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Gratien François CHAGNOT (1874-1927)

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    M. CHAGNOT (Gratien-François) né à Dampierre-sur-Linotte (Besançon, Haute-Saône) le 14 janvier 1884. Entré minoré au Séminaire des Missions-Etrangères le 8 novembre 1895. Prêtre le 27 juin 1898. Parti pour la Birmanie Méridionale le 25 août 1897. Mort à Maubin le 11 avril 1927.

     

    Gratien-François Chagnot naquit à Dampierre-sur-Linotte, diocèse de Besançon, le 14 janvier 1874, et puisa de bonne heure au sein d’une famille profondément chrétienne les principes d’une foi solide, qui devaient bientôt faire éclore dans son cœur les germes d’une vocation sacerdotale. Un oncle prêtre qui s’en était rendu compte le prit chez lui pour mieux s’assurer de ses heureuses dispositions et lui enseigner les premiers éléments du latin. L’épreuve ayant été décisive, il s’empressa de l’envoyer au petit séminaire de Luxeuil. On ne sait pas grand chose de cette époque de la vie de notre confrère, si ce n’est qu’il fut un bon élève. Toutefois il n’est pas du tout téméraire de supposer qu’il ne fut pas exempt des espiègleries du jeune âge et que la vivacité de son caractère, son humour, son aversion pour un silence trop prolongé lui valurent plus d’un rappel à l’ordre.

    Après sa rhétorique, il suivit à Vesoul pendant deux ans, les cours de philosophie. Il entra ensuite au grand séminaire de Besançon mais ne fit qu’y passer, car il obtint bientôt de son directeur l’autorisation de se faire admettre au Séminaire des Missions-Etrangères de Paris.

    Ses études de théologie terminées, comme il était trop jeune pour recevoir les ordres sacrés, il fut envoyé à Rome comme socius du procureur de la Société, M. Cazenave. Il conserva toujours le souvenir de cette belle année passée dans la Ville éternelle et aimait à rappeler dans ses conversations les impressions profondes qu’il en avait rapportées.

    En 1897, il revint à Paris, fut ordonné prêtre le 27 juin et partit le 21 août pour la Birmanie Méridionale, tout heureux d’aller réaliser son idéal de missionnaire, sous la direction de son compatriote, Mgr Cardot, de vénérée mémoire.

    C’est à Bassein qu’il débuta pour étudier l’anglais. Après un séjour de quelques mois, il fut envoyé à Yandoon, chez M. Ballenghien, pour étudier le birman, et dès juin 1898 il alla faire ses premières armes à Letkopin dont le titulaire, un prêtre indigène, le P. Thomas, venait de mourir ; il eut, jusqu’en novembre de la même année, M. Granger pour l’initier, puis il resta seul à la tête de ce poste qui laissait beaucoup à désirer tant au spirituel qu’au temporel.

    Letkopin, petit village sur les bords d’une des nombreuses branches de l’Irawaddy, n’était pas bien central ; aussi M. Chagnot songea-t-il à établir sa résidence dans un endroit d’où l’administration de ses nombreux chrétiens lui serait plus facile. Il jeta son dévolu sur Maubin, le chef-lieu du district, jolie ville sur les bords même de l’Irawaddy. Un assez vaste terrain lui fut cédé par le gouvernement ; il y transporta sa maison-chapelle et ne tarda pas à y construire deux modestes écoles. Entre temps, les chrétiens de Letkopin, mécontents de cet abandon, s’essayèrent à lui créer des difficultés ; ils refusèrent d’envoyer leurs enfants aux écoles de Maubin. M. Chagnot leur opposa la force d’inertie : il ignora leurs tracasseries, resta sourd à leurs récriminations, pensant bien que ce petit schisme aurait une vie très courte. En effet, les rebelles, braves gens au fond, comprirent bientôt qu’ils n’auraient pas gain de cause et que le plus sage était de s’incliner devant le fait accompli. M. Chagnot voyageait sans répit pour visiter ses chrétientés ; le travail ne l’effrayait guère et sa santé robuste lui permettait de se dépenser sans compter. En 1908, il eut son premier vicaire.

    En novembre 1909, il fut détaché provisoirement à Bassein pour remplacer M. Provost que son état de santé forçait de rentrer en France. M. Herzog le releva de son intérim en juin 1910, il rentra tout joyeux dans son cher Maubin qu’il n’avait quitté qu’à regret. Il continua, toujours avec le même zèle, de s’occuper des intérêts spirituels de ses ouailles et ne perdit pas une seule occasion d’agrandir le terrain de la mission par l’achat successif de petits jardins adjacents dont les propriétaires constituaient un fâcheux voisinage. Vers 1920, on lui confia la haute direction du poste de Pyapon, dont un prêtre indigène était le titulaire. Ce fut un surcroît de travail et de responsabilités ; mais il n’hésita pas à l’accepter et sut aider le prêtre à remplir consciencieusement ses devoirs.

    Depuis longtemps il rêvait de doter Maubin d’une église. Ce qui jusqu’alors avait servi de chapelle, c’est-à-dire la partie centrale de l’étage de sa maison, était insuffisant pour les nombreux fidèles qui venaient aux jours de fête. Malgré les économies qu’il avait pu faire en vivant très parcimonieusement, il était loin d’avoir en main la somme nécessaire : il s’adressa à ses chrétiens et quelques-uns lui donnèrent généreusement ; Mgr Cardot lui destina une aumône assez forte qu’il venait de recevoir d’une bonne âme d’Amérique pour la construction d’une chapelle sous le vocable de sainte Rita. M. Chagnot se mit donc à l’œuvre, résolut toutes les difficultés ─ et elles étaient nombreuses car il fallait faire venir les matériaux de loin ─ surveilla lui-même les travaux, dirigea les ouvriers et petit à petit mena l’œuvre à bonne fin. Désormais sainte Rita avait en Birmanie un beau sanctuaire qui fut solennellement béni par Mgr Perroy, en mai 1921. Il avait d’autres projets en tête pour l’amélioration de son poste quand la mort est venue le frapper.

    M. Chagnot donnait à ses chrétiens toute la mesure de son dévoûment, et ce n’est pas peu dire. Il était très attentif à tout ce qui pouvait leur être utile ou nuisible ; il réprimait les désordres des mauvais et exigeait réparation des scandales pour préserver les bons. Dans ce sens, on a pu dire qu’il avait adopté la manière forte ; mais sa sévérité ne s’appela jamais rigorisme. Il était sévère mais juste, et il était bon. Il s’occupait des intérêts temporels de ses chrétiens et leur rendait toute sorte de services : beaucoup lui doivent d’être sortis des griffes des usuriers et d’avoir conservé leurs champs.

    Ses écoles étaient très florissantes. C’est qu’il surveillait de près maîtres et élèves et s’efforçait de les guérir du péché de paresse. Tout était minutieusement réglé : temps pour la prière, temps pour le catéchisme, l’étude, le travail manuel, la récréation, et les enfants étaient habitués à cette discipline. Certes, les établissements n’étaient pas luxueux, mais il y régnait un tel ordre, une telle propreté, tout était si bien à sa place à l’intérieur comme à l’extérieur, qu’on se demandait quel était le secret du Père pour obtenir de tels résultats ; avec des enfants qui n’apportent à l’école que des habitudes de désordre, de négligence et de malpropreté.

    Il était le bout-en-train de nos petites réunions ; sa gaîté franche, ses répliques parfois pittoresques, sa conversation que relevaient de temps en temps quelques grains de sel gaulois  provoquaient le contraire de la mélancolie. Son hospitalité était des plus cordiales ; il n’épargnait rien pour recevoir dignement ses visiteurs. Mais quand il se retrouvait seul, il revenait bien vite au plat national, riz et « curry », sans se permettre le moindre extra. Pas de luxe dans sa maison : le strict nécessaire et rien de plus. Son habillement était des moins dispendieux. Des confrères de ville lui faisaient de temps en temps cadeau d’une soutane qu’ils n’osaient plus porter. Mgr Cardot lui passa souvent ses vieilles défroques, et il était heureux quand il pouvait prélever quelques articles sur les effets que les Petites Sœurs des Pauvres, après avoir servi leurs vieux, mettaient généreusement à la disposition du procureur. S’il s’interdisait ainsi les dépenses que d’autres auraient pour le moins jugées utiles, c’est qu’avec une église à construire et à orner, des orphelins à nourrir, des chrétiens à aider, il ne se reconnaissait pas d’autre droit que celui de se priver. On s’en est bien rendu compte après sa mort.

     

    Dans la matinée du 11 avril, on recevait à l’évêché de Rangoon ce télégramme laconique : « Père Chagnot assassiné la nuit dernière. » On ne voulait pas y croire, tant la stupeur était grande ; on essayait d’interpréter la dépêche dans un sens moins brutal ; on se raccrochait à l’espoir que le Père, victime d’un guet-apens, n’avait pas été tué sur le coup, qu’il vivrait… Hélas ! il fallut bien se rendre à l’horrible évidence, quand un second télégramme vint confirmer le premier.

    Le provicaire, M. Saint-Guily, s’embarqua tout de suite pour Maubin, et quand il arriva, ce fut pour mettre au cercueil un cadavre affreusement mutilé dont on venait de faire l’autopsie. Notre pauvre Père Chagnot avait été trouvé le matin même mort dans son lit, le crâne fendu, la gorge coupée, le corps lardé de coups de poignard. Il avait été surpris pendant son sommeil et n’avait pu offrir la moindre résistance.

    Le mardi matin, 12 avril, une messe de Requiem fut chantée par le provicaire et les obsèques eurent lieu le soir même. Onze missionnaires avaient pu venir à temps pour prendre part à cette triste cérémonie, et plusieurs centaines de chrétiens étaient accourus de villages éloignés pour accompagner leur Pasteur à sa dernière demeure. Il repose maintenant dans le petit cimetière catholique de Maubin, à côté de son premier vicaire dont il avait tant regretté la mort prématurée.

    Nous ne dirons que peu de mots, et à dessein, des suites que la justice humaine a données à cet horrible assassinat. Le meurtrier a été découvert : c’était, ô tristesse ! le propre maître d’école du Père, son homme de confiance, un enfant de dix-neuf ans. Il a raconté en détail à la justice l’origine de sa haine contre le Père et la manière dont il avait préparé le forfait, pour se venger de ses remontrances. Il a été condamné à mort et ne tardera sans doute pas à payer sa dette à la justice humaine. Puisse-t-il avant de mourir avoir recours à la justice divine et demander à sa victime d’intercéder pour lui.

    Ainsi, notre regretté confrère Gratien-François Chagnot, est tombé victime de son amour des âmes, victime de son apostolat. Il a donné la vie pour ses brebis !

     

     

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    • Numéro : 2326
    • Pays : Birmanie
    • Année : None