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Louis Eugène CHABERT (1879-1962)

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    Louis, Eugène CHABERT est né le 17 mars 1879 dans la petite commune de Geyssans, près de Romans, dans le diocèse de Valence. Après ses études primaires dans sa paroisse, il entra au petit séminaire de Crest, sur la rive droite de la Drôme, puis passa au grand séminaire de Romans, en 1897. Il n’y resta pas très longtemps, puisque le 8 octobre 1898, il est inscrit parmi les aspirants du séminaire des Missions Etrangères. Durant ses études de philosophie à Bel-Air, il travaille à l’embellissement de l’oratoire de Notre-Dame des aspirants dans les bois de Meudon, ce qui laisse supposer chez lui une forte constitution, car il faut une force herculéenne pour disposer dolmens et menhirs autour du chêne de la Bonne Mère. Il est tonsuré en septembre 1899, reçoit le sous-diaconat trois ans plus tard et est ordonné prêtre le 21 juin 1903. Le soir même il apprend qu’il est affecté, en même temps que son ami, le P. MASSARD, à la jeune mission du Haut-Tonkin, et le 5 août, ils s’embarquent tous deux à Marseille sur le même bateau.

     

    Peu après son arrivée en mission, il est confié par Mgr RAMOND au P. CHATELLIER, curé de Yen-Tâp, sur la rive droite du Fleuve Rouge. Celui-ci, d’une façon toujours paternelle mais ferme, habitue le jeune missionnaire aux mœurs du pays, lui enseigne la langue et le prépare à l’exercice du ministère. Pour l’étude de la langue, il exige un travail régulier et suivi, des exercices de lecture, de conversation, de vocabulaire, bref tout un enseignement théorique et pratique sous sa direction et en sa compagnie, ne craignant pas de faire répéter tant qu’il reste quelque chose de défectueux dans la prononciation. Pour les exercices de prédication, aucune excuse n’est valable, il faut s’y mettre de bonne heure. Lorsque le Père CHATELLIER juge le moment venu, il lance le jeune Père dans le ministère ; cela ne veut pas dire qu’il l’abandonne ; au contraire, il le surveille discrètement pour se rendre compte de la marche de son disciple et redresser les erreurs inévitables au début d’un ministère tout de pratique et d’expérience. La formation du P. CHABERT dure deux ans, et, en 1906, alors que le P. MASSARD continue à œuvrer en paroisse, il est nommé, lui, professeur au petit séminaire ; en 1908 il prend même la direction du probatorium qui vient d’ouvrir ses portes à ses vingt-cinq premiers élèves. Va-t-on faire de lui un enseignant perpétuel ? Non, car en 1911 il reprend sa place de vicaire à Yen-Tâp, pour faire son « troisième an » ; mais il n’a pas le temps de le faire en entier. Le 20 mars 1912, le P. DUHAMEL, chef du district de Vinh-Lôc, au sud du vicariat, dans la province de Son-Tây, meurt ; et c’est le P. CHABERT qui est nommé à sa place. Cela ne lui déplaît pas, puisqu’il va avoir comme proche voisin son ami le P. MASSARD, curé de Son-Tây, qui a déjà récolté de fort belles gerbes de baptêmes. C’est à lui maintenant d’essayer de rattraper le « temps perdu ». Il va le faire de toute son âme, dans un élan de sainte émulation ; et il aura le temps voulu pour réussir, puisqu’il restera dans ce poste vingt-six ans, jusqu’en 1938.

     

    Le grand convertisseur

    En 1912, Vinh-Lôc est déjà la paroisse la plus importante de la Mission de Hung-Hoa qui a été créée en 1895. Cette paroisse terrienne, située au sud de Son-Tây, est aussi le centre du district du même nom, dont les limites méridionales s’étendent en bordure de la mission de Hanoï. Ici, comme chez le P. MASSARD, un grand mouvement de conversions est en train de s’opérer. Déjà le district compte plus de deux mille catholiques, répartis en une trentaine de petites chrétientés. En 1919, il en comptera quatre mille, dont la moitié de néophytes ; en 1926, le chiffre officiel sera de six mille fidèles, disséminés en 40 villages ; en 1931, de sept mille, en 53 chrétientés ; en 1933 ,de 7 300 en 72 villages ; en 1935, de huit mille ; en 1937, de neuf mille. Le district atteint le chiffre de 9 100, en 1938, au moment de la création de la paroisse de Tinh-Lam, qui lui prendra 1912 néophytes groupés en 16 chrétientés.

     

    Si l’on a appelé le P. CHABERT le grand convertisseur du Haut-Tonkin, « le sonneur du glas du paganisme », ce n’est pas sans raison. La moyenne annuelle de ses baptêmes d’adultes, pendant vingt-six ans, est de 260, le nombre réel le plus bas étant de 71 en 1917, les plus élevés, de 616 en 1927 et de 564 en 1934. Quant aux baptêmes des enfants de païens in articulo mortis, ils atteignent une moyenne annuelle de 1 100 ; le chiffre le plus fort étant de 2 128 en 1928, le moins élevé, de 1 052 en 1934.

     

    Ne vous figurez pas cependant qu’il est seul pour récolter cette belle moisson ; il est aidé par des prêtres et des catéchistes. En 1919, il a trois vicaires vietnamiens ; en 1926 Vinh-Lôc a un curé de 75 ans et trois vicaires. En 1935 le Père est aidé par six prêtres, dont un Français, le P. DESONGNIS, à qui il confie, sous son contrôle, la formation d’une dizaine de chrétientés qui formeront le noyau de la paroisse de Tinh-Lam.

     

    Le P. CHABERT est surtout un missionnaire « ambulant ». Il a cependant sa résidence officielle à la maison paroissiale de Vinh-Lôc. A son arrivée dans le poste, c’est un ensemble de paillotes ; le sol est en terre battue ; derrière la porte d’entrée, vous remarquez deux énormes jarres, d’une contenance de 100 litres : c’est sa cave pleine d’eau de pluie de réserve ; dans sa chambre, vous trouvez une petite bibliothèque, une table, deux chaises, un lit de planche recouvert d’une natte avec un oreiller de rotin. Mais le Père ne fait que passer à la cure ; il ne cesse de circuler à bicyclette, pour instruire ses catéchumènes. Il est presque toute l’année en déplacement. Chaque année, il change de bicyclette pour n’avoir pas à la réparer ; mais le vélo mis à la retraite est encore en bon état et trouve bien vite acquéreur auprès de ses prêtres et de ses catéchistes. Il prêche matin et soir ; dans la journée, il visite les groupes voisins, maintient la paix parmi les nouveaux convertis, essaie d’arranger les différends avec les notables païens. Ses catéchistes séjournent deux ans environ dans les nouvelles chrétientés, pour aller ensuite s’installer dans d’autres villages, où les catéchumènes attendent un maître de religion.

     

    C’est surtout à partir de Pâques qu’ont lieu les cérémonies de baptême des adultes ; il se fait aider par trois ou quatre prêtres. Les vieux chrétiens des environs viennent participer à la joie des baptisés et servent de parrains et de marraines. Avant midi c’est le baptême des parents ; il est suivi d’un grand repas pris en commun. Dans l’après-midi c’est le tour des enfants. En 1927, Mgr AIUTI, Délégué Apostolique, voulut participer lui-même au baptême de trois cents catéchumènes, et fut tout heureux de pouvoir, pour la première fois, baptiser des adultes : une cinquantaine de notables.

     

    Toutes ces conversions, le P. CHABERT les obtient malgré les nombreuses oppositions qu’il rencontre, mais qui aboutissent ordinairement au résultat opposé à celui qui était escompté par ses adversaires. Comme le disait le Père lui-même, « les épreuves sont un moyen d’apostolat, qui ne nous fait pas défaut ». En 1916, un groupe de soixante néophytes, du village de Thanh-Mac vont se faire confirmer à Vinh-Lôc, laissant en paix dans leur village enfants et vieillards ; contre toute attente, les païens profitent de leur absence pour mettre le feu au catéchuménat et aux maisons d’habitation et vont même jusqu’à labourer leur emplacement. Naturellement un procès s’ensuit et après plus de deux ans finit par être gagné par les chrétiens ; aussitôt deux cents païens, ennemis de la veille, demandent à se faire chrétiens et, un peu plus tard, quatre cents autres ; et en 1922, dans ce village, il y a 273 baptêmes et 343 confirmations. En 1925, un ancien sergent de la guerre 1914-1918 réussit à amener à la foi une cinquantaine de personnes du village de Yên-Tanh ; un vieux chef de canton, qui ne veut pas chez lui de chrétiens, qui l’empêcheraient de continuer impunément ses exactions, essaie de l’intimider par des menaces ; mais comme il n’arrive pas à ses fins, il le fait assassiner. Les autorités voudraient bien fermer les yeux sur ce forfait, mais finalement sont obligées de condamner le coupable. Le Père non seulement réussit à garder ses catéchumènes, mais il obtient beaucoup d’autres conversions. En 1930, ce sont les premières manifestations communistes qui troublent la tranquillité publique, en même temps qu’une grande disette se fait sentir en avril et mai ; en 1931 c’est le marasme économique un peu partout. Aussi pendant cette période on note une nette diminution des baptêmes d’adultes ; leur nombre passe de 303 en 1929 à 277 en 1930, à 216 en 1931 et à 256 en 1932 ; mais il remonte à 510 en 1933, une fois la crise passée. En compensation on a l’impression, durant cette période critique, que le niveau intellectuel des catéchumènes est plus élevé et que c’est dans l’élite que se produit le mouvement des conversions. En 1932 et 1933, les autorités communales et provinciales, comme effrayées par cette emprise du catholicisme, essaient d’y faire opposition et; les bouddhistes, encouragés, manifestent leur haine à l’égard des chrétiens. Cependant le mouvement des conversions ne fait que s’amplifier. Pour les baptêmes d’enfants en danger de mort, à mesure que les années passent, les païens s’y montrent de plus en plus favorables.

     

    Ce qui freine le plus les conversions, c’est le manque de personnel et de ressources. Le Père se plaint toujours de n’avoir pas assez de catéchistes. En 1933 en particulier, chaque catéchiste doit s’occuper de cinq ou six catéchuménats et l’on ne peut songer à lui en imposer d’autres si l’on veut que la préparation au baptême soit faite sérieusement. En 1927, c’est surtout faute d’argent qu’il a dû se résoudre à ne pas accepter immédiatement nombre de demandes de conversion...

     

    Ces demandes n’ont pas toutes des motifs surnaturels ; mais il y en a ; il y en a eu surtout après le retour des tirailleurs tonkinois de la première guerre mondiale. La plupart du temps ces demandes sont intéressées : on espère échapper à la tyrannie de certains chefs, se défendre contre la vénalité de certains juges en se mettant comme chrétiens sous la protection du Père. Certaines conversions se produisent aussi parfois d’une façon bizarre. Ainsi, en 1928, dans un village la veine du Dragon serait gênée par une pagode, ce qui provoquerait maladies, morts, incendies ; alors les notables décident de se faire chrétiens ; ils s’adjugent la pagode et en font une église. Ailleurs le génie d’un arbre sacré dérangerait les femmes dans leur travail, n’épargnant qu’une chrétienne ; alors pourquoi ne pas aller demander le baptême au Père ? et c’est là le début de plusieurs conversions. Voici encore une vieille catéchumène, qui hésite depuis longtemps à faire le pas décisif ; aussi est-elle depuis quelque temps obsédée par le démon et seul le baptême réussit à lui redonner la paix. Le Père CHABERT conclut si les motifs de conversion ne sont pas toujours surnaturels, sur le nombre des convertis se trouvent beaucoup d’âmes de bonne volonté.

     

    En plus de ce travail spirituel absorbant, le P. CHABERT doit s’occuper aussi de la construction matérielle des églises, et, sur ce point, l’on peut dire que l’une n’est pas encore achevée que l’autre est déjà commencée ; ses connaissances techniques lui permettent de varier le style suivant le genre de matériaux employés : briques, ciment, bois. En 1916, il achève l’église paroissiale de Vinh-Lôc et lui adjoint un beau clocher. En 1930, il entreprend la construction de plusieurs chapelles provisoires, pour que les gens puissent avoir de vastes salles de réunions En 1934 il crée de nouvelles chrétientés et assure à chacune une chapelle. A Phu-Nghia, non loin de la route qui relie Son-Tây à Hanoï il se lance dans la construction d’une grande église en l’honneur de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus ; hélas, faute de ressources, il doit interrompre les travaux; et ce n’est que l’année suivante qu’il peut les reprendre grâce à un don substantiel du Pape Pie XI.

     

    Ce travail absorbant de missionnaire ambulant n’empêche pas le Père de se rendre chaque quinzaine à l’évêché pour se retremper dans l’atmosphère fraternelle des autres missionnaires qui s’y trouvent au repas de midi et rencontrer son ami le P. MASSARD avec qui il fait ample provision des dernières nouvelles ; tous deux forment « l’agence Cha-Mas », auprès de laquelle les confrères éloignés peuvent satisfaire leur curiosité. Dans la soirée, il retourne vers ses ouailles bien calmement, la pipe toujours à la bouche. En 1930 la Mission se procure une maison de repos dans les montagnes de Chapa ; et désormais il y monte chaque année pour prendre le frais pendant trois ou quatre semaines. Il y assure le sermon vietnamien du dimanche ; il fait volontiers de longues promenades à pied pour visiter en passant les nouvelles chrétientés de race Mèo. Quand il pleut, il joue aux dames ou au jaquet, même tout seul, ou bien s’adonne à la lecture ou aux mots croisés. Il ne s’ennuie jamais et garde toujours un calme imperturbable. même quand il taquine aimablement l’un ou l’autre de ses confrères. C’est au cours de son séjour à Chapa en 1936 qu’il veut, en connaisseur, se rendre compte des travaux de construction de l’église ; il monte sur un échafaudage haut de six mètres et pose le pied sur une traverse trop faible pour son poids ; la traverse rompt brusquement, et le Père ainsi que deux ouvriers se retrouvent un peu abasourdis sur le sol, mais les membres intacts. Il pense pouvoir s’en tirer avec une simple contusion des muscles lombaires, mais en fait il s’est fait une double hernie, et, l’hiver suivant, il doit entrer à l’hôpital pour se faire opérer. Sur le moment il n’a pensé qu’à sa pipe, qui a moins bien résisté que lui ; mais les Français de la station lui ont offert, en compensation, une « pipe d’honneur ».

     

    Le P. CHABERT est devenu un véritable technicien de l’apostolat en milieu païen, et il sait faire profiter les jeunes missionnaires, qu’il aime beaucoup, de son expérience. Au cours de ses visites bimensuelles à l’évêché, il les aide à résoudre leurs problèmes. Lorsqu’on lui écrit pour lui demander une ligne de conduite à suivre, il répond immédiatement par retour du courrier. On lui confie la formation du jeune P. DESONGNIS ; il ne tarde pas à le laisser seul s’occuper d’une dizaine de chrétientés, mais il ne l’abandonne pas à sa seule initiative ; il vient parfois passer quelques semaines avec son vicaire pour l’habituer aux mille détails de l’administration d’une paroisse. En 1939 son vicaire apostolique lui demande, à cause de son expérience missionnaire, de prêcher la retraite annuelle ; il le fait bien simplement, mais de tout son cœur, en prodiguant des conseils pratiques pour l’évangélisation des infidèles et l’organisation des nouvelles chrétientés.

     

    Le chef de district de la haute Rivière Claire

     

    En 1938, Mgr VANDAELE qui vient de remplacer Mgr RAMOND à la tête du vicariat, veut faire profiter la Haute Région de l’expérience qu’a le P. CHABERT des affaires vietnamiennes ; et il est persuadé que la bonté du Père pour tous, chrétiens et païens, il est le sûr garant d’un fructueux apostolat. Il le charge donc de la région de la haute Rivière Claire, avec deux centres : Tuyên-Quang et Hagiang, et plusieurs concessions obtenues par la Mission sur la rive droite pour y donner du travail aux pauvres gens ; il lui donne pour l’aider deux vicaires vietnamiens et un catéchiste. Tuyên-Quang est à cent kilomètres au nord de Hung-Hoa ; ce poste possède un presbytère et une petite église juchés sur une colline pour être à l’abri des brusques et violentes inondations. Sa population civile est surtout formée de commerçants, de mineurs et de pêcheurs venus du delta, qui assistent en assez grand nombre à la messe dominicale de la paroisse. Hagiang est encore à cent kilomètres plus au nord, sur la frontière chinoise ;  le P. D’ABRIGEON y a construit une église ; mais elle est bien grande pour la soixantaine de catholiques qui résident en cet endroit ; naguère un mandarin catholique se faisait un devoir d’y organiser les fêtes religieuses en l’absence du prêtre. Pour se rendre de Tuyên-Quang à Hagiang, il y a un car dont le service est assure par un vieux chrétien qui s’en voudrait de ne pas transporter gratuitement le missionnaire, mais le voyage dure presque toute la journée. En 1939 le Père laisse le poste de Hagiang au P. SAVINA, qui sera lui-même remplacé en 1941 par le P. MILLOT. Quant aux concessions, elles sont encore à l’état embryonnaire.

     

    Cette Haute Région, ce n’est donc plus le delta avec ses chrétientés nombreuses et assez rapprochées les unes des autres. Dans ce vaste district ce n’est que de loin en loin que l’on rencontre un petit groupe de chrétiens, qui ne reçoit qu’assez rarement la visite d’un prêtre venu leur administrer les sacrements. Durant son séjour en ce poste le P. CHABERT favorise la création d’une vingtaine de chrétientés le long de la Rivière Claire ; il y groupe des gens venus du delta surpeuplé, où ils ne pouvaient plus gagner leur vie, et quelques familles montagnardes « Man », qui ont manifesté l’intention de s’y établir.

     

    Les répercussions en Indochine de la deuxième guerre mondiale ne nous ont pas permis de suivre pas à pas le P. CHABERT dans son activité apostolique. Nous le retrouvons le 19 mars 1945, dix Jours après le coup de force japonais. Les PP. MILLOT et CHABERT qui ont fait fonction d’aumôniers militaires, sont convoqués ce jour-là par le mandarin de Tuyên-Quang pour être présentés aux autorités japonaises en même temps que les fonctionnaires français. Dès leur arrivée à la citadelle, ils sont entourés de sentinelles en armes et se sentent vraiment prisonniers ; et de fait ils sont enfermés avec les autres Français dans un réduit obscur. Au bout de cinq jours on les transfère à l’infirmerie de la garnison. Le 31 mars, ils sont internés dans la citadelle avec plusieurs centaines de militaires français prisonniers. Le jour de Pâques, 1er avril, après une matinée sans messe, civils et militaires sont rassemblés ; alors le sous-lieutenant japonais Ozawa fait sortir les missionnaires rangs ; il se précipite sur le P. CHABERT, le frappe avec le fourreau de son sabre et le fait tomber à terre ; un sous-officier veut en faire autant avec le P. MILLOT, mais celui-ci oppose de la résistance. Le sous-lieutenant se lance alors à la rescousse de son subordonné ; le P. MILLOT roule à terre et reçoit cinq ou six violents coups de pied à la figure. Les deux Pères se relèvent bientôt couverts de sang, et sont conduits à coups de pied vers les grilles de la citadelle, pour être exposés à la foule qui défile. On voit alors deux vieillards se détacher de cette foule et venir s’incliner devant les deux victimes ; on se serait cru revenu à l’époque héroïque des martyrs. Les deux blessés rentrent ensuite dans les rangs, mais interdiction est faite au médecin français de les soigner. Huit jours après tous deux sont remis en liberté et peuvent rentrer à la mission, qui a été complètement pillée par les soldats japonais ; seules l’église et la sacristie ont été respectées, grâce au dévouement des chrétiens ; il n’en est malheureusement pas de même à Hagiang où l’église a été profanée et transformée en écurie.

     

    Le P. CHABERT reste ainsi quelque temps avec son confrère en résidence surveillée. En septembre, les Viet-Minh qui viennent de s’emparer du pouvoir, les font transporter à Hanoï, où ils retrouvent les autres confrères de leur mission. Là le désœuvrement ne tarde pas à engendrer l’ennui. Aussi le P. CHABERT est-il heureux de pouvoir se rendre à Haïphong pour assurer l’aumônerie de l’asile tenu par les sœurs de Saint Paul de Chartres. Puis, en 1948, pour la première fois, il demande à revoir son pays natal qu’il a quitté depuis plus de quarante ans ; il espère qu’après son congé le calme sera revenu dans le pays et qu’il pourra rejoindre son poste de Tuyên-Quang. Après avoir accompagné le P. DEPAULIS, très fatigué, jusqu’à Marseille, il prend le train pour Romans. Toute la paroisse, fanfare en tête, doit se joindre à ses frères et sœurs, pour l’accueillir à la gare. Aussi est-il déçu, à la descente du train, de ne voir personne. Par mégarde il avait annoncé son arrivée pour la veille ! Après quelque temps passé dans sa famille, il se rend à la maison de repos de Beaugrand, dans le Rhône ; et comme il est encore solide, il accepte pour quelques mois la cure voisine de Saint-Jean-la-Bussière.

     

    En août 1949, il juge que le moment est arrivé pour lui de rejoindre Hanoï ; en effet les troupes françaises ont occupé la plupart des postes frontières du Tonkin.

     

    Le prisonnier de Laokay

     

    Dès son retour au Tonkin, on lui propose le poste de Laokay où le jeune P. GUYOT, seul et malade, demande de l’aide. C’est la dernière paroisse de la mission du Haut-Tonkin sur le Fleuve Rouge, à la frontière du Yunnan ; la population y est très mélangée : Chinois, Vietnamiens, montagnards. Le P. CHABERT accepte et un avion le dépose le 17 octobre 1949 dans son nouveau poste. Il y trouve le P. GUYOT en piteux état et ne tarde pas à l’évacuer sur Hanoï. Il reste seul pendant quelque temps, recevant parfois la visite du P. SCHMIDT, descendu des hauteurs de Chapa, ou d’un aumônier militaire de passage. En mars 1950, comme la situation paraît calme, il demande du renfort et Mgr MAZE lui dépêche le P. CHARMOT, qu’il se fera un plaisir de former à l’apostolat. Hélas ! il ne le garde pas longtemps ; la situation militaire commence à se détériorer et les troupes françaises évacuent les postes frontières les uns après les autres. En novembre ce doit être le tour de Laokay ; aussi, dès octobre, le P. CHABERT fait-il partir son vicaire ; lui, il reste volontairement sur place pour soutenir les chrétiens qui ne peuvent fuir. Au début de l’occupation vietminh, il demeure bien tranquillement dans la cure et n’est soumis à aucune vexation ; une sentinelle en armes à la porte assure sa protection. En 1952 il lui est interdit de sortir de l’enceinte de la mission ; il est complètement isolé : les chrétiens terrorisés viennent encore à la messe, mais n’osent plus entretenir de conversations avec lui. Il n’a pas vu de prêtre depuis octobre 1950. En mai 1952, il réussit à faire savoir à Hanoï qu’il va bientôt manquer de vin de messe. Une personne dévouée fait plus de deux cents kilomètres à pied pour lui en apporter une bouteille. Le 3 octobre 1953, l’aviation française, qui appuie un raid de commandos montagnards, bombarde Laokay. La cure flambe ; une brique projetée par l’explosion d’une bombe l’atteint violemment à la poitrine. Le Père demande alors à être hospitalisé ; les Viet-Minh préfèrent le laisser partir pour aller se soigner ailleurs ; ils mettent à sa disposition un radeau de bambous qui descendra le Fleuve Rouge ; le Père y emporte avec lui les vases sacrés et sa bicyclette. Arrivé à Yen-Bay, il est transbordé sur une barque ; deux soldats sont chargés de le déposer à proximité des lignes françaises. Un soir, par nuit noire, avant d’arriver au confluent de la Rivière Noire et du Fleuve Rouge, la barque accoste la berge ; les soldats lui disent qu’il y a à proximité un poste français. Au lever du jour, il n’aura qu’à rejoindre la route et se diriger vers la Rivière Noire ; ainsi il lui sera facile de se faire reconnaître. Dès l’aurore, le Père, après quelques difficultés, arrive à Trung-Hà ; de là on le transporte en jeep à Son-Tay, où il retrouve son vicaire apostolique et plusieurs confrères. « Je veux me confesser et prendre une douche », telles sont ses premières paroles. Peu après arrive le médecin de la citadelle ; il craint une fracture des côtes et demande qu’on dirige le blessé le plus tôt possible vers Hanoï.

     

    En fait les côtes ne sont pas fracturées ; elles sont simplement enfoncées, et après cinq semaines de soins le Père rejoint Son-Tay. Peu après il s’en va à bicyclette visiter son ancien district de Vinh-Lôc, où il est fêté chaleureusement. En juin, il célèbre son jubilé d’or à Son-Tay.

     

    Les dernières années

     

    En juillet 1954, les troupes françaises abandonnent le Nord Vietnam . Les missionnaires, eux, restent naturellement à leur poste. Aussi est-ce les larmes aux yeux que le P. CHABERT demande à Mgr MAZE la permission de partir : « Je ne devrais pas vous abandonner, mais je ne me sens plus la force de revivre les années passées chez les Viet-Minh à Laokay ».

     

    Rentré en France, il se retire à Beaugrand. C’est alors pour lui la grande retraite ; il s’y montre un modèle de discrétion et de modération en toutes choses. Il aime la visite des confrères ; avec tous il est très sociable, mais réservé. Toujours content, toujours serviable, il demande peu de services pour lui-même à autrui.

     

    Cependant sa santé ne tarde pas à décliner ; il doit bientôt cesser de fumer la pipe. Comme sa vue baisse rapidement, il doit s’interdire toute lecture et ne célèbre plus que la messe « de Beata ».

     

    En 1960, il reçoit la visite de Mgr MAZE, qui vient d’être expulsé du Tonkin ; un peu plus tard, et à plusieurs reprises, celles des PP. GAUTIER et PIERCHON, ses confrères de mission. Il ressent une très grande joie à bavarder avec eux et désirerait bien que l’un ou l’autre restât avec lui. La solitude lui pèse en effet ; et lorsqu’il apprend que les PP. PANGAUD et DESROCHIES vont quitter Beaugrand il exprime le désir, malheureusement irréalisable, d’aller à Montbeton, pour être avec d’autres Pères

     

    Le 26 août 1962, une légère attaque de paralysie le laisse incapable de s’exprimer, au moins pendant quelque temps ; il ne peut pas terminer ses phrases. Il semble très préoccupé de régler minutieusement ses affaires ; mais ses idées deviennent de moins en moins cohérentes, d’autant plus que les réparations qu’on effectue à ce moment dans la maison dérangent ses habitudes et le désorientent. Il s’imagine qu’il est entouré de voleurs, soupçonne tout le monde, et n’arrive plus toujours à se dominer. Ne voulant pas rester couché, il descend à l’heure de la messe pour communier ; il est fidèle à l’heure des repas et retrouve un peu de gaieté quand on lui rappelle des souvenirs de mission. Et cependant il perd de plus en plus la mémoire : il ne reconnaît plus sa sœur, lors de sa dernière visite.

     

    Dans l’après-midi du dimanche 2 décembre 1962, il s’énerve parce que, ayant cassé la poignée de sa porte, il ne peut entrer immédiatement chez lui. Quand il y parvient, épuisé, il s’assied dans son fauteuil ; et c’est là que, une demi-heure plus tard, le P. PANGAUD le trouve mort.

     

    Les obsèques ont lieu le mardi à Saint-Jean. L’église est à peu près déserte, car le froid est glacial et la nouvelle de sa mort ne s’est pas répandue. Le P. GRATUZE chante la messe. La famille est représentée par sa sœur, son beau-frère, un neveu et une nièce ; la Société, par les PP. GAUTIER, MASSARDIER, BONHOMME et GIROD.

     

    A la nouvelle de sa mort, la douleur a été grande dans le diocèse de Hung Hoa, et les prières, nombreuses et ferventes. Elles auront aidé le zélé missionnaire à entrer, comme un bon et fidèle serviteur, dans la joie du Seigneur.

     

     

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    • Numéro : 2729
    • Pays : Vietnam
    • Année : None