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Vincent Marie Ernest Désiré CHABAUTY (1882-1907)

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    Vincent-Marie-Ernest-Désiré Chabauty vint au monde le 24 décembre 1882 à Vezins, près Cholet, au diocèse d’Angers.

    Les premières années de Vincent furent celles d’un enfant doux, obéissant et pieux. D’une nature câline, il aimait la compagnie de son père et de son frère. Il ne cherchait ses distractions qu’à la maison paternelle et au presbytère, où il trouvait deux saints prêtres, qui ne tardèrent pas à remarquer sa piété (1).

    A dix ans, l’année de sa première communion, Vincent commença ses études de latin sous la direction du vicaire de sa paroisse. Son maître s’aperçut bientôt des dispositions de son élève et de ses aspirations à la vie de missionnaire. D’ailleurs l’enfant avait écrit sur un petit cahier, retrouvé plus tard, les promesses faites à Notre-Seigneur au jour de sa première communion. Nous y lisons entre autres celle de se consacrer à l’évangélisation des infidèles.

    A douze ans, il entra au petit séminaire de Mongazon. Il sut comme partout ailleurs se faire aimer de ses professeurs et de ses camarades. Élève modèle par sa piété et son application au travail, il avait un goût particulier pour l’étude du dessin, de la peinture et de l’anglais, persuadé que ces connaissances pourraient lui être utiles plus tard, quand il serait missionnaire. Aussi ses travaux furent-ils vraiment remarquables.

     

     

    (1)  Nous tenons ces notes de sa famille et de M. l’abbé Chasles, ami intime de notre missionnaire.

     

     

    A la fin de sa rhétorique, fatigué de la tête par une application trop assidue à l’étude, Vincent alla faire un pèlerinage à Sainte-Anne d’Auray pour obtenir sa guérison. Il fut en partie exaucé. Les maux de tête cessèrent quelque temps.

    L’année de philosophie universitaire achevée, son ardent désir était d’entrer immédiatement aux Missions-Étrangères. Mais sur le conseil de son directeur, M. l’abbé Richard, il consentit à se présenter au grand séminaire d’Angers. Ce fut une grande joie pour ses pieux parents, qui ne se doutaient pas encore des aspirations de leur enfant à la vie apostolique, ni du sacrifice qu’il se préparait à leur deman­der.

    Malgré ses douleurs de tête persistantes et qui n’étaient pas sans inquiéter ses maîtres, notre pieux missionnaire se fit remarquer au grand séminaire comme à Mongazon par son esprit de foi, son amour de l’étude et sa régularité.

    Son année de caserne se passe à Cholet, où son âme délicate eut bien à souffrir des blasphèmes et des propos orduriers dont il lui fallut être témoin à la chambrée comme sur le champ de manœuvre. Il avait hâte d’en voir la fin.

    Le temps était venu de faire connaître à ses parents sa résolution d’entrer au Séminaire des Missions-Étrangères. Il lui fallait partir sans retard. Car son frère Anatole, alors élève à Saint-Cyr, et qui se desti­nait à devenir officier dans l’infanterie de marine, allait bientôt quitter la France pour s’en aller aux colonies. Si Vincent attendait que son frère fût parti, pour demnander à son père et à sa mère l’autorisation de suivre son dessein, ses chers parents, déjà privés de leur aîné, ne voudraient peut-être pas consentir à son départ. Il pria son ami intime M. l’abbé Chasles, aujourd’hui vicaire de Torfou, de faire les premières démarches. A la première entrevue, le père de M. Chabauty seul était présent. Le lendemain sa mère fait demander M. Chasles : « Eh ! quoi, Monsieur l’Abbé, il est donc vrai que mon Vincent veut nous quitter, qu’il veut être missionnaire ? Est-il possible que le bon Dieu nous demande un pareil sacrifice ! »

    Les parents de Vincent étaient dignes de leur fils, et voici comment, en vrais chrétiens, ils cherchent les lumières pour les éclairer dans cette question, et les forces pour la résoudre : « Dans ces jours de désolation et d’épreuves, écrit Mme Chabauty, nous partîmes tous les deux, mon mari et moi, faire un pèlerinage à Notre-Dame des Gardes (chapelle de la Vierge, qui se trouve à 4 kilomètres de Vezins). C’est là que la Sainte Vierge me donna le courage et la force de dire à mon cher enfant qu’il pouvait nous quitter, puisque le bon Dieu l’appelait loin de nous.

    « Trois semaines après, continue Mme Chabauty, Vincent partait pour Paris. Pendant les trois années qu’il passa au Séminaire des Missions-Étrangères il ne cessa de nous encourager. « Courage et résignation, nous disait-il, c’est le bon Dieu qui le veut. Rappelons-nous ce qu’il a fait et fait encore pour nous, et essayons de nous détacher un peu de la terre pour fixer tous nos désirs au ciel. Il y a une si belle couronne préparée à ceux qui souffrent pour lui. Notre-Seigneur n’a-t-il pas dit : Heureux ceux qui pleurent ? »

    Dans une lettre que Vincent écrit à sa mère, du séminaire de Paris, nous lisons les sentiments qui étreignent le cœur de tous les jeunes aspirants, au souvenir de ces chers parents à qui ils imposent ce dur sacrifice de la séparation pour cette vie : « Chère maman, il y a « longtemps que je pensais à la peine que je causerais à ton cœur . Quand j’étais jeune « collégien, il m’arrivait souvent de pleurer en pensant au sacrifice qu’au nom du bon Dieu « j’allais te demander. Je voyais ton amour de mère te jeter dans le délire de la douleur, et « alors je priais de tout mon cœur pour que notre séparation n’ébranlât pas ta santé et pour que « tu pusses accepter la volonté divine en vraie chrétienne.

    « Comme cette pensée me poursuivait sans cesse, dans mon âme d’écolier, j’avais cherché « comment je pourrais bien t’aider à te bien soumettre à la sainte volonté de Dieu. Je te « comparais à Marie, tenant au pied de la croix son divin Fils sans vie, et l’offrant à Dieu « pour le salut du monde... Alors, l’esprit hanté de ta ressemblance avec la bonne mère du « ciel, je fis un tableau représentant Marie au pied de la Croix, et faisant pour le monde le « sublime sacrifice de son enfant-Dieu. Ce tableau je te l’offris, pour ta fête, dans la pensée « qu’en le voyant tu serais portée à imiter ta mère du ciel. »

    Nous retrouvons cet accent de tendresse filiale nourrie d’une foi forte et éclairée dans les nombreuses lettres qu’il écrit à ses parents, pendant tout son temps de séminaire. Aux approches des ordinations tout spécialement, sa piété prend un reflet brillant de charité, d’amour de Dieu et des âmes. Elle s’anime à la pensée que le sacrifice s’accom­plit en lui d’une manière plus complète, jusqu’aux jours du sous-­diaconat et de la prêtrise, où ce sera le parfait holocauste.

    « J’ai fait dans la simplicité de mon cœur l’offrande de tout mon être à Dieu, écrivait-il au « lendemain de son sous-diaconat ; Dieu à son tour s’est donné tout à moi et m’a fait sentir « combien sa loi est suave. C’était le commencement de la promesse du centuple faite à celui « qui quitte tout pour suivre le divin Maître. »

    Vincent approchait de la fin de son séminaire, et il écrivait à sa mère : « Je vois déjà luire « dans un avenir rapproché le sacerdoce si sublime, mon unique richesse dont j’irai faire jouir « de pauvres âmes abandonnées au loin. »

    C’est le 22 septembre 1906 que M. Chabauty fut ordonné prêtre. Le lendemain il recevait sa destination pour le diocèse de Hakodaté (Japon). Pendant les quelques jours qu’il passa dans sa famille pour faire les adieux suprêmes, il frappe par sa pieuse attitude tous ceux qui le voient.

    L’heure de quitter la France a sonné. Il s’embarque à Marseille le 1er novembre et arrive au milieu de décembre dans sa mission. Sans retard, il se met à l’étude de la langue, avec M. Jacquet, vicaire général de Hakodaté, résidant à Sendai, comme professeur et comme guide. Aussi, bientôt il est tout heureux de pouvoir écrire ses progrès à un ami : « Je balbutie le japonais comme un enfant de deux ans. » Au mois de juillet 1907 il assiste à une cérémonie de baptêmes qui le touche profondément et l’excite à se perfectionner dans la langue pour courir, lui aussi, à la recherche des âmes : «Il y a quelques jours, nous avons eu une touchante « cérémonie, d’un seul coup nous avons baptisé dans un village du district, 50 adultes. Mon « cœur débordait de joie. »

    Voici en quels termes son évêque, Mgr Berlioz, apprécie le jeune missionnaire dont il est privé par une mort inopinée :

    « Si M. Chabauty n’eut pas le temps de justifier toutes les espérances que nous fondions sur lui, nous l’avons vu au milieu de nous faisant tout son devoir de jeune missionnaire. Et même, n’est-ce pas pour ­avoir fait plus que son devoir que sa santé a été compromise ?

    « Ceux qui l’ont remarqué travaillant à l’étude de la langue avec une application si intense, et cela malgré les fatigues de la saison des chaleurs, malgré aussi un mal de tête qui ne le quittait presque pas, ceux-là, dis-je, croient qu’au lieu de se raidir à ce point contre la lassitude et les souffrances, il eût mieux fait de se montrer plus « branche de saule pleureur », laquelle, dit le proverbe japonais, ne se rompt jamais sous le poids de la neige. Nous aimions à lui citer ce proverbe ; il y répondait en souriant et sans dire non. Mais son désir ardent d’apprendre joint à l’énergie silencieuse qui le caractérisait l’entraînait malgré nous, et peut-être malgré lui. Bref, il fut dans ces dispositions jusqu’au moment où la violence de la maladie le rédui­sit à l’impuissance. Et même alors on s’aperçut que cette idée d’étudier le poursuivait toujours. Dans un moment de délire, il disait en japonais : « Combien je voudrais m’appliquer à l’étude « de la langue ! Mais, parce que je suis malade, Monseigneur me l’a défendu. »

    Le désir réglé par l’obéissance : voilà où est restée orientée son âme. »

    Il accomplissait tous ses exercices de piété avec de grands senti­ments de foi. Nous l’avons vu célébrant pieusement la sainte messe, suivie d’une longue action de grâces, récitant son bréviaire à heure fixe, le plus souvent à l’église, toujours dans une attitude recueillie, faisant très régulièrement sa visite au très saint Sacrement, rem­placée le vendredi par le chemin de la Croix.

    Avec les hommes, il était humblement réservé, écoutant plus qu’il ne parlait et ne comptant que des amis.

    Avec lui-même simple, calme, d’une humeur égale et alliant le sérieux avec une pointe d’esprit gaulois d’autant plus goûté qu’il n’en était pas prodigue. Combien il disait vrai, il y a un an (29 sep­tembre 1906), lorsque, faisant part de sa destination, il écrivait à son évêque :  « Je me rappelle, Monseigneur, les conseils que vous adressiez aux aspirants à Meudon. Votre « Grandeur nous disait que l’homme apostolique ne doit pas compter sur lui pour réussir dans « son œuvre , mais s’appuyer sur Dieu et avoir une grande confiance invincible en son « secours. Je ne sais si Votre Grandeur avait en vue alors son pauvre petit missionnaire, mais « à l’heure présente je prends ces paroles pour moi et elles m’entretiennent dans la confiance « et dans la joie.

    « L’apostolat de la prière au moins est possible à tous. Ce que je fais maintenant, je pourrai « toujours le faire et le ferai toujours. Probablement aussi, il n’est pas impossible à Hakodaté « d’assaisonner la prière de quelques souffrances qui en rendent l’accès plus facile auprès de « Dieu. Puissé-je, Monseigneur, être exaucé pour contribuer aussi à l’avancement du règne de « Notre-Seigneur dans ce pauvre pays, et attirer sur son évêque et ses missionnaires de « nouvelles grâces et de plus abondantes bénédictions ! »

    Une fois arrivé dans sa mission, ces beaux sentiments ne firent que se confirmer, non pas qu’il les affichât bruyamment, car il semblait avoir pour devise l’ama nesciri de l’Imitation, mais s’agissait-il de répandre la joie autour de lui, ou de témoigner sa reconnaissance, il savait alors ouvrir son cœur .

    « Je suis très heureux, m’écrivait-il, et je bénis Notre-Seigneur de m’avoir fait votre sujet. « Du reste le trop bon P. Jacquet me rend la vie des plus agréables... Avant de pouvoir me « rendre utile à la mission d’une manière directe et positive, je me ferai un devoir de prier « chaque jour pour le succès de ceux qui travaillent à l’évangé­lisation du pays. Espérons que « le bon Dieu fera luire sur le Japon l’étoile qui amènera les âmes à la vérité. S’il faut, de la « part des missionnaires, du travail et des peines pour attirer les grâces de conversion sur ce « pays, je m’offre de bon cœur pour en prendre ma part. »

    Et voilà qu’il l’a eue, sa part, une belle et précieuse part. Dieu a agréé ce sacrifice offert avec tant de simplicité et avec tant de sincérité.

    Depuis quelque temps, en effet, le jeune missionnaire se plaignait de maux de tête, mais sans y attacher une grande importance, accoutumé qu’il était à ce genre de souffrances. Néanmoins, le 13 septembre, il se sentit plus accablé que de coutume. Son état s’aggrava sensiblement les trois jours suivants. La nuit du 16 au 17 fut mauvaise et troublée par des cauchemars. La fièvre était montée à 40º. La transpiration était abondante. Un violent mal de tête, l’insomnie prolongée, des attaques de fièvre accablaient le pauvre patient. Cependant il n’y avait aucune inquiétude sur l’issue finale, lorsque, le samedi 21, vers les 2 heures une terrible crise survint sous les yeux même du médecin. Notre confrère ne pouvait retenir les cris que la douleur lui arrachait. Le système nerveux était surexcité. Il avait pris le dessus. Le médecin, épouvanté, crut à l’effet d’une frayeur inopinée. Quoi qu’il en soit, le courageux patient, avec un accent de foi vraiment héroïque à cette heure, trouvait encore assez de force pour se dominer et nous dire : « Plus de soins matériels ni corporels, donnez-moi l’extrême- « onction. » M. Jacquet, refoulant ses larmes, lui administra les der­niers sacrements, craignant de ne pouvoir achever avant que la mort ne fasse son œuvre . Mais, à la surprise de tous, le malade, aussitôt après l’extrême-onction reçue, retrouva son calme. Il passa la nuit dans un sommeil comateux. Le matin, M. Jacquet lui ayant offert la sainte communion, cette pensée le réveilla. Après avoir reçu le saint viatique, il resta une heure en pleine connaissance et dans une paix profonde : puis le corna le reprit. C’était le dimanche 22, anniversaire de son ordination sacerdotale. La journée se passe sans qu’il revienne à lui et se termine par une violente crise qui lui fait pousser des cris perçants.

    Les deux jours suivants, le malade se trouve mieux. Au lieu de demander sa guérison à Notre-Dame de Lourdes, comme on le lui conseille, il répond qu’il ne désire qu’une chose, la grâce d’une parfaite conformité à la volonté de Dieu et la patience pour bien souffrir avec le divin Crucifié. Le mardi soir la fièvre remonte rapidement. Elle atteint 40º. La nuit est agitée. Le matin, les extrémités se refroidissent, les mains deviennent violacées, la mort approche. Malgré la souffrance, le malade, dans la pleine possession de lui-même, récite les prières des agonisants, trois ave maria et la prière de la bonne mort avec MM. Jacquet et Cesselin, et répète avec piété les invocations qui lui sont suggérées. Puis, il bénit ses parents dont le souvenir lui est présent durant toute sa maladie, sa mission et ses confrères et il s’endormit pieusement dans le Seigneur.

    Le 9 octobre suivant Mgr Berlioz écrivait : « Tout à l’heure, en récitant l’office de saint François, j’aimais à appliquer à notre pieux, charmant et très regretté confrère les paroles du Livre de la Sagesse : « Quand le juste mourrait d’une mort prématurée, son âme s’épanouirait dans le repos d’un mérite consommé : l’âge de la maturité et de la sagesse consiste bien plus dans la perfection des sentiments que dans le nombre des années. Elle éclipse l’éclat des cheveux blancs, l’auréole d’une vie immaculée ! C’est ainsi qu’il a plu à Dieu, qu’il en a été chéri et que Dieu l’a appelé dans un monde meilleur. »

    Notre consolation, à nous qui vivons inter peccatores, est de penser qu’il continuera à  prier pour ses frères et pour le salut du peuple auquel il avait dévoué sa vie.

     

     

     

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    • Numéro : 2901
    • Pays : Japon France
    • Année : None