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Augustin Paul CANILHAC (1883-1946)

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    1. Quarante ans au Châu-Laos (Mission de Thanhoa).
    2. Sommé d’apostasier et condamné à mort en 1945.
    3. Tué à son poste de Hôixuân le 10 juin 1946.

     

    Jeunesse

     

    “Excellence, le Bon Dieu a-t-il créé le Père Canilhac pour le Châu-Laos, ou le Châu-Laos pour le Père Canilhac ?”

    Cette boutade d’un jeune missionnaire espiègle résume bien la vie de notre héros.

     

    A Entraygues, près de l’embouchure de la Truyère dans le Lot (Aveyron), face au quai, une maison à deux étages, de modeste apparence. C’est la demeure du jeune ménage Canilhac. Le mari est menuisier. La femme, en plus des soins du ménage, tient le petit “Café de la Concorde”, un modèle de bonne tenue. Il est fréquenté, le dimanche, par quelques bons chrétiens qui, après avoir rempli leurs devoirs envers Dieu, viennent passer agréablement la soirée en faisant des parties de cartes. Les jours de foire, vendeurs et acheteurs, après d’âpres discussions, y terminent joyeusement leur marché devant une bonne bouteille.

    La famille Canilhac était profondément chrétienne. Le Père était sacristain-chantre. Aussi le clergé, les jeunes vicaires surtout, aimaient-ils fréquenter cette si chrétienne famille. Madame Canilhac, toujours très gaie, tempérait un peu l’aspect plutôt sévère de monsieur le sacristain.

    Le Bon Dieu ne pouvait que bénir ce jeune foyer. Une fille vint égayer la maison. Ses deux sœurs jumelles ne vécurent que quelques heures. Une quatrième fille ne vécut de même que peu de jours. Un petit François mourut à l’âge de deux ans. On donna le même nom au sixième enfant. Enfin, le 10 janvier 1883, arriva le benjamin, Augustin, le futur supérieur du Châu-Laos.

    A l’âge de deux ans, Augustin tombe malade, lui aussi. Son état empire rapidement. Quand le médecin arrive, il constate le décès de l’enfant ! Les cloches de l’église sonnent le glas. Les gens du village interrogent : “Qui est mort ?” — “C’est le petit de Canilhac menuisier.” On allait mettre Augustin dans sa petite bière. La maman, éplorée, ne le perdait pas de vue. Tout à coup, elle voit les paupières de son enfant se soulever. Le docteur revient, soigne le petit et le rend bien vivant aux parents. On devine leur joie !...

    Augustin a trois ans quand il commence l’étude de l’a, b, c. A cinq ans, il sait lire, et entre à l’école de la paroisse.

    Vers six ans, en ouvrant un fruit, il a un geste maladroit : la lame du couteau vient lui toucher l’œil qui est perdu pour tou­jours.

    Enfant de chœur, il sert les messes et accompagne le vicaire à travers les montagnes, lorsqu’il va porter la communion aux malades. L’abbé ne veut jamais rien accepter ; c’est donc Augustin que les gens gâtent avec le bon lait et autres friandises des fermes du Rouergues.

    Les études primaires terminées, le jeune élève est envoyé au collège d’Espalion. Il n’oubliera jamais, la vie durant, la recommandation que lui fit son père au départ : “Augustin, pour t’encourager dans tes études, pense qu’ici ton père peine durement pour gagner l’argent nécessaire à ton instruction.” Le baccalauréat couronne ses efforts persévérants.

    Au grand séminaire de Rodez, il fut un bon élève. Dans son cours de quatre-vingts étudiants, il était souvent premier. Encore trop jeune, on dut demander une dispense pour lui conférer le sous-diaconat. Il demanda alors et obtint de son évêque la permission d’entrer au séminaire des Missions-Étrangères de Paris. Sa vocation de missionnaire remonte aux premières années de l’enfance. Il a dit lui-même que depuis l’âge de sept ans il désirait la grâce du martyre. Quand il était encore tout petit, sa grand’mère maternelle lui faisait dire à la Sainte Vierge : “Protégez-moi et les petits enfants chinois”. Plus tard il écrira du Châu-Laos à ses parents : “Après Dieu, c’est à vous que je dois d’être ce que je suis.”

    Au séminaire des Missions-Étrangères il continua sa vie de parfait séminariste. Ordonné prêtre le 23 septembre 1905, il partit, le 22 novembre, pour la Mission de Phat-diêm.

     

    Le Missionnaire

     

    Le jeune Père Canilhac se trouvait à Haonho en train d’étudier la langue annamite quand, en septembre 1906 Monseigneur l’invita à venir immédiatement à Phat diêm. “Savez-vous pourquoi je vous ai fait venir si rapidement ?” lui dit Monseigneur Marcou ?

    –– ?

    ––  Seriez-vous content d’aller évangéliser la région déshéritée du Châu-Laos ?

    –– Oui, certainement, Monseigneur.

    — Le Père Pirot, chef du district de Muong Xia va partir, vous irez avec lui.

     

    Le 10 octobre, le Père Canilhac arrivait à Phong-Y 1 tout mouillé. Il avait abandonné la barque qui remontait trop lentement le Nam Ma en crue et avait continué le voyage à pied. Il dut traverser plusieurs torrents, avec de l’eau jusqu’au cou.

     

    Vers la fin du mois, le Père Canilhac arriva au village de Ban Hua Tau, dans le muong Khiêt, chez le Père Blanchard, supérieur du Châu-Laos. Au bout d’un mois, le Père Blanchard partit pour Muong Xia, laissant le jeune Père seul.

     

    ——————

    (1) Phong-Y est à 70km au N.-O. de Thanhoa

     

    Il n’y avait pas encore de presbytère à Ban Hua Tau ; le missionnaire devait loger chez les gens du village. Le Père Canilhac se mit immédiatement à construire une petite cure sur pilotis. L’année suivante, il en fit une autre plus spacieuse. Oh ! elle n’avait rien de luxueux. Un plancher à claire-voie ; des cloisons en bambou qui, sans doute, pouvaient arrêter le tigre, mais qui laissaient passer le froid et le vent. Pendant les trois premiers mois, le Père n’eut comme fortune qu’une pièce de dix sous ! Il allait chercher dans le torrent quelques poissons ou crabes pour améliorer son menu et cultivait lui-même son petit jardin.

    La région comptait une quarantaine de chrétiens seulement. Les massacres de 1884 étaient présents encore dans la mémoire de tous 1. La plupart des habitants étaient méfiants, quelques-uns encore haineux. Le Père Canilhac, plein de bonté et toujours gai, ne tarda pas à gagner la sympathie de tous. Lorsque, en 1930, il quitta le district il y avait plus de neuf cents baptisés.

    Un long et fatigant voyage, qu’il accomplit en plein été dans l’ouest de son district, terrassa le Père Blanchard ; il mourut le 8 juillet 1907. 2 Le Père Canilhac en fut très attristé. A cette époque, les missionnaires étaient assez nombreux dans le Châu-Laos ; aussi le nombre des chrétiens y augmentait-il rapidement. La guerre de 1914, en diminuant beaucoup le nombre des missionnaires, ralentit le mouvement de conversions. Il ne restait plus que le Père Canilhac et le Père Rocher, venu au Châu-Laos un an après lui. Une grande amitié unissait les deux missionnaires, et, toute sa vie, le Père Canilhac parlera de son “ami Mathieu “.

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    (1) Voir le livre très intéressant A la Conquête du Châu-Laos, chap. X. Le livre est en vente au Séminaire de la rue du Bac 128, Paris, et à l’imprimerie de Nazareth, 144 Pokfulum road, Hongkong.

    (2) Ibid. chap. XIII.

    Vrai chêne du Rouergue, le Père Canilbac, dans cette région au climat meurtrier, payait cependant de temps en temps son tribut à la fièvre des bois. Un séjour de six mois à Hongkong lui rendit la santé. En novembre 1919, arrivé à Thanhoa, il reçoit un télégramme lui annonçant que son ami Mathieu est gravement malade et qu’on le transporte vers le delta. Le Père part en toute hâte. A trente kilomètres de Hôixuân, en pleine forêt, il rencontre son ami que l’on portait sur un brancard. Le malade le reconnaît, mais ne peut pas parler. Le soir même, au village de Banlo, dans les bras de son ami, le Père Rocher rendait son âme à Dieu. Il est impossible de dire la peine qu’en ressentit le Père Canilhac. 1

     

    Il succéda à son ami comme supérieur du Châu Laos. Jamais supérieur ne fut mieux que lui à hauteur de sa charge. Connaissant parfaitement la langue et les gans du pays, tout marchait très bien. Il était respecté et obéi de tous. Seul, maintenant, pour s’occuper des districts de Muong Xia et Muong Xôi, il ne se laissa pas abattre. Ayant retrouvé sa robuste santé, il parcourut les chrétientés, logeant une grande partie de l’année chez les gens.

    ——————

    (1) Voir “A la conquête du Châu-Laos”, ch.XIV, et Bulletin, année 1936, p. 17.

    Ce n’est qu’en août 1922 qu’arriva du renfort en la personne du Père Varengue. Mais, après un an d’étude de la langue et deux ans d’apostolat dans le Muong Xôi, lui aussi rendit son âme à Dieu, le 3 juillet 1926. Il fut remplacé par le Père Mironneau, arrive quelques mois auparavant. En novembre 1928, le jeune Père Donjon vint à Muong Khiêt porter aide au Père Canilhac dont la santé baissait progressivement. « Je sens que je m’en vais, disait-il vers la fin de 1929, si on ne radoube pas ça, et à fond, je n’en aurai plus pour longtemps.” Laissant la direction du district de Muong Khiêt au Père Donjon, il s’embarqua pour France, le 26 avril 1930.

    A son retour, fin 1931, il s’établit à Hôixuân à 127 kms de Thanhoa. Cette localité, la plus importante de la région, est pour ainsi dire la porte du Châu-Laos et e poste de liaison d’où il est plus facile de communiquer avec le vicaire apostolique et les autorités de Thanhoa. Là, le supérieur du Châu-Laos était mieux en état de remplir sa charge et d’être utile aux missionnaires et prêtres vietnamiens.

     

    L’argent qu’il avait péniblement ramassé en France lui permit de construire une belle petite église. Elle fut bénite, le 3 mai 1933, en présence de Monseigneur Marcou et de Monseigneur De Cooman. Monseigneur Gendreau, vicaire apostolique de Hanoi, malgré son grand âge et la distance, voulut présider cette fête et officier pontificalement. C’est que, comme il l’a dit lui-même, il avait connu personnellement les nombreuses victimes qui sont tombées au champ d’honneur du Laos.1

    En 1939, la guerre vint à nouveau apporter l’anxiété dans l’âme du bon supérieur. Cette fois, plus qu’en 1914, le mouvement de conversions s’arrêta. Les revers de la France rendirent les Tay défiants. Ils approchaient moins le Père qui en souffrit beaucoup. Cependant, il continua à visiter et enseigner les Muong et les Tay.

    Puis arrivèrent les Japonais, après leur coup de force du 9 mars 1945. Ils se montrèrent souvent insolents envers le Père qui écrivit au Père Donjon : “Si les Japonais restent longtemps à Hôixuân, ils me tueront.”

    Le parti Vietminh n’eut aucune difficulté à recruter des adeptes parmi les petits chefs de Hôixuân. Les menaces de mort contre les missionnaires et catéchistes se multiplièrent. Il ne restait au Châu-Laos que le Père Groleau, qui mourut le 23 juillet, et le Père Donjon. Le Père supérieur, soucieux de la vie ce dernier, lui dit : “Je vais essayer de vous sauver la vie. Allez vous occuper du district de Muong Pun dans le Laos qui est encore calme. Si l’orage y vient, il vous sera facile de gagner les hauteurs et les forêts du muong Naham. On n’ira pas vous chercher là. Pour moi, quoiqu’il arrive, je reste ; je suis chez moi !” Lorsque le Père Donjon vint lui faire les adieux, il lui dit : “Si je suis tué, vous direz aux chrétiens que le Père supérieur est mort pour n’avoir pas voulu les abandonner.”

    Confesseur de la Foi.

    Le 12 juillet 1945, une délégation des petits chefs vint signifier au Père qu’il devait quitter la région. Il télégraphia donc aux autorités de Thanhoa. La réponse fut qu’on ne devait pas inquiéter le Père et qu’il fallait assurer sa sécurité. D’où fureur des petits chefs qui dirent aux chrétiens : “Ne vous pressez pas de vous réjouir, demain nous empêcherons le Père de dire sa messe. Nous le tuerons.” Quelques jours après, le Père écrivit au Père Donjon qui s’était caché dans la forêt : “Je viens de passer une semaine bien angoissante pour la nature ; mais, grâce à Dieu, mon âme a gardé son calme.”

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    (1) Voir Bulletin, année 1933, p. 513 et suiv.

    La tranquillité semblait être revenue, lorsque le Père fut arrêté, jugé et condamné à mort. Sur la demande de ses confrères, le Père Canilhac a fait le récit de cette épisode.

    « Jeudi 23 août, à seize heures, une bande de Vietminhs, sous la conduite du Tao-Tang, ex-bagnard relâché par les Japonais, fils du fameux Triêu-Nguyet 1 et petit-fils de Cai-Mao, le persécuteur des chrétiens en 1883-l884, 2 arrivait à Hôixuân.

    « Un des lieutenants de Tao-Tang, portant un grand sabre et accompagné de trois individus armés de fusils, fit irruption chez moi et me mit en joue. Je me rendis sans résistance. En sortant de ma résidence, cinquante individus environ, armés de fusils, de landes et de coutelas se joignirent à nous. Après m’avoir promené dans le marché de Hôixuân, on m’emmena à la maison de la délégation, où Tao-Tang donna l’ordre de me mettre en cellule. On m’enleva tout ce que j’avais, même le casque et les chaussures.

    “Vers 21 h., on me fit sortir de cellule pour assister à la fin d’un grand repas offert aux compagnons de Tao-Tang, et on me dit : “On voulait vous offrir à manger, mais il ne reste plus rien.”

    “Tard dans la nuit, les gardiens de la prison m’attachèrent, par les pouces, les mains derrière le dos, si fortement que je faillis protester ; me rappelant l’exemple de Jésus, je me tus. A peine les gardiens eurent-ils fermé la porte de la prison que mes liens se desserrèrent ; je dégageai le pouce droit sans aucun effort, puis j’enlevai le lien du pouce gauche. Je remerciai la divine Providence, et mon courage fut décuplé, sachant bien que le Bon Dieu ne m’abandonnerait pas.

    ——————

    (1) Triêu-Nguyêt fut condamné, en 1913, à vingt ans de déportation en Nouvelle Calédonie, pour connivence avec les coupables de l’attentat de l’Hôtel Métropole à Hanoi, qui coûta la vie à plusieurs officiers. Il est mort en avril 1941.

    (2) Voir A la Conquête du Châu Laos, chap. X.

    “Vendredi matin, 24 août, dès la pointe du jour, on m’envoya à la corvée d’eau. C’est de beaucoup la corvée la plus pénible que les prisonniers redoutent le plus. Elle consiste à aller puiser de l’eau au torrent, en bas de la délégation qui, elle, se trouve sur un monticule assez élevé. Il faut porter deux touques d’eau sur l’épaule à l’aide d’un fléau. La route empierrée était surchauffée par le soleil du mois d’août. Comme je réclamais mes chaussures et mon casque on me répondit : “Un prisonnier n’a droit ni au casque ni aux chaussures.” A la fin de la matinée j’avais déjà fait six voyages. J’étais exténué de fatigue et j’avais faim. On refusa de me donner à manger. Un brave homme eut pitié de moi et me fit l’aumône d’une poignée de riz que je mangeai tout en portant ma charge d’eau. A midi on m’enferma dans la prison. Au bout d’une heure on me renvoya à la corvée d’eau. Au troisième voyage mes forces me trahirent et je tombai par terre. Je réclamai de nouveau à manger ; ce fut en vain. Alors, sur la demande de quelques chefs qui me connaissaient, au lieu de la corvée d’eau, on me fit nettoyer la cour de la délégation et balayer l’intérieur de la maison, afin de me faire honte devant des centaines de soldats et coolies. Le résultat fut tout le contraire : tout le monde avait pitié de moi. A un moment donné, je fus appelé par un parent de Tao-Tang qui me présenta une bouteille disant : “Qu’est-ce que cela ?” Je reconnus mon vin de messe et me rendis compte que, ce jour-là, Tao-Tang avait pillé ma résidence. A peu près tout avait été volé. Ce soir-là, on me refusa encore toute nourriture. Mes catéchistes et domestiques étaient gardés à vue. Ils réussirent cependant à m’envoyer, par l’intermédiaire d’un catholique dévoué, un paquet de riz. Le soldat qui me gardait me l’enleva, prétextant que je ne pouvais être autorisé à manger sans la permission du chef. Le catholique partagea alors avec moi son repas du soir.

    « Samedi matin, je fus de nouveau envoyé à la corvée d’eau jusqu’à midi. Les pieds enflés et endoloris, je marchai difficilement sur le gravier brûlant. A midi, rien à manger. Après un peu de repos je dus balayer la cour. Vers seize heures, l’ex-sous-préfet de Phong-Y (Sâm van Kim) me fit venir à son bureau. Il m’ordonna de me mettre à genoux et me demanda où j’avais caché l’argent. Tao-Tang, en effet, avait espéré trouver plusieurs dizaines de milliers de piastres ; il n’en avait trouvé que quelques centaines. Il eut beau me menacer de me couper les oreilles, le nez, les mains, les pieds.... Il ne me restait plus un sou. Enfin, à dix heures du soir, on m’apporta un repas convenable, le premier depuis trois jours.

    “Dimanche matin, 26 août, on m’annonça que j’allais être emmené à Dienlu, pour paraître devant Tao-Tang lui-même.

    « Diênlu se trouve à vingt-huit kilomètres de Hôixuân, dans la direction de Thanhoa. La première étape fut de seize kilomètres, jusqu’à Lahan. J’étais escorté de six soldats. Ah ! que je souffris des pieds sur cette route empierrée. On devait passer la nuit à Lahan, où se trouve un de mes vicaires, le brave Père Liên. Je l’invitai à venir pour m’entendre à confesse, pensant bien que ce serait la dernière fois.

    « Le chef d’escorte, me voyant très fatigué, les pieds tuméfiés, proposa de me faire porter en palanquin jusqu’à Dienlu, si je lui remettais cent piastres. J’empruntai donc cette somme que le chef empocha, et je continuai à marcher à pied pendant les douze kilomètres qui restaient à parcourir. Arrivés à un kilomètre de Dienlu, on me mit à la cangue. C’est ainsi que je fis mon entrée chez Tao-Tang, devant de nombreux curieux.

    « On me conduisit dans la cour pavée en briques de la résidence de l’ex-bagnard. Des centaines de personnes étaient en train de manger. Tao-Tang arrive à cheval et crie : “Quiconque désire du bouillon n’a qu’à se faire servir par l’étranger ici présent ; c’est notre domestique.” Deux individus seulement eurent recours à mes services. Tao-Tang me fit attacher ensuite, par la cangue, à la colonne en haut de laquelle était hissé le drapeau rouge. Je restai là, en plein soleil, de midi jusqu’à dix-huit heures. Au coucher du soleil, un brave homme m’apporta une poignée de riz avec un peu de viande. Mais j’étais tellement fatigué que je ne pus manger. Je mis le tout dans la poche de mon petit habit. J’arrosai la cour, surchauffée par le soleil, pour la rafraîchir, et me couchai par terre. Tao-Tang s’en étant aperçu donna l’ordre de m’envoyer à la corvée d’eau. Il faisait une nuit noire. Au troisième voyage je lâchai les touques et, malgré les remontrances des soldats qui me gardaient, je me couchai. Au bout d’un moment, on me ramena au poste de garde où je fus mis aux ceps, fixés à terre en-dessous du poste. Les deux pièces de bois m’écrasaient les chevilles ; il me fut impossible de dormir.

     

    « Le lendemain, 28 août, était ma fête, saint Augustin. De très bonne heure, on me fit sarcler les allées. Au soleil levant, de nouveau à la corvée d’eau.

    « Vers onze heures, on me conduisit dans la cour. Elle était déjà pleine de monde, environ un millier de personnes. Tao-Tang, à cheval, en grand uniforme avec képi d’inspecteur de Garde indochinoise, un grand sabre au côté, se tenait sous la véranda du rez-de-chaussée, entouré dé tous ses lieutenants. Au-dessus, à l’étage, l’autel des ancêtres. Au milieu de la cour, les deux femmes de feu le colonel Trieu-Nguyêt ; à droite, un piquet de soldats avec leur fusil ; à gauche, un groupe de jeunes filles, apprenties-soldats.... Le reste de la cour était occupé par les spectateurs, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. La foule débordait de beaucoup la cour, trop petite pour contenir les curieux.

    « Je fus placé derrière les deux femmes de Trieu-Nguyêt. Sa première femme tenait à la main un grand sabre et faisait des saluts à l’autel des ancêtres tout en récitant, à voix basse, quelques invocations.

    « Deux jeunes filles s’approchant de moi m’intimèrent l’ordre de monter au premier rang, au bas de l’escalier, en face de Tao-Tang.

    « Un soldat, armé d’un grand sabre à lame très large, se tenait près de moi. “A genoux!” cria Tao-Tang. Je joignis les mains et dis à voix basse : In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum. Puis, je récitai l’acte de contrition, et j’offris ma vie à Dieu pour mon Châu-Laos.

    « Au même instant, la vieille femme de Trieu-Nguyêt, placée derrière moi, se mit à débiter un réquisitoire qui dura de cinq à dix minutes et dont voici le résumé. — Il y a déjà soixante ans que les Français sont venus nous voler le royaume d’Annam ; et cela par l’intermédiaire des évêques et missionnaires. Pendant soixante ans, les Français nous ont tenus sous leur main de fer. Mon mari a été condamné à la déportation. Mon héritier, Tao-Tang, ici présent, a été condamné douze fois à la prison.1 Le nommé Can (nom annamite du Père Canilhac), depuis quarante ans, prêche chez nous une religion contraire à nos croyances. Il pousse la population à abandonner le culte des ancêtres. L’heure de la revanche a sonné. Nous condamnons Can premièrement à se prosterner devant l’autel des ancêtres pour demander pardon aux mânes de feu mon mari ; en second lieu, il devra demander pardon à la foule pour les nombreuses fautes dont il est coupable.

    « J’avais entendu la sentence, à genoux, la cangue au cou, nullement troublé, content même de voir se réaliser ce que je demandais depuis cinquante ans chaque matin au saint autel de verser mon sang pour Jésus-Christ.

    –– Que répondez-vous ? cria Tao-Tang.

    — Je ne crois pas avoir jamais fait quelque mal aux personnes ici présentes, pendant les quarante ans de mon ministère dans cette région. Cependant, si, involontairement, j’avais fait de la peine à quelqu’un, je consens à lui demander pardon. Quant à me prosterner devant cet autel des ancêtres et à adorer les mânes de votre famille, je m’y refuse absolument.

    — Comment, cria Tao-Tang, vous oseriez refuser de vous prosterner, et pourquoi ?

    — Je ne connais qu’un seul Dieu, créateur du ciel et de la terre.

    — Si vous ne vous prosternez pas, c’est grave ; vous serez décapité.

    — J’accepte d’être décapité ; mais, à aucun prix, je n’adorerai les mânes de feu votre père. Ce n’est pas par mépris. Tout le monde sait, ici, les bonnes relations que j’ai eues avec votre père, de son vivant. Je conserve de lui un bon souvenir ; mais la religion ne permet pas l’acte que vous demandez de moi.

    — Eh bien, attention, vous serez décapité.

    ——————

    (1) Tao-Tang fut condamné pour vols, pirateries, détention d’armes. En 1940, à la suite d’accusations faites par des personnes de sa parenté, il fut condamné à vingt ans de détention au pénitencier de Laobao, dans la région de Quangtri, là où avait été emprisonné jadis le Bx Jaccard. Le 30 mars 1945, il fut relâché par les Japonais. Après avoir maltraité le Père Canilhac, pillé les Chinois de Hoixuan, pillé ou fait piller les cures de Hoixuan, Muong Chu, cet ex-bagnard a jugé prudent, fin 1948, de faire sa soumission aux officiers de Hoabinh. On lui a laissé entière liberté ! Il est mort à l’hôpital Lanessan (Hanoi) en février 1949.

     

    A ce moment, le soldat brandit un peu son sabre. J’entendis alors les murmures de la foule qui disait : “non, non ne frappez pas !”

    — Je continuai : Depuis quarante ans que j’enseigne aux catholiques l’obligation de renoncer au culte des ancêtres, je n’irai pas renier, sur la fin de ma vie, ce que je leur ai toujours enseigné. Que penseraient donc les catholiques présents ?

    — Ici, il n’y a pas de catholiques, cria Tao-Tang.

    — Je ne voulus pas lui donner un démenti.  Qu’importe ! dis-je, je ne veux pas passer pour un menteur et devenir un sujet de mépris pour tous.

    — On va bien voir, répliqua Tao-Tang, apportez le rotin, il faudra qu’il se prosterne sous la douleur des coups.

    — C’est inutile, répondis-je, je ne me prosternerai pas !

     

    “On apporta trois rotins, et c’est à la vieille femme qu’échut le triste honneur de me frapper la première.... Elle salua l’autel des ancêtres en disant : “Je demande aux mânes de feu mon mari de frapper un vieillard de quatre-vingts ans.” Puis s’adressant à moi : “Adorez l’autel des ancêtres.” Sur mon refus, me donna un premier coup de rotin, disant qu’il comptait pour cent, puis un deuxième coup qui devait compter pour mille. Au troisième coup, voyant que je persistais dans mon refus, elle appela la deuxième femme de Triêu-Nguyêt qui me frappa de dix coups particulièrement vigoureux.

    « Comme je refusais toujours de me prosterner, Tao-Tang appela un ancien garde indochinois qui me frappa tellement fort, environ cinquante coups, que je tombais par terre. Pendant que ce triste individu me frappait, un autre vint, de lui-même, se saisir d’un rotin, et l’un à droite, l’autre à gauche, frappaient à coups redoublés. Pour me soustraire aux coups je me laissai tomber de nouveau. Les deux bourreaux essayèrent de me soulever par la cangue et par la chaînette de mon crucifix, suspendu au cou. Ils ne purent me relever. Ils me frappèrent alors sur la plante des pieds et sur le crâne. Quelques gouttes de sang perlèrent. Les bourreaux avaient dépassé la mesure. De la foule, des murmures de pitié se faisaient entendre. Tao-Tang ordonna donc de cesser la torture et m’invita à me lever. Un individu vint m’aider.

    — Vous avez dit que vous consentiez à demander pardon à la foule. Eh bien ! déclarez votre nom, vos titres, votre patrie, et faites dix saluts à la foule.

    — J’étais fatigué, mais mon esprit était très lucide ; m’adressant à la foule, je dis : “Mesdames, messieurs, salut ! Aujourd’hui, fête de mon saint patron, saint Augustin, moi, Augustin Canilhac, envoyé par mes supérieurs prêcher la religion dans la région du Châu-Laos depuis quarante ans, si, sans le vouloir, j’avais fait de la peine à quelqu’un, je lui en demande pardon... etc..”, et, ne pouvant faire le grand salut, je saluai de la tête dix fois, comme on l’exigeait.

    « Aussitôt Tao-Tang de dire : Eh bien, je vous pardonne. Enlevez lui la cangue, et allez le baigner. Dans deux jours, un bateau viendra le chercher pour le ramener en France.

    — Etes vous fatigué ?

    — Très fatigué.

    — Voulez-vous boire du vin ?

    — Oui.

    — Quel vin désirez-vous ? de l’alcool annamite, ou du vin français ?

    — Je ne bois jamais d’alcool. Je désire du vin français.

     

    Il s’agissait de mon vin de messe qu’il m’avait volé. Tao-Tang donna l’ordre de me raser la tête et la barbe. Et depuis ce moment, midi 28 août, jusqu’au jour de ma délivrance, je fus bien traité, bien nourri par Tao-Tang. Il me donna une chambre, avec natte, moustiquaire, couverture.... J’étais gardé par un soldat armé, mais tout le monde était poli envers moi. Tao-Tang venait causer souvent avec moi quand il était là. Il me faisait même apporter du café au lait. »

    Comment expliquer ce revirement ?...?

    Quand les chefs vietminhs eurent connaissance de l’arrestation du Père Canilhac par Tao-Tang et des pirateries commises par ce dernier dans la région de Hôixuân – un seul chinois de l’endroit, un commerçant, avait subi un dommage de plus de 70.000 piastres – ils le firent venir à Thanhoa. Il fut enfermé à la prison centrale de Hanoi : c’était sa treizième condamnation. Son beau-frère (Hôi-Vaong) a été arrêté par les Chinois qui l’ont emmené on ne sait où.

    Les chefs vietminhs de Thanhoa firent des excuses au Père Canilhac, assurant qu’ils n’étaient pour rien dans l’aventure qui lui était arrivée. Le 25 septembre, sur leur ordre, une bande armée de Tay vint délivrer le Père, qui regagna Hôixuân à pied. Le 3 octobre, il arriva à Thanhoa pour soigner ses pieds ensanglantés. Il était gai, plein d’entrain et animé du plus bel optimisme. Ayant été loin du centre, il ne se rendait pas encore compte de la situation critique de l’époque. “Je retournerai à Hôixuân après la Toussaint”, disait-il avec assurance. Il dut se rendre à l’évidence et rester séquestré à l’évêché avec les autres. Plus tard, janvier 1946, à un moment où les autres confrères croyaient voir la délivrance approcher, il leur fit cette étrange prophétie : “Nous en avons encore pour au moins trois ans !” Actuellement, septembre 1949, les missionnaires de Thanhoa continuent à être les captifs des Vietminhs, à Vinh.

    L’assassinat

    A Thanhoa, le Père Canilhac s’impatientait. Dans le Châu-Laos de grandes difficultés étaient à aplanir et demandaient la présence du supérieur. L’unique missionnaire resté dans cette partie de la Mission, le Père Donjon, était caché, depuis près d’un an déjà, dans la sombre forêt du Naham : le Père Canilhac était inquiet. Surtout, il avait hâte de consoler et de rassurer ses chers chrétiens. En mai, des officiers français venus à Thanhoa avaient assuré qu’il n’y avait plus rien à craindre... Le Père renouvela ses instances auprès de son évêque qui le laissa libre de prendre une décision. Le chef vietminh de la province lui ayant accordé un laissez-passer, le Père Canilhac reprit la direction de Hôixuân.

    Faire cent vingt-trois kilomètres de chemin, dans un pays excentrique, infesté de Vietminhs, à une époque où les missionnaires, seuls européens de la province, devaient rester enfermés à l’évêché était, humainement parlant, une imprudence : le seul terme qui convienne en cette conjoncture est celui de héroïsme.

    Le long de la route, les gens ne furent pas médiocrement surpris de voir circuler un européen, un missionnaire. Le Père Canilhac était connu partout, on le voyait passer depuis quarante ans, tout le monde l’estimait. Le voyage se fit sans encombre.

    Samedi soir 11 mai, veille de la solennité de Saint-Joseph, patron du Châu-Laos, les chrétiens de Hôixuân furent dans la joie. Leur Père était de retour. Aussitôt, le presbytère de se remplir de visiteurs. La veillée fut longue : le Père aimait à causer longuement avec les gens.

    La joie fut de courte durée. Le 15 mai, défense avec menace d’être fusillés fut faite aux chrétiens d’aller voir le Père. Le 24 mai, on rapportait la parole d’un individu de la délégation qui avait dit à un chef de canton : “Puisque le gouvernement laisse tuer impunément les Français, nous pouvons couper le cou au Père Canilhac.”

    Samedi soir 8 juin, veille de la Pentecôte, le Père et les gens de la maison, tous ensemble à l’étage, étaient en train de causer quand, vers neuf heures, le chien se mit à aboyer. Un domestique s’approche de la fenêtre. Il aperçoit un individu de haute taille, en short. “Qui est là ?” dit-il. L’individu disparut sans rien dire.

    Tous étaient couchés, lorsque vers dix heures et demie ils entendent pousser de grands cris. Le Père et son catéchiste viennent près de la fenêtre. Ils voient trois individus, l’un devant la porte de l’escalier qui mène à l’étage, les deux autres sous la véranda de la cuisine.

    — Qui est là ?

    — Le chef de la poste vient enquêter, car il y a un espion dans la maison.

    Les individus insistent pour que le Père descende ouvrir la porte : “Descendez immédiatement sinon tous ceux qui sont à l’étage seront fusillés.”

    Le Père s’habille, allume une lampe et s’apprête à descendre. “Père, ne descendez pas, lui dit le catéchiste ; vous allez vous faire tuer.” Il pousse le Père sous la véranda arrière et dit aux individus : “Allez demander à la délégation d’envoyer quelqu’un pour enquêter.” Ceux-ci partent alors.

    Au bout d’un moment, le notable Tao Ba Con arrive avec des soldats. Le catéchiste descend donc et les accompagne pendant qu’ils visitent la maison.

    Entre temps, des individus avaient pénétré dans une chambre du rez-de-chaussée où se trouvaient une personne et deux enfants venus de loin pour assister à la messe de la Pentecôte. La personne ayant jeté un cri, ils la frappèrent brutalement et, tout en lui appliquant un pistolet sur la tête, ils lui bandèrent les yeux, lui lièrent les mains et la baillonnèrent. Mais, entendant remuer à l’étage, ils se sauvèrent.

    Dans la chambre voisine se trouvait un vieux catéchiste. Il eut le même sort. Les brigands (ils étaient sept) lui dirent : “Ce n’est pas à toi que nous en voulons. Nous venons pour tuer le Père ! Puis, ils le firent sortir dans l’intention de l’enfermer dans l’église. A ce moment, entendant du bruit à l’étage, ils lâchèrent le catéchiste et prirent, eux aussi, la fuite.

    Dans la matinée, Tao Ba Con vint au presbytère déclarant qu’il était chargé de faire un rapport.

    Les cérémonies de la Pentecôte eurent lieu comme d’ordinaire. On devine facilement l’anxiété qui devait étreindre le cœur du missionnaire et l’ardente ferveur qui embrasait son âme en cette grande fête qu’il prévoyait être la dernière..

    Huit jours après, le Père Donjon, dans la forêt vierge de Naham, est seul dans sa huitième cachette ; depuis un an, il n’a d’autres compagnons que les fauves de la brousse. Le soleil est déjà haut ; mais dans la cabane, sous les grands arbres touffus, il fait encore sombre. Un brave chrétien, qui connaissait la retraite du missionnaire, arrive, la figure pale et défaite. Aussitôt entré ? il s’écrie : “On a tué le Père supérieur !” et il éclate en sanglots...

    Mais laissons un témoin oculaire, le dévoué et jeune catéchiste Vietnamien du Père Canilhac, nous raconter le crime tragique.

    « Le lundi de Pentecôte, 11 juin 1946, à neuf heures, le Père m’envoya à la poste expédier le télégramme suivant, à l’adresse de Monseigneur De Cooman : “Occasion Pentecôte, attaque nocturne cure Hoixuan. Voies de fait deux catholiques venus assister messe. Menace mort contre moi.”

    « De la poste, j’allai, selon les instructions du Père, à la délégation faire connaître ce télégramme au président vietminh. Tao Ba Con, qui était venu visiter la maison pendant la nuit du samedi au dimanche, s’y trouvait.

    « Au retour, en descendant du mamelon de la délégation, je rencontrai le chef de la Sûreté (Nuc). Il me dit : “J’ai envoyé deux soldats chercher le Père. Je viens prendre des informations au sujet de la tentative d’assassinat. Je vais aller manger. Attendez-moi ; je reviens dans un instant.”

    « Je me rendis donc à la maison des soldats, près de la délégation. Le chef de la Sûreté ne se fit pas attendre longtemps. Nous causions ensemble, attendant l’arrivée du Père, lorsque, tout à coup, on entendit deux coups de fusil. Grande fut mon émotion...

    « De la délégation, on envoya des gens voir ce qui s’était passé. Ils revinrent en disant : “On a tiré sur le Père. Le Père est mort ! »

    « Je partis en courant. En bas du mamelon, sur la grand’route de Thanhoa, à un mètre de l’endroit où débouche le sentier qui descend de la cure, le Père Canilhac était couché face contre terre. Le sang coulait en abondance. Une balle avait traversé la poitrine, à la hauteur de la deuxième côte ; une autre balle avait percé la tête de part en part, à la tempe. Le Père était en soutane et en pantalon blanc ; il portait un casque ; la canne dans une main, le mouchoir dans l’autre.

     

    « J’envoyai aussitôt un télégramme à Monseigneur De Cooman ; les autorités locales en envoyèrent un autre au gouvernement vietminh de Thanhoa qui donna l’ordre de faire garder le corps par des soldats, en attendant l’arrivée de la commission d’enquête.

     

    « Elle n’arriva que le mercredi 13 juin, à quatorze heures. Quand on eût couché le Père sur le dos, on vit la tête toute couverte de vers, n’ayant plus que les os. Le médecin se mit à faire l’autopsie sur place... Spectacle affreux dont le souvenir me met chaque fois dans une profonde tristesse.

    « Cette pénible opération terminée, aidé des chrétiens, j’ai mis le Père reposer à côté de l’église, près de l’endroit où il avait l’habitude de se mettre à genoux, conformément au désir qu’il m’avait exprimé plusieurs fois, en ajoutant : “Plus tard, les chrétiens devenus plus nombreux, on sera obligé d’agrandir l’église, je me trouverai alors à l’intérieur “. Des soldats se trouvaient là pour nous surveiller. Un délégué du gouvernement vint cependant saluer le corps. »

    Le jour même de la Pentecôte, le président vietminh avait convoqué le Père à la délégation sous prétexte de venir donner des renseignements sur ce qui s’était passé dans la nuit. Le Père, défiant, s’était excusé en disant que les dimanches et jours de fête les bureaux de l’administration sont fermés.

    Le lendemain, nouvelle invitation. Pour décider le Père on lui avait envoyé deux soldats armés, soi-disant pour le protéger.

    L’assassin s’était caché dans les hautes herbes près de la grand’route ; de là, il a pu tirer à bout portant. Au premier coup, le Père tomba à genoux. Le second coup fracassa la tête : la mort dut être instantanée. Il était environ dix heures.

    Dans certain milieu, on a prétendu que la mort du Père Canilhac n’avait eu d’autre mobile qu’une vengeance personnelle. Quels étaient donc les ennemis du missionnaire ? Après l’assassinat, une cinquantaine de soldats étaient montés à Hoixuan avec la commission d’enquête, pour essayer, disait-on, d’arrêter l’assassin. Après être revenu de Hoixuan, l’un d’eux a déclaré : “Jamais je n’aurais cru que-le Père fut si aimé des chrétiens et des païens, si je ne m’en étais pas rendu compte moi-même.”

    Les faits relatés plus haut prouvent du reste amplement qu’il y a eu complot et guet-apens. Les conspirateurs sont connus.1

    ——————

    (1) La mort du Père Canilhac avait été décidée par Tao Ba Con (dit Tao Tinh) dans une réunion organisée par lui. Pham Ba Ot, vieux père du précédent, ancien chef de canton (tri châu), était certainement au courant : il est mort tristement, porté de village en village, en août septembre 1947. A participé aussi au complot, le chef de canton de Phu-Nghiêm qui, en juin 1946, faisait fonction de grand chef (chu-tich de Hôixuân), petit-fils de celui qui avait comploté le massacre des Pères à Ban Pong en 1884. Il y a une dizaine d’années, il avait eu des paroles menaçantes à l’égard des chrétiens, rappelant les massacres passés. Le Père Canilhac en avait eu connaissance et s’était plaint auprès du chef de canton.

    L’assassin (Le Lai), n’est pas un Muong, ni un Tay de la région, mais un Vietnamien des environs de la ville de Thanhoa : il ne connaissait pas le Père et ne pouvait guère avoir de motifs de vengeance personnelle. C’était, de plus, un fonctionnaire de la Sûreté. Il est à note qu’au moment de l’assassinat un fusil avait disparu au ratelier d’armes du comité vietminh de Hôixuân.

    Les deux soldats qui accompagnaient le Père au moment où il fut assassiné étaient chargés de veiller sur lui : comment se fait-il qu’ils n’aient pas trouvé le moyen de maîtriser l’assassin ? Leur responsabilité était engagée ; or, il semble bien qu’ils n’aient été ni interrogés, ni inquiétés.

    L’assassin a été arrêté, jugé, condamné à mort et… s’est échappé de la prison. On a pu constater, un peu partout, que les Vietminhs savent bien garder les prisonniers auxquels ils tiennent…..

    Portrait

    Celui qui avait été un séminariste parfait a été un missionnaire modèle : fidèle à Dieu, tout à tous, pendant quarante ans, dans le dur pays du Châu-Laos, il a donné tout son sang à Dieu pour ses chers Muong et Tay.

    Il ne se couchait jamais avant minuit ; travaillait éclairé d’une petite lampe Pigeon garnie au pétrole, cela par économie. A quatre heures et demie, il se levait, faisait sa méditation et, au petit jour, célébrait la sainte messe. La plus grande partie de la journée se passait à causer avec les gens et à arranger leurs affaires. Lorsque quelqu’un venait pour le voir, il interrompait aussitôt ses occupations et écoutait, pendant des heures parfois, des requêtes qui auraient pu se résumer en quelques mots, faisant preuve d’une bonté et d’une patience angéliques. Il savait tout ce que se passait chez lui et dans les district, y connaissait tout le monde. Sa mémoire des faits, des dates, des lieux était extraordinaire. Avoir vu une personne une seule fois lui suffisait pour garder un souvenir ineffaçable de son nom et de sa physionomie.

    Toujours joyeux, il allait par monts et par vaux, chantant, de sa belle et forte voix, les vieilles chansons de France. Dans ses jeunes années, il emportait son cor de chasse et, à cheval sur les sentiers de la forêt, faisait retentir le son du cor dont les montagnes renvoyaient l’écho.. Jusqu’à la mort, il a gardé l’entrain et l’allant d’un jeune missionnaire, jamais blasé, jamais abattu, jamais découragé.

    Très économe, presque avare pour lui-même, on ne le voyait qu’avec des habits rapiécés. L’achat d’un habit ou d’un autre objet à usage personnel lui demandait de longues réflexions préalables. Quand il lui arrivait de paraître avec un habit neuf – oh ! bien rarement – il avait honte et s’en excusait comme s’il avait volé les deniers de ses chers chrétiens. Mais autant il était parcimonieux pour lui-même, autant il était généreux envers les autres. De temps en temps arrivait une caisse de boîtes de lait ; on s’en étonnait. Si quelques mois après on jetait un regard furtif dans la caisse, elle était vide ! Les boîtes étaient parties secrètement pour alimenter des enfants ou des grandes personnes malades. Des remèdes, il en a distribué toute sa vie, et avec quelle patience ! Sur les sentiers de la forêt, il lui arrivait de déficeler et reficeler ses bagages plusieurs fois de suite pour donner des remèdes à des quémandeurs sans pitié. Quand il s’agissait de soulager une infortune, procurer du riz à des affamés, sa bourse si bien gardée s’ouvrait largement. Cependant, il donnait à bon escient.

    Il avait comme principe qu’un missionnaire pour tenir dans ce pays doit se bien nourrir. Comment concilier cela avec ses habitudes d’économie presque excessive par ailleurs ? C’est que le Père était fort habile à gérer le matériel. Ses différentes résidences ont été de petites fermes où vaches, chèvres, basse-cour, jardin lui ont permis d’avoir une bonne table, à bon compte. Les confrères de passage, toujours reçus avec la plus cordiale fraternité, trouvaient chez lui un menu vraiment abondant et choisi. Les boîtes de conserves, reçues en cadeau dans l’année, les vieilles bouteilles, dissimulées dans les coins, sortaient de leur cachette. Le brave supérieur, lui, quand il se trouvait seul, ne buvait que l’eau du torrent.

    De grande taille et de forte corpulence (il pesait cent kilos), les petits poneys du pays ne pouvaient le porter. Pour être bien servi et trouver un coursier à la hauteur, le Père s’adressait à saint Joseph, patron du Châu-Laos et son saint préféré. Une grande mule l’a porté pendant près de douze ans. La bonne bête, après avoir acquis de nombreux mérites et atteint la limite d’âge, finit tristement tuée par le tigre. Saint Joseph fit trouver ensuite au Père un beau cheval métis qui l’a porté pendant dix ans, c’est-à-dire jusqu’à ce que le Bon Dieu jugea que la carrière de son bon et fidèle serviteur était finie. Le Père avait déjà commencé à renouveler ses instances auprès de saint Joseph, lorsque les événements de 1945 vinrent lui faire comprendre que cette fois saint Joseph n’avait plus à l’exaucer.

    Malgré sa santé de fer, le Père Canilhac eut à souffrir souvent de la fièvre. Les crises de frissons étaient terribles ; on entendait le Père dans tout le village. Se trouvant une fois en tournée dans le hameau de Ban Dê, il fut en proie à un accès de fièvre qui dura un mois. Croyant que cette fois le Bon Dieu allait le rappeler à lui, il avait déjà indiqué sur un mamelon l’endroit où il voulait dormir son dernier sommeil. Revenu à la santé, afin d’éviter à ses Tay le soin de creuser un arbre lorsqu’il serait mort, il fit faire à Muong Khiêt, en 1926, un solide cercueil. Ce cercueil le suivit à Hôixuân où, en attendant sa vraie destination, il servait à mettre le riz en réserve. Le Père repose maintenant à l’endroit qu’il avait indiqué. “On m’enterrera ici à côté dé ma chère église. Plus tard on sera obligé de l’agrandir et, ainsi, je m’y trouverai à l’intérieur.”

    Le supérieur du Châu-Laos était toujours prêt à rendre service, non seulement aux chrétiens, mais aussi aux païens. Les Européens qui l’ont connu, quelles que fussent leurs opinions, l’avaient en vénération. Parmi eux il y eut deux sectaires qui, par tous les moyens, cherchaient à nuire à la religion ; mais ils estimaient le Père Canilhac. Le Châu-Laos est un pays tout particulièrement pénible. Le Père y a trouvé estime et affection ; de la reconnaissance, aucune ! Cœur très sensible, esprit très observateur, il en a beaucoup souffert ; apôtre zélé, n’ayant en vue que le Bon Dieu, il a gardé une activité persévérante jusqu’au moment où il est tombé sur le bord du chemin. “Si je n’étais pas missionnaire, je ne resterais pas une heure de plus dans ce pays”, lui est-il arrivé de dire. Il y est resté quarante ans, et il est mort à son poste, seul poste qui eût encore un missionnaire ! Le Bon Dieu a béni son apostolat. A son arrivée au Châu-Laos, il n’y avait que quelques centaines de baptisés ; à sa mort, il y en avait plus de douze mille. Hélas ! le Châu-Laos a été anéanti par les tristes Vietminhs ! C’est la quatrième fois. Puisse le Père Canilhac, du haut du Ciel, aider à relever les ruines, cette fois encore.

     

    L. Lehmann

     

     

     

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    • Numéro : 2864
    • Pays : Vietnam
    • Année : None