il avait obéi ? L’insistance qu’il a mise à poursuivre cet ordre d’idées, et quelquefois dans des moments où il ne paraissait pas du tout en délire, nous a tous frappés. Sans vouloir exagérer la portée de ces paroles, je dirai simplement que je ne serais nullement étonné que Notre-Seigneur eût eu une caresse spéciale pour cette âme si droite qui avait tant aimé Jésus-Eucharistie, la bonne Mère et la vertu de pureté. Quoi qu’il en soit de ce fait, une chose qui nous a fort édifiés et qui nous a été un sujet de bien douces consolations, ce sont les sentiments de pleine confiance en Dieu, de soumission à sa sainte volonté, d’abandon total et amoureux en sa providence, que le cher malade a témoignés pendant toute sa maladie. Le 3 février, commençant à voir la possibilité d’un dénouement fatal, je lui demandai s’il serait peiné que Notre-Seigneur réclamât de lui le sacrifice de la vie :  « Oh ! mon Seigneur et mon Dieu ! » répondit-il sur un ton qui disait clairement : « Comment pourrais-je n’être pas content de ce qui me vient de Lui ? »

    Dans son livre de méditation se trouvait un acte de confiance en Dieu, du Vénérable P. de la Colombière. Avant de tomber malade, il me faisait remarquer la beauté de cette prière « qu’il aimait tant à réciter ». Le 3 février, dans l’après-midi, après avoir fait une dernière confession en pleine connaissance, il demanda encore qu’on lui lût cette prière. Le jeudi 4, au matin, il reçut pour la dernière fois la sainte Eucharistie, dans de vifs sentiments de piété. Les deux jours suivants, la langue noircit de plus en plus, comme il arrive dans ces fièvres ; puis le malade entra dans un état de prostration fort inquiétant ; cependant, nous gardions encore l’espoir de le sauver. Le dimanche 7, les symptômes s’aggravant, nous lui administrâmes l’extrême-onction. Comme je lui demandais s’il voulait recevoir aussi l’indulgence plénière in articulo mortis. « Tout ce que vous voudrez », répondit-il. Ce furent ses dernières paroles.

    Dans la soirée, il entra en agonie et vers minuit, alors que le P. Junier et moi, à genoux à ses côtés, allions finir les prières de la recommandation de l’âme, il rendit le dernier soupir. Bientôt son visage, précédemment agité par la fièvre, prit une expression de sérénité qui faisait vraiment plaisir à voir et qui persista jusqu’à la mise en bière, laquelle eut lieu le surlendemain, mardi, 9 février.

    Le cher confrère, dont la perte nous a arraché d’abondantes larmes, était, dans le vrai sens du mot, une belle âme toute droite. Dans ses rapports avec Dieu comme avec les hommes il était d’une franchise absolue, et c’est ce qui le rendait cher à ceux qui l’ont vu de plus près. Sa devise : Droit en avant ! n’était pas une formule banale ; elle était bien l’expression de son âme et de sa manière d’agir en tout et partout.

    Je me reprocherais de ne pas dire un mot de la dévotion si filiale que M. Chaigneau avait envers la sainte Vierge, et spécialement sous son titre de Mère Immaculée. En France, il avait fait plus d’une fois le pèlerinage de Lourdes, et il avait joui d’une manière très vive des doux enivrements de la grotte de Massabielle. Arrivé en Chine, il éleva dans l’oratoire de son premier district de Kouang-gan un bel autel à Notre-Dame de Lourdes. Quand il chantait un cantique en l’honneur de cette bonne mère, sa belle voix semblait prendre des accents de tendresse particulière. C’est à côté d’un oratoire dédié à Notre-Dame de Lourdes, qu’il est venu mourir. Enfin, le dernier jour, après que le cher malade eut reçu l’indulgence in articulo mortis, la dernière chose qu’il put avaler, ce fut de l’eau de Lourdes. Nous venions de faire un vœu pour obtenir sa guérison. La bonne Mère accorda à son protégé la meilleure part ; elle hâta le moment de sa délivrance.

    Afin d’attendre les chrétiens qui devaient venir d’assez loin pour les funérailles, nous en fixâmes la date au jeudi suivant, c’est-à-dire le 11 février. Nous fûmes bien consolés en remarquant ensuite que c’était une fête de la sainte Vierge et la fête propre de Notre-Dame de Lourdes. Je me sentais comme convaincu que ce jour-là même, la Mère Immaculée voulait introduire au ciel son fidèle serviteur.

    Le convoi funèbre passa dans les rues principales de la ville. Grâce au grand nombre de chrétiens qui chantaient les prières, et au concours des mandarins civil et militaire qui avaient fourni insignes et soldats, le cortège revêtait une pompe inusitée. Maintenant les restes de notre cher confrère reposent dans le cimetière des catholiques, à côté de ceux de M. Gatin.

     

    J. GREMAUD,

    Miss. apost. du Su-tchuen occid.

     

     

     

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    • Numéro : 1750
    • Pays : Chine
    • Année : None