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Jean CASSAIGNE (1895-1973)

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    Amor et Caritas. Inutile de traduite. Telle fut la devise de Monseigneur Jean CASSAIGNE, m.e.p. ancien vicaire apostolique de Saigon, qui s’est éteint, le 31 octobre 1973, très humblement au milieu des siens. J’ai nommé ses enfants lépreux pour qui il avait fondé jadis un village, reconstruit en 1952 sur l’ordre du Maréchal de Lattre de Tassigny, peu avant sa mort.

     

    « Une grâce »

     

    On a fait un film intitulé : « Il est minuit, Docteur Schweitzer », et on a eu raison de glorifier la mémoire d’un chrétien qui s’était donné, corps et âme. Souhaitons qu’un jour vienne où un cinéaste soit à son tour tenté par le sujet : un évêque, qui abandonne sa mitre et sa crosse pour vivre parmi les montagnards de la région de Dilinh ! S’étant fait tout à tous. Lépreux comme ceux qui l’entouraient. « Une grâce », disait-il, après qu’on lui eût annoncé que les analyses avaient révélé la présence du bacille de Hansen. Une grâce, qui lui permettait de réaliser enfin son rêve : retourner dans sa léproserie pour s’occuper des âmes de ceux qui souffrent atrocement et que la société rejette, et y mourir.

     

    Originaire de la Gascogne, de Grenade-sur-Adour où il naquit en 1895, il fit ses études chez les Frères des Ecoles Chrétiennes, réfugiés à Lez, en Espagne, et sentit s’éveiller en lui la vocation missionnaire. Bien que son père tentât à maintes reprises de l’en dissuader, d’autant plus qu’il était son fils unique, il partit aux Missions Etrangères. Pas pour longtemps, car la grande guerre éclata et il s’engagea. Démobilisé seulement en 1919, après avoir vécu l’enfer de Verdun, il regagna la rue du Bac et dut se remettre au latin, dont il avait oublié, dans les tranchées, les premières bribes...

     

     

    Dilinh en 1926

     

    Ainsi, ce n’est qu’en 1926 qu’il débarqua sur la terre saïgonnaise. En brousse, il apprit les rudiments de la langue vietnamienne, puis fut envoyé à Dilinh par Monseigneur Dumortier pour y fonder un poste chez les montagnards Ko Ho. Là commençait pour lui une véritable aventure. En effet, à cette époque, Dilinh ne comptait que fort peu de vietnamiens et il devait pour sa part se mettre d’arrache-pied à l’étude d’un nouveau dialecte. Encore fallait-il pouvoir approcher ces fameux « Moïs », ce qui n’était pas chose si facile, car ils portaient bien alors leur épithète de « sauvages » dont on les gratifiait. Climat particulièrement insalubre, solitude, difficulté de dialoguer puisqu’il se voyait dans l’obligation de noter le mot qu’on lui donnait, au fur et à mesure qu’il désignait tel ou tel objet. Bref, tout ce qui pouvait conduire au découragement tout autre qu’un apôtre possédé par l’Eprit de Dieu ! Le plus dur, ce fut assurément de contacter les femmes de la tribu, littéralement affolées par cet homme blanc et, par surcroît, barbu ! Seule la distribution de cigarettes finit par vaincre leur résistance...

     

    Quant au message évangélique lui-même, on devine, dans de telles conditions, combien il fut malaisé de le traduire à ces primitifs qui ne se montrèrent sensibles qu’à la charité du prêtre à l’égard des plus malheureux d’entre eux, ces lépreux difformes et sanguinolents qu’il parvint à grouper autour de lui pour les nourrir et les soigner. Cette charité du Christ, parce qu’elle faisait partie de cet arsenal spirituel dont parle saint Paul, parvint à conquérir les cœurs. Mais il y fallut évidemment beaucoup de temps... !

     

    Un jour vint pourtant où le Père Cassaigne dut s’arracher à sa besogne. C’est celui où le Délégué Apostolique, Monseigneur Drapier, lui fit savoir que Rome avait décidé de l’élever à l’épiscopat (1941). Pour ce pauvre missionnaire, égaré dans sa jungle, ce fut, on s’en doute, une vraie surprise ; plutôt désagréable, car son rêve de poursuivre là un apostolat ignoré s’évanouissait du même coup. Dans son style de « poilu », il annonça en ces termes la nouvelle au couple français qui tenait le bungalow fréquenté par quelques planteurs et les chasseurs : « Il m’en arrive une bien bonne… on vient de me bombarder évêque ! »

     

     

    Le Saigon de l’occupation

     

    Malgré sa répugnance aux honneurs, il dut accepter et il « descendit » à Saigon, où le sacre ne tarda pas à avoir lieu dans la cathédrale qui n’avait encore jamais enregistré la présence d’une délégation de montagnards venus assister en costume « national » à la cérémonie... Saigon en a gardé le souvenir pendant longtemps. Et certes, il y avait de quoi... !

     

    Monseigneur Cassaigne allait rester à la tête du diocèse, – on disait alors vicariat apostolique –, pendant quinze ans. Dont les années de guerre, où il put donner toute sa mesure au point de vue de la charité, car que de misères il secourut, surtout durant l’occupation japonaise et après le 9 mars 1945 ! Des aides d’urgence furent organisées pour ceux qui avaient parfois tout perdu. Et cela, sans distinction de races ! Peut-être, un jour, quelque historien retracera cette période fertile en incidents de toute sorte avec l’essai de « reconquête » de l’Indochine par la France dans laquelle tout le monde fut plus ou moins impliqué à des titres, divers, sans en excepter le Clergé. Personnellement, je le souhaite. Les Japonais, en tout cas, rendirent hommage, notons-le au passage, à l’amour du prochain dont témoigna l’évêque, qu’ils admiraient sans le dire. A preuve le colonel Amano, de la mission franco-japonaise, qui remit à Monseigneur Cassaigne son sabre de « samouraï » avant d’être interné, à la suite de là capitulation japonaise qui eut lieu le 15 août 1945. Si, rentré au Japon, il se fit baptiser, on est en droit d’en inférer que l’exemple du vicaire apostolique de Saigon ne fut pas étranger à cette conversion où se vérifie l’adage « Exempla trahunt » (les exemples entraînent).

     

     

    La « meilleure part »

     

    L’évêque n’avait pas aspiré à l’épiscopat qui comporta pour lui de lourdes croix et la comparution devant un tribunal d’épuration, en 1947, lors de son seul retour en France, sans qu’on tînt compte des vies humaines qu’il avait sauvées, ne fut pas la moins pesante. Si, par la suite, en guise de compensation, on devait faire de lui un officier de la Légion d’Honneur, distinction à laquelle vint s’ajouter, en 1971, celle de la reconnaissance du gouvernement vietnamien par l’octroi du Mérite National, c’est avec joie, comme je le notais au début, qu’il offrit sa démission au Saint-Siège, dès qu’il sut qu’il était atteint de la lèpre, et qu’il remonta à Dilinh qu’il ne devait plus quitter en s’excusant de ne pas se rendre au Concile. A ses yeux, il persistait à croire, en effet, qu’il avait choisi la « meilleure part », les longues années où il fut à la tête du vicariat de Saigon, ne constituant qu’une diversion imposée par l’autorité. Son seul souci, pendant ces dix-sept dernières années, consista à assurer convenablement la matérielle à ses gens, voire à les gâter à l’occasion et surtout à leur donner largement l’assistance spirituelle qui faisait d’eux des êtres heureux, ce qui ne manquait pas d’étonner les visiteurs. Le cardinal Spellmann, édifié par cet évêque missionnaire rentré dans le rang pour servir et dans de telles conditions, ne tarissait pas d’éloges sur son compte et lui adressait quelques chèques destinés à améliorer le sort de ces morts vivants, chaque fois qu’il passait au Vietnam.

     

    Maintenant, Monseigneur Cassaigne repose dans le petite cimetière de la léproserie où il nous montrait la tombe de son premier converti ; il l’avait creusée lui-même. Il laisse ses enfants lépreux qui le pleurent comme un père, mais il laisse avant tout à tous et à chacun, le souvenir d’une vie féconde en amour. N’est-ce pas là la leçon que nous devons pieusement recueillir dans un monde où le sacrifice et la croix, qui n’excluent nullement le bonheur chrétien, ne sont guère à la mode ?

     

    Fasse le Ciel que certains au moins le comprennent et marchent sur ses traces... en aimant leurs frères humains et en se dévouant pour eux jusqu’à la mort, s’il le faut !

     

    Fernand PARREL m.e.p

     

     

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    • Numéro : 3300
    • Pays : Vietnam
    • Année : None