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Fernand CASSEAUX (1902-1966)

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    Le P. Fernand CASSEAUX, né à Grisolles (Tarn-et-Garonne) en 1902, arrivé en Birmanie en 1926, est mort le 29 octobre 1966 à Rangoon, tué dans un accident de moto. Il avait 64 ans.

     

    Comme il en avait l’habitude, chaque fois que son travail de procure le lui permettait, il s’invitait le soir pour dîner chez le P. Ogent, supérieur régional, et ne repartait jamais sans avoir fait sa partie de « tarot », s’il y avait des partenaires, bien entendu. Ce soir-là, veille du Christ-Roi, ils avaient joué à trois avec le P. Laouénan, en partance pour la France. Il gagnait tout, sauf la dernière partie, qu’il perdit bêtement, car il avait été trop sûr de son jeu et comptait sans les astuces du Régional. Vers 21 h 30, il partait, boutonnant son imperméable sens devant derrière, pour bien se protéger de la pluie, enfourchait sa « mobylette » et disparaissait.

     

    Il y avait encore beaucoup de monde dans les rues à cette heure tardive, à cause de la sortie des cinémas et surtout des fêtes bouddhistes de la pleine lune d’octobre. Arrivé à hauteur du croisement de deux grandes artères de la capitale, Bogyoke Aung San Street et Sule Pagoda Road, il passa de justesse à la fin du feu vert. Venant sur sa gauche, un autobus, encore chargé de passagers, vit l’orange de l’autre côté et ne crut pas devoir freiner. Il vit le P. Casseaux, mais trop tard. Celui-ci fut violemment heurté, projeté de sa machine et traîné sur cinquante mètres. Son corps gisait près du feu opposé, le crâne défoncé et le pied gauche sectionné par le parechoc du « bus » le Père était mort. Pendant que les passagers de l’autobus tentaient de rattraper le chauffeur en fuite, des badauds commencèrent à s’attrouper. L’un d’eux, reconnaissant la robe blanche, téléphonait au P. Fisher, le prêtre qu’il se trouvait connaître. Un autre, un catholique, courait à l’évêché et, comme l’évêque était absent, avisait le curé de la cathédrale, le P. Fernandez : un prêtre gisait sur la route, inanimé. Mais qui était ce prêtre ? personne ne savait. Il suffit d’un coup d’œil au P. Fernandez vers la chambre du P. Casseaux pour s’apercevoir qu’il n’était pas rentré, et il comprit. Quand il arriva sur les lieux de l’accident, le premier informé, le P. Fisher, avait déjà transporté la victime à l’hôpital. Là, des religieuses arrivaient également, demandant à voir le Père accidenté. Elles témoignèrent par la suite que son visage était absolument intact et très paisible. Les lunettes étaient restées à leur place et n’avaient pas été brisées. Seules la nuque et la jambe gauche témoignaient de la violence du choc.

     

    Mgr Bazin, en tournée de confirmations, ne put être avisé que le lendemain matin et revint aussitôt à Rangoon. Son compagnon de tous les jours, son bras droit n’était plus. Avec le P. Casseaux, il perdait un prêtre de plus, et quel prêtre ! Cette douleur venait s’ajouter à celle, sans cesse renouvelée au cours de cette année 1966, de voir partir un à un tous ses fils, missionnaires expulsés de Birmanie. Seul ! il allait rester seul en son évêché. Quel crève-cœur après tant d’années d’espoirs et de luttes !

     

    Qui, en Birmanie, ne connaissait pas le « Petit Père Casseaux », comme on l’appelait familièrement ?

     

    Le P. Casseaux était arrivé à Rangoon en octobre 1926 et, dès son arrivée, affecté comme vicaire à la cathédrale St Mary, dont le P. Saint-Guily était curé. Son premier devoir était évidemment l’étude de la langue anglaise qui, à cette époque de la colonie, suffisait pour accomplir un ministère fructueux en ville de Rangoon. La paroisse comptait alors quelque 5.000 catholiques, à grosse majorité pratiquante, très pratiquante : longues étaient les séances au confessionnal tous les samedis, et même chaque jour de la semaine.

     

    Très vite, le P. Casseaux eut la charge de l’instruction des catéchumènes ; elle se faisait le soir, les hommes ayant leur travail durant la journée ; presque chaque soir, le Père avait quelque « client », qui l’obligeait à quitter les confrères dès la fin du repas et l’empêchait de se joindre à leur récréation. Pour son enseignement, le P. Casseaux utilisait tout simplement le bon vieux catéchisme en images de la Bonne Presse et présentait à son curé des catéchumènes bien instruits à l’heure du baptême.

     

    Jeune missionnaire, le Père portait naturellement ses regards vers les enfants et les jeunes gens de la paroisse, assez désœuvrés les jours de vacances ; il organisa pour eux un patronage, fit l’achat d’un Pathé-Baby, de films, donna des séances à l’intérieur aux jours de fortes pluies de la mousson, les beaux jours les emmena en pique-nique au bord du lac avec concours de natation et promenades sur l’eau ; de Paris, le P. Casseaux se fit expédier les instruments de musique, trombone, clairons, tambours, grosse caisse pour une clique qui rehaussait de ses accords les nombreuses fêtes, lui attirait des jeunes et conservait l’enthousiasme des plus anciens. Le patronage fournissait à la cathédrale une belle théorie d’enfants de chœur, parfaitement stylés ; il les réunissait et chaque réunion commençait par une prière et un mot du prêtre ; chaque année, toute cette jeunesse avait sa petite retraite. Vieille méthode, mais qui a donné de bons résultats ; rares ceux des jeunes d’alors qui vivent encore à Rangoon, mais ceux-là n’ont pas oublié le patronage du P. Casseaux, son sourire, son bon cœur ; plusieurs ont assisté à ses funérailles en pleurant.

     

    Vicaire à la cathédrale, apostolat en langue anglaise, il y avait de quoi occuper largement un prêtre, même jeune ; mais comme tous les jeunes missionnaires d’alors, le P. Casseaux rêvait de « brousse » et, pour aller en brousse, il fallait savoir le birman ; aussi chaque année, le P. Casseaux demandait un mois de vacances : il en profitait pour visiter un ou deux postes, différents chaque fois, et s’y installait pour l’étude de la langue ; l’étude commencée là était continuée à ses rares temps libres en ville durant l’année. Aussi Mgr Provost, témoin de cette persévérance, dès qu’il le put facilement, se décida à donner satisfaction à la prière muette de son missionnaire et, en 1933, le P. Casseaux était nommé curé de Paukseinbé dans le district de Bassein ; l’église et le presbytère étaient dans un état lamentable, le P. Casseaux les rajeunit. Un poste carian comprenait au centre une école de garçons dirigée par un catéchiste, une école de filles attachée à un couvent de religieuses cariannes, où le curé rassemblait les enfants des villages de la brousse, souvent sans écoles ; en plus des connaissances ordinaires, le catéchisme y était régulièrement enseigné, une formation et des habitudes chrétiennes étaient données, et c’est là que se formait l’élite des villages de la brousse, que se recrutaient les séminaristes, les futures postulantes et maîtresses d’école chrétienne. Seulement, il fallait aussi nourrir les corps ; aucun des enfants ne payait pension, les chrétiens d’alors étaient en majorité des pauvres, les familles, souvent endettées, avaient perdu leurs terres aux mains des Chettys usuriers du sud de l’Inde. Pour assurer le riz de son petit monde, le P. Casseaux disposait de quelques rizières que la mission possédait, mais il donna aussi tout son soin au jardin, un terrain magnifiquement placé près de la rivière, avec eau facile en toute saison, même au plus fort de la saison sèche, et fit une plantation de cocotiers, qui, grâce aux engrais et aux insecticides, s’avéra du plus heureux rapport.

     

    A Paukseinbé, pas question de confort de la civilisation, ni d’électricité. Pour l’instruction religieuse de ses enfants, le P. Casseaux fit l’emplette d’une lanterne magique, un engin énorme, avec vues sur verre ; c’était avant l’ère des films sur pellicule ; chaque vue coûtait cinq francs, somme considérable pour l’époque ; il passait le catéchisme en images de la Bonne Presse, mais aussi des saynètes comiques au grand amusement des enfants. Longtemps après, lanterne magique et vues sur verres devaient monter sur les montagnes chin ; ce matériel coûtait cher, mais se conservait indéfiniment.

     

    On aurait tort de croire le missionnaire installé comme un seigneur dans son poste : le poste est un centre d’où le prêtre rayonne sur les nombreux villages des environs. A Paukseinbé, les voyages se font en barque, de longues heures à passer sous le soleil ou, durant la mousson, sous les pluies violentes d’été, avec, au bout du voyage, administration des chrétiens, instructions, contact avec les païens ; chaque année, le P. Casseaux a eu la joie de baptiser de nouveaux fidèles. Premières années de brousse, premières armes, qui laissent un souvenir de joie.

     

    *

    * *

     

    En 1938, le P. Casseaux recevait son transfert au poste de Thonzé, à cent kilomètres au nord de la capitale. La mission subissait alors les effets d’une crise de mauvais esprit ; un vent de nationalisme soufflait contre les missionnaires, et les débuts dans le poste de Thonzé furent assez pénibles. Thonzé avait été autrefois un centre important de la mission, avec école normale de garçons, école anglaise, école des catéchistes ; quand le P. Casseaux en prit la charge, seules subsistaient l’école anglaise et une école primaire pour les enfants de la brousse. Le district missionnaire s’étalait sur des distances immenses, et les chrétiens étaient dispersés dans quelque 120 villages, par petits groupes de trois ou quatre familles, rarement davantage. Le P. Casseaux, homme méthodique, entreprit de visiter chacun de ces nombreux groupes, établissant un « census animarum » depuis longtemps négligé, et qui lui permit de prendre contact avec de nombreux chrétiens ayant abandonné toute pratique, et de régler encore bien des situations irrégulières.

     

    Les soucis que lui donnait l’école anglaise allaient, par ailleurs, bientôt disparaître : le Japon entrait en guerre et avançait en Asie à une allure fantastique : une quinzaine après l’attaque de Pearl-Harbour, les avions japonais bombardaient Rangoon, mitraillaient les rues, faisant de nombreuses victimes, créant la panique. Avec la chute de Singapore, le sort de la Birmanie, où les forces britanniques étaient extrêmement réduites, était en fait décidé. Après les bombardements des 23 et 25 décembre 1941, Mgr Provost organisait l’évacuation des communautés de Rangoon ; les infirmes du « Bigandet Home » étaient conduits jusqu’à Mandalay par le P. Chevalier et les Petites Sœurs des pauvres, leurs vieux et leurs vieilles trouvaient asile dans la mission de Thonzé, chez le P. Casseaux. Peu après leur arrivée, les avions japonais bombardaient et incendiaient la ville, par où passait l’une des deux seules voies de retraite des troupes anglaises et alliées ; la population s’enfuit ; le Père, les Petites Sœurs, vieux et vieilles, chacun implorait la protection de Saint Joseph, patron de la mission et des Sœurs ; la mission ne fut pas touchée et, les avions partis, tout le personnel valide, sous la direction du P. Casseaux, entreprit de sauver ce qui pouvait être sauvé dans les maisons que l’incendie gagnait rapidement. La joie des fuyards fut grande quand, à leur retour, ils virent qu’ils n’avaient pas tout perdu.

     

    En mars, les Japonais arrivaient très vite à Thonzé, sans trouver de réelle résistance devant eux, et étaient accueillis en libérateurs par la population birmane qui les attendait le long des routes, avec force cadeaux, bananes, riz, œufs, boissons. Les premiers remous calmés, le P. Casseaux se présenta aux autorités japonaises, qui, grâce au maréchal Pétain, considéraient les Français comme des amis, avec lesquels ils avaient conclu un accord en Indochine, et le P. Casseaux obtint d’eux un laissez-passer, un brassard à l’insigne du Soleil Levant, avec cachet des autorités. Le Père put ainsi circuler librement, sans trop de mésaventures ; il fut, en ces années de guerre, l’un des rares broussards à venir visiter Mgr Provost et les confrères de la ville, réfugiés à l’asile des lépreux dans la banlieue de Rangoon, un voyage de 125 kilomètres en bicyclette qu’il accomplissait en deux étapes.

     

    L’année 1942 se passa dans le calme, la guerre s’était éloignée, mais le brigandage sévissait alors un peu partout, jusqu’au jour où le « Kempetaï » (gendarmerie militaire japonaise) s’en mêla ; les rumeurs du bazar allaient bon train, mais les missionnaires restaient sans aucune nouvelle précise ou sûre. 1943 ramena les premiers avions alliés dans le ciel de Birmanie. Rangoon subissait de nouveau des bombardements ; bientôt, des avions de combat passaient en rase-mottes le long des routes et des rivières, s’attaquant à tous les transports. Le port de Rangoon ne put bientôt plus recevoir de navires, les quelque trente miles de rivière qui le séparent de la mer et qu’on ne peut remonter qu’à marée haute, faisaient de chaque bateau une proie certaine pour les bombardiers ennemis. La Birmanie est un pays d’abondance : riz, poisson, porcs, volailles, garantissaient à tous un ravitaillement convenable ; mais les produits d’importation, cotonnades et produits pharmaceutiques, vinrent à manquer. Les plus pauvres n’avaient plus de quoi se vêtir. Le P. Casseaux, dans une modeste mesure, vu l’étendue des besoins, essaya de remédier à ce dénuement, et, pour ses chrétiens, sacrifia draps, couvertures, surplis même, tout ce qui n’était pas indispensable au service de la mission. A mesure que se rapprochaient les troupes alliées, l’activité aérienne s’intensifia, le port de Thonzé fut bombardé, le presbytère mitraillé, un des bâtiments de l’école où l’armée japonaise avait stocké du coton fut incendié, et les vitraux de l’église ne résistèrent pas aux déflagrations des bombes. A l’intérieur même du presbytère, le P. Casseaux avait construit un abri en briques, qui le protégeait au moins des balles et, en tout cas, lui permettait de rester dans son poste.

     

    Avec le retour des Anglais, en mai 1945, la paix semblait être revenue en Birmanie, le brigandage existait bien toujours, mais n’empêchait ni le P. Casseaux, ni les autres prêtres de visiter leurs chrétiens. Ce fut une période de régime militaire, suivi, après la capitulation du Japon, d’un régime civil de transition : l’indépendance de la Birmanie était décidée, il ne s’agissait que d’en régler les détails ; déjà plusieurs partis luttaient pour prendre le pouvoir et cette lutte aboutit au massacre, en juillet 1947, du général Aung San et de ses collaborateurs. Le 4 janvier 1948, la Birmanie recouvrait sa liberté, deux mois plus tard, le parti communiste rouge prenait le maquis ; en septembre de cette même année, le parti communiste blanc, ou trotkyste, suivait le même sentier de la rébellion. En décembre, au sud, dans le secteur de Mergui, les Carians prenaient à leur tour les armes pour obtenir la formation d’un État carian indépendant.

     

    Si les rébellions rouge et blanche affectèrent peu les missions, celle des Carians devait gêner considérablement leur développement. Dans le poste voisin du nord de Thonzé, à Gyobingauk, les PP. Maréchal m.e.p. et Célestin, carian, étaient sauvagement massacrés dans l’église avec quelque dix-huit personnes qui habitaient la mission ; le P. Casseaux reçut chez lui les réfugiés de Gyobingauk et, dès que le calme relatif le lui permit, il montait lui-même à Gyobingauk, reconnaître les cadavres de ses confrères, leur fournir une sépulture décente, visiter l’église, recueillir ce qui restait des hosties profanées, jetées sur le pavé de l’église... Dans le district de Thonzé, plusieurs villages étaient pillés, incendiés, les chrétiens erraient çà et là dans la brousse, et les visites d’administration étaient rendues difficiles, parfois même impossibles. Les bâtiments de la mission, après avoir abrité en 1945 les soldats indiens de l’armée anglaise, étaient réquisitionnés à nouveau pour abriter les troupes birmanes chargées de rétablir l’ordre dans le pays.

     

    En septembre 1952, Mgr Provost était rappelé à Dieu, après une longue vie où les épreuves n’avaient pas manqué et, l’année suivante, Mgr Bazin prenait charge de la mission. L’une des premières décisions de Monseigneur était d’appeler à Rangoon le P. Casseaux comme procureur. Le P. Casseaux quitta sa mission de Thonzé, à laquelle il resta profondément attaché : tous les ans, il allait y passer quelques jours pour se reposer chez le P. Etchébéhère et il aimait aider ce poste dans la mesure de ses disponibilités.

     

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    Le P. Casseaux a été le procureur parfait. Son travail était, certes, difficile ; en plus des comptes de la mission, des confrères, des séminaires, des catéchistes et de l’économat de l’évêché, il tenait des comptes de différentes missions, de couvents, de l’imprimerie de Toungoo, et assurait l’approvisionnement en livres de l’étranger, missels, bibles, chapelets, statuettes, médailles. Chaque trimestre, méticuleusement, il établissait son bilan et, si les comptes ne « collaient » pas, inlassablement il recherchait l’oubli, ou l’erreur, qui avait rompu l’équilibre. Dans ses débuts, le P. Casseaux avait dû faire réparer le coffre-fort ; le spécialiste avait fait du beau travail et avait même profité de l’occasion pour prendre l’empreinte des clefs et s’en fabriquer un jeu pour son usage personnel ; de son côté, le gardien de nuit, lui, avait pris l’empreinte des clefs de la procure. Nos deux complices venaient, deux ou trois fois par mois, prendre quelques billets dans la caisse. Naturellement, les comptes ne collaient plus du tout, et nulle explication ne pouvait être trouvée. Dure épreuve pour le P. Casseaux, qui, là comme partout, cherchait à faire son travail aussi parfaitement que possible. C’est en relevant chaque soir ses comptes que le Père découvrit qu’on le volait. Le renvoi des malfaiteurs, une nouvelle serrure à la porte de la procure, un changement dans le mécanisme du coffre mirent heureusement fin à ces exploits et rendirent le repos au pauvre procureur.

     

    Procureur, le P. Casseaux assurait aussi l’aumônerie des Frères et des élèves du collège St Paul, soit plusieurs milliers d’enfants, dont quelque cinq ou six cents catholiques. Ce n’était pas une sinécure. Le Père donnait tous ses soins à la préparation des enfants de la première communion ; là encore, il eut à déjouer la ruse de certains parents païens qui, pour assurer à leurs enfants une place à St Paul, les y inscrivaient comme catholiques, leur donnant pour l’occasion un nom de baptême, John ou Peter, mais c’est tout ce qu’ils avaient eu du baptême. Le P. Casseaux dut exiger les certificats de baptême et, dans de nombreux cas douteux, visiter les familles avant d’admettre les enfants à la première communion.

     

    La vie de notre procureur était donc une vie bien remplie. Il aimait le travail bien fait et consacrait à sa tâche tout son temps, quitte à sacrifier ses loisirs. Combien de fois, ses confrères durent-ils intervenir pour l’amener à se détendre. La réponse était immanquablement : « Je n’ai pas le temps, j’ai trop de travail ». Et son accent du midi, si savoureux, donnait envie de ne pas insister. Même lorsqu’il consentait à sortir de ses occupations et cédait a une invitation, il semblait toujours ruminer quelque problème dans sa tête. Consciencieux jusqu’au scrupule, il compliquait parfois des choses simples ; certains s’en agaçaient, mais la plupart en riaient et plaisantaient gentiment le P. Casseaux : il aimait d’ailleurs se laisser taquiner et partait d’un bon grand rire qui le secouait de haut en bas. La compagnie des jeunes avait sa préférence, et jamais ils n’étaient gênés avec lui : c’était un cœur simple.

     

    Parlant peu de lui-même il aurait eu, pourtant, tant de choses à raconter : du temps des Japonais, n’avait-il pas un jour forcé un capitaine japonais à monter sur le porte-bagage de sa bicyclette, pour aller se plaindre de lui à son colonel ? Il avait réussi, malgré les perquisitions continuelles de l’occupant, à stocker et a conserver assez de riz pour nourrir les Petites Sœurs des Pauvres et leurs pensionnaires. Mais ce modeste se laissait rarement amener à raconter sa petite histoire personnelle ; mais, le faisait-il, on le sentait tout vibrant encore de ce passé, qu’il relatait avec précision et vie.

     

    Cette jeunesse de cœur et d’esprit se marquait encore dans un autre trait de son caractère. La vie de procureur est une vie sédentaire, mais, jusqu’à la fin, le P. Casseaux est resté sportif. Avec une régularité qui est bien de lui, chaque semaine, deux fois, il faisait à bicyclette le tour des lacs de Rangoon et, au moins une fois, pratiquait la natation pendant une heure. La seule interruption de ces exercices vint seulement quelques mois avant sa mort : un voleur avait profité de ce qu’il était éloigné tandis qu’il se baignait, pour lui enlever lunettes, imperméables et sandales. Il passait régulièrement ses vacances à la maison de campagne des Frères des Écoles chrétiennes, à Amherst, au sud de Moulmein : là il était heureux de pouvoir prendre de longs bains de mer, dont il revenait tout bronzé de soleil et détendu.

     

    Malgré ses soucis nombreux, le P. Casseaux savait accueillir les confrères de passage. « Le bon sourire du P. Casseaux va nous manquer désormais à Rangoon », disait un confrère le jour de l’enterrement. Lorsqu’un confrère passait à la maison régionale, le P. Casseaux aimait y venir prendre le repas du soir, si sa présence à l’évêché n’était pas indispensable, et faire la partie de tarot qui suivait, pendant la récréation.

     

    C’est au retour d’une de ces visites que, ce samedi 29 octobre 1966, le bon petit Père Casseaux a trouvé la mort : le Seigneur venait, comme un voleur, surprendre son serviteur, mais celui-ci était toujours resté prêt à répondre à cet appel. Lors des funérailles, le lundi 31, la cathédrale connut une fois de plus la foule des grands jours, émue, attristée, pleine de sympathie pour un prêtre depuis longtemps connu et aimé.

     

    « Pour moi, écrit le P. de Reyniès, le P. Casseaux restera toujours ce petit homme, debout plus souvent qu’assis, qui régnait dans sa procure comme un capitaine sur son navire. Légèrement voûté, mais plein d’allant, grondant souvent pour sauvegarder les devoirs de sa charge contre les prodigalités de son bon cœur. Un cœur d’or sous une apparence bougonne, une âme que trahissait son beau sourire et son humilité désarmante ».

     

    Le P. Casseaux repose maintenant dans le caveau construit derrière l’église Saint François en terre birmane, dans sa mission qu’il redoutait tant d’avoir à abandonner.

     

     

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    • Numéro : 3312
    • Pays : Birmanie
    • Année : None