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Sauveur Antoine CANDAU (1897-1955)

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    Le 29 septembre 1955, dans son édition du matin, le grand journal “ASAHI” annonçait en ces termes la mort du Père Sauveur Candau : “L’homme qui aimait le Japon du plus profond de son cœur, le P. S. Candau est mort. Notre histoire ne mentionne pas d’étranger dont la mort ait fait verser tant de larmes à tant de Japonais “. Suivait le récit d’un des derniers succès apostoliques de notre confrère, la conversion d’un jeune assassin ; un sketch, représentant une belle tête du P. Candau souriant, dominait l’article. Il faudrait un livre pour faire revivre comme il conviendrait cette belle figure de missionnaire et pour expliquer à ceux qui n’ont pas connu le P. Candau pourquoi toutes ces larmes sur son cercueil. Nous allons simplement tracer, pour les lecteurs du Bulletin, les grandes lignes de la vie de notre confrère et essayer de faire ressor­tir les côtés les-plus saillants de sa physionomie.

    I. Le P. Sauveur Candau est né à Saint-Jean-Pied-de-Port le 29 mai 1897. La “Maison Candau” est voisine d’une maison “de Jassu”, des” parents de la famille de St-François-Xavier chez qui le Saint était parfois venu en vacances. Le Père Candau restera toujours très attaché à sa famille et à son pays, et tous les Japonais qui le connaissaient savaient qu’il était né “au pays basque de France”, un pays dont la langue, disait-il, a des ressemblances avec la langue japonaise, et dont les habitants ont beaucoup de traits de caractère communs avec celui des Japonais, aimant comme eux la vie simple, le travail, l’indépendance et la tradition.

    Sauveur fut le septième parmi onze frères ou sœurs, et s’éleva sans heurts entre une mère douce et dévouée et un père travailleur, énergique et même un peu sévère ; – tous les deux d’ailleurs profondément chrétiens. Le père, levé à 5 heures tous les matins, arrangeait son magasin puis restait à servir les clients jusqu’à midi moins cinq ; il venait alors à la salle à manger, s’asseyait à table au milieu de tous ses enfants, et attendait sans mot dire la sonnerie de l’angélus. Au premier coup de cloche, il enlevait son béret qu’il posait sur son épaule droite et, les mains jointes, récitait la prière à laquelle tous répondaient. Il faisait la même chose au repas du soir ; il n’a jamais manqué de dire l’angélus, qu’il fut au magasin ou au dehors ; le soir il récitait son chapelet en faisant les cent pas devant la maison et présidait aussi la prière du soir en famille. C’était vraiment le chef aimé et vénéré, qui créait l’atmosphère si spirituelle de la famille non par des paroles mais par son exemple.

    La douceur d’une mère imprègne à leur insu la sensibilité des enfants. Sauveur tout petit admirait son père et imitait à sa façon sa foi courageuse, mais c’est à sa mère qu’il faisait la confidence de ses émotions. Dès qu’il commença à aller à l’école à 6 ans, il fut vite célèbre dans la petite ville à cause d’une croix de bois qu’il portait ostensiblement attachée à son cou par une ficelle. Un jour sa mère le vit arriver tout essoufflé, le tablier déchiré : “Qu’as-tu fait”? lui demanda-t-elle inquiète ? – “En rentrant de l’école j’ai rencontré un tel qu’on dit franc-maçon ; j’ai eu peur quand il a regardé ma croix, c’est pourquoi j’ai déchiré mon tablier pour la cacher afin qu’il ne me la prenne pas, puis j’ai couru jusqu’ici”. Un autre jour, son frère (11 ans) et lui (9 ans) reçurent d’une tante une somme d’argent à dépenser comme ils l’entendraient. Sauveur insista pour faire un pèlerinage à Lourdes et s’entremit pour obtenir la permission de son père. Il s’avérait déjà aventureux et décidé comme il le sera toute sa vie.

    De 12 à 17 ans, Sauveur fit ses études secondaires au Petit Séminaire de Laressore à la fin desquelles, en 1914, il demanda à son père la permission d’entrer aux Missions-Étrangères de Paris, mais la menace qui pesa sur Paris cet automne, ne lui permit pas de rentrer immédiatement. Il fut mobilisé peu après (1915) et fit toute la guerre, d’abord comme simple soldat puis comme officier, – il y fut notamment le compagnon de combat de M. Daladier. Sauveur se montra boute-en-train et courageux, et fut abondamment “cité” : “Ceci est pour les hommes, écrivait-il à une de ses sœurs en lui envoyant le texte de sa dernière citation, ma seule ambition est de bien travailler pour que le Bon Dieu m’accueille en Paradis en disant : Bon serviteur, vaillant missionnaire… c’est la seule citation que je désire”

    Après sa démobilisation, les directeurs du Séminaire des M.E. envoyèrent le P. Candau poursuivre ses études à Rome. Naturellement réfléchi, encore mûri par ses longues années de guerre, le P. Candau était déjà à cette époque un homme sérieux et d’un jugement sûr, bien qu’il fut resté très jeune de caractère ; il portait un intérêt profond à la vie et aux hommes ; très brillant causeur et dépourvu de toute timidité, il savait s’introduire dans l’esprit des gens, aussi profita-t-il admirablement de son séjour à Rome, non seulement pour étudier et y prendre ses grades, mais aussi pour voir la Ville et lier des relations avec un grand nombre de personnes qui étaient déjà ou sont devenues des “personnalités”, comme le Cardinal Fumasoni Biondi, Préfet de la Propagande, qui lui fit toute sa vie l’honneur et l’amitié de le tutoyer.

    Le P. Candau fut ordonné prêtre en 1924 et en 1925 fut affecté à la mission de Tôkyô.

    II. Il commença ses études de japonais à Shizuoka auprès du P. Delahaye. Le savant professeur qui le guida dans cette étude lui imposa une méthode qui n’aurait pas la faveur de nos étudiants d’aujourd’hui : il lui faisait apprendre par cœur des phrases de style littéraire fort difficiles : “Je n’y comprends rien” lui disait le jeune Père. “Ça ne fait rien, vous comprendrez plus tard, apprenez sans demander d’explications”. Sans doute le P. Candau employait une autre méthode quand il étudiait seul au cours de ses matinées, mais il suivit cependant les indications de M. Murakoshi et s’en trouva bien. Grâce à sa prodigieuse mémoire, il assimila en peu de temps les premiers éléments de la langue ainsi que la grammaire, et très vite il s’exerça à analyser le style de bons auteurs et à utiliser leurs phrases sans trop s’inquiéter au début d’exprimer sa propre pensée ou d’être accusé de plagiat. Mais ce n’est pas à Shizuoka qu’il a appris le japonais, cette langue il l’a apprise un peu chaque jour, n’ayant jamais cessé de l’étudier. Toute sa vie il poursuivra ses exercices de style et de composition, se corrigeant et se faisant corriger. Il ne cessera jamais de lire du bon japonais, d’accroître son vocabulaire et de noter des expressions particulièrement suggestives. Il mettait sans cesse ses interlocuteurs à contribution : “Comment diriez-vous cela en japonais” leur demandait-il souvent, et il exigeait quelque chose de net et de précis, et il finissait par arriver à des expressions de pensées de plus en plus claires, de plus en plus denses et extrêmement frappantes. Ses élèves du Séminaire de Tôkyô racontent par exemple qu’il arriva un jour en classe en disant : “Celui d’entre vous qui me traduira exactement la phrase suivante, pourra venir prendre dans ma bibliothèque un livre de son choix”, et il écrivit au tableau : “Illud propter quod unum quodque tale et illud magis.” Un séminariste lui fournit la parfaite traduction abstraite et littérale qu’il demandait, et la concrétisa même de la façon suivante, toujours en japonais : “Le “sake” enivre parce qu’il contient de l’alcool, à plus forte raison l’alcool seul peut-il donner l’ivresse”, et il obtint la récompense promise.

     

    Mais la langue n’est que l’instrument de la pensée ; le P. Candau n’étudia le japonais avec tant d’acharnement que pour pouvoir transmettre avec plus de force son message, et c’est l’attrait qu’il sut donner à ce message qui conféra à sa langue une beauté particulière qui fit dire de lui qu’il parlait le japonais mieux que les Japonais eux-mêmes. C’est peut-être exagéré ; ce qui est exact, c’est qu’il était plus “éloquent” que la plupart des Japonais parce que ce qu’il disait allait droit à l’esprit et au cœur de ses auditeurs. Sauf ses écrits qu’il soignait particulièrement, le P. Candau n’a jamais cherché à s’imposer par un vocabulaire abondant ou un style recherché ; il était bien trop occupé et parlait trop souvent pour avoir le temps de fignoler ses discours. Son souci principal et constant a été de bien comprendre les tendances diverses qui se partagent l’âme japonaise et constituent la mentalité si complexe des Japonais, et aussi de meubler son esprit d’idées et de faits susceptibles de traduire toujours mieux la richesse et l’attrait de la doctrine catholique de la vie.

     

    Le Père Candau n’a jamais perdu de vue le sens de sa vocation missionnaire : “Un prêtre, disait-il souvent, doit connaître d’abord son métier, être capable d’expliquer aux païens, de façon à les faire admettre, la doctrine de l’Evangile et tout ce qui touche à la vie catholique”. Il ne voulait pas dire par là qu’un missionnaire ne dût savoir que son catéchisme ; il voulait au contraire qu’il se tint constamment en contact avec son temps et surtout avec son milieu, mais il voulait aussi qu’il ne néglige pas de s’armer pour dépasser ce milieu, pour compléter ses insuffisances et l’amener aux portes du surnaturel ou de “l’irrationnel” comme il disait parfois aux païens férus, de “raison”. Il voulait aussi que toute connaissance se tourne à aimer et que toute étude ait un but apostolique ; une attention trop assidue apportée aux courants intellectuels ou politiques de son propre pays pour le seul avantage d’être renseigné, lui paraissait une perte de temps, et s’il donnait tant d’importance à la philosophie, c’est parce qu’il y voyait la discipline la plus propre à faire le tri entre ce qu’il y avait d’utilisable dans la jungle des systèmes et même de la sensibilité modernes.

    Ses connaissances il les chercha tout autant dans le commerce des hommes que dans les livres. Nous ne mentionnerons pas la correspondance suivie qu’il eut avec un grand nombre de personnalités en France et dans d’autres pays. Pour nous en tenir au Japon, il faut dire d’abord l’influence qu’exerça sur lui son premier professeur de japonais M. Murakoshi. Dans un discours qu’il fit quelques mois avant sa mort à un groupe de savants réunis pour une fête en l’honneur de Confucius, il raconte lui-même comment ce professeur l’avait, dès son arrivée, mis en contact avec les classiques chinois et par là avec ce qu’il y a de plus profond et de plus solide dans la culture japonaise, grâce à quoi le P. Candau n’a pas vu chez les Japonais que les déficiences mais aussi les côtés positifs. A travers M. Murakoshi qui, non pas malgré sa culture confucianiste mais peut-être un peu grâce à elle, était un parfait chrétien, il apprit à aimer comme avait fait St-François-Xavier à travers Yajirô, la nature droite et généreuse des Japonais, et il découvrit ainsi les pierres d’attente pour l’édifice chrétien que la Providence a posées dans la mentalité japonaise.

    Peu après son arrivée au Japon, il fit encore la connaissance d’un prêtre japonais extrêmement cultivé et fort sympathique, le P. Iwashita, avec qui il lia une profonde amitié qui dura toute la vie. Dans une lettre écrite de Vichy à l’occasion de la mort de son ami, le P. Candau parle des longues soirées qu’il passait à causer avec le P. Iwashita. Notre confrère, amoureux de philosophie, se faisait expliquer par son ami les tendances actuelles des intellectuels japonais et discutait avec lui de la façon dont il fallait aborder les étudiants. Le Père Iwashita, un converti plus soucieux d’approfondir son catholicisme, était surtout préoccupé d’histoire : les premiers siècles chrétiens, le développement du dogme, le protestantisme etc., tels étaient les sujets dont il entretenait le P. Candau qui lui montrait la solidité de la tradition et la pérennité romaine. Ces deux hommes eurent l’un sur l’autre une profonde influence et leur amitié symbolise bien me semble-t-il, les rapports que pourraient avoir en pays de mission, clergé indigène et clergé étranger, le premier introduisant le second dans le milieu et le missionnaire aidant l’autre à approfondir son sens catholique.

    Il faudrait aussi mentionner les relations du P. Candau avec M. Tanaka Kôtarô alors professeur de droit à l’Université impériale, avec. M. Yoshimitsu élève de M. Maritain etc., et l’on saurait peut être comment se fit l’éducation japonaise du P. Candau.

    III. S’il eut de bons professeurs, ceux-ci eurent en Sauveur Candau un élève bien doué et qui ne négligea rien pour approfondir son savoir et devenir un “maître”. Le P. Candau a été toute sa vie un grand lecteur, mais un lecteur intelligent et réfléchi et non un “bouquineur” qui lit n’importe quoi et né retient rien. Ses lectures étaient des études faites ordinairement la plume à la main. Mais ses notes étaient plutôt des compositions personnelles s’ordonnant autour d’une idée, d’une citation particulièrement suggestive ou d’un exemple frappant. Il ruminait toujours quelque grande pensée qu’il confiait à son subconscient quand sa méditation passait à un autre sujet, mais il le retrouvait quand il en avait besoin enrichi de toute une expérience lentement acquise. Il devint ainsi un homme extrêmement cultivé, capable d’aborder n’importe quel sujet avec n’importe qui. Et s’il était toujours prêt à écrire un article ou à prendre la parole, c’est qu’il avait déjà des canevas tout préparés dans ses cahiers, il ne lui restait plus qu’à les coordonner, les illustrer par des exemples concrets ou des faits personnels que le spectacle de la vie quotidienne ou ses rapports avec les hommes de tous les milieux lui fournissaient en abondance.

     

    Le P. Candau fut donc avant tout un grand laborieux, mais le travail lui était facilité par une belle intelligence, une grande capacité d’attention et de réflexion. Son goût pour le savoir clair et ordonné le portait, avons-nous dit, vers l’étude da la philosophie et spécialement de la métaphysique, mais un intérêt plus fort encore pour ce qui est humain et son amour des âmes l’ont toujours empêché de se complaire dans les concepts ; il avait en horreur l’abstraction et même tout qui sentait la théorie ou le système. En réalité, le P. Candau était surtout un “homme”, doué d’une nature profondément aimante qui avait besoin de donner et de recevoir de l’affection. Ceux qui ne le connaissaient pas le trouvaient parfois distant et un peu hautain. Cette réserve lui était dictée par un sentiment profond de la dignité sacerdotale ; il détestait la familiarité et bien qu’il fut toujours gai, affable et pétillant d’esprit, il ne s’abandonnait pas : il souriait volontiers mais on ne l’a jamais entendu rire aux éclats. Mais cette réserve extérieure dissimulait à peine une nature prompte à s’émouvoir et à compatir à toutes les peines et défaillances des hommes, à s’enthousiasmer pour une belle pensée et surtout un beau geste. C’est pourquoi toutes les fois qu’il parlait, non seulement il savait concrétiser ses idées et les illustrer par des exemples, mais par sa ferveur et son émotion il savait leur communiquer une intense chaleur humaine qui emportait la conviction. C’est pourquoi il était si captivant.

    Cette sympathie humaine qui l’inspirait corrigeait ce que son intelligence aurait pu avoir de trop didactique ; c’est elle qu’ont célébrée à l’envie tous ceux qui ont parlé de lui après sa mort ; elle ne fit en effet que s’approfondir avec les années et fit la richesse de sa personnalité et le succès de ses dernières années. Depuis son arrivée au Japon jusqu’à son départ pour la guerre en 1939, son zèle ardent et son grand esprit de foi laissaient encore transparaître ce que son tempérament mal décanté renfermait de trop indépendant et même d’un peu nomade. Il croyait encore beaucoup à l’efficacité du raisonnement, il se démenait, s’activait de façon un peu désordonnée, il aurait voulu être partout à la fois son modèle était alors St-François-Xavier. L’expérience douloureuse de la défaite, de sa blessure et de son long séjour à l’hôpital, le mûrirent et l’assagirent. Les défaillances dont il fut le témoin lui permirent de constater que si la tête est bien malade chez nos contemporains, le cœur et la volonté le sont encore plus, et le persuadèrent qu’il ne faut pas leur servir des théories mais leur apprendre à aimer, à s’enthousiasmer pour une vie de dévouement et leur faire découvrir par ce moyen l’idéal chrétien. C’est dans cet état d’esprit qu’il revint au Japon. Ses amis l’attendaient pour qu’il les aida à remettre debout l’organisation catholique d’après guerre, mais le P. Candau, dont la santé d’ailleurs réclamait beaucoup de ménagements, préféra rester libre pour mieux entrer en contact avec la foule païenne et lui tenir le langage qui devait secouer sa torpeur. “Je ne veux plus m’enfermer dans un système ni faire de syllogisme, c’est trop sec et sans prise sur les hommes. Je veux tenir un langage plus humain et plus direct”. Et son saint de prédilection était maintenant François d’Assise. Une prière du Saint écrite sur un émail, était accrochée à la porte d’entrée de la maison que le P. Candau avait baptisée “Ermitage des Missions-Étrangères” ; une autre, la si belle invocation : “Où est la haine que j’apporte l’amour,…” était glissée sous un verre sur son bureau. Le P. Candau s’appliqua plus que jamais à pratiquer les vertus de douceur, de patience, de charité du Poverello. Il n’en resta pas moins intelligent, au contraire, ni moins ami des idées, mais il chercha moins à “instruire” les hommes qu’à les pousser à sortir d’eux-mêmes en leur démontrant la pauvreté de la vie sans dévouement et sans charité. Il fut un “outsider” mais il fit connaître et aimer l’esprit catholique dans des milieux jusque là réfractaires ; les païens disaient de lui ce que les anglicans disaient de Newman : “Il faut bien que le catholicisme soit bon puisque un homme comme Candau “shimpu” est catholique”. (Ce terme de “shimpu” qui désigne les missionnaires catholiques, c’est surtout la célébrité du P. Candau qui l’a fait accepter par le public). Sauf quand il était en présence de chrétiens, il traitait rarement de sujets directement religieux, les Japonais n’en sont pas encore là, mais il traitait des problèmes de morale pratique ou des problèmes actuels comme la rectitude de pensée, la liberté, la discipline personnelle etc., dans un esprit catholique.

     

    Dans ses écrits, il excellait spécialement dans les articles brefs et concentrés, comportant des réflexions de bon sens à partir d’un fait qu’il prenait souvent dans sa vie personnelle. C’est ainsi qu’est composé son ouvrage “Sekai ura omote” (L’envers et l’endroit du monde), au sujet duquel l’ASAHI écrivait : “On reconnaît dans ce livre la plume d’un homme qui appuie sa pensée et sa vie à une doctrine claire et sûre qui est le catholicisme”. Ce petit livre qui n’a l’air de rien, a pourtant été mentionné par la grande revue “SEKAI” parmi les dix ouvrages les plus marquants publiés au Japon en l’année 1955, et il n’est pas rare de voir citer par des auteurs en renom quelques-uns de ses “aphorismes”, selon les termes de M. Tanaka Kôtarô, tels que celui-ci : “Une bombe atomique à la disposition d’un saint est moins dangereuse qu’un couteau entre les mains d’un chenapan”.

     

    IV. Comme il serait bien impossible de citer tout au long ses activités, nous allons en donner ici un bref résumé. Le Père S. Candau arriva dans sa mission en janvier 1925. Sa vie, durant son premier séjour au Japon jusqu’à la seconde guerre, fut consacrée au grand séminaire. Il existait un séminaire à Nagasaki et un autre à Tôkyô. Les vocations venant surtout de Nagasaki, le séminaire de Tôkyô avait jusque là végété, faute d’élèves, mais les vocations augmentant parmi les convertis, le moment était venu de le réorganiser. Après divers pourparlers, Mgr Chambon appuyé par tous les Evêques du Japon et soutenu par la Société des Missions-Étrangères décida la fondation à Tôkyô d’un grand séminaire régional pour tout le Japon. La confiance qu’inspirait déjà aux Evêques le jeune P. Candau et l’équipe de professeurs destinée à l’assister, ne fut pas étrangère à la rapide fondation de ce séminaire qui devait permettre, quelques années plus tard, de confier à des mains japonaises la direction de l’Eglise dans tout le pays.

     

    Quand tout fut organisé, le P. Candau fit un voyage à Rome pour exposer la marche du séminaire et préparer son élévation au rang de “Séminaire Pontifical,” et de là-bas il transmit à Mgr Chambon les félicitations de la Congrégation. “On a été très satisfait, écrivait-il avec humour, de la façon dont tout a été mené ; “Son Excellence a commencé par l’organisation du corps professoral et des bâtiments scolaires indispensables, puis a continué par la construction d’une belle chapelle, pour faire en dernier lieu la cuisine et le réfectoire. Sans doute, la cuisine est importante mais Son Excellence a donné la primauté au spirituel…” Bien sûr, ajoutait-il, ces compliments ont une saveur un peu italienne, mais ils laissent supposer qu’il y a, de par le monde, des Evêques qui installent les cuisines avant de loger le Bon Dieu. ..”

     

    Le P. Candau, sans ignorer la nécessité des marmites dans un séminaire, n’était pas précisément fait pour s’en occuper : il laissait ce soin au P. Arvin plus pratique que lui ; il n’était pas non plus très fort sur la discipline et laissait sur ce point toute liberté au P. Anoge ; pour lui, il gardait la surveillance des études et la formation au ministère sacerdotal.

    Dans ses rapports aux Ordinaires il se plaignait souvent que le niveau des études n’était pas ce qu’il aurait pu être. Pour élever ce niveau, il fit adopter une période de préparation au séminaire durant laquelle les élèves faisaient spécialement du latin, une innovation que lui avait conseillée Sa Sainteté le Pape Pie XI. Il demandait que les candidats au sacerdoce, avant de rentrer au séminaire, aient passé par les écoles supérieures et si possible même l’université, et pour les préparer à absorber les concepts de la philosophie thomiste, il consacra une année entière supplémentaire à des cours de philosophie qu’il donnait lui-même en japonais. Jusqu’à ce que le séminaire fut doté d’un directeur spirituel, il fit lui-même la méditation du matin en latin. Ainsi que la lecture spirituelle chaque soir. Dans ses conférences spirituelles, il racontait souvent ses activités de la journée, ce qu’il avait vu et entendu, ce qu’il avait fait… et il reliait tout cela à la vie intérieure d’un prêtre ; il voulait ainsi apprendre aux séminaristes à réfléchir par eux-mêmes. Parfois aussi il leur disait ce qu’il avait mal fait et racontait même ses défauts, pour leur enseigner à ne pas se faire d’illusions sur eux-mêmes. Les séminaristes devenus prêtres ont gardé de sa largeur d’esprit, de son grand bon sens, de son dynamisme, de son amour des âmes et de son grand esprit surnaturel, un inoubliable souvenir ; jusqu’à sa mort ils lui écrivirent souvent pour chercher auprès de lui des conseils pour leur vie sacerdotale et un encouragement dans leurs difficultés.

    La direction du séminaire ne l’absorbait pas tout entier, et le P. Candau entreprit aussi des conférences publiques au cours desquelles il aborda toutes sortes de sujets en rapport avec la philoso­phie spiritualiste, les rapports de la science avec la religion etc,.

    La première fut donnée à Omori en 1927, deux ans après son arrivée au Japon ; elle s’adressait surtout aux étudiants et traitait du rôle de la religion dans l’accomplissement de l’homme.

    En 1928, dans la grande salle du journal HOCHI, conférence apologétique sur “L’Eglise et l’Evangile” en l’honneur du premier Evêque japonais, Son Excellence Mgr Hayasaka, qui arrivait de Rome.

    En 1929, avec l’Amiral Yamamoto et M. Hayashi avocat, il participa à une grande conférence publique à Kôfu.

    En 1931 à Sekiguchi, conférence sur “l’Action catholique” en présence de 700 auditeurs catholiques.

    En 1932 conférence à l’Université Sophia sur “L’Université au Moyen Age et St-Albert le Grand”

    En 1934, à la demande de M. Adachi, ancien ministre et fondateur du “Temple des Huit Sages” à Yokohama, il fit, dans le temple même, l’apologie du catholicisme et de sa philosophie de la vie.

    Nous venons de citer quelques-unes seulement de ses conférences, entre temps il était appelé dans la plupart des écoles catholiques de Tôkyô et des environs, ou encore les cercles catholiques d’étudiants d’université pour y développer ses idées sur la philosophie de la vie.

    Il fut aussi professeur à Waseda de 1933 à 1939 et y donna un cours sur “La philosophie contemporaine en France”.

    Le P. S. Candau prit aussi une part très active au développe­ment de la presse catholique.

    En 1922 fut créé le Centre catholique d’édition ; le P. Candau assuma avec quelques autres prêtres, dont le P. Iwashita, la direction de la revue “Koe” et il collabora aussi à la rédaction du Journal catholique.

    Enfin de 1936 à 1939 il dirigea la rédaction de “L’Actio missionaria” pour les prêtres Japonais et des “cahiers d’information” pour les missionnaires.

    En mars 1939, il fit un voyage éclair à Pékin à la demande du ministère de la guerre pour y régler quelques malentendus qui s’étaient élevés entre l’Eglise et l’armée.

    Le P. Candau fut mobilisé de nouveau en 1939 et nommé officier interprète à Hanoi, mais sentant que c’était là une place trop délicate pour un missionnaire qui devra plus tard faire de l’apostolat en milieu japonais, il demanda à rejoindre le front français.

    Il fut grièvement blessé en mai 1940 par un obus qui lui brisa la hanche gauche et l’atteignit encore à la tête ; ayant perdu connaissance sur le champ de bataille, il se réveilla dans une ambulance à l’arrière du front, reçut l’Extrême-Onction puis fut transporté à Tarbes où il arriva presque mourant. Fort bien soigné, il se rétablit en partie mais resta atteint de leucocythémie grave et la cicatrisation du col du fémur s’étant mal faite rendait l’articulation très douloureuse. Le Docteur Martin de Genève, chez, qui il passa de longs mois, refit l’opération et lui permit de marcher.

    Partiellement remis, il va habiter pendant 6 mois au fort d’Urdos pour tenir compagnie aux prisonniers politiques français tels que le Général Gamelin, MM. Daladier, Paul Reynaud, Mandel etc.

    Après de multiples séjours dans les hôpitaux, de multiples opérations et de longues souffrances, il se considère comme suffisamment guéri pour entreprendre le voyage du Japon ou il veut passer, dit-il, “les quelques années qui me restent à vivre”, et il arriva au Japon le 8 septembre 1948.

    Les sept années qu’il y a vécu furent les plus fécondes de toute sa vie missionnaire.

    Mgr Doi archevêque de Tôkyô lui confia d’abord la direction spirituelle du “Ake no hoshi” (Association des dames catholiques) de Tôkyô ; peu après il assumait aussi la direction de la Conférence de St-Vincent de Paul. Il savait admirablement encourager et lancer dans l’action. Parfois il mettait lui-même une idée en avant ou proposait une activité, puis il laissait ses groupes réfléchir et discuter ; ou bien il acceptait un projet qu’on lui soumettait. Pour lui, plus que le projet lui-même, ce qu’il voyait avant tout, c’était les hommes qui venaient le lui apporter. Ce projet ou un autre, peu importe, ce qui importe c’est de savoir si ceux qui l’ont adopté ou conçu cherchent à se mettre en avant et veulent tout simplement “faire quelque chose”, ou bien s’ils sont décidés à s’y mettre tout entiers et faire les sacrifices nécessaires pour le réaliser avec patience ; si oui, il faisait vite la part du possible et de l’utopique, arrêtait les discussions sur un plan d’action pratique et concret, et ses dirigés faisaient des merveilles.

    Une grande partie de son temps était consacrée à ses visiteurs. Des âmes inquiètes ou déçues, ou encore des esprits curieux et difficiles, souvent des vaniteux voulant mesurer leur profondeur d’esprit avec la sienne, venaient, attirés par son renom, chercher auprès de lui ou bien une lumière et des encouragements ou bien simplement la simple satisfaction d’avoir interviewé un homme célèbre. Beaucoup continuaient à venir, s’instruire auprès de lui et en venaient à l’étude du catéchisme ; parfois, comme le professeur Suzuki dont il. a souvent parlé, c’était après des années de conversations et de discussions que l’intéressé demandait tout à coup le baptême, convaincu “moins par ses arguments que par sa patience”. Tous le quittaient conquis par son accueil, son aménité et sa largeur d’esprit. “C’est curieux, lui disait un jour un homme aux idées fort avancées, quand je discute avec M. un tel (un prêtre catholique) je me trouve toujours en contradiction avec lui ; en causant avec vous, j’ai l’impression d’être tout proche de vous et je me trouve de multiples contacts avec le catholicisme”. Il ne s’agit pas de juger lès autres d’après le P. Candau : ce monsieur était peut-être dans l’illusion mais elle venait en tout cas d’une profonde sympathie que le P. Candau avait su lui inspirer, et ces illusions, au Japon surtout, peuvent être extrêmement fécondes. En tous cas on voit la méthode du P. Candau : chercher les points de contact plutôt que les points litigieux... ce qui ne l’empêchait pas d’être extrêmement dur et caustique à l’égard des dilettantes et des discuteurs qui veulent se mettre en avant plutôt que chercher la vérité.

    Pour le service aux étudiants, il faut signaler la part qu’il prit à la fondation, par les amis du P. Iwashita, de la “Maison Vérité et Vie” où il assuma des conférences mensuelles aux étudiants. Professeur à l’Institut Franco-Japonais, il s’efforça d’élargir l’esprit de ses élèves et de les sortir du cadre trop étroit du matérialisme moderne. Il donna aussi des cours hebdomadaires aux jeunes filles de l’Université du Sacré-Cœur sur “La pensée moderne”.

    Il reprit son activité de conférencier : conférences hebdomadaires pendant un an à la radio “Bunka” sur toutes sortes de sujets, conférences périodiques à des auditoires très divers dans la salle du journal ASAHI, enfin ses fréquentes tournées de conférences du nord au sud du Japon soit dans les écoles, soit dans les salles des universités ou des villes, soit enfin dans les salles de réunion des églises catholiques au cours desquelles il s’adressa à des auditoires surtout composés de païens. Son nom sur une affiche faisait salle comble.

    Comme écrivain il collabora à la traduction de livres tels que “Le Christ en son temps” de Daniel-Rops, les “Saints vont en enfer” et “Kaimloa” ; – et en fait d’ouvrages originaux : “Shiso no tabi” (voyage des idées) ; des articles dans la revue “Asahigraph”, réunis en volume sous le titre : “L’envers et l’endroit du monde”, livre qui est en train de devenir un best-seller, enfin d’autres articles qui ont été réunis aussi en volume après sa mort sous le titre : “Chefs d’œuvres éternels”.

    V. D’où provint le succès que ses conférences et ses articles eurent auprès des Japonais ? Il n’était pas toujours transcendant et je me souviens d’une phrase d’un de ses confrères qui n’était pas malveillant : “Le P. Candau est fait pour les Japonais, comme eux, il est superficiel à souhait”. Il l’était parfois en effet, et le P. Candau ne s’en défendait pas ; cependant ses discours ou ses écrits avaient une résonance profonde dans le cœur de ses auditeurs ou lecteurs parce qu’il savait admirablement “suggérer” ; il n’aimait pas tirer lui-même les conclusions mais il s’arrangeait pour que ses auditeurs les tirent eux-mêmes. Je me suis souvent demandé ce qu’on voulait dire quand on disait qu’il “s’était fait Japonais”, alors que par tant de traits il était resté français, basque et surtout cette individualité puissante qui avait nom “Sauveur Candau” et qui n’avait rien de spécialement japonais. On doit vouloir dire simplement ceci, c’est que, profondément sympathique et humain et voulant gagner toutes les âmes à J. C., il s’était aperçu que les raisonnements ont moins de prise ici qu’ailleurs sur des esprits peu habitués à la spéculation et qui pensent surtout en termes concrets, en termes de vie réelle. Alors, au risque de ne livrer à la fois qu’un seul côté de son message, il cherchait à s’introduire dans l’esprit de ses auditeurs en limitant ses idées à ce qu’ils pouvaient en comprendre et en accepter ; – n’aurait-il eu devant lui qu’un auditoire de vieilles femmes, il ne se croyait pas dispensé de donner tout son cœur. Quelle que fut son intelligence, avons-nous dit, le P. Candau était encore plus riche par sa puissance de sentir, par son amour de la vie. Pour lui, une belle action, de beaux sentiments valaient plus que tout un livre de belles théories. Je n’en veux pour exemple que la conclusion d’un de ses discours à la radio. Il raconta qu’une jeune fille était venue le voir un jour à l’hôpital où il était en traitement à Genève, pour lui exposer que son fiancé, un jeune juif, avait été emmené quelque part, elle ne savait où, par les nazis et qu’elle avait résolu de passer la frontière pour aller le chercher ; tout le monde faisait obstacle à cette entreprise insensée, mais elle ne renonçait pas et elle cherchait une approbation. “Allez, lui dit le P. Candau, – je pense que tant qu’il y aura dans’ le monde des âmes qui savent aimer ainsi, le monde ne périra pas”. Tout Candau est là, dans cet amour de l’héroïsme et du “pompon” et ce simple fait montre comment il savait parler aux Japonais qui pensent avec le cœur plus qu’avec la tête.

     

    Sans doute, quand il avait affaire à des intellectuels, il se retrouvait, intellectuel, avait vite fait la part de la théorie mal digérée, du verbiage, et très vite il les ramenait au problème central : la valeur humaine de leur système, un point sur lequel ils étaient ordinairement désarmés. Mais quand il avait affaire à la foule : policiers, journalistes, curieux ; – ou bien auditeurs invisibles comme ceux de la radio, il savait, par les lettres qui lui arrivaient, ou par sa connaissance de la sensibilité japonaise si changeante, ce qu’il fallait dire ou ne pas dire, et varier ses sujets selon la mentalité du jour ; il pouvait même changer complètement le sujet choisi ou le traiter d’une façon tout à fait différente de ce qu’il avait prévu, l’allonger, l’étirer ou l’éliminer sans en changer le titre, selon les sentiments de l’auditoire afin de pouvoir dire ce qu’il savait qu’il accepterait le mieux. Mais c’est ici que reparaît toujours le P. Candau et son sens du ministère dans le sens le plus noble du mot : il lui importait peu de faire une savante dissertation qui serait passée par dessus la tète des auditeurs… il voulait semer au moins une bonne graine dans l’âme de ceux qui écoutaient. Alors il parlait simplement, souvent amusait ses auditeurs en leur racontant des histoires drôles pour les faire rire et créer l’atmosphère de sympathie nécessaire pour faire passer la conviction, mentionnait son sujet puis le laissait, tournait autour, parfois même la plus grande partie de sa conférence se passait à cela… parfois on disait : il va partir, il va foncer… mais non, il reprenait son bavardage… c’est qu’il sentait qu’il n’avait pas encore pris son monde en mains. Et pourtant il s’introduisait tout de même petit à petit dans l’esprit des gens qu’il avait en face de lui, et puis tout à coup il s’excitait, jetait du feu, les auditeurs frémissaient durant quelques instants puis il reprenait sa conversation jusqu’au moment attendu de la pointe suivante... “Il leur restera au moins cela” disait-il souvent, et en effet, il restait toujours quelque chose et chez tous : rares, pensons-nous, sont les conférenciers qui peuvent en dire autant.

     

    VI. Il faut avant de terminer dire un mot de la vie intérieure du P. Sauveur Candau. A la fin de la première guerre il rencontra presque par hasard le P. Mateo avec qui il passa une après-midi et il fait dater sa “conversion” de cette rencontre. Ce qui est certain, c’est que le dynamisme et la foi si vivante du P. Mateo firent sur lui une profonde impression : il en reçut comme un choc qui lui fit prendre conscience de sa foi et de la nécessité de vivre de cette foi. Il admirait aussi et aimait beaucoup les saints, – il avait la dévotion à la “Communion des Saints”. Cette pensée du monde surnaturel dans lequel nous baignons et qui nous soutient s’était peu à peu emparée de lui et lui rendait la pensée du ciel toujours présente. Elle le soutenait aussi dans ses difficultés : “Nous pouvons si peu de choses, disait-il un jour, laissons cela à la “Communion des Saints”. Les mérites des saints, il n’y a que cela de vrai ; laissons-les racheter le mal qui coule dans le monde, tâchons seulement de joindre à leurs mérites notre petite part de bien”. Son optimisme continu s’appuyait à cette foi en l’efficacité des prières des contemplatifs, des sacrifices des pauvres et dans l’infinie miséricorde de Dieu : “Le Bon Dieu ne juge pas comme nous, nous aurons bien des surprises au jugement dernier” était encore une de ses phrases favorites.

     

    Sa foi s’alimentait à la plus pure théologie, il n’y avait rien de puéril dans sa piété, et cependant sa dévotion envers la Ste Vierge et St-François d’Assise, son saint de prédilection, s’expri­mait avec une simplicité d’enfant.

    Il savait qu’il ne vivrait pas vieux, mais il ne semble par s’être préoccupé outre mesure de sa préparation à la mort ; il lui suffisait d’offrir habituellement ses souffrances physiques et les multiples ennuis de sa vie quotidienne qu’il supportait avec une patience admirable et le sourire. Il s’unissait par la patience à la Passion du Christ sans craindre d’y ajouter encore par de nombreux sacrifices cachés ; – il se privait par exemple de fumer pendant le carême et camouflait son sacrifice en consommant du “jintan” sans pour cela en diminuer la peine.

    Il avait conservé de son séjour à Rome une grande dévotion pour la personne du Souverain Pontife et l’amour de l’Eglise catholique. Il savait bien que le monde ecclésiastique n’était pas sans défauts et que tout n’était pas parfait dans l’administration de l’Eglise, mais il aimait l’Eglise parce qu’elle continuait l’Incarnation du Fils de Dieu dans le monde ; il l’aimait d’autant plus qu’elle n’était pas dépourvue de quelques rides et la voyait ainsi plus humaine et plus vénérable. Pour lui, il ne voulait pas approfondir ces rides, c’est pourquoi il avait une si haute idée de la soumission à la hiérarchie et de l’unité d’esprit nécessaire aux ouvriers apostoliques.

    Ce sens catholique s’exprimait encore dans sa dévotion à la Ste Messe, qu’il célébrait dignement comme s’il avait été en présence de l’Eglise entière. Il était attentif aux moindres rubriques, il voulait que tout dans sa chapelle fut arrangé selon les prescriptions de la liturgie

    Et c’est ainsi que se manifestait sa fierté d’appartenir à une Eglise dont les limites s’étendent bien au delà de la petite chapelle où il officiait avec amour, une Eglise qui s’étend à toute la terre... et même jusqu’au ciel.

    Le P. Sauveur Candau est mort à 58 ans, le 28 septembre 1955, des suites d’un “volvulus” de l’estomac provoqué par un ulcère que le Père avait négligé de soigner. Le Bulletin 1 a déjà parlé des funérailles grandioses que lui firent les catholiques de Tôkyô et même une grande partie de la population non-catholique. Nous n’en reparlerons pas ici, mais nous conclurons par ce mot de M. Abe Nôsei, Président de l’Université des Nobles, dans la préface qu’il a écrite pour le livre posthume du P. Candau : “Eien no kessaku” (Chef-d’œuvres éternels) : “Je souhaite que la bonne volonté et l’ardeur avec lesquelles le P. Candau a suivi la route qui mène à Dieu soit encore, après sa mort, une force qui fasse vivre les Japonais”.

     

    F. Delbos.

     

     

    1. Voir Bulletin nº 86, pp. 1063-1067.

     

    Conseils du P. Sauveur Candau

    à ses confrères.

     

     

    “En règle générale, il nous faut souvent renoncer à notre manière de penser occidentale, et pour prendre contact avec nos fidèles nous adapter de notre mieux à leur manière de penser.

    Au reste, nous apprendrons beaucoup en observant et en écoutant des modes d’expression, même s’ils sont très différents des nôtres.

    Je pense à un bonze de la secte Zen, qui après plus de dix ans de vie monastique, vint me confier ses troubles intérieurs et se mit à étudier le catholicisme.

    Pendant plusieurs mois j’eus l’impression que nous n’arrivions pas à dialoguer, nous n’arrivions pas à nous accrocher. Nos conversations étaient comme une succession de heurts de cymbales dissonantes. Au lieu d’avancer ensemble dans une enquête vers un but précis, nous avions l’air de jouer au saut de mouton, chacun essayant de se baisser à son tour pour permettre l’élan de l’autre, mais tout compte fait c’est une manière comme une autre, d’avancer. A chaque bond, nous nous débarrassions des obstacles de nos terminologies propres, nous progressions dans l’unité du sens commun, dans l’amitié surtout pour arriver peu à peu à nous comprendre.

    Le chemin parcouru était intéressant, parce que nous avions changé tous les deux, et tout compte fait j’avais l’impression d’avoir reçu autant que j’avais donné, dans l’ordre de la connaissance humaine.

    Souvent nous découvrirons des merveilles dans l’âme orientale si nous avons la patience de la laisser s’exprimer comme elle veut. Nous devons pour cela avoir un grand respect de la liberté des autres quand nous sentons surtout que malgré la variété ou la diversité des expressions, leur bonne volonté est orientée vers Dieu.

     

    (Conférence aux missionnaires : Tokyo, février 1955, quelques mois avant sa mort.)

     

    Texte complet de cette conférence dans :

    “Japan Missionary Bulletin” (avril-mai-juin 1955)

    “Nouveaux Mélanges Japonais” (avril-juillet 1955)

     

     

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    • Numéro : 3259
    • Pays : Japon
    • Année : None