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Eugène Isidore CHAGNY (1909-2001)

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    Eugène, Isidore CHAGNY, fils de Jean-Joseph Prosper et de Marie-Louise Berutto, naquit le 21 septembre 1909, "à Saint Etienne de Cuines, village de Savoie, vallée de la Maurienne, entre le Col du Glandon et celui de la Madeleine menant en Tarentaise." Cette commune est située dans l'actuel département de la Savoie, à environ 12 kms de St.Jean de Maurienne, en direction du nord. Eugène fut baptisé le 26 septembre 1909, "à 10h30 du matin…en l'église de Saint Etienne de Cuines, par son oncle paternel l'abbé François Chagny.." Cette paroisse au cœur d'un groupe d'autres petites paroisses environnantes portant chacune le nom d'un saint, -une belle litanie- dépend du diocèse de St. Jean de Maurienne. Quant à la famille, elle comptait trois enfants, tous des garçons. Le père était électricien.

     

    De 1917 à 1923, Eugène fit ses études primaires dans les écoles publiques de Saint Etienne de Cuines probablement jusqu'en 1921, puis les continua dans celles de Maisons-Alfort en banlieue parisienne. De 1923 à 1927, il fut élève à l'école Estienne, section imprimeur typographe. De la "Promotion juillet 1927", il en sortit diplômé de l'Ecole Municipale du Livre de la Ville de Paris.

     

    En vue de compléter sa formation spirituelle et intellectuelle, de 1921 à 1927, il s'engagea dans divers mouvements de jeunesse organisés dans le cadre de la paroisse Saint Rémy de Maisons-Alfort. Le scoutisme d'abord. On dit que ses "copains" scouts "l'avaient totémisé "girafe compatissante". En octobre 1925, il fit sa "promesse scoute en présence du "Vieux Loup", le chanoine Cornette, fondateur des Scouts de France." Ensuite, il rejoignit les Equipes Sociales de Robert Garric. Enfin, il se dirigea vers la J.O.C. (Jeunesse Ouvrière Chrétienne) qui en était à ses débuts.

    Depuis son enfance, il savait "qu'une vallée ne ressemble pas à une autre, qu'on ne peut gravir en même temps le col du Glandon et celui de la Madeleine" donc que dans la vie, on était appelé à faire des choix. En octobre 1927, il choisit donc de rentrer à l'Ecole Apostolique Notre-Dame de Montmélian, fondée et installée par son oncle, M. L'Abbé François Chagny, à Saint-Witz, alors dans le département de Seine-et-Oise, actuellement dans celui du Val d'Oise (95). .."Après avoir fait , nous dit-il, quatre années d'études professionnelles pour l'imprimerie, je suis entré à l'école apostolique dirigée par mon oncle où j'ai passé deux années…" Dans cette institution, entre autres disciplines, on apprenait le latin afin de pouvoir continuer les études secondaires dans un petit séminaire. Ainsi, en octobre 1929, Eugène fut à même de poursuivre sa formation humaine et spirituelle, pendant une année, en section "vocations tardives", au petit séminaire de l'Abbaye Notre-Dame de Fongombault dans l'Indre (36).

     

    Le 25 mai 1930, alors qu'il allait terminer son année scolaire, M. Eugène Chagny adressait à Mgr. le Supérieur Général des Missions Etrangères le courrier suivant : .."Aujourd'hui, c'est Eugène Chagny, neveu de Monsieur l'Abbé Chagny, qui vient vous demander la faveur de faire partie au mois de septembre prochain du nombre de vos aspirants missionnaires…Après avoir bien réfléchi et prié, sur les conseils de mon Directeur, et avec l'assentiment de mon oncle et de mes parents, je viens donc, Monseigneur, vous demander la grâce d'entrer au séminaire des Missions Etrangères, où, avec les grâces de Notre Seigneur, je compte me préparer pour l'apostolat lointain…" Le 13 septembre 1930, il se présentait au grand séminaire des Missions Etrangères à Bièvres pour s'initier à la philosophie et débuter sa première formation sacerdotale. Celle-ci ne fut pas interrompue, car l'autorité militaire avait réformé le conscrit. Aussi, en septembre 1933, il continua ses études ecclésiastiques au séminaire de Paris.

     

    Au terme de sa cinquième année de séminaire, il fut sous-diacre le 7 juillet 1935, puis, diacre, le 21 décembre 1935, et, écrit il, "le dimanche 5 juillet 1936, en la chapelle du Séminaire des Missions Etrangères de Paris, ordonné prêtre par Monseigneur Tournier, MEP, évêque de Coïmbatore (Indes Anglaises).

    Destination : selon la tradition des Missions Etrangères, le soir même de ce dimanche 5 juillet 1936, devant toute la Communauté des MEP, le Supérieur Général, le Père Léon Robert donnait aux "16 partants de Septembre" leur destination pour les différentes Missions confiées aux Missions Etrangères en Asie du Sud Est.

    Je suis envoyé à Moukden (Chen-Yang), une des villes de l'Empire du Manchoukouo (ancienne capitale de la Mandchourie Méridionale, Province de la Chine du Nord, passé sous la tutelle du Japon en 1932.)

     

    Après un mois passé dans leur famille, les partants de septembre étaient de retour à la rue du Bac, le 12 août 1936. La cérémonie de Départ des 16 nouveaux missionnaires se déroula selon son rite habituel, le mardi 15 septembre 1936. L'allocution traditionnelle fut prononcée par M. le Chanoine Duménil, chancelier de l'Evêché d'Autun. Le lendemain, les partants se retrouvaient à Marseille où ils s'embarquèrent à bord de l' "Aramis", un bateau des Messageries Maritimes, le 21 septembre 1936. C'était le jour anniversaire de M. Eugène Chagny : 27 ans. Deux Sulpiciens s'étaient joints à eux, l'un se rendait à Yunnanfu, l'autre à Hanoï. Un séminariste de Phat-Diem rentrait dans son pays natal. Le Supérieur Général de la Société, en visite à la Procure de Marseille, assista à leur embarquement.

     

    Le 1er novembre 1936, M. Eugène Chagny arrivait enfin dans sa mission. Un long voyage marqué par de nombreuses escales dont il a bien gardé le souvenir : Port Saïd, canal de Suez, Djibouti, Colombo, Singapour, Saïgon, Hongkong, Shanghai qui fut pour lui le premier contact réel avec la Chine et les "concessions étrangères", Kobé et Moji au Japon, et "Dairen (port Mandchou), puis une nuit de chemin de fer jusqu'à Moukden.."

     

    Accueilli par Mgr. Jean-Marie Blois, son évêque, M.Eugène Chagny reçut un nom chinois : il va s'appeler le Père Sha Huimin qui signifie "grâce pour le peuple". Puis, de décembre 1936 à septembre de 1937, il se consacra à l'étude de la langue chinoise à Moukden. Il prononça son premier sermon en chinois, le jour de Pâques 1937, dans la chapelle de l'Orphelinat-Hospice de Moukden. De 1937 à 1942, il fut l'aumônier de cet établissement, et, en même temps nommé professeur au petit séminaire chinois de Moukden où il renforça le corps professoral.

     

    En effet, le 16 octobre 1936, trois frères des Ecoles Chrétiennes de la Province de Montréal étaient arrivés dans le Vicariat Apostolique de Moukden. Installés au petit séminaire, tout en étudiant la langue du pays, ils assuraient aux élèves des cours de catéchisme, de français, de latin et de sciences. Dans son Compte-Rendu des Travaux de 1937, Mgr. Blois écrit : .." La connaissance de la langue française que possèdent les séminaristes leur permet de suivre sans difficultés les cours de ces Religieux.." L'année précédente, Le P. Matéo Crawley avait prêché une retraite de trois jours au petit séminaire. ".. Leur connaissance du français, écrit encore Mgr.Blois, a permis aux élèves des premières classes de suivre ses instructions sans en rien perdre…" En novembre 1938, trois séminaristes du vicariat étaient admis au collège Urbain de la Propagande. Onze autres suivaient les cours de philosophie à Moukden, six achevaient leur théologie à Kirin. Au petit séminaire, écrit Mgr. Blois , règnent .."l'ordre, la discipline, la piété et l'ardeur au travail.."

    Le 29 juillet 1937, M. Eugène Chagny arrivait à l'Evêché de Séoul, en Corée. Avec M.Liogier, son confrère de la mission de Kirin, tous deux se rendaient à Tokyo pour prendre part à une retraite spirituelle de vingt jours, prêchée par le P. Valensin, S.J. et dont le jour d'ouverture était fixé au 9 août 1937.

     

    Mais, au Mandchoukouo, gouverné par le "dernier empereur" Pu Yi, les relations des "ouvriers apostoliques" avec les représentants subalternes de l'Autorité du "protectorat" étaient parfois difficiles. Mgr. Blois écrit dans son compte-rendu de 1937: …" Des visites domiciliaires aussi détaillées que possible, du fond des caves aux combles des maisons, églises et clochers, en passant par tous les secrets des tiroirs et autres meubles personnels, furent pratiquées chez plusieurs confrères…"

     

    En 1938, le vicariat apostolique de Moukden commémora le centième anniversaire de la fondation de la Mission de Mandchourie. En effet, le 14 août 1838, le Pape Grégoire XVI avait érigé le premier Vicariat Apostolique de Leaotung, Mandchourie et Mongolie, détaché du diocèse de Pékin. Un siècle plus tard, par décret du 9 février 1938, la S.C. de la Propagande demandait à la mission de Moukden, de céder à celle de Jehol, cinq préfectures civiles. Mais, par division du vicariat apostolique de Moukden, avaient déjà été érigées, en 1929, la Préfecture apostolique de Szepingkai, et, en 1932, celle de Fushun.

     

    En septembre 1942, Mgr. Jean-Marie Blois nomma M. Eugène Chagny vicaire dans le district de Si-Feng-Shien, au nord-est de Moukden, dans la direction de la frontière coréenne. Il alla prêter main-forte à M.André Vérineux, chef de ce district de Si-Feng. Il y travailla jusqu'en 1945. Puis, son évêque lui confia le district de K'ao-chan-T'ouen, (Village "accroché à la Montagne") au nord est de Moukden. Mais laissons M. Eugène Chagny évoquer sa vie missionnaire dans cette "région très pittoresque, petites montagnes. Ministère en une période très trouble et dangereuse, brigandage, début de guerre civile, fin de la guerre mondiale avec la défaite des troupes japonaises, arrivée des soldats russes. Rescapé du typhus –contracté au cours du printemps 1946, en extrémisant des malades- dont sera vicitime mon vicaire chinois, le Père André Tch'en âgé de 28 ans. Je ne resterai qu'un an et demi en cette région, de 1945 à la fin de 1946.."

    Le 8 août 1945, l'armée soviétique entrait en Mandchourie. Avec la défaite japonaise de 1945, le Mandchoukouo s'effondrait. La Mandchourie occupée par l'Union Soviétique dans un premier temps, faisait retour à la Chine. Après le départ des troupes soviétiques, au printemps de 1946, l'armée gouvernementale et nationaliste chinoise entra à Moukden, le 13 mars 1946. Mais, aux douze années dures de présence japonaise pendant lesquelles, il y avait eu, malgré tout, quelques réalisations positives, allait succéder une période pénible marquée par la déception, l'anarchie, le banditisme et la guerre civile.

     

    Bien que le pays plongeât dans l'insécurité et dans les luttes intestines, le travail des missionnaires continuait, mais dans des conditions nouvelles et difficiles. Ainsi, à Moukden, disparurent alors la paroisse japonaise dont les fidèles rentrèrent au Japon, ainsi que la Communauté des Dames de Saint Maur. Puis, le 18 mai 1946, au cours d'une visite qu'il rendait à un malade, Mgr. Jean-Marie Blois tombait foudroyé par une crise cardiaque. M.Jean-Louis Beaulieu, devenu supérieur de la mission, étant décédé le 1er décembre 1946, cette charge échut à M. André Verineux. Du fait de ces évènements, en décembre 1946, M. Eugène Chagny quittait son district et était nommé procureur de la Mission. Succédant à M.Pierre Cambon malade, il resta en fonction jusqu'en juillet 1948.

     

    Laissant son travail ordinaire de Procureur pendant quelques semaines, M. Eugène Chagny se rendit en Chine :…" Mars-Avril 1947, note-t-il, : séjour à Pékin pour contacter 5 nouveaux missionnaires destinés à la Mandchourie et étudiant le chinois en attendant de rejoindre Moukden.." C'étaient MM. Pascarel, Cornic, Marchand, Dechamboux, et Grosjean. Depuis huit mois, ils suivaient les cours de langue à Pékin, la cité du beau langage. Deux d'entre eux avaient déjà trouvé un emploi : l'un comme professeur au grand séminaire, l'autre comme enseignant de langue française à l'Université chinoise.

     

    Au printemps de 1947, à cause de la situation de guerre civile crée par l'arrivée de l'armée rouge chinoise, en Mandchourie, le grand séminaire central des Missions de Mandchourie, situé à Tch'ang-Tch'ouen, (ex Sinking), ouvert en 1940, et dirigé par les PP Assomptionnistes, fut contraint de fermer ses portes. Six théologiens du diocèse de Moukden y avaient fait leur formation durant cinq ans et demi ; ils se préparaient à recevoir l'ordination sacerdotale. Pour eux, et avec l'accord des PP. Assomptionnistes, on jugea bon de créer un séminaire à Moukden. A M. Eugène Chagny, fort compétent en la matière, revint l'honneur d'initier ces futurs ordinands aux cérémonies de la messe et aux autres fonctions liturgiques. En septembre-octobre 1947, des séminaristes et des religieuses chinoises furent envoyées à Pékin-Nankin.

     

    En 1948, les armées communistes, sous la conduite du maréchal Lin Biao, occupaient presque toute la Mandchourie. L'effondrement de la monnaie, le manque de travail, les mauvaises récoltes, les prix exorbitants des céréales provoquèrent une grave famine. Cette situation angoissante contraignit M.André Vérineux, vicaire capitulaire et administrateur de l'Archidiocèse, à évacuer une partie du personnel de la mission. Il fallait assurer l'avenir. Il en confia le soin à M. Eugène Chagny qui nous parle brièvement de son départ rapide et définitif de Mandchourie: "..Départ de Moukden, le 15 juillet 1948, par avion militaire américain, alors que la ville est déjà encerclée par des troupes communistes de Mao Tsé-Toung, au cours de la guerre civile, étant chargé de mission pour essayer de trouver un point de chute aux religieuses chinoises et aux séminaristes du Vicariat Apostolique de Moukden : séjour d'abord à Pékin, puis à T'ien Tsin (au sud de Pékin), Tsing Tao (port de la Mer de Chine), puis Changhaï et l'ancienne capitale de la Chine: Nankin et cela de juillet 1948 à novembre 1948.."

     

    Ayant mené à bien la tâche qui lui avait été confiée par son supérieur, M. Eugène Chagny arriva à Hongkong le 30 octobre 1948. Le 30 novembre suivant, il prenait le bateau pour rentrer au pays natal :.." Mission accomplie, note-t-il, assez fatigué, mes Supérieurs m'accordent un congé en France ; fin novembre 1948, j'embarque sur "l'André Lebon", paquebot des Messageries Maritimes et arrive à Marseille fin décembre 1948, après quatre semaines de voyage depuis le port chinois de Changhaï, et avec les mêmes escales que lors de mon premier voyage en bateau en septembre 1936.."

     

    Après un congé passé en famille, il rejoignit, en septembre 1949, le petit séminaire Théophane Vénard, à Beaupréau comme professeur intérimaire et économe de la maison. Avec dévouement, il y travailla jusqu'en juillet 1959 ; cédant alors, sa charge à M.Pierre Dumont, un ancien procureur de la Mission de Suifu, il reprit le chemin de l'Asie. Son Supérieur Général l'affectait à la maison Mep de Béthanie, à Hongkong, alors colonie britannique.

     

    L'Assemblée Générale de 1960 avait exprimé le vœu que cette maison de la Société soit organisée pour l'accueil des confrères d'Extrême-Orient qui pourraient s'y rendre pour leur ressourcement spirituel, faire une retraite et prendre quelques semaines de repos. La direction en était confiée à Mgr. Lemaire assisté de MM. Francis Morel vice-supérieur, et Eugène Chagny. A Béthanie, ce dernier assura diverses tâches, telles que rédacteur de l'Ordo de Société, et responsable de la Bibliothèque ; mais sa mission principale fut d'accueillir avec son calme et son sourire coutumier, les confrères venant se reposer et de les aider à passer un séjour utile et agréable, dans ce centre de repos et de retraite spirituelle. De quel dévouement, de quelle délicatesse, de quelle patience, de quelle compétence ne fit il pas preuve dans l'exercice de cette fonction !.Quel guide merveilleux dans ce monde chinois !

     

    Mais, bien que rattaché à la maison de Béthanie, il prêtait aussi volontiers son concours à ses confrères curés des deux importantes paroisses chinoises proches qui étaient confiées aux Missions Etrangères. Des communautés religieuses faisaient parfois appel à ses services au plan spirituel. Nommé aumônier de la colonie française présente à Hongkong, il travaillait également comme professeur à l'Ecole francophone dans le cadre de l'Alliance Française et du Consulat de France.

     

    En juin 1968, M.Eugène Chagny rentra en France pour y prendre son congé régulier. Le 7 janvier 1969, le Supérieur Général de la Société lui confia le service de l'Economat de la maison du 128 rue du Bac à Paris. Il garda cette fonction jusqu'en octobre 1974. Après avoir passé le relais à M. Pierre Dumont, il prit un poste de vicaire à la paroisse Saint Hilaire de la Varenne (94), où il arriva le 5 janvier 1975.

     

    Le ministère paroissial et les diverses activités pastorales qui y sont liées, il les connaissait parfaitement. Mais à la Varenne, il apporta son souffle missionnaire. Cela fut évoqué dans l'homélie prononcée le 12 octobre 1986, en l'église Saint Hilaire de La Varenne. Ce dimanche là, en effet, sous la présidence de Mgr. Frétellière, évêque de Créteil, M. Eugène Chagny fêtait dans cette paroisse, ses noces d'or sacerdotales.

     

    …."Du missionnaire, disait le prédicateur, notre Père Chagny a gardé sur le visage le profil d'aigle incarnant l'envol de la parole lorsqu'il s'enflamme à l'ambon de Saint Hilaire – dont il a fallu renforcer le pupitre - , les longues enjambées lorsqu'il arpente les avenues de La Varenne- et vous aurez du mal à le rattraper, les mains du baptiseur se posant sur la tête des enfants …! Ajoutez à cela sa soif de savoir, sa volonté de rester dans le vent, de voir les derniers films –merci la carte vermeil- et de chercher à comprendre ce qui, pour les hommes, restera toujours incompréhensible en lisant le Figaro Madame…"

     

    Les paroissiens qui le tenaient en très haute estime, savaient tous où était resté son cœur. Aussi à l'occasion de son jubilé, lui offrirent ils un voyage en Chine pour "revoir la Mandchourie", un voyage de deux mois, du 1er septembre au 3 novembre 1988. Il fit des escales plus ou moins longues en Thailande, à Hongkong, à Taiwan. De retour à Hongkong, le 23 septembre 1988, il achevait ses dernières démarches concernant son visa et ses billets d'avion pour Shanghaï-Pékin et Shen-Yang (Moukden). .."J'avoue, nous confie-t-il, ressentir une certaine anxiété à la veille d'entreprendre ce qui sera cette QUATRIEME et IMPORTANTE ETAPE de mon périple en Asie…Je fais confiance à la Providence avec l'espoir que tout se passera bien, comme jusqu'à maintenant.." Le 26 septembre, il s'envolait à destination de la Chine Continentale.

    Il s'arrêta quelques jours à Shanghaï, puis à Pékin où le dimanche 2 octobre 1988, il assista "à la messe de 9h30 dite en l'église cathédrale de Nan Tang". Le lendemain, il prenait l'avion pour Shen Yang (Moukden). Il nous raconte:..  .." Mais en ce lundi 3 octobre, c'est par avion que je retrouve cette cité bien connue et avec le taxi qui me conduit de l'aérodrome à mon hôtel "Liaoning" situé non loin de la gare sur une place où se dresse un monument à la gloire de Mao Zedong….

    Ce n'est pas sans émotion que je franchis la grande porte de la Cathédrale donnant sur la place, et du portier à qui je m'adresse en donnant mon nom chinois, je vais entendre la phrase que je souhaitais tant entendre : "Sha shen fu hui lai le ! " "le Père Sha (gravier) est revenu !"

    Il m'a reconnu comme vont me reconnaître les deux prêtres chinois qui m'accueillent en cet immeuble bâti le long de la cathédrale et qui maintenant sert d'Evêché, de Presbytère, de Grand Séminaire et même de couvent pour de vieilles religieuses chinoises. Reconnu aussi par une poignée de chrétiens et de chrétiennes; parmi eux, des orphelines devenues grand-mères et qui n'ont pas oublié le prêtre de leur jeunesse.

    Dans la cathédrale, où j'ai si souvent célébré la Messe, je ne puis que remercier le Seigneur de m'avoir permis de"revoir la Mandchourie" et ceux et celles qui m'ont aidé à réaliser ce "retour".."

    La révolution culturelle avait été terrible à Moukden, ville alors placée sous l'autorité de l'un des neveux de Mao Zedong. Les gardes rouges avaient essayé d'en faire disparaître tout signe chrétien. Sur la cinquantaine de prêtres que l'Archidiocèse de Moukden comptait vers 1948, il n'en restait plus que cinq ou six, quarante ans après. Mais l'un d'eux, la soixantaine, desservant la cathédrale, ancien élève du P Chagny, lui confiait :.." Père Chagny, j'ai toujours suivi l'enseignement que tu m'as donné. Je suis resté fidèle au sacerdoce, et dans mon cœur, j'aime le Pape.."

    De cette brève "visite-retour" dans sa première mission, quarante ans après avoir été contraint de la quitter, M. Eugène Chagny en revenait le cœur plein d'émotions. Il avait été reconnu " par le portier,.. par la cuisinière, une ancienne orpheline maintenant devenue grand-mère et qui se souvenait surtout des bonbons qu'il leur distribuait généreusement après la messe". Il rentrait en France réconforté et rempli d'une forte espérance : En effet, quinze séminaristes se préparaient à prendre la relève. Bien que s'agissant de l'Eglise Officielle, la fidélité au Pape restait évidente ; en public, on n'en parlait pas. Et de conclure : :.."De mon voyage, je suis revenu ému par leur pauvreté et admiratif pour leur fidélité. Même en Mandchourie, l'Eglise de Chine est toujours vivante.."

     

    Vers novembre 1991, au lendemain de la fête du Christ-Roi, M. Eugène Chagny quitta La Varenne Saint Hilaire pour rentrer à la maison de retraite Marie-Thérèse Bd. Raspail, près de Denfert Rochereau, à Paris. En fait, c'était plutôt une semi-retraite ; dans la maison, on faisait assez souvent appel à ses services pour l'homélie lors des obsèques de prêtres retirés. On le savait toujours disponible. Et puis, il connaissait tant de monde !..

     

    Ainsi, le 29 mars 2000, il fut amené à présider les obsèques d'un couple victime d'un accident de la route, lui, non baptisé,elle, juive. Il les avait connu à Hongkong. Leurs enfants s'adressèrent à lui pour la célébration des funérailles. Il les présida à St. Lambert de Vaugirard, et choisit pour la liturgie de la Parole : Job et la foi en la résurrection, et l'évangile de Lazare en raison de la finale : "Beaucoup d'entre les Juifs… crurent en Lui." Devant une assistance très nombreuse composée de croyants ou non, il sut créer une atmosphère de recueillement et de prière qui se continua jusqu'au lieu de l'inhumation célébrée en présence d'un jeune rabbin fort sympathique.

     

    Tant que ses forces le lui permirent, d'un pas toujours alerte, en se promenant, il allait souvent aux Missions Etrangères pour y saluer des confrères, bavarder, échanger . Et puis, n'était ce pas sa famille.? Il aimait recevoir des visites, et avoir des nouvelles de ceux qui s'étaient trouvés sur sa route sacerdotale. A ceux qui venaient le voir, il était tout heureux de montrer la chapelle de cette maison de retraite diocésaine où vivaient prêtres, religieuses et laïques. Lui-même s'y rendait quotidiennement pour réciter l'office, en tant que chanoine honoraire de la cathédrale Notre Dame de Paris.

     

    En 1999, il s'était rendu compte que sur le trottoir, des gens le dépassaient. A deux reprises, en hiver et en mai, il eut des ennuis de rhumatismes inflammatoires. Le 5 janvier 2001, il s'écroula en sortant du bâtiment où il logeait. Il se retrouva en fauteuil roulant, mais pouvait se déplacer seul à l'extérieur. Sa mémoire restait étonnante, et il se montrait toujours aussi friand de nouvelles de la Société et des confrères.

     

    Il s'éteignit le mercredi 17 octobre 2001, vers 0h.15, à la maison de retraite Marie-Thérèse. La chapelle et la crypte des Missions Etrangères étant en travaux, ses obsèques furent célébrées dans la chapelle de cette maison, le vendredi 19 octobre 2001. Elles furent présidées par Mgr. Daniel Labille, évêque de Créteil, entouré d'une trentaine de prêtres. Les membres de sa famille, ses amis, ses anciens paroissiens remplissaient la chapelle.

     

    M. Jean Charbonnier, responsable du Service Chine à Paris, donna l'homélie. Il s'inspira de la parole de Jésus, dans St. Jean : "Que votre cœur cesse de se troubler. Il y a beaucoup de demeures dans la maison du Père". Il l'appliqua aux sept étapes de la vie terrestre de ce missionnaire défunt qui s'était élevé "ainsi par paliers jusqu'à sa demeure éternelle".

     

    La dépouille mortelle de M. Eugène, Isidore Chagny repose dans le caveau des Missions Etrangères au cimetière Montparnasse à Paris.

    • Numéro : 3561
    • Pays : Chine France
    • Année : None