Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Louis Joseph CALENGE (1882-1930)

Add this


    M. CALENGE (Louis-Joseph), né le 29 janvier 1882 à Notre-Dame-de-Genilly (Cou­tances, Manche). Entré tonsuré au Séminaire des Missions-Etrangères le 16 septembre 1903. Prêtre le 24 septembre 1904. Parti pour la Mission de Siam le 9 novembre 1904. Mort à Nicorps (Manche), le 27 septembre 1930.

    Elle continue tristement, la série des bons missionnaires Normands qui nous quittent pour retourner à Dieu : en 1927 M. Ron­del, en 1928 M. Mariette, en 1929 M. Béchet, et voici qu’en cette année 1930 le bon Dieu nous demande un nouveau sacrifice : il nous enlève M. Calenge. Certes nos morts ont échangé la vie pénible d’ici-bas contre la vie immortelle et bienheureuse, mais la mort est toujours un deuil pour ceux qui restent, et ce deuil, nous le ressentons aujourd’hui douloureusement.

    Louis-Joseph Calenge naquit à Notre-Dame-de-Genilly, au diocèse de Coutances, le 29 janvier 1882. Son père Cyrille Calenge, simple horloger, et sa mère Marie-Madeleine étaient de fervents chrétiens, tous deux membres du Tiers-Ordre de Saint-François. Ils donnèrent à leurs deux enfants Louis et Joseph, celui-ci de six ans plus jeune que le futur missionnaire, une éducation profondément chrétienne et peut-être même austère, d’une austérité qu’on ne trouverait plus guère aujourd’hui. Tout enfant, Louis était chétif et déjà tourmenté d’un asthme qui l’obligeait au repos et le faisait bien souffrir ; les médecins lui donnèrent leurs soins, et la Sainte Vierge, à qui on l’avait recommandé spécialement, le gué­rit : l’asthme disparut.

    L’enfant était travailleur et intelligent ; le vicaire de la paroisse lui donna les premières leçons de latin ; il fut mis ensuite à l’Institut secondaire libre de Saint-Lô ; il s’y révéla studieux et aimant Dieu, mais aussi, il le confessait lui-même assez peu ami de la discipline ; c’était là son côté faible et sur lequel il lui fallut faire des efforts de redressement. De Saint-Lô il passa au Grand-Séminaire de Coutances ; il y mûrit pendant deux ans sa vocation de missionnaire, et, parmi les Instituts voués à l’apostolat lointain, il choisit les Missions-Etrangères de Paris, parce que, disait-il « il serait là plus sûr d’être envoyé à l’étranger ». La séparation fut acceptée par les bons parents avec un grand esprit de foi ; il les quitta donc généreusement ; il quittait aussi avec regret son cousin M. l’abbé Lécluze, curé de Nicorps, où il passait tous les ans quelques bons jours de vacances, où il était choyé par les deux cousines, les mêmes qui, vingt-sept ans plus tard, devaient l’assister à ses derniers moments.

    Avant de partir pour la Mission de Siam à laquelle on l’avait destiné, il donna à ses chers parents la consolation de le voir monter à l’autel, pour eux joie suprême avant la dernière séparation ; il voulut aussi donner au cher cousin de Nicorps la joie d’une de ses premières messes solennelles, puis ce fut le départ définitif…

    Arrivé au Siam en 1904, le nouveau missionnaire fut confié par Mgr Vey, alors Vicaire Apostolique, au Provicaire de la Mission, M. d’Hondt, en résidence à l’église annamite de Samsen. Cette chrétienté se trouve au nord de Bangkok, dans le quartier des palais royaux, où quelques chrétiens étaient alors employés. M. d’Hondt reçut le nouveau avec bonté et lui apprit les éléments de la langue annamite. L’élève avait bonne volonté, il s’adonna à cette étude avec acharnement, si nous en jugeons par les nombreuses annotations manuscrites dont il enrichit son dictionnaire annamite-français ; il arriva à parler aisément et correctement cette langue, et peut-être à l’écrire avec plus de facilité encore, car ici il n’était plus embarrassé par le caprice musical des tons, et d’autre part il retrouvait à son service cette érudition qui avec le temps devint considérable. Il dut étudier aussi, mais plus tard, la langue siamoise et parvint à la parler convenablement ; il eut enfin d’abondantes clartés de la langue chinoise dont il usa à l’occasion.

    Après une formation sérieuse chez son confrère de Samsen, M. Calenge fut jugé suffisamment développé pour que l’on songeât à le détacher par périodes plus ou moins longues, de son centre principal, et à lui confier un champ d’activité personnelle. L’église-mère de toutes les églises de Siam, et l’on peut presque ajouter de toutes celles de notre Société, eut les prémices de son zèle : Ajuthia, la vieille capitale de l’antique royaume siamois, avait alors quelques centaines de chrétiens, avec une belle église dédiée à Saint-Joseph, œuvre récente d’un Normand, M. Perreaux. Ce fut dans cette ville que les trois premiers missionnaires de la Société des Missions-Etrangères, Jacques de Bourges, François Deydier et Pierre Lambert de la Motte arrivèrent en 1662 ; leur jeune successeur M. Calenge entreprit avec ferveur l’administration de la chrétienté qui avait été la leur, et il y réussit.

    C’est dans ce premier poste que se révéla sa tendance aux études d’histoire locale et régionale, voire extrême-orientale : il avait quelques menus loisirs, une plume alerte, des livres de référence en nombre suffisant : il se spécialisa dans l’histoire. De là, son fameux manuscrit intitulé : Indochine et Indochinois, des origines à la fin du XIIe siècle, ouvrage monumental de 600 pages, digne, au dire des compétences, d’être imprimé. Rien de ce genre, paraît-il, ne peut lui être comparé, pas même les études de cer­tains membres de l’Ecole française d’Extrême-Orient ou de certains savants en histoire orientale, tels que Grousset, Cordier, Finot, Aymonier, Groslier, etc... Non pas qu’il d’élaissât pour l’histoire l’étude des sciences sacrées ; le Droit Canon eut même ses préférences, et il observa toujours la teneur du canon 129 qui dit clairement le soin que les clercs doivent avoir, après leur ordination, de poursuivre l’étude des disciplines, qui exposent les doctrines traditionnelles et reçues communément par l’Eglise.

    Vers 1907, M. Calenge gagna Pachim, poste fondé dès 1897 par son compatriote de Coutances M. Rondel. Là c’était la brousse, et les communications avec Bangkok étaient plutôt longues et difficiles. Heureusement l’humeur joviale de M. Rondel savait raccourcir par d’interminables récits du folk-lore laocien les étapes fatigantes et monotones. Puis c’était entre le vieux et le jeune, la joûte animée des souvenirs du pays natal, courtoise toujours, avec un filet d’âpreté de temps à autre ; en matière libre, le vicaire tenait peut-être parfois à ses idées un peu plus que de raison, cependant que le curé estimait les siennes et plus saines et plus rationnelles : de là des subtilités, des discussions dignes d’avocats de Bayeux ou de Rouen, un remue-ménage, un branle-bas intellectuel de bon aloi ; chacun faisait sonner sa voix, expliquait bruyamment sa pensée, la commentait ; l’un geignait, l’autre grimaçait, mais les cœurs  restaient fraternellement unis.

    M. Rondel, très actif, avait de vastes pensées d’évangélisation que M. Calenge, de tempérament plus calme, ne comprenait pas toujours très bien ; le premier, ivre encore de ses chevauchées au Laos en compagnie du célèbre M. Prodhomme dont il avait hérité la flamme, aurait volontiers parcouru les plaines siamoises à la conquête des âmes, tandis que le second plus rassis et physiquement beaucoup moins doué, ne se souciait guère de le suivre dans ses campagnes à cheval et ses randonnées sous un soleil tropical. M. Calenge fut en effet d’une constitution toujours frêle et d’une santé fort délicate. On avait du mal à reconnaître en lui le Normand au sang riche comme les grasses vallées d’Auge. Sa figure pâle, sa chevelure blonde, ses yeux bleus, ses manières douces, son calme imperturbable, rappelaient davantage le compatriote de sainte Thérèse que le concitoyen de Guillaume le Conquérant. Il ­conserva toute sa vie cette complexion de marbre veiné de rose dont il n’avait malheureusement pas la dureté.

    En 1908, il dut aller à Hongkong et se reposer à notre sanatorium de Béthanie durant -dix-huit mois. Le climat de Siam, et aussi les privations qu’il s’imposait, l’avaient épuisé. Peu soucieux d’une santé chancelante, il ignorait l’art de durer en prenant d’élémentaires précautions, dans ce pays qui a si vite raison des santés même les plus robustes. Remis sur pied par une nourriture saine et abondante, par des soins médicaux appropriés à son état, par un climat plus frais et plus clément, il regagna Siam en janvier 1910. Mgr Perros, successeur de Mgr Vey, décida de le rendre à M. Rondel pour lors missionnaire à Khorat où il avait fondé une nouvelle chrétienté. Il n’y fut pas bien longtemps, et quitta Khorat pour aller tenir compagnie à M. Peyrical à Chantaboun.

    Chantaboun, ville importante du Sud, comprenait plusieurs chrétientés : Paknam, Thamai, Van-Jao. M. Calenge fut plus particulièrement attaché à cette dernière qui, en raison de son augmentation, fut distraite finalement du centre. Les fidèles y étaient au nombre de six cents, s’occupant de la pêche, de la fabrication du charbon, du tissage des nattes. Tout y était à organiser, à construire. C’est alors que le nouveau pasteur s’imposa de véritables mortifications : ignorant comme toujours des précautions les plus élémentaires, ne se souciant pas du régime alimentaire qui eût convenu, sobre comme il n’est pas permis de l’être, il con­tinua à décliner, tout en se donnant corps et âme à son troupeau. Si l’on est en droit de lui reprocher son insouciance des conditions les plus vulgaires et les plus impérieuses de la vie à entretenir, il faut louer sans réserve son action de missionnaire, et le plus bel éloge à faire de lui est de dire qu’il était très aimé de ses fidèles. En 1929, il vint à Bangkok pour consulter le docteur de la Mission ; celui-ci enjoignit un repos de quelques semaines à l’hôpital Saint-Louis où des soins assidus lui furent prodigués. Il retourna à son poste, mais le mal le força bien vite à revenir à la capitale. Et cette fois, le médecin lui intima l’ordre de partir immé­diatement pour la France. Il y arriva, au début de juin après un voyage qui fut fatigant.

    Il ne fit que passer au Séminaire de la rue du Bac, pressé qu’il était de revoir sa chère Normandie. Il la revit ; il revit son frère Joseph et sa nouvelle famille qui fit fête au beau-frère, à l’oncle ! il revit aussi les bonnes cousines de Nicorps qui lui ouvrirent toutes grandes les portes du vieux presbytère : il y apportait encore la note joyeuse comme aux jours lointains de son adolescence et de sa jeunesse. Mais les fraîcheurs de cette fin d’année exceptionnellement froide et pluvieuse lui étaient pénibles ; il s’en plaignait dans ses lettres à Paris, et le Supérieur général l’invita de bonne heure à aller demander à notre Sanatorium de Montbeton près de Montauban un air plus tiède et plus léger. Sur la fin de septembre il fit ses petits préparatifs pour ce nouveau voyage ; il ne devait pas l’entreprendre, Dieu en avait disposé autrement.

    C’est à Nicorps chez les demoiselles Lecluze que, le 26 septem bre, au repas du soir, notre confrère se sentit indisposé. On l’aida à se mettre au lit ; d’abondants vomissements de sang survinrent, qui inspirèrent de vives inquiétudes ; le médecin mandé en toute hâte ne cacha pas la gravité du cas, et M. le curé d’Ouville, desservant de Nicorps, mandé en même temps que le médecin, crut de son devoir urgent d’avertir le malade, qui ne se rendait pas compte de son état : il parut surpris quelques instants, puis bien délibérément il accepta la volonté de Dieu. Il reçut l’Extrême-Onction avec sa pleine connaissance ; du saint Viatique il ne pouvait être question, et sa messe du matin, sa dernière, devait y sup­pléer. L’agonie, entrecoupée de vomissements, se prolongea durant la matinée du 27, et ce jour même, à une heure et demie de l’après-midi, notre confrère remettait son âme entre les mains de Dieu, en présence de son frère, exhorté jusqu’à la fin par M. le curé et par ses dignes cousines. Nous les prions ici de vouloir bien recevoir l’expression de notre reconnaissance pour cette suprême charité envers notre confrère.

    Les funérailles eurent lieu le mardi 30 septembre. Elles furent présidées par M. l’Archiprêtre Boullot, curé de Saint-Pierre de Coutances ; la Société des Missions-Etrangères y était représentée par M. Aubert, du Séminaire de la rue du Bac. La messe fut chantée par M. l’Abbé Gislard, curé de Bricqueville-la-Blouette, condisciple et intime du défunt. Avant de donner l’absoute, M. l’Archiprêtre prit la parole et, en quelques phrases simples et émues qui allèrent tout droit au cœur du représentant de la Société des Missions-Etrangères, rehaussa la vie toute d’abnégation obscure qui avait été celle de Louis Calenge, mort au service de la sainte Eglise de Jésus-Christ.

     

    ~~~~~~~

    • Numéro : 2814
    • Pays : Thailande
    • Année : None