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Claude CADOUX (1850-1893)

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    M. Cadoux (Claude) naquit à Bissy-sous-Uxelles (Saône-et-Loire) le 8 octobre 1850. Entré laïque au Séminaire de Paris, le 6 mars 1871, il fut ordonné prêtre le 19 septembre 1874, et partit pour la Birmanie septentrionale le 16 décembre suivant.

    « Au Séminaire de Paris, écrit M. Duhand, il se montra, pendant trois ans, tel qu’il fut toute sa vie. Doué d’une forte constitution et d’une nature très vive, il se faisait remarquer, au physique et au moral, par l’ardeur qu’il apportait dans chacune de ses actions, s’adonnant tout entier à l’œuvre présente, quelle qu’elle fût, qu’il s’agît de récréation ou d’étude, du règlement à observer ou d’un délassement à prendre.

    Simple et loyal, l’aspirant missionnaire ne connaissait ni les détours ni les réticences. Il parlait carrément ; et selon lui, parler carrément, c’était dire toute sa pensée, pour être bien compris. Malgré cette simplicité et cette franchise de langage, il ne blessa jamais ni la charité ni l’humilité.

    « Plus tard, en mission, nous l’entendions à chaque retraite parler de ses prouesses de l’année, raconter ses misères, dans des séances récréatives, sans que rien trahit en lui le désir d’une satisfaction personnelle ou l’ambition de paraître.

    « Ordonné prêtre le 19 septembre 1874, il fut envoyé avec un de ses confrères en Birmanie septentrionale, nouvelle mission, détachée de la Birmanie anglaise, et confiée, en 1872, à Mgr Bourdon.

    « Le personnel de la mission ne se composait alors que du vicaire apostolique, résidant à Mandalay, du provicaire le P. Lecomte, rési­dant à Bhamo, et du P. Biet qui administrait deux villages chrétiens dans la campagne.

    « Ce fut un beau jour pour Mgr Bourdon, lorsqu’il vit arriver les deux nouveaux ouvriers apostoliques. La constitution du P. Cadoux et cet air brave et décidé qui accusait une nature capable de tout entreprendre, décidèrent son Évêque à l’envoyer commencer l’évan­gélisation des tribus sauvages au nord de Bhamo, au milieu de mon­tagnes encore inexplorées.

    « A la fin de mars 1875, il redescendait l’Irawaddy et arrivait à Bhamo après 14 jours de navigation. Il y passa le reste de l’année appliqué à l’étude des langues birmane et kachyne. Au commence­ment de 1876, il fut envoyé sur les montagnes kachynes avec le P. Faure. Ils ne devaient point résider ensemble ; tel était l’ordre du vicaire apostolique ; c’est pourquoi ils se fixèrent chacun une contrée à conquérir, un champ de bataille à illustrer. Chacun eut sa montagne. Les noms des montagnes de Chiaou et de Camelin, situées à 20 lieues de Bhamo, resteront inscrits dans nos Annales ; car c’est là que, pendant six ans, nos deux premiers missionnaires kachyns ont vécu au milieu des bois, dénués de toute ressource, et ne trouvant de consolation dans leur solitude que celle de n’en point avoir. Dieu seul connaît les privations et les sacrifices journaliers d’une pareille vie. Pour nourriture, ils avaient le riz, quelques légumes et les herbes de la forêt. Quant aux relations entre les montagnes et Bhamo, elles étaient nulles.

    « Deux ou trois familles dévouées au P. Cadoux lui promirent, au bout de quelques années, d’embrasser la religion qu’il prêchait ; mais, les chefs de ces familles étant morts, toute espérance s’évanouit.

    « Six longues années passées ainsi sans succès parmi les païens parurent un essai suffisant à Mgr Bourdon, qui jugea à propos de rappeler ses ouvriers, pour les envoyer vers des terres moins ingrates.

    « En 1883, le P. Cadoux reçut l’ordre de s’établir dans un des nombreux villages shans qui avoisinent Bhamo et de se mettre immé­diatement à l’étude d’une nouvelle langue. Il vint donc prendre posi­tion à cinq lieues au sud de Bhamo, et se livra à l’étude du shan avec l’ardeur et la patience qu’il mettait en tout. L’année suivante, avec l’aide d’un interprète, il traduisait toutes nos prières en shan et semait autour de lui la divine parole. Pendant deux ans, il se donna beau­coup de mal en pure perte. Alors, selon le précepte de l’Évangile, il quitta le pays qui refusait de l’entendre, et, sans perdre courage, alla fixer sa tente à dix lieues plus loin.

    « Toujours gai et ouvert, il avait la passion de se donner. Dans les quatre postes qu’il occupa successivement de 1883 à 1888, il a laissé les meilleurs souvenirs. Malheureusement, à cette époque, les Shans comme les Birmans étaient retenus par la crainte de déplaire aux autorités. En face de leur inertie, que pouvait faire le pauvre missionnaire ? Prêcher quand même et prêcher toujours, prier, espé­rer et attendre.

    « Nous étions alors à la veille d’événements qui allaient bouleverser le pays et le tirer de sa mortelle léthargie. L’Angleterre, en effet, annexa, bientôt après, la Birmanie à ses possessions des Indes, envoya le roi en exil, et renversa les autorités subalternes. Quoique les troupes anglaises, dans un élan rapide, eussent fait an quinze jours la con­quête du royaume, la crise fut terrible pour les missionnaires. A Bhamo, nos confrères, plus éloignés que tous les autres de la capitale, étaient aussi les plus exposés, les ordres royaux pouvant arriver là jusqu’à la dernière heure.

    « Les navires anglais étaient encore à deux journées de Mandalay, lorsque le roi, par télégramme, ordonna l’arrestation des étrangers résidant à Bhamo. Aussitôt le P. Cadoux, le P. Fercot et un prêtre indigène sont arrêtés et enfermés dans la maison du gouverneur. Les gardes, qui connaissent la teneur de l’ordre royal, déclarent ouvertement aux prisonniers, pendant la nuit, qu’avant le jour leur affaire sera faite. A cette nouvelle, nos confrères se confessent et passent la nuit en prières, s’excitant mutuellement à la résignation. « Quelle   nuit ! disait plus tard le P. Cadoux ; nous tremblions comme des enfants, et nous n’avions sur les lèvres que l’In manus tuas et le Magnificat. » Le lendemain, de grand matin, le gouverneur recevait de Mandalay des nouvelles alarmantes. Embarrassé de ses prisonniers, il se déchargea de toute responsabilité en les envoyant au gouverneur de Tigyian, station intermédiaire entre Bhamo et Mandalay, enchaînés comme des condamnés qu’on mène au supplice, et gardés par huit soldats.

    « Le gouverneur de Tigyian, mieux informé que celui de Bhamo des événements de Mandalay, va lui-même visiter les prisonniers sur leur barque, au milieu de la rivière, les fait sortir de leur réduit, ordonne eux bateliers de les bien traiter et de descendre en toute hâte à Mandalay. Après deux jours de cruelles angoisses, nos chers confrères abordaient enfin à la capitale où, depuis la veille, flottait la drapeau anglais. C’était la liberté.

    « Un mois plus tard, le P. Cadoux remontait l’Irawaddy sur un vapeur anglais pour se rendre compte du nouvel état de choses à Bhamo. Il pensait pouvoir se remettre immédiatement à l’œuvre. Mais à son arrivée, il ne trouva que des ruines. En leur absence, la maison des missionnaires avait été complètement pillée par les soldats du rois et le P. Cadoux dut rester plusieurs mois sans célébrer la messe. Le calme fut bientôt rétabli, grâce à la présence des troupes de l’Inde, et notre ami fonda immédiatement un village shan-chinois, au nord de la ville, à quelque distance du fort occupé par les Anglais. Après trois années de dévouement et de zèle, le cher Père allait être récom­pensé de ses travaux ; il se préparait à baptiser quelques-unes des familles les mieux disposées et les plus instruites, quand, soudain, il tomba malade de la dysenterie. Sa forte constitution en fut tellement ébranlée que Monseigneur dut le rappeler à Mandalay. Après quel­ques semaines passées à l’évêché sans aucune amélioration, les médecins furent unanimes à prescrire un voyage en Europe. Le P. Cadoux resta deux ans en France. Au mois de septembre 1891, il nous reve­nait avec toute l’apparence d’un homme qui peut encore compter sur un demi-siècle d’existence.

    « A cette époque, le missionnaire, chargé de Bhamo avait dû aban­donner la place et battre en retraire devant la fièvre. Le P. Cadoux alla le remplacer immédiatement. Il trouva dans la ville sept familles de catéchumènes qu’il emmena à trois lieues plus loin dans un endroit retiré au milieu des bois ;  c’est là qu’il bâtit le village qui porte aujourd’hui le nom du Sacré-Cœur. Assisté d’un prêtre indigène qui instruisait son petit troupeau, le cher Père parcourait les villages environnants, cherchant à découvrir quelques âmes de bonne volonté pour augmenter le nombre de ses chrétiens. En février dernier, il avait enfin la consolation de baptiser trente-trois de ses catéchumènes.

    « Le village chrétien une fois établi, le P. Cadoux en laissa la direction au P. Accarion, son nouvelassistant, et se voua corps et âme à la conversion des Kachyns. Ses premières courses sur les montagnes furent couronnées de succès. Il rencontra huit familles qui consentirent à le suivre dans la plaine pour y cultiver des champs de riz à la manière birmane, et se faire instruire des vérités de notre sainte religion. Le Père se dépensa avec l’ardeur d’un missionnaire de vingt-cinq ans, bâtit une maison et une chapelle, et en quelques mois, tout fut terminé. « C’est un commencement, disait-il après, mais il est sérieux, et la mission kachyne est fondée. »

    « La divine Providence, qui avait compté les jours et les labeurs du vaillant missionnaire, allait l’appeler à la récompense du bon ser­viteur. Le 19 mai, à son retour à Bhamo, après un voyage chez les Kachyns, il se plaignit d’une extrême fatigue qu’il disait indéfinissable. Les jours suivants, il eut peu de fièvre, mais la fatigue augmentait de jour en jour. Le 28, après le repas, il alla se reposer. Son sommeil dura d’une heure à cinq heures. A son réveil, nous l’entendîmes pousser des cris : « Mon Dieu ! mon Dieu ! disait-il, que je suis mal ! » Il ne savait où il souffrait. Après s’être promené quelques minutes, il s’étendit sur une chaise longue et s’endormit de nouveau jusqu’à neuf heures. Je le réveillai alors et l’engagea à se mettre au lit, ce qu’il fit. La nuit fut très agitée, et le lendemain de bonne heure, il demanda le médecin. Celui-ci, pris lui-même de la fièvre, promit de venir, mais ne vint pas.

    « Le jour suivant, le Père, dévoré par la soif, demanda de l’eau gazeuse et de la glace. Croyant que ce mélange lui faisait du bien, il ne prit pas autre chose de toute la journée. C’était sa guérison, disait-il aux gens du village du Sacré-Coeur qui étaient venus le voir. Vers le milieu de la nuit, je l’entendis se lever pour boire de l’eau, et après quelques secondes, se remettre au lit. Je l’appelai, mais il ne répondit que par un mot inintelligible. Quelques instants après, il dormait de nouveau.

    « A quatre heures et demie du matin, je fus réveillé par un bruit extraordinaire. Au même moment, le Kachyn qui le veillait se mit à crier « Père ! Père ! Père ! En un clin d’œil j’étais dans la chambre du malade. Je trouvai notre confrère étendu sur son lit, dans une position inerte et molle, qui indiquait la paralysie des membres. Sa respiration faisait entendre ce bruit qui m’avait frappé. Les paupières à demi ouvertes et immobiles laissaient voir les yeux vitrés sous une épaisse couche d’eau. De la tête et du front coulait une sueur froide, les pieds et les mains étaient glacés. Aux premières paroles que je lui adressai en lui serrant la main, il ne donna aucun signe de connais­sance. Je l’appelai par son nom, et alors un léger mouvement de tête vers moi me fit comprendre qu’il m’entendait encore. Je le préparai à recevoir l’absolution. Sans perdre de temps, je lui administrai l’ex­trême-onction ; puis je récitai les prières des agonisants. Je venais de terminer, lorsque tout à coup le bruit étrange qu’il faisait en respirant s’arrêta. Son cou se souleva légèrement à deux reprises, ses lèvres s’entr’ouvrirent et son âme s’échappa pour remonter vers son Créateur.

    « C’était le 28 mai, fête de la Sainte Trinité. »

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1238
    • Pays : Birmanie
    • Année : None