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Jean Zacharie CANCÉ (1877-1910)

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    Zacharie Cancé naquit, le 11 octobre 1877, à Saint-Igest, village situé près de Villefranche de Rouergue (Aveyron). Ses parents, très chrétiens, possédaient un petit domaine qui permettait à la famille de vivre dans une modeste aisance. Choisi, de bonne heure, par le curé de la paroisse comme servant de messe, il aimait à remplir ses fonc­tions et, tout naturellement, naquit en lui la vocation à la vie sacer­dotale, qu’un incident tout fortuit orienta vers les Missions.

    Pendant une retraite prêchée à Saint-Igest, il accompagna un des missionnaires qui allait visiter un malade dans une ferme assez éloi­gnée de l’église. On était en hiver, et le jour était obscurci par un tel brouillard que le jeune guide perdit son chemin. Pour égayer la mono­tonie de la route, le missionnaire se mit à raconter comment, chez les peuples sauvages, pareille aventure arrive souvent aux prêtres qui vont les évangéliser. Il parla de dévouement, de sacrifices, de déserts, de forêts. L’enfant écoutait ces choses nouvelles. Il grava le tout dans sa mémoire et, dès ce moment, ne rêva plus qu’une chose : être missionnaire !

    Le curé de la paroisse voulut bien donner à son jeune ami quelques leçons de latin. Il l’envoya ensuite à l’Institution de Graves, où il resta jusqu’en troisième.

    Ses humanités se terminèrent au petit séminaire de Saint-Pierre, où il arriva au mois d’octobre 1894. Dans cette maison, où se sont formées tant de générations de saints prêtres et de vaillants mission­naires, son esprit et son cœur s’ouvrirent tout ensemble à la science et à la vertu. A cette époque, M. Cancé était déjà un homme mûr, n’ayant plus rien de la jeunesse légère et pétulante ni dans ses manières ni dans son langage. Plutôt petit de taille, mais fort et vigoureux, d’une physionomie sérieuse, presque grave, sans être morose, il inspirait une certaine crainte à ses condisciples plus jeunes que lui. Au moral, il était affable à ceux qui osaient l’aborder, plein de compassion pour les faibles, prêt à leur offrir le secours de son bras puissant dans les luttes enfantines où leur infériorité était trop manifeste. A l’appel de son nom, « Zacha » accourait ou... n’accourait pas, suivant la gravité du cas : il était le héros de scènes charmantes.

    Ses études furent plus solides que brillantes. Esprit réfléchi, il était doué d’un jugement droit, garanti contre les entraînements de l’ima­gination, dépourvu aussi des délicatesses d’une fine sensibilité. Si ses succès scolaires furent inférieurs à ceux d’un bon nombre de ses concurrents, occupés aujourd’hui, comme il l’a été, à étendre le règne de Jésus-Christ, il fut leur émule en sagesse, en vertu et en forte piété. Aussi, ses anciens maîtres sont unanimes à lui rendre ce témoignage qu’il fut, durant son séjour au petit séminaire de Saint-Pierre, un modèle dans l’accomplissement du devoir et un infatigable travailleur. Sans hésiter, ils lui attribuèrent le prix d’honneur et de vertu que l’estime et l’affection de ses condisciples, appelés à voter sur le nom du meilleur élève, lui avaient décerné.

    Des caractères ainsi fortement trempés sont faits pour être des soldats d’avant-garde dans l’armée de Jésus-Christ. Nul ne fut surpris, quand M. Zacharie Cancé annonça sa résolution de se faire mission­naire. Le diocèse de Rodez comptait alors une nombreuse et généreuse phalange au séminaire des Missions-Étrangères ; le jeune rhétoricien vint s’adjoindre à elle et entra au séminaire de Bièvres le 14 sep­tembre 1897.

    Nous ne dirons pas comment son âme s’épanouit et s’affermit dans la piété, l’amour du sacrifice et de l’abnégation, et s’assouplit par l’obéissance. Sa trop courte vie d’apôtre suffira pour révéler ce que fut cette préparation. Sous-diacre le 21 septembre 1901, diacre le 22 février 1902, il fut ordonné prêtre le 22 juin de la même année et destiné à la Mission du Laos, érigée seulement depuis trois années. Ce choix était conforme aux goûts et au tempérament de M. Cancé et répondait bien aux besoins d’une mission où tout était à créer et où il fallait des ouvriers dont la force d’âme et le courage fussent à l’épreuve de toutes les privations et difficultés.

     

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    « Je le vois encore arrivant à Nong-Seng, écrit un de ses confrères ; il paraissait plutôt timide, embarrassé, sous sa copieuse barbe noire, dont chaque poil piquait encore droit devant lui, malgré les efforts d’une main caressante qui passait et repassait sur les récalcitrants pour les habituer à un rôle moins agressif. Nous ne pûmes retenir un sourire, lorsque, très préoccupé des rites à observer en pareille occur­rence, il aborda son évêque pour la première fois ; mais quelle belle manifestation d’un cœur qui veut exprimer tout son amour et son respect et ne sait comment s’y prendre ! »

    Après quelques mois passés à Nong-Seng et consacrés à l’étude de la langue, — il est inutile de dire avec quelle ardeur, — M. Cancé fut envoyé à Tharë. Il eut le bonheur d’y trouver un missionnaire capable de le comprendre et de l’apprécier à sa véritable valeur. M. Combou­rieu, enfant de 1’Auvergne, le reçut à bras ouverts, comme un compa­triote. Le nouvel arrivé se sentit tout de suite à l’aise ; sa riche nature allait donner tous ses fruits.

    Tout était en voie d’organisation à Tharë. M. Cancé, qui ne dédai­gnait pas de payer de sa personne, fut heureux de se trouver en face d’une église en construction, avec des matériaux à remuer, un terrain à défricher, des ouvriers à diriger. Son esprit d’initiative, nullement entravé, se donna un cours d’autant plus libre qu’il n’y avait qu’à louer son bon sens pratique et ses arrangements toujours frappés au coin d’un jugement sain.

    Les premières impressions furent donc excellentes et les commen­cements pleins de charmes. Grâce à un travail acharné, la langue du pays lui devint vite assez familière pour lui permettre d’exercer le ministère. Doué d’une persévérance extraordinaire, il s’attacha avec amour à ce travail obscur et pénible qui sera la grande occupation de sa vie : répéter les mêmes mots pendant des semaines et des mois, afin de les faire pénétrer dans l’intelligence et les graver dans la mémoire de pauvres gens qui comprennent difficilement et retiennent plus difficilement encore.

    Les annexes de Thung-Mon et de Katë-Suem possédaient, en parti­culier, un noyau vraiment sélectionné de ces catéchumènes à l’esprit « environné, selon leur expression, de ténèbres épaisses comme dix mille mondes ». Jusqu’alors, ils avaient résisté à tous les assauts pour faire pénétrer dans leurs âmes un rayon de surnaturel. M. Cancé, sans cesser de s’occuper du village de Tharë, reçut pour mission de s’occuper de ces pauvres déshérités. Sans voir les difficultés, il ne chercha là qu’une superbe occasion d’exercer son zèle et sa patience. Toutes les six semaines, il partait, muni de quelques livres, s’installer là-bas, dans une case peu confortable, dont l’unique pièce lui servait d’église, de salle de catéchisme, de dortoir, de salle à manger. Pendant une quinzaine de jours, il essayait d’inculquer à ses enfants de prédilection les notions les plus indispensables de notre sainte Religion, puis il partait pour un autre endroit. Ses efforts furent couronnés de succès, car, au bout de la première année, il enregistra soixante baptêmes d’adultes.

     

     

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    M. Cancé était armé de toutes pièces pour diriger un district ; vers la fin de 1905, il fut désigné pour aller occuper le poste de Champhen, distant de Tharë de dix lieues environ, dans la direction du sud.

    Cette chrétienté semblait faite pour lui. Loin de tout centre, elle convenait admirablement à quelqu’un qui ne redoutait pas la solitude. Située en pleine forêt, au milieu de montagnes qui servent de repaire aux voleurs de buffles, beaucoup plus redoutables pour une chrétienté que les tigres ou les éléphants, parce qu’ils colportent de l’opium et ruinent les villages par leurs razzias, elle avait besoin d’un gardien vigilant, pour préserver les néophytes contre les dangers de l’opium ; il fallait une main de fer, pour tenir les malfaiteurs à distance.

    M. Cancé fut l’homme de la situation. Ennemi né des abus, il faisait autour des siens une garde jalouse ; et il lui suffisait de dissimuler un instant, sous sa grande barbe, les reflets de son bon cœur, pour devenir la terreur des mécréants. Ils en parlaient à deux lieues à la ronde ; et l’un d’eux aurait fait cette confidence, que si le missionnaire, d’un côté, et le tigre, de l’autre, lui barraient le chemin, il fuirait vers le tigre pour échapper aux corrections du missionnaire. Cette crainte salutaire fit si bien qu’ils allèrent ailleurs chercher fortune.

    Ses chrétiens eux-mêmes se gardèrent bien d’en prendre trop à leur aise pour l’assistance aux prières et la pratique des habitudes reli­gieuses. Il fit régner dans le village une parfaite régularité. Les retar­dataires durent s’approcher des sacrements ; les amateurs de chasse, ne pas manquer la messe ; les enfants, assister aux catéchismes ; et, par des récompenses, il sut si bien les stimuler qu’ils rivalisaient entre eux, sinon pour faire de rapides progrès, du moins pour arriver à l’heure.

    M. Cancé était un prêtre de grande foi ; la médiocrité ne pouvait le satisfaire. Lorsqu’il jugea que tout était bien réglé, ordonné, il tra­vailla à former des chrétiens parmi ces néophytes qui ne croyaient guère à la nécessité de se faire violence pour acquérir la perfection. C’est une préparation longue entre toutes, et beaucoup de mission­naires meurent à la tâche sans pouvoir la mener à terme. M. Cancé s’y employa avec cette confiance invincible qui lui venait de son grand zèle. Ce fut son œuvre par excellence. Pour cela, il donnera sa pleine mesure et prodiguera à ses enfants des trésors de bonté, de dévouement, qu’on aurait à peine soupçonnés chez lui. Il leur donnait souvent des instructions de l’église, toutes faites de bons conseils ; il ne perdait pas une occasion de les fortifier en particulier. Bons exemples, traits édi­fiants, récits de miracles, il mettait chaque chose à la portée de toutes les intelligences. S’il avait affaire à un enfant, il passait volontiers un quart d’heure à lui montrer les utiles leçons d’une image pieuse.

    Pour avoir plus d’influence encore sur ses chrétiens, on comprend facilement que M. Cancé ne négligea pas leurs intérêts matériels. Il avait chassé les voleurs ; il repoussa avec le même succès les exactions des mandarins. Aux bras valides il trouvait sans cesse des occupations, de crainte que, pour subvenir à leurs besoins, ils n’allassent s’employer chez les païens. Les veuves et les pauvres crieront assez leur désespoir, au jour de sa mort, pour qu’on sache que tous vivaient de son maigre viatique. Tout cela, pour faire de ses enfants de vrais chrétiens. Pen­dant quatre années, il se dépensa de la sorte et Champhen devint un poste qui se distingua, entre beaucoup d’autres, par sa piété forte et profonde. Le Missionnaire était heureux ; son troupeau s’était accru d’une centaine d’unités nouvelles ; mais il lui fallait encore de nou­velles conquêtes. Autour de ce noyau, il voulut voir surgir des annexes.

    En voyageant à travers monts et forêts, il avait pu reconstituer, à Na Kampha, une petite station, composée des débris d’un autre village chrétien dispersé par la famine de 1903. Deux voyages, par delà le haut plateau situé entre Khôrat et Oubone, lui faisaient espérer d’autres fondations qui l’uniraient avec ses confrères de la partie Sud. Dans la région de Kalasin, toute une population appelait de ses vœux le missionnaire pour fonder un village sous sa direction, La mort vint le surprendre au milieu de tous ces projets d’évangélisation.

     

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    M. Cancé semblait avoir apporté en mission une provision de santé pour de longues années. Il était doué d’une force physique extraor­dinaire. Ses travaux seront longtemps, à Champhen, la preuve incon­testée de son activité. Malheureusement, dans ces pays, une santé robuste n’est pas toujours un certificat de longue vie. Il faut compter avec les fièvres des marais qui ont vite fait de ruiner l’organisme le mieux conditionné.

    Atteint d’un malaise général au commencement de l’année 1910, M. Cancé ne se soigna pas suffisamment et continua de braver les fatigues de son ministère chargé. Le 16 juin, il fut pris subitement d’un terrible accès de fièvre. Le 17, il écrivit aux missionnaires de Tharë :      « Depuis hier, je vais mal : vomissements continuels ; venez, je vous prie, c’est au moins prudent ! » M. Combourieu eut vite fait de se transporter à son chevet. Des remèdes furent administrés sans retard et les vomissements cessèrent. M. Cancé conservait sa bonne humeur ; le lendemain, il put prendre quelque nourriture. Le danger semblait être écarté, quand, le 19 juin, dans la soirée, le malade donna des signes non équivoques de délire. C’était la fin. On fit tout pour calmer la fièvre et ramener un instant de lucidité ; on dut lui admi­nistrer les derniers sacrements sans qu’il eût repris connaissance. Il s’était confessé quelques jours auparavant. Le 23 juin, vers 3 heures du matin, il rendit le dernier soupir.

    Les chrétiens se succédèrent pendant deux jours et deux nuits, auprès de leur cher Missionnaire. Pour les funérailles, MM. Lacombe et Lagathu vinrent se joindre à M. Combourieu. Si elles n’eurent rien des imposantes cérémonies qui accompagnent le corps des grands du monde, elles n’en furent pas moins remarquables par la piété reconnaissante des fidèles de Champhen et de Tharë qui, pour le père de leurs âmes, firent à Dieu l’offrande spontanée de plus de deux cents communions. Une plus belle récompense ne pouvait être donnée à son dévouement.

    En France, les nombreux amis de M. Cancé furent consternés par la nouvelle de sa mort. Un service solennel fut célébré, le 30 août dernier, dans l’église Saint-Igest de Villeneuve. Nombreux furent les prêtres et les fidèles qui vinrent offrir une prière pour le repos de l’âme de celui qui fut, durant sa trop courte carrière, un généreux apôtre du Christ. Du haut du ciel, il veille, nous en avons la confiance, sur sa Mission, sur les œuvres qu’il a fondées et sur sa bonne et chrétienne mère, doublement affligée par une cruelle maladie et la disparition de son cher fils.

     

     

     

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    • Numéro : 2630
    • Pays : Laos
    • Année : None