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Michel Gaspard CHAGOT (1824-1896)

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    « Après MM. Bernon, Mouroux et Jacquemin, décédés dans le cours de l’année dernière, voici que nous venons de perdre le vénéré M. Chagot. « Avec lui, écrit M. Fleureau en nous envoyant la notice qu’on va lire, disparaît le dernier de ces vaillants missionnaires, que le Souverain Pontife avait chargés jadis de relever la Mission de Canton presque anéantie, et qui eurent à y soutenir les premiers combats.

     

    « Michel-Gaspard Chagot naquit, en 1824, dans le département de la Creuse, et appartenait au diocèse de Limoges. On sait peu de chose sur son enfance. Il est à présumer que ses parents, simples cultivateurs, ne l’eussent pas fait étudier, s’ils n’y avaient été poussés, comme il arrive d’ordinaire, par le curé de la paroisse. Le jeune Michel justifia les espérances qu’on avait fondées sur lui. Après sa philosophie, il obtint sans peine le diplôme de bachelier ès-lettres, ce qui était alors le fait du petit nombre. Ses progrès dans la piété ne furent pas moins remarquables. Aussi certains scandales, dont il fut témoin et qui auraient compromis une vertu commune, ne réussirent pas à ébranler la sienne. En l’entendant raconter plus tard, avec son calme habituel, cette circonstance de sa vie, on était tenté de se demander si ces dangereux exemples, si certaines sollicitations à peine déguisées, étaient même parvenues à l’émouvoir.

    « Dans une âme ainsi préparée, la voix de Dieu l’appelant au sacerdoce et à l’apostolat devait trouver un écho fidèle. Le jeune Michel céda au premier mouvement de la grâce, et cependant ce ne dut pas être sans déchirements, car il aimait tendrement les siens. Qui ne se le rappelle à Hong-kong, quand il dut s’y réfugier au moment de la guerre du Tonkin, qui ne se rappelle sa joie, sa physionomie tout épanouie, lorsqu’il recevait une lettre de sa vieille mère vivant encore à cette époque

    « Tel il avait été dans sa famille et au collège, tel nous le retrouvons durant les 43 ans qu’il a passés en Mission. Dans ses rapports avec les confrères, c’est toujours aimablement, gracieusement qu’il parle à tous. Bien habile qui, même de parti pris, serait parvenu à provoquer de sa part un mouvement d’impatience ou de colère ! Aussi était-il aimé et vénéré de tous. Quelle grâce aussi, quel respect dans les lettres qu’il adresse à ses supérieurs ! « Puisse Votre Grandeur, écrit-il à son évêque à l’occasion du nouvel an, puisse Votre « Grandeur, comblée des bénédictions de Dieu, jouir d’une parfaite santé ! Que les « nombreuses occupations inséparables de votre auguste dignité soient toujours pour vous « pleines d’attrait et exemptes d’ennui. Que les œuvres fondées par vous pour la gloire de « Dieu et le salut des âmes se développent chaque jour, vous dédommageant ainsi des soins « qu’elles réclament et de la sollicitude qu’elles vous donnent. Que jour et nuit les anges du « ciel veillent sur la Mission, préviennent les embûches du démon, dissipent celles qui sont « déjà formées... »

    « Sa douce bonhomie, sa candeur parfois un peu naïve, avaient le don de charmer tous ceux qui l’approchaient. Les officiers français et anglais des navires qui, avant et après la prise de Canton, sillonnèrent pendant plusieurs années les mers de Chine, furent eux-mêmes séduits. Quand ils avaient affaire dans les parages où résidait M. Chagot, ils se faisaient une fête d’aller le surprendre et passer quelques heures avec lui. Les mandarins chinois, eux aussi, eurent toujours pour lui personnellement les plus grands égards.

    « Mais où M. Chagot a vraiment donné sa mesure, c’est dans ses rapports avec les chrétiens dont il avait la charge. Ce n’était pas une tâche facile que celle des missionnaires de Canton en 1853. La persécution sévissait alors dans toute l’étendue de la province. Les mis­sionnaires, séparés les uns des autres, devaient faire de longs et pénibles voyages pour administrer les néophytes. Ils étaient sur pied nuit et jour, exposés sans cesse à tous les dangers dont parle l’apôtre : Periculum ex gentibus, periculum ex genere. Non seulement ils avaient à compter avec les païens, mais les fidèles eux-mêmes, à cause de quelques préventions contre les missionnaires français, devenaient pour ceux-ci parfois de dangereux ennemis. M. Chagot, envoyé à l’île d’Haïnan, se trouva, dès le début, en face des chrétiens peut-être les plus hostiles de la Mission. Un de ses prédécesseurs était mort, dit-on, des suites des coups et mauvais traitements qu’il avait eu à subir de leur part. Doux et timide, le jeune missionnaire se trouva véritablement comme un agneau au milieu des loups. Ce qu’il eut à souffrir durant les premières années, les avanies qu’on lui fit subir, les dangers auxquels il fut exposé, sont chose plus facile à concevoir qu’à décrire. Il arriva pourtant ce que Notre-Seigneur a promis à ses apôtres, l’agneau finit par avoir raison des loups. Au bout de quelque temps, il avait si bien gagné leur confiance, il se les était tellement attachés que, lorsqu’en 1876, il fut nommé missionnaire de la presqu’île de Loui-tchiou, il y eut de leur part une véritable explosion de douleur.

    « Malgré la volonté formelle de l’évêque, et quoique leur île eût été rétrocédée au diocèse de Macao, les fidèles d’Haïnan ne se sont jamais résignés. Sans être découragés par l’absence de réponse, ils n’ont cessé d’envoyer des suppliques au Préfet apostolique de Canton, ne désespérant pas de lasser enfin sa patience et d’obtenir le retour, parmi eux, de leur bon Père. Ce qui valut à M. Chagot de la part des chrétiens de l’île d’Haïnan un tel attachement, ce qui lui concilia plus tard au même degré celui des néophytes de Loui­-tchiou, ce fut sa bonté, son dévouement sans borne. Il a toujours donné ce dont il pouvait disposer, se condamnant au régime le plus sévère, n’achetant pour ses vêtements que les étoffes les plus communes, afin de pouvoir donner davantage. Son cœur saignait, quand il voyait ses chrétiens dans la détresse : « Aux typhons de septembre, écrivait-il en 1872, a succédé la sécheresse qui fait « tout périr, chez les chrétiens comme chez les païens. Que de malheureux souffrent de la « faim ! Que ne puis-je subvenir à tant de misères, dont la vue déchire le cœur ! »

    « Le Père donnait volontiers aux misérables. Il donnait plus largement encore, lorsqu’il s’agissait d’assurer l’instruction chrétienne de ses catéchumènes. « Dans mon district, écrit-il, « il y a en ce moment sept familles qui demandent à se faire chrétiennes, mais ces familles « étant dispersées, pauvres, ignorantes, leur instruction religieuse est pénible et dispendieuse. « Il faut ordinairement cinquante jours à un catéchiste pour leur apprendre la doctrine avec les « prières du matin et du soir. Or un catéchiste, même nourri par les catéchumènes, me coûte « deux piastres par mois. » Quelque temps après, parlant des mêmes familles : « J’ai trois hommes, dit-il, qui sont chargés de les instruire. » Il voulait particulièrement assurer l’instruction religieuse des femmes « parce que, disait-il, c’est par la femme que la foi s’affermit dans la famille ». Pour mieux atteindre ce but, il faisait souvent venir celles qui semblaient devoir mieux profiter de cette instruction, chez des vierges du village de la Sainte Trinité. Ce séjour chez les religieuses était pour l’ordinaire d’un mois, quelquefois de deux. Naturellement tout était aux frais du missionnaire, et les voyages et l’entretien. Aussi, sur ses vieux jours, le bon Père était-il à bout de ressources. « Depuis 1888, écrivait-il, je suis devenu « très pauvre ; s il ne me sera pas possible de sortir de cet embarras. » A la même époque, les fourmis blanches ayant en son absence dévoré deux tomes de son bréviaire, il hésite à en acheter un neuf, et demande humblement à Canton qu’on lui prête deux volumes de quelque vieil exemplaire.

    « Ses écoles étaient admirablement tenues. M. Chagot avait beaucoup étudié la langue chinoise. Il avait même appris à l’écrire et plus d’une fois, dans ses rapports avec les mandarins, quand il ne pouvait se faire entendre, il écrivait sur-le-champ ce qu’il avait à leur dire, il connaissait très bien aussi les classiques, mais parce qu’il en avait compris le vide et le danger, il les proscrivait le plus possible de ses écoles. Les avantages de ces livres, à ses yeux, n’en compensaient pas les inconvénients. « Les élèves étudient nos ouvrages catholiques, disait-il, il ne faut pas que notre sainte religion soit entée sur le rationalisme de Confucius » ; — et ailleurs : « Afin d’inculquer dans ces jeunes âmes nos vérités divines, je ne leur fais étudier en général que nos livres de doctrine, dont plusieurs sont remarquables par la beauté du style. »

    « De ses écoles il avait su faire de véritables catéchuménats. Parmi les païens, qui demandent à se faire chrétiens, dit-il encore, il y en a souvent qui fréquentent nos écoles, et il n’est pas rare de voir un catéchumène de 30, 40, 60 ans, crier sa leçon, à côté d’un enfant de 10 à 15 ans. J’explique moi-même les livres qu’ils étudient.

    « A ces classes, où il assistait fréquemment et expliquait à chacun sa leçon, les enfants trouvaient un charme extrême et, de retour chez eux, ils devenaient presque tous apôtres. « Un jeune élève, écrit-il, enseigne actuellement sa tante. » — Ailleurs : « Rose, âgée de 14 ans, étudie non seulement pour elle, mais pour sa mère et ses jeunes soeurs. » — Et encore : « Charles qui n’est que catéchumène ; retourne chaque soir chez lui, pour répéter à son père et à sa mère ce qu’on lui a enseigné dans le cours de la journée. » — N’est-ce pas vraiment le bon Pasteur ? il connaît ses brebis, il les nomme par leur nom, Charles, Rose. Il les désigne ainsi dans ses lettres, comme si tous devaient également les connaître. Ce respect, cette tendresse pour tous les ignorants et les petits lui avait attiré de leur part une confiance, un abandon sans limite, qui lui permettaient d’opérer des prodiges. Toutes ces âmes simples, sous sa direction, se formaient à  la piété et aux vertus chrétiennes. Que de fois, les orphelines recueillies au compte de la Sainte Enfance se sont félicitées de l’insensibilité de leurs parents, qui leur avait valu d’être adoptées par un tel père. Quelle délicatesse ! Quelle sûreté dans sa direction ! Que d’âmes il a éclairées et ramenées dans la voie du salut ! que d’autres il y a confirmées !

    « Les vierges, qu’il a formées à la vie religieuse, sont, à tous égards, de vrais modèles. En 1884, au moment où tous les districts furent livrés au pillage, elles sont parvenues à en imposer aux païens eux-­mêmes. Un trait fera voir leur courage, et combien il leur en aurait peu coûté de verser leur sang, pour conserver leur foi et leur virginité. Après le départ de M. Chagot, leur situation n’étant plus tenable au Loui-tchiou, elles voulurent se réfugier au milieu des chrétiens de l’îIe de Wai-chau. Elles étaient sur la barque qui devait les y conduire, quand un lettré arrive avec une bande de gens armés et veut s’emparer d’elles, pour les vendre sans doute ou se les approprier, comme il arrive parfois en Chine. Déjà il étendait le bras, quand il tombe sans connaissance. Celle dont il avait voulu se saisir d’abord, d’un coup de dents lui avait presque détaché une phalange d’un des doigts de la main. Chose extraordinaire ! Ce qui aurait dû les perdre, fut leur salut. Au milieu du tumulte causé par un tel coup d’audace, la barque put sans encombre quitter la rive et gagner la pleine mer.

    « M. Chagot n’avait cessé de se prodiguer sans mesure ; il se prodigua jusqu’à la fin. Depuis de longues années, il souffrait d’une maladie du cœur. En 1888, son mal s’aggrava sensiblement. Il eut aux jambes des plaies qui guérirent, mais pour se reformer ensuite, et qui devinrent périodiques. Il avait toujours beaucoup redouté le temps des grandes chaleurs ; à partir de la même année, il dut renoncer à faire l’administration des chrétientés, à cette époque. Mais les chaleurs passées, il se mettait aussitôt en route. En dépit des infirmités qui s’aggravaient, deux fois chaque année, il se traînait péniblement d’une station à l’autre ; il vaquait aux différentes fonctions du saint ministère, comme il l’avait toujours fait. Et il agira ainsi, jusqu’au bout, jusqu’au moment où cela lui sera tout à fait impossible. Quand il quittera le Loui-tchiou pour se rendre à Hongkong, personne ne doutera qu’il n’y aille pour mourir.

    « Son dévouement sans borne pour les chrétiens venait assurément de son amour pour Dieu. M. Chagot aimait le bon Dieu, naturellement, comme sans effort. Il lui semblait qu’il lui aurait été impossible de ne pas l’aimer. Parlant un jour de l’enfer, il disait : « Quant à moi, si j’allais en enfer, je ne sais pas comment je pourrais m’y prendre pour ne pas aimer le bon Dieu. » — Il suffisait de le voir réciter son bréviaire, dire la sainte messe, accomplir ses exercices de piété, pour être convaincu qu’il était tout à lui. Dans ses dernières années, son amour se manifesta par des scrupules que Dieu permit sans doute pour achever de purifier sa belle âme.  « Sur la fin de mes jours, écrit-il à son évêque, je suis accablé de remords, je vois « des fautes partout. » — D’une manière générale, sans pouvoir le plus souvent rien préciser, il craignait d’avoir mal rempli son ministère. Lui, qui avait pris sur son nécessaire pour venir en aide aux malheureux, craignait d’avoir fait un mauvais usage des ressources qu’il avait eues à sa disposition, de n’avoir pas employé, conformément à l’intention des donateurs, l’argent qu’il en avait reçu. Il avait beau se redire souvent qu’il avait tout dépensé pour la plus grande gloire de Dieu, il ne parvenait pas à se rassurer. Ce n’est qu’après avoir vu son évêque et lui avoir exposé ses scrupules, qu’il recouvra complètement la paix.

    « Arrivé à Hong-kong, dans le courant du mois de mai dernier, il ne tarda pas à ressentir un mieux sensible. Peut-être pensait-il déjà à retourner au Loui-tchiou et à reprendre son ministère, quand le 26 juin, dans la soirée, il fut enlevé subitement en disant son bréviaire. Il était allé s’asseoir sous la véranda, comme il le faisait chaque jour, pour réciter son office. On avait passé plusieurs fois auprès de lui, sans penser qu’il n’était plus de ce monde. C’est à l’heure du souper seulement, qu’en allant le chercher, on reconnut la vérité.

    « Il finit ainsi comme il avait vécu, tranquillement, sans bruit, sans être à charge à personne. Ceux qui l’ont vu de près, qui ont connu sa simplicité, sa droiture, son amour de Dieu et du prochain, ont la confiance qu’il est allé continuer, au ciel, les louanges que la mort lui avait fait cesser ici-bas.

    « Que Dieu donne souvent à son Eglise de semblables mission­naires ! »

     

     

     

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    • Numéro : 619
    • Pays : Chine
    • Année : None