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Alexandre Paul Marie CHABANON (1873-1936)

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    Mgr CHABANON (Alexandre, Paul, Marie), né le 7 juillet 1873, à Antrenas (Mende, Lozère). Entré tonsuré au Séminaire des Missions-Etrangères, le 12 septem­bre 1893. Prêtre le 28 juin 1896. Parti le 26 août 1896 pour la Cochinchine septentrionale. Évêque de Bitylie et coadjuteur en 1930. Vicaire apostolique de Hué en 1931. Mort à Marseille, le 4 juin 1936.

     

    Mgr Alexandre-Paul-Marie Chabanon, originaire du diocèse de Mende, naquit à Antrenas, près de Marvejols, le 7 juillet 1873, mais il fut élevé au Cambon, commune de Saint-Léger de Peyre où ses parents, laborieux agriculteurs, possédaient une petite pro­priété. Il était le second de trois enfants : une fille, l’aînée, et deux garçons. Le plus jeune entra dans l’Institut des Frères des Écoles Chrétiennes et y prit le nom de Frère Baptiste. Il est mort à Hué, à l’école Pellerin, il y a quelque vingt-cinq ans. La sœur, aujourd’hui décédée elle aussi, s’établit dans le pays et devint la mère du Frère Vital, qui, sur les traces de son oncle, entra dans l’Institut des Frères ; il est actuellement Directeur de l’école de Soc-Trang, en Cochinchine. Il était en congé en France, quand Mgr Chabanon y arriva pour mourir. La mère avait la réputation d’une personne fort intelligente et surtout très pieuse. C’est à elle, après Dieu, nous n’en doutons pas, que le missionnaire est redevable des solides qualités de l’esprit et du cœur que nous lui connaissons.

    Il entra au petit séminaire, en septième, en 1884. Un de ses camarades de classe nous trace de lui cet édifiant portrait : « Au petit séminaire, Alexandre Chabanon était un modèle d’élève « sage, studieux, tranquille, parlant peu, aimé de tous. Il décrochait tous les mois sa mention « très bien » qui lui valait une visite à sa famille. Je ne l’ai vu puni qu’une seule fois. C’était « en rhétorique. Lui ou son voisin avait oublié de porter en classe un auteur qu’on devait « expliquer, et les deux suivaient sur le même livre les explications du professeur, quand tout « à coup ils furent pris du fou rire ; ce qui les fit condamner à traduire, lui 30 pages de Tite-« Live, et son cama­rade 30 pages de Tacite ». Il avait une bonne intelligence, solide plutôt que brillante, un bon jugement, et surtout une appli­cation soutenue, qui lui valaient chaque année presque tous les prix. Il était aisé de voir plus tard, dans la correspondance du missionnaire et de l’évêque et dans les rapports qu’il eut à rédi­ger, qu’il avait fait de très bonnes études ; il s’exprimait dans ses écrits avec aisance et précision, avec d’heureuses réminiscences littérai-res, sous une forme impeccable. Il passa la première partie du baccalauréat en 1891. En octobre de cette même année, il entra au grand séminaire de Mende où il resta deux ans. Il fut un séminariste exemplaire à tous les points de vue, laborieux, d’une piété profondément sérieuse sans surcharge de dévotions, dur à lui-même, accomplissant toujours tout son devoir, simple­ment sans ostentation, et, en apparence sans effort. Ces qualités exceptionnelles lui valurent une distinction généralement fort appréciée des séminaristes : régulièrement l’abbé Chabanon aurait dû, comme ses condisciples, recevoir la tonsure à l’ordination de la Trinité, en 1893, après avoir terminé ses deux ans de philoso­phie ; par un tour de faveur qu’il n’avait certainement pas volé et dont, je crois, il n’eut même pas la pensée de s’enorgueillir, il fut tonsuré aux Quatre-Temps de Noël 1892.

    Le jeune lévite avançait donc vers le sanctuaire en paix et sans bruit, remplissant fidèlement les devoirs d’un bon séminariste ; c’était la correspondance parfaite à la grâce de sa vocation sacer­dotale. Mais Dieu avait précisé son appel : ce n’était pas à la sanc­tification des âmes du diocèse de Mende qu’il le destinait, il vou­lait l’envoyer sauver les âmes des infidèles au loin, au delà des mers. Quand cet appel spécial se fit-il entendre ? Combien de temps fut-il mûri dans la prière et la réflexion ? Comment l’aspi­rant missionnaire fut-il amené à diriger ses pas vers le Séminaire des Missions-Etrangères plutôt que vers toute autre Congrégation missionnaire ? Quelles furent les réactions de sa famille ? Quelles luttes peut-être, en tout cas, quels sacrifices marquèrent ses adieux à ses parents tendrement aimés ? De tout cela ce silen­cieux n’a jamais rien révélé à personne. N’avoir que Dieu pour témoin et pour confident était déjà une des règles de sa vie. Son projet, il ne le découvrit que peu de mois avant sa réalisation à son ami ultime, M. l’abbé Tardieu, aujourd’hui Vicaire Apostolique de Quinhon, chez qui il avait deviné les mêmes aspirations. Ils partirent ensemble, un jour de septembre 1893, pour la rue du Bac. De la même classe au petit séminaire, ils furent du  même cours au grand séminaire de Mende et puis aux Missions-Etran­gères. Ils se retrouvèrent en Annam dans deux Missions voisines ; et ce fut la même année qu’ils furent élevés l’un et l’autre aux honneurs de l’épiscopat. Leur affectueuse intimité nouée sur les bancs du collège ne s’est jamais démentie durant leur quarante années de vie apostolique.

    L’aspirant missionnaire fut à Paris ce qu’avait été le sémina­riste à Mende : un modèle de régularité, de simplicité, de vie intérieure, et aussi un travailleur acharné. Ses confrères, et sans doute les directeurs aussi, le regardaient comme une des têtes de son cours ; mais lui, toujours modeste, ne se faisait jamais valoir. C’est ainsi que, en accomplissant fidèlement son devoir quoti­dien, mais perdu dans la foule des aspirants nombreux à cette époque, il arriva au sacerdoce le 28 juin 1896. Il reçut sa destina­tion pour la Mission de Hué, qu’on appelait alors la Cochinchine septentrionale. Il quitta Paris le 26 août suivant avec huit autres partants, parmi lesquels M. Allo, destiné lui aussi à la Mission de Hué.

    Mgr Caspar plaça le jeune missionnaire à Cô-vuu, près de Quangtri, chez M. Bonin, curé de cette importante paroisse et Supérieur du district de Dinh-cat. M. Chabanon était là à bonne école tant pour l’étude de la langue que pour son initiation aux us et coutumes du pays, car M. Bonin, un vétéran de l’apostolat, parlait fort bien l’annamite et était parfaitement au courant de la pratique des affaires spirituelles et séculières. Le jeune vicaire se mit au travail avec son application et sa ténacité ordinaires ; le succès couronna si bien ses efforts, qu’au bout de six mois, il passait brillamment son examen de langue. Son noviciat aposto­lique dura trois ans. La profonde estime et la respectueuse affec­tion qu’il ressentit alors pour le missionnaire, son premier maî­tre, il les garda toute sa vie : M. Bonin était en effet un prêtre exemplaire et de commerce agréable, que tous vénéraient déjà comme un patriarche. En septembre 1899, M. Chabanon fut nommé Directeur au grand séminaire, il y enseigna la philosophie jusqu’en mars 1905. Il fut alors envoyé au nord de la Mis­sion comme curé de la paroisse de Tamtoà et Supérieur du dis­trict du Quang-binh, que trois ans plus tard, en août 1908, il échangea contre la paroisse de Di-loan et le district de Dât-Dô, au nord de la province de Quang-tri. En cette même année, il fut choisi comme provicaire par Mgr Allys, qui vouait d’être sacré et de prendre la direction de la Mission. M. Chabanon était déjà généralement considéré comme l’un des plus capables et des plus complets parmi les ouvriers apostoliques.

    Tant à Tam-toa qu’à Di-loan il fut le modèle des curés. Bien qu’il eut un vicaire, il ne se déchargeait pas sur lui de la besogne qu’il pouvait faire lui-même. Il ne cessait de catéchiser les enfants et il restait au confessionnal des journées entières. Dans l’un et l’autre poste, il avait la charge d’un grand couvent de religieuses annamites ; il s’occupa activement de leur formation spirituelle. Ses chrétientés annexes de Loan-ly et de Hoa-ninh n’avaient pour chapelles que de misérables hangars à peine fermés ; il leur construisit deux grandes et belles églises couvertes en tuiles. Il agrandit aussi le presbytère de Di-loan, afin de pouvoir recevoir facilement les missionnaires et les prêtres indigènes qui venaient souvent, et nombreux le consulter. Il avait, en effet, outre les soins à donner à ses propres chrétientés, à s’oc­cuper de tout le district, qui comprend une quinzaine de pa­roisses, y arranger les différends qui surgissaient, en contrôler la comptabilité, y faire passer les examens des enfants avant la première communion solennelle et la confirmation. C’est dans l’exer­cice de ce ministère pastoral, qui lui plaisait beaucoup, que lui arriva, vers le milieu de 1918, sa nomination de Supérieur du grand séminaire. Comme lors de ses précédents changements, M. Chabanon ne fit aucune réflexion, bien qu’il éprouvât une vive peine à quitter ses ouailles auxquelles il était fortement attaché et qui l’aimaient sincèrement ; il plia bagages et se rendit en toute simplicité à Hué, à son nouveau poste.

    Au grand séminaire, il n’eut qu’à maintenir et à continuer l’œuvre de ses prédécesseurs : cet établissement était, en effet, depuis de longues années organisé selon les sages méthodes de Saint-Sulpice, tant pour les études que pour la vie spirituelle et l’esprit qui y régnait était excellent. M. Chabanon se garda de bouleverser quoi que ce fût de l’ordre établi ; mais il n’en tra­vailla pas moins, et beaucoup. Son œuvre se fit en profondeur, sans bruit et paternelle-ment : il exerça une influence pénétrante sur les candidats au sacerdoce et il en était aimé. Il les poussait, par ses exhortations et plus encore par son exemple, aux vertus sacerdotales fondamentales : l’humilité, le détachement, la mor­tification, l’amour de la prière et de l’étude. On ne le voyait point se répandre au dehors ; travailleur infatigable, il ne quittait pour ainsi dire jamais son bureau ; sa chambre ne différait point, pour l’ameublement et le confort, de la cellule de ses séminaristes ; jamais on ne l’entendit se plaindre de rien ni de personne. Il était très dur pour lui-même : de fréquents accès de fièvre ne lui fai­saient modifier en rien son train de vie ordinaire. On le voyait alors au réfectoire, impassible, écouter la lecture sans prendre aucune nourriture, et, en classe, donner les explications d’une voix mal assurée en tenant avec peine son livre dans ses mains tremblantes. La fièvre amena à la longue un décollement de la rétine, qui lui fit perdre complètement l’œil gauche en 1924. A l’auteur de ces lignes qui lui exprimait à cette occasion son affectueuse sympathie, il se contenta de faire cette édifiante réponse : « Je réalise le quotidie morior ».

    Il professait les cours de théologie morale et de droit canon avec compétence et clarté. Il ne négligeait point le côté matériel de sa charge ; il fit d’importantes réparations aux divers pavillons dont se compose l’établissement et en construisit de nou­veaux. Pendant les treize années de son supériorat, il eut la joie de voir élever à la prêtrise trente-cinq de ses séminaristes.

    Le grand séminaire n’absorbait pas toute l’activité de M. Cha­banon. Ses obligations de provicaire lui prenaient une bonne par­tie de son temps : consultations de vive voix ou par écrit, colla­boration à l’administration de la Mission, il était aussi le confes­seur des carmélites. En 1921, Mgr Allys lui confia encore la for­mation religieuse de la Congrégation des Filles de Marie Imma­culée qu’il venait de fonder à côté du grand séminaire. Ce cou­vent, entièrement indigène, a pour but de préparer des institu­trices et des infirmières pour les écoles et les dispensaires des pa­roisses. M. Chabanon donna largement et son temps et sa peine, et la maison est aujourd’hui en pleine prospérité, la vie religieuse y est solidement établie, les vocations sont nombreuses et déjà plusieurs écoles et plusieurs dispensaires ont été fondés dans les chrétientés.

    Sa connaissance approfondie de la langue annamite valut au Provicaire de Hué l’honneur de faire partie de deux commissions formées des Délégués des Missions de l’Indochine française et du Siam ; l’une pour l’unification du catéchisme, l’autre pour l’uni­fication des prières. La commission des prières se réunit à Hué au mois d’avril 1924 et M. Chabanon en fut nommé président. Quel­ques années auparavant, il avait été le délégué de la Mission de Hué à la commission du catéchisme à Phat-diêm, sous la prési­dence de Mgr Marcou. Tant à l’une qu’à l’autre réunion, les séances furent nombreuses et laborieuses. Puis, voici que Mgr Allys perdit peu à peu la vue et ce fut alors le Provicaire qui, plusieurs années de suite, dut le remplacer pour les tournées de confirmation : il profitait pour cela des mois de vacances, pour que le séminaire n’eût pas à souffrir de son absence.

    Il est évident que tous ces travaux, ordinaires ou de circonstance, étaient une charge un peu trop lourde, quelque solides que fûssent les épaules qui le portaient, mais M. Chabanon ne savait jamais dire non quand on lui proposait quelque nouvelle besogne. Il se contentait de gémir en constatant, qu’ayant trop à faire, il ne pouvait accomplir chaque chose avec la perfection qu’il aurait voulu y mettre. Ce surmenage minait peu à peu la santé de ce robuste travailleur sans que ses confrères s’en aperçûssent.

    Cependant Mgr Allys, atteint de la cataracte, et devenu à peu près complètement aveugle, un coadjuteur lui était nécessaire. Ce fut son Provicaire qui fut choisi par le Saint-Siège pour être, selon l’expression de Monseigneur le Délégué Apostolique, « le bon et solide Cyrénéen de notre vénéré Vicaire Apostolique ». La nouvelle de sa nomination parvint à Hué le 26 juin 1930 et le nouvel évêque fut sacré par Mgr Dreyer le 28 octobre suivant. La soutane violette ne changea rien aux habitudes de simplicité et de travail de Mgr Chabanon ; il garda sa charge de supérieur et de professeur du grand séminaire et continua à aider de son mieux le Vicaire Apostolique dans l’administration de la Mission. Contraitement à ce qu’on espérait, Mgr. Allys ne recouvra point la vue, malgré deux opérations pratiquées par les meilleurs spécia­listes. Le vénérable évêque donna alors sa démission et Mgr Cha­banon, devenu Vicaire Apostolique, prit en mains la direction de la Mission en juin 1931.

    Le nouveau Supérieur du Vicariat de Hué se donna de tout son cœur et de toutes ses forces aux devoirs de sa haute charge. Selon son habitude, ce qu’il fit, il ne le fit pas à moitié ; c’est ainsi que dans ses tournées pastorales, il s’attardait plusieurs jours dans chaque poste pour se rendre compte de l’état des chré­tientés, interrogeant lui-même les enfants qui allaient recevoir la confirmation et partageant les labeurs du confessionnal avec les missionnaires et les prêtres indigènes. Son administration se fai­sait remarquer par une extrême prudence ; il réfléchissait long­temps avant de prendre une décision, à tel point qu’on l’accusait parfois de lenteur. Il était aussi très paternel, soit dans les avis qu’il avait à donner, soit dans les reproches ou les peines qu’il eut à infliger. Ses rapports avec son clergé étaient empreints d’une grande simplicité, d’une franchise excessivement cordiale et d’un dévouement complet.

    Ce fut sous son épiscopat que le monastère de Phuoc-son fut agrégé à la grande famille cistercienne. Lui qui avait été dès la fondation de la maison, le protecteur et le guide du R. P. Benoît (Denis) et de son successeur, le R. P. Bernard (Mendiboure), il eut la douce satisfac-tion., le 21 mars 1935, de présider la cérémonie de l’agrégation de la jeune Congrégation à l’Ordre de Citeaux, au nom du Révérendissime Abbé général. La fondation de « l’Insti­tut de la Providence » à Hué pour l’enseignement secondaire clas­sique est due au zèle et à l’activité de Mgr Allys ; mais ce fut au nouveau Vicaire Apostolique qu’incomba la direction de la cons­truction du grandiose établissement où, actuellement, près de deux cents enfants reçoivent l’éducation dans une atmosphère catholique.

    Quand il fut élevé à l’épiscopat, Mgr Chabanon sentait déjà, comme nous l’avons dit, ses forces diminuer. En vain lui conseilla-t-on un retour en France ou tout au moins un repos prolongé. Le travail opiniâtre auquel il continua de se livrer sans la moindre relâche, ainsi que les graves soucis de la charge épiscopale amenèrent rapidement l’épuisement de l’organisme tout entier. Pendant l’année 1935 et surtout au début de 1936, on le voyait décliner très vite et lui-même se sentait sou­vent à bout de forces. Respectueusement on le pressait d’aller se reposer au pays natal ; Mgr Dreyer lui-même l’y engagea vive­ment à plusieurs reprises. Personne ne réussit à le convaincre. Il semble bien que le vénérable évêque visait un héroïque idéal, celui de mourir en mission sans jamais retourner en France. En­fin dans le courant du mois de mars 1936, le médecin déclara nettement que la santé de Monseigneur était gravement com­promise s’il ne rentrait pas au plus tôt en Europe. Mgr Chaba­non se soumit, la mort dans l’âme. Malheureusement, il était déjà trop tard et lui-même s’en rendait compte : « Je n’arriverai pas jusqu’à Marseille », disait-il.

    Malgré une fatigue extrême, il continua de travailler jusqu’à la veille de son départ pour la France. Le Jeudi-Saint, il voulut pro­céder à la bénédiction des Saintes Huiles, mais ses forces le tra­hirent ; à la fin de la longue cérémonie, il dut interrompre la messe aussitôt après la communion. Le jour de Pâques, il monta au saint autel pour la dernière fois ; obligé de s’arrêter et de s’as­seoir après le Pater, il put néanmoins achever l’essentiel du Saint-Sacrifice.

    Le 24 avril, il quittait Hué, et s’embarquait à Tourane sur le « Cap-Varella » avec M. Fasseaux. Le R. P. Bresson, Fran­ciscain, secrétaire de Mgr le Délégué Apostolique qui avait aima­blement mis la voiture de la Délégation à la disposition du Pré­lat, l’accompagna jusqu’au port avec M. Lemasle, Provicaire et M. Roux. Ils y rencontrèrent Mgr Tardieu, accouru de Quinhon témoigner son affectueuse sympathie et dire adieu à son compa­triote et ami d’enfance. Jusqu’à Colombo le voyage n’offrit rien de particulier : l’état de l’auguste malade restait stationnaire ; mais un peu avant d’arriver à Djibouti, la faiblesse augmentant et la dysenterie s’étant déclarée, il se prépara à la mort et reçut les derniers sacrements. Le Prélat arriva à Marseille le 29 mai à bout de forces, à tel point qu’une ambulance dut aller le prendre sur le quai pour le conduire directement à l’hôpital Saint-Joseph. Les médecins ne purent que constater qu’ils étaient en présence d’un organisme usé, ne donnant plus d’espoir de guérison. Le malade, sentant la vie lui échapper goutte à goutte, se prépara d’une façon édifiante à l’appel de Dieu. Les visites de nos confrères de la Procure consolèrent ses derniers jours, ainsi que celle d’un de ses compagnons d’étude au Séminaire des Missions-­Etrangères, aujourd’hui prêtre distingué dans le diocèse de Mar­seille. Mgr Chabanon savait que cet ancien aspirant avait gardé vivant le cœur missionnaire : « M. le Chanoine, lui dit-il, vous avez toujours été l’ami des missionnaires, restez-le jusqu’à la fin. » Le visiteur, déjà profondément ému en revoyant, après qua­rante ans, le vaillant missionnaire épuisé à ce point par près d’un demi siècle de travaux ininterrompus, ne put retenir ses larmes en entendant ces touchantes paroles.

    Le vénérable malade eut la grande joie d’avoir en ses derniers jours à son chevet une de ses nièces, Religieuse Dominicaine, et un neveu, le Frère Vital, Frère des Ecoles Chrétiennes. Tous deux reçurent son dernier soupir le matin du 4 juin. Trois de nos confrères, en traitement à l’hôpital Saint-Joseph, étaient aussi à ses côtés : M. Pessein, du sanatorium des Nilgiris, M. Colin, de Coïmbatore et M. Bélet, de Malacca. Vers 10 h., on avertit M. Co­lin que Mgr Chabanon était au plus mal ; il dit au mourant qu’il allait lui donner une dernière absolution. Le digne Prélat souleva alors la main dans un effort suprême pour essayer de faire le signe de la croix et il exhala paisiblement le dernier soupir, ayant gardé sa pleine connaissance jusqu’à la fin. Il avait 63 ans d’âge et 40 de sacerdoce et de vie apostolique.

    L’inhumation eut lieu à Marseille, selon le désir exprimé par le regretté Vicaire apostolique, qui voulut s’en aller modestement et sans bruit, comme il avait toujours vécu. La messe des funé­railles fut célébrée par M. Sibers, Supérieur du Sanatorium de Montbeton : l’absoute fut donnée par S. Exc. Mgr Dubourg, évê­que de Marseille qui présidait les obsèques. A la cérémonie assis­taient aussi les Pères, les Frères et les Sœurs de la Procure, ainsi que les représentants des diverses Congrégations missionnaires ayant des maisons à Marseille. M. Ferrières, Représentant de la Mission de Hué au Conseil Central, fit la conduite au cimetière. Le défunt y repose dans le caveau des missionnaires de la Société, aux côtés de Mgr Dominique Lefebvre, Vicaire Apostolique de Saïgon, et de M. Léculier, missionnaire de Hué. Dès qu’arriva à Hué la nouvelle du décès, deux messes solennelles, furent chan­tées : l’une plus spécialement pour la population française à l’église Saint François-Xavier, le 9 juin, et l’autre le lendemain à la pro-cathédrale de Phu-cam. M. Lemasle, Supérieur de la Mis­sion, les célébra l’une, et l’autre avec le concours des élèves du grand séminaire. Tous les prêtres qui l’ont pu se sont fait un pieux devoir d’y assister. A la paroisse française de Saint Fran­çois-Xavier on voyait au premier rang les personnages officiels du Protectorat et de la Cour d’Annam. Le grand regret de Mgr Cha­banon, regret universellement partagé dans le Vicariat, fut de ne pas mourir dans sa Mission, au milieu de ses enfants, de ses prê­tres et des fidèles de Hué.

    Mgr Chabanon nous a laissé un bel exemple de vie sacerdo­tale missionnaire. Il avait un cœur d’apôtre : partout où il l’a exercé, son ministère fut marqué par un grand zèle pour la sanc­tification des âmes. Aussi est-elle bien le reflet de ses sentiments intérieurs la devise de son épiscopat : « Charitas Christi urget nos ». Mais il semble bien qu’il en eut une autre, tout intime, qui fut la règle de sa vie entière : « Ama nesciri et pro nihilo reputari ». Mgr Chabanon, en effet, aima toujours la vie cachée, accomplissant avec grand soin sa tâche quotidienne, travailleur acharné, toujours avare de son temps, faisant sans bruit beaucoup de bien. Sous des dehors très réservés, qu’on aurait pu prendre pour de la froideur, il cachait un cœur d’or. Comme il était très sobre de paroles et peu expansif, on ne devinait guère la profonde bonté de son âme, en dehors d’un abord loyal et cordial, que dans les procédés très délicats dont il usait, selon les occasions, avec ses confrères et ses subordonnés, et dans ses lettres, où tout était exprimé aimablement et affectueusement. Il possédait à un haut degré ces qualités précieuses qu’on aime tant à trouver chez un confrère et encore plus chez un Supérieur ; on ne l’en­tendait jamais dire le moindre mal du prochain, sa patience était inaltérable et son exquise discrétion proverbiale. Très réflé­chi, il était homme de bon conseil, donnant son avis avec clarté, précision et bon sens, sans qu’on y sentit jamais l’in­fluence de la passion. Mgr le Délégué l’avait en grande estime et lui-même avait pour le représentant du Saint-Père une affectueuse et confiante vénération. Aussi, parmi les premiers télégrammes de condoléances, arriva de Paris celui de Mgr Dreyer exprimant à la Mission sa profonde émotion. Prêtre et Pontife simple et bon, d’une énergie calme, il se fit aimer dans tous les postes qu’il occupa et on l’en vit toujours partir avec regret : c’est d’un Père unanimement aimé que les prêtres de la Mission de Hué pleurent la disparition prématurée.

     

     

     

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    • Numéro : 2239
    • Pays : Vietnam
    • Année : None