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Léopold Michel CADIÈRE (1869-1955)

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    Léopold Cadière naquit le 14 février 1869 aux Pinchinats, près d'Aix-en-Pro- vence (Bouches-du-Rhône), dans une famille de modestes paysans. Ecolier au lycée d'Aix, il fut condisciple de Charles Maurras et de Maurice Blondel. Au dire de ses anciens professeurs de lycée, c'était un élève brillant et studieux. Parmi ses lectures favorites, à côté des récits de voyage et d'exploration, il manifestait un grand intérêt pour les revues missionnaires, notamment les Annales de la “Propagation de la Foi” et de la “Sainte Enfance” Après ses études au lycée, il se dirigea vers le séminaire St-Sulpice d'Aix, qui développa son goût pour les études solides. “Quand, jeune séminariste, dira-t-il plus tard (“Souvenirs d'un vieil annamitisant”, Indochine, 13 juillet 1944), je m'initiai à la philosophie et à la théologie, au grand séminaire d'Aix, c'était le temps où de grands Sulpiciens, de savants Bénédictins, publiaient leurs études sur les livres saints, sur les origines chrétiennes. Sous la direction de maîtres intelligents, je dévorais leurs travaux. Et je voulais faire comme eux, un jour".

    L’attrait des missions le conduisit alors vers la Société des Missions Etrangères. Il entra au séminaire de la rue du Bac le 6 juin 1890, y fut ordonné prêtre le 24 septembre 1892 et partit le 26 octobre suivant pour la mission de Cochinchine septentrionale. Rien, à cette époque, ne distinguait le jeune Cadière de ses confrères, sinon son aspect fluet qui faisait craindre à l'un des directeurs : “qu'il n'en ait guère pour plus de cinq ans à vivre en pays de mission”. Il gardait son accent provençal, qu’il ne devait jamais perdre tout à fait, ce qui, remarquait-il, “ne s'harmonisait pas si mal avec certaines inflexions de la langue vietnamienne”.

    Quand Léopold Cadière arriva à Hué, il trouva un premier guide en la personne du vicaire apostolique, Mgr Caspar. “Je lui dois beaucoup”, dira-t-il dans ses souvenirs. “C'est lui qui m'a initié aux études de langue et aux études d'histoire et de science religieuse. Il m'a encouragé, guidé. Non seulement il avait une science éminente de la langue et des caractères chinois, mais il était très versé dans l'histoire du pays”... “C'était un esprit curieux et averti sur toutes choses. Il s'intéressait à tout et il voulait que ses missionnaires s'intéressassent de la même façon. En dehors des diverses sciences physiques qui n'avaient guère de secrets pour lui, il avait, sur les coutumes, les croyances, les pratiques religieuses des Annamites, des notions précises et coordonnées”.

    Dès son arrivée à Tourane en 1892, Léopold Cadière se mit avec courage et persévérance à l'étude de la langue. Il racontera, plus tard, dans les “Souvenirs d'un vieil annamitisant, ses débuts dans la connaissance de la langue vietnamienne. “Apprendre une langue, écrira-t-il, n'est pas seulement une affaire de gosier ou d'oreille, ce n'est pas seulement une affaire de mémoire, mais c'est aussi, quand il s'agit de langues si différentes que le français et l'annamite, c'est surtout une affaire de pensée. Il ne s'agit pas seulement de parler comme les Annamites, mais il faut aussi penser comme eux”.


    Après une première initiation à la langue de Hué, Léopold Cadière fut affecté par son évêque au petit séminaire d’An-ninh puis au grand séminaire de Hué. En 1896, il fut chargé du poste de Vinh-Loc, dans le Quang-Binh, puis curé de Cu- lao. Il se montra alors très attaché à ses obligations sacerdotales en même temps qu'il approfondissait ses connaissances dans la langue vietnamienne, et qu’il commençait ses premières recherches sur l'histoire et des coutumes locales.

    C'est à Cu-lao qu'il rencontra Louis Finot et le Cdt Lunet de Lajonquière, alors en mission de reconnaissance pour l'EFEO naissante. Ils se lièrent d'amitié. “Louis Finot aimait à dire que la plus belle découverte qu'il avait faite lors de son premier voyage d'exploration de l'Indochine était le R. P. Cadière” (L. Malleret). Léopold Cadière collaborera aux travaux de l'École à la naissance de l'institution, participant au premier Congrès des études d'Extrême-Orient organisé par l'École à Hanoi en 1902. Il donna alors une première description très précise du dialecte des provinces de Quang-binh et de Thua-thiên dans le BEFEO, sous le titre “Phonétique annamite : dialecte du Haut-Annam”. En 1904, il fera une étude comparative de l'annamite et du sino-annamite dans un travail intitulé “Mono- graphie de “a” voyelle finale non accentuée, en annamite et en sino-annamite”. En 1906, il fut nommé membre correspondant de l'École, et publia en 1908 une “Monographie de la semi-voyelle labiale en annamite et en sino annamite”.

    Si Léopold Cadière réserva ses premiers écrits à la linguistique, à une période où il s’initiait aux secrets de la langue vietnamienne, il consacra bientôt son temps et apporta toute son attention à l’observation directe des pratiques religieuses ou magiques du pays, soit à travers les légendes, les dictons et les chansons, les croyances relatives au monde surnaturel, aux animaux, aux arbres, aux lieux sacrés. Dès 1901, dans le premier volume du BEFEO, il publia un article sur les “Croyances et dictons populaires de la vallée de Nguon-son”, complété l'année suivante par une étude sur les “Coutumes populaires de la vallée du Nguon-son”.

    Léopold Cadière porta aussi très tôt un grand intérêt à l’histoire du Vietnam. Sa première étude concerna les sources annamites de l'histoire d'Annam. Il publia ce travail en 1904 en collaboration avec Paul Pelliot. Le dépouillement des principa- les sources historiques vietnamiennes lui permit de donner l'année suivante, en 1905, un “tableau chronologique des dynasties annamites”. Mais c'est surtout à l'histoire des Nguyên et de leur expansion vers le Sud qu’il contribua brillam- ment par un mémoire, publié en 1906 dans le BEFEO, sous le titre “Le mur de Dong-hoi, étude sur l'établissement des Nguyen en Cochinchine”. Ce mémoire inspira par la suite les historiens qui traitèrent de l'expansion vietnamienne dans les provinces du Sud et le delta du Mékong. Cette étude fut complétée en 1912 par les “Documents relatifs à l'époque de Gia long”, documents européens recueillis pour la plupart dans les archives des Missions Etrangères.

    De 1910 à 1913, Léopold Cadière séjourna en France pour compléter ses re- cherches dans les Archives des Missions Etrangères et dans quelques autres centres d’archives parisiens. A son retour au Vietnam, il fut nommé aumônier de


    l'école Pélerin de Hué, située tout près de la Citadelle. Ce poste, qu'il devait occuper jusqu’en 1918, lui donna plus de facilité pour augmenter le rayonnement de ses activités de savant. Il établit alors des contacts avec plusieurs personnalités locales, notamment L. Aurousseau, pensionnaire de l'EFEO et précepteur de l'Empereur, le Dr A. Sallet, médecin des troupes coloniales, L. Sogny, inspecteur de la garde indigène, R. Orband, délégué auprès des Ministères de la Cour.

    Les Amis du Vieux Hué

    L'Association des Amis du Vieux Hué fut créée en novembre 1913. L'Empereur Khai-Dinh en était l'un des Présidents d'Honneur. Le 16 novembre, dix-sept personnes assistèrent à la première réunion, qui se tint à l'intérieur du Palais Tho- Viên, au cœur de la Citadelle. L. Dumoutier fut élu président de l'Association, A. Sallet premier secrétaire, et le P. Cadière, rédacteur du Bulletin, poste qu'il occupa sans solution de continuité jusqu'en 1944.

    L’action de Léopold Cadière, par l’intermédiaire de l’Association des Amis du Vieux Hué et de son Bulletin (BAVH) va désormais se tourner plus spécialement vers la diffusion de la culture vietnamienne et vers la protection des monuments. A la différence du Bulletin de l'Ecole Française d'Extrême-Orient (BEFEO), qui publiait des articles scientifiques très spécialisés destinés aux érudits, le Bulletin des Amis du Vieux Hué (BAVH) se présentait plutôt comme un “organe de vulgarisation”, visant avant tout “l'honnête homme désireux de s'informer et cu- rieux de connaître les récentes découvertes, les données du folklore ou de l'ethnologie, les épisodes marquants de l'histoire du Viêt-Nam” (BAVH, 1925).

    Les sujets abordés dans le Bulletin sont très divers. Aucun domaine n'échappe à l'intérêt des auteurs : a) l’histoire : récits de voyages, cérémonies d'investiture à la Cour, biographies, plans et topographie de lieux célèbres... – b) la géographie : monographies sur le Quang-Ngãi, les grottes de Hang-Túi, les Montagnes de Marbre ... – c) l'ethnologie : les fêtes du Têt, la maison vietnamienne au point de vue religieux, le laquage des dents et les teintures dentaires, les nids d'hirondelles, etc... – d) les beaux-arts : réflexions autour d'un vieux meuble (1934), trois attitudes de dragons dans l'art annamite (1941), études sur les tombeaux de Hué, les miroirs de bronze (1933), les plaquettes de mandarins (1926). – e) les études littéraires : le Hoa-Tiên (1938), la langue cham (BAVH 1934). – f) les études religieuses : les lieux de culte, les pagodes des environs de Hué, les rites, les esprits malfaisants au Bình-Thuân, l'initiation des bonzes etc... L’oeuvre apparaît comme nettement centrée sur l'ethnologie religieuse. Léopold Cadière lui-même a intitulé : " Croyances et pratiques religieuses des Annamites " l'ouvrage qui réunit la plus grande partie de ses travaux, publiés à partir de 1944 par la Société de Géographie d'Hanoi et par l'Ecole Française d'Extrême-Orient.

    De janvier 1915 à juin 1944, l’Association des Amis du Vieux Hué publia 123 volumes totalisant environ 16 000 pages de texte, 3200 planches hors-texte et 800 gravures dans les textes, en noir et en couleurs.


    Nommé membre pensionnaire de l'EFEO en octobre 1918, Léopold Cadière ne resta que deux années dans ce poste, car il se refusait à habiter Hanoi. Il reprit par la suite son ministère à Cua-tung. Il y fit construire une église, si belle qu'on l'appela “la cathédrale”; il y ouvrit aussi des écoles et créa un jardin botanique célèbre pour ses essences de fougères rares.

    Le P. Cadière publia à cette époque une étude importante intitulée “Croyances et pratiques religieuses des Annamites dans les environs de Hué”. Il y traitait du culte des arbres, des pierres, des bornes, des obstacles magiques, des pierres de conjuration et des talismans obstacles. Le principal mérite de ce travail mo- numental résidait dans sa méthode qui consistait à toujours distinguer nettement l'observation et la description des faits de “l’interprétation à laquelle elles pouvaient donner lieu”.

    Des problèmes de santé imposèrent à Léopold Cadière de faire un dernier séjour en Europe en 1928-1929. Il reprit alors ses recherches en bibliothèque : il découvrit de nouveaux documents sur le P. Alexandre de Rhodes, ainsi qu'un important récit du jésuite Gaspar Luis sur les débuts des communautés chré- tiennes en Annam.

    Les travaux savants du Père Cadière n'allaient nullement à l'encontre de sa tâche missionnaire, mais ne faisaient que la rendre plus féconde, à la fois pour lui et pour tous ceux qui profiteraient de ses recherches. On peut sans doute affirmer qu'au cours des 27 années qu'il passa à Di-Loan, près de la plage de Cua-Tung, comme chef de district, nul mieux que lui ne pénétra en profondeur la mentalité et les rouages des chrétientés vietnamiennes. Le pape Pie XI, par une marque de bienveillance personnelle, daigna approuver ses efforts, en faisant imprimer par les presses du Vatican sa brochure sur La famille et la religion en pays Annamite.

    En 1942, à l’occasion de l’anniversaire du cinquantième anniversaire de son arrivée au Vietnam, le père Léopold Cadière donna un émouvant témoignage sur le peuple vietnamien, avec qui il avait passé toute sa vie : “J'ai étudié leurs cro- yances, leurs pratiques religieuses, leurs moeurs, leurs coutumes, et je suis con- vaincu que le peuple annamite est profondément religieux, que ses croyances sont pures et que, peut-être, lorsqu'il a recours au Ciel, lorsqu'il sacrifie au Ciel, il s'adresse au même Etre tout-puissant que j'adore moi-même en le nommant Dieu, et qu'il a conservé ainsi au fond de sa conscience, cette étincelle de la religion naturelle que le Créateur dépose dans l'âme de tout être raisonnable... Je les ai aimés à cause de leurs vertus morales. Etant fils de paysan, et ayant passé ma vie en Annam au milieu de paysans, j'ai pu me rendre compte que le paysan français et le paysan annamite se ressemblent étrangement : ici comme là-bas, petites idées de la vie journalière, des champs, du marché, des repas quotidiens, du village ; mais ici comme là-bas, grands sentiments, amour profond de la famille, secours et entraide mutuels, ténacité au travail, résignation dans leur vie pauvre, dans leur vie dure de chaque jour”.


    Lors du coup de force japonais de mars 1945, Léopold Cadière fut placé en résidence forcée avec d'autres missionnaires durant 15 mois à la procure de Hué. Immédiatement après, à la suite de l'offensive des troupes du gouvernement de Hô Chi Minh contre les positions françaises de Hanoi, le 19 décembre 1946, il fut interné à Vinh, avec six autres prêtres, de janvier 1947 à juin 1953. Il mit à profit cette séquestration pour rédiger des mémoires : 1 500 pages écrites en travers du texte de brochures imprimées. C'est durant cette période, en septembre 1948, qu'il fut nommé membre d'honneur de l'EFEO. À sa libération, il refusa d'être rapatrié : il avait 84 ans et s'installa à Hué. Il mourut le 6 juillet 1955, alors que se terminaient les exercices de la retraite sacerdotale du vicariat de Hué. Tous les prêtres vinrent accompagner son cercueil jusqu'au cimetière du grand séminaire. Et de partout affluèrent des témoignages de regret et l'admiration.

    Le Chef du Gouvernement du Vietnam fit parvenir ce télégramme à Mgr Urrutia, vicaire apostolique de Hué : “Je suis profondément affligé par la nouvelle du décès du Révérend Père Cadière, dont la vie entière fut consacrée au bien de ce pays. Les oeuvres que le défunt a laissées, tant dans le domaine social et religieux que dans celui des Lettres et de la Linguistique, témoignent de son profond amour pour le peuple du Vietnam, qui saura garder de cet érudit et grand ami un souvenir impérissable. La disparition de cet éminent apôtre, qui n'a cessé, de son vivant, de se pencher sur mes compatriotes, est pour nous tous une grande perte. En cette douloureuse circonstance, je vous adresse, Monseigneur, l'expression de mes sincères regrets et de mes condoléances émues "

    Principales publications du P. Léopold Cadière Annales des Missions Etrangères (1898-1943) - Paris (AME)

    Famines et maladies à Thanh-Ba (Hué) – AME 1899, p. 229-230. Paul Khiêm, séminaire de Phu-cam – AME 1904, p. 35-54, 81-87. Le Mur de Dong-Hoi au point de vue religieux – AME 1905, p. 43-49, 107-118,158-168. Les tombeaux royaux de Hué – AME 1906 p. 83-92. Sources annamites de l'histoire d'Annam – AME 1906 p. 121. Dynasties annamites – AME 1906 p. 121. Monographie de la voyelle A en annamite. biblio. – AME 1906 p.121. Questions de statistique, AME 1907, p. 151-159. La mission de Hué : AME 1911 p. 254-272, 282-312. Instructions pour les missionnaires qui font des observations religieuses, AME,1913 p. 60-70, 130-46, 184-193 Mme Marie, princesse chrétienne à la cour des rois de Hué, AME, 1923 p. 41-50. Élites annamites, AME, 1931 p. 244-254.

    Anthropos - St Gabriel Mödling (Autriche)

    Philosophie populaire annamite : Cosmologie, “Anthropos”,1907 p. 116-127, 955-969 ; 1908 p. 248-271. Le dialecte du Bas-Annam, esquisse de phonétique, “Anthropos” 1910 p. 519-529, 1125-1159. Instructions pour les missionnaires qui font des observations religieuses, “Anthropos” 1913 p. 593-606, 913-28.

    L’Avenir du Tonkin - Hanoi (AT)

    Les irrigations en Annam, 4 articles. Le Projet de réforme de l'Instruction en Indochine, 5 articles. Les Routes en Annam, 5 articles. La Réforme du “quôc-ngu”, 5 articles,AT, septembre et octobre 1906.. La poste rurale en Annam, plusieurs articles, AT, 1908 Les Missionnaires et le commerce français d'après de vieux documents, AT, 1908.

    Bulletin des Amis du Vieux Hué - Hanoi (BAVH)

    Plan de recherches pour les Amis du Vieux Hué, IDEO, BAVH,1914 p. 1-12. Les Urnes dynastiques du Palais de Hué, IDEO, BAVH, 1914 p. 39-46. Documents historiques sur le Nam-Giao, IDEO, BAVH, 1914 p. 63-69. Les pins du Nam-Giao : note historique, IDEO, BAVH, 1914 p. 75-76.

    La pagode de Quôc-An : le fondateur, IDEO, BAVH,1914 p. 147-161. La Porte dorée du Palais de Hué et les palais adjacents : notice historique, IDEO, BAVH, 1914, p. 315-335. Encore le Qui-Nam, IDEO, BAVH, 1914 p. 347-351. La statue et les autres sculptures chames de Giam-biêu, IDEO, BAVH, 1915 p. 471-474. Sculptures chames de Thanh-trung, IDEO, BAVH, 1915 p. 474. Le Canal impérial, IDEO, BAVH, 1915 p. 19-28. Le Sacrifice de Nam-Giao. Préface, IDEO, BAVH 1915,79-81. Le Cortège, IDEO, BAVH, 1915 p. 95-99. La disposition des lieux, IDEO, BAVH, 1915 p. 101-112. Le Rituel du Sacrifice, IDEO, BAVH, 1915 p. 113-143. Les Européens qui ont vu le Vieux Hué : le P. de Rhodes, IDEO, BAVH, 1915 p. 231-249 – Brossard de Corbi- gny, BAVH, 1916 p. 341-363 – Rollet de l'Isle, BAVH, 1916 p. 401-417 – Thomas Bowyear (1695-1696), (trad. de Mme Mir, annot. de L.Cadière) BAVH, 1920 p. 183-240 – L'abbé de Choisy, BAVH, 1929 p. 102-130. Gemelli Careri, IDEO, BAVH, 1930 p. 287-319 – Cristoforo Bori (préface), BAVH, 1931 p. 261-266. La Pagode de Quôc-An : les divers supérieurs, IDEO, BAVH, 1915 p. 305-318.

    Un ancêtre des Canons-Génies au palais du roi du Tonkin, IDEO, BAVH, 1915 p. 342-343. Le chang. de costume sous Vo-Vuong, ou une crise religieuse à Hué au XVIII° siècle, BAVH, 1915 p. 418-24. Projet pour l'organisation de la Commission artistique des Amis du Vieux Hué, BAVH, 1915 p. 461-466. Préface à Hué pittoresque, IDEO, BHVH, 1916, p. 117-119. Notes à “L'ambassade chinoise qui conféra l'investiture à Tu-duc” de Ngo-dinh-Khôi, BAVH, 1916 p. 309-314. Les sachets à bétel et à tabac dans le Vieux Hué (collab. Tôn thât Quang), BAVH, 1916 p. 337-339. La citadelle chame des Arènes, IDEO, BAVH, 1916 p. 448. Hommage à L. Dumoutier, mort pour la France, IDEO, BAVH,1916, p. 455-456. Les funérailles de Thiêu-Tri, d'après Mgr Pellerin, IDEO, BAVH, 1916 p. 91-103. La Merveilleuse Capitale, IDEO, BAVH, 1916 p. 247-272. Comment l'Empereur de Chine conféra l'investiture à Tu-Duc, d'après Mgr Pellerin, BAVH, 1916 p. 2947-307 Sauvons nos pins, IDEO, BAVH, 1916 p. 437-443. Sa Grandeur Mgr Caspar, IDEO, BAVH, 1917 p. 313-317. Allocution du Rédacteur du Bulletin à M. le Gouverneur Général Sarraut, IDEO, BAVH, 1917 p. 5-9. Les Sculptures chames de Xuân-Hà, IDEO, BAVH, 1917 p. 285-289. Sur deux tombes de Hollandais, IDEO, BAVH, 1917 p. 299-300 Les Français au service de Gia-Long La maison de Chaigneau, BAVH,1917 p. 117-164. – Le tombeau de Forçant, BAVH, 1918 p. 59-77. – Leurs noms, titres, appellations annamites, BAVH, 1920 p. 137-176. – La Maison de J.B. Chaigneau, Consul de France à Hué, (collab. H. Cosserat), BAVH, 1922 p. 1-31. – Les diplô- mes et ordre de service de Vannier et de Chaigneau, BAVH, 1922 p. 139-180. – Despiau commerçant, BAVH, 1925 p. 183-185. – Nguyên Anh et les missions, BAVH, 1926 p. 1-47. Croyances et Pratiques religieuses dans les environs de Hué Le Culte des Arbres, BAVH, 1918 p. 1-60. Un souvenir de Palasne de Champeaux, IDEO, BAVH, 1918 p. 205-206. Quelques figures de la cour de Vo-Vuong, IDEO, BAVH, 1918 p. 253-306. L'Art à Hué, IDEO, BAVH, 1918, 1-29. – Motifs ornementaux géométriques, BAVH, 1918, p. 51. – Caractè- res, BAVH, 1918 p. 57. – Objets inanimés, BAVH, 1918 p. 61-64. – Fleurs et Feuilles, Rameaux et Fruits, BAVH, 1918 p. 67-73. – Les Animaux : 1° le Dragon, BAVH, 1918 p. 77-81. – 2° la Licorne, BAVH, 1918 p. 85-88. – 3° le Phénix, BAVH, 1918 p. 91-94. – 4° la Tortue, BAVH, 1918 p. 97-98. 5° la Chauve-souris, BAVH, 1918 p. 101. – 6° le Lion, BAVH, 1918 p. 105. – 7° le Tigre. – 8° le Poisson, BAVH, 1918 p. 111. – La Sculpture proprement dite. Le Paysage (I) BAVH, 1918, p. 117. Le Paysage (II) BAVH, 1918 p. 119-156. Deux canons cochinchinois au Ministère de la Guerre de Bangkok (collab.G. Coedès), BAVH, 1919 p. 528-532. Allocution à M. le Gouverneur Général p.i. Monguillot, IDEO, BAVH, 1919 p. 545-547. Départs (M. Orbard, M. Charles) IDEO, BAVH, 1919 p. 549-552. Le brûle-parfum de Tho-xuân, IDEO, BAVH, 1919 p. 217-222. L'Annam : notice touristique, IDEO, 1919 p. 1-10. Rapport du Rédacteur sur l'année 1919, IDEO, BAVH, 1920, p. 453-454. Un brûle-parfum en cuivre, IDEO, BAVH, 1920 p. 453-454. Rapport du Rédacteur sur l'année 1920, IDEO, BAVH, 1920 p. 485-486. Compte-rendu de l'Histoire moderne du Pays d'Annam, 1592-1820, étude sur les premiers rapports des Européens et des Annamites et sur l'établissement de la dynastie des Nguyên, de Ch. Maybon, BAVH, 1920 p. 177-181. Sur le pont de Faifo au XVII° siècle : historiette tragi-comique, IDEO, BAVH, 1920 p. 349-358. Dinh-trai, un nom populaire de Hué au XVII° et au XVIII° siècle, IDEO, BAVH, 1920 p. 460-462. Allocution à M. le Ministre de l'Instruction Publique, M. Thân trong Huê, IDEO, BAVH, 1921 p. 310. Un voyage en “Sinja” sur les côtes de Cochinchine au XVII° siècle, IDEO, BAVH, 1921 p.15-29. La Plage de Cua-Tung: notice historique, IDEO, BAVH, 1921 p. 283-288. Allocution à M. le Résident Supérieur Pasquier, IDEO, BAVH, 1921 p. 300-303. Quelques coins de la Citadelle de Hué (collab.Nguyên dinh Hoè) IDEO, BAVH, 1922 p.189-203. Au sujet de l'épouse de Sai-Vuong, IDEO, BAVH,1922 p. 221-232. Allocution à M. le Résident Supérieur Pasquier, IDEO, BAVH,1922 p. 347. Allocution à M. le Résident Supérieur p.i. Friès, IDEO, BAVH, 1922 p. 349. Allocution à M. Sylvain Lévi, IDEO, BHVH, 1922 p. 362-364. Notice sur la Burma Research Society, IDEO, BAVH, 1922 p. 375-378. Les Eléphants royaux, Table des Illustrations, notes, IDEO, BAVH, 1922 p. 41-102. Les tombeaux de Hué : Gialong (collab. Ch. Patris), IDEO, BAVH,1923 p. 291-379.

    Allocution à M. le Résident Supérieur Pasquier, IDEO, BHVH, 1923 p. 479. Allocution à M. le Député Maître et à M. J. Brunhes, IDEO, BHVH, 1923 p. 482-486. La funeste odyssée du “navigateur”, IDEO, BAVH, 1924 p. 247-272. Le quartier des Arènes : 1. Jean de la Croix et les premiers Jésuites, BAVH, 1924 p. 307-332. Le quartier des Arènes : 2. Souvenirs des Nguyên, BAVH, Hanoi, 1925 p.117-152. Le Bulletin des Amis du Vieux Hué (1914-1923) : l'oeuvre des Amis du Vieux Hué. Index analytique. Table des matières par noms d'auteurs. Liste des membres. BAVH, 1925, p.1-323. Au sujet du tombeau de Mgr Pigneau de Béhaine, évêque d'Adran (collab.H. Cosserat), BAVH, 1926 p. 89-95. Les grandes figures de l'empire d'Annam : Nguyên Anh Suyên (collab. P.Bréda) BAVH, 1926 p. 255-280. Tombeaux annamites des environs de Hué, BAVH, 1928 p. 1-99. Les postes militaires du Quang-tri et du Quang-binh en 1885-1890 (collab. H.Cosserat),BHVH, 1929 p. 1-26. Quelques renseignements sur le Chevalier Milard, BAVH, 1929 p. 131-134. Avant-propos et quelques annotations à la chefferie du Génie de Hué à ses origines: lettres du Gal Julien, (An- nam, Tonkin 1884-1886), BAVH, 1930 p. 123-125. Famille et religion en pays annamite, BAVH, 1930 p. 353-413. Quelques souvenirs communs au Vieux Hué et au Vieux Siam (alloc. au Roi de Siam) BAVH,1930 p.425-430. Les habitants in “l'Annam” (collab. A. Bonhomme),BAVH, 1931 p. 69-122. Annotations à la “Lettre” de Gaspar Luis, BAVH, 1931 p. 407-432. Allocution à M. Le Ministre P. Reynaud, BAVH, 1931 p. 449-452. Allocution à M. le Gouverneur Général Pasquier et à M. le Résident Supérieur Châtel, BAVH, 1931 p. 443-444. Allocution à M. le Docteur Van Stein Callenfels, BAVH, 1931 p. 453. A la suite de l'Amiral Charner : campagne de Chine et de Cochinchine (1860-1862), BAVH, 1932 p. 3-128. Allocution à M. Pelliot, Professeur au Collège de France, BAVH,1932 p. 447-449. La citadelle de Hué : Onomastique, BAVH, 1933 p. 67-130. Quelques documents photographiques concernant l'évêque d'Adran, BAVH, 1933 p. 303-312. Allocution à S.M. L'Empereur Bao-Dai, BAVH, 1933 p. 314-316. Allocution à M. le Résident Supérieur Graffeuil, BAVH, 1934 p. 430-431. Annotations à l'article “Un voyage à Hué en 1880” par Vuillez, BAVH, 1934 p. 199-219. Compte-rendu sur la Société des Etudes Indochinoises, BAVH, 1935 p. 428-429. Compte-rendu sur les recherches de Melle Colani, BAVH,1935 p. 430 Le sacrifice de Nam-Giao (collab. R.Orband) BAVH,1935 p. 5-96. Allocution à M. le Gouverneur Général Brévié, BAVH, 1937 p. 424-428. Notice nécrologique sur M. H. Cosserat, BAVH, 1937 p. 435-443. Iconographie du P. de Rhodes, BAVH, 1938, p. 27-61. Préface à l'article : “Le visage inconnu de l'opium” par L. Gaide et L. Neuberger, BAVH, 1938 p. 87-92. Allocution à S.E. Pham Quynh, IDEO, BAVH, 1938 p. 428-429. Une princesse chrétienne à la cour des premiers Nguyên : Madame Marie, IDEO, BAVH,1939 p. 63-130. Allocution à M. le Général d'Armée Catroux, Gouverneur Général p.i de l'I.C., BAVH,1939 p. 286-291. Allocution à M. Labbey, IDEO, BAVH, 1939 p. 280-281. Les Terres Rouges du Gio-linh au point de vue économique, IDEO, BAVH, 1940 p. 134-136. La colonisation annamite des Terres Rouges du Gio-linh, IDEO, BAVH, 1940 p. 207-210. Document A. Salles : V. Le sceau de l'évêque d'Adran. VI. Le Fanion de l'évêque d'Adran. VII. Un passeport du temps de Gia-long, IDEO, BAVH, 1941 p. 41-67. Annotations sur l'article “L'un des premiers Annamites, convertis au catholicisme” BAVH, 1941 p. 92-99. La vie dans les petits postes du Quang-Binh vers 1888 (collab.C.Gosselin) BAVH, 1941 p. 155-221. Généalogie de la princesse Giai, épouse de Sai-vuong, IDEO, BAVH, 1943 p. 379-406. Lettres de missionnaires de la Cochinchine et du Tonkin au commencement du XVIII° siècle, (collab. A. Delvaux et H. Cosserat), IDEO, BAVH,1943 p. 285-327. Notes sur “Hué à travers les âges” par Cao van Chiêu, IDEO, BAVH, 1944 p. 189-190. Préface à “Service des Postes, Télégraphes et Téléphones en Indochine” par Despierres, BAVH, 1944 p. 1-2. Préface à l'article “Quelques papiers du Capitaine Monteaux”, BAVH, 1944 p. 49-50.

    N.B. Les rapports du Rédacteur du BAVH de 1914 à 1944 ont aussi pour auteur Léopold Cadière.

    Bulletin de la Commission archéologique de l’Indochine - Paris (BCAI)

    Une lettre du roi du Tonkin au pape, E. Leroux, BCAI, 1912, p.199-211 Mémoire de Bénigne Vachet sur la Cochinchine, E. Leroux, BCAI, 1913 p. 1-77. Les résidences des rois de Cochinchine (Annam) avant Gialong, E. Leroux, BCAI, 1914 p.103-185.

    Bulletin de l’Ecole Française d’Extrême Orient – Hanoi (BEFEO)

    Croyances et dictons populaires de la vallée de Nguôn-son – BEFEO 1901, I. p. 119-139. II. p. 183-207. Description de la statue de la grotte de Chua-hang, BEFEO, 1901 p. 411-413. Compte-rendu :“Dictionnaire annamite-français” de Jean Bonet, BEFEO, 1901, p. 140-143. Géographie historique du Quang-Binh d'après les Annales impériales, BEFEO, Hanoi, 1902.

    Les pierres de foudre BEFEO,1902 p. 248-285 Coutumes populaires de la vallée du Nguôn-Son, BEFEO, 1902 p. 352-386. CR du “Cours de langue annamite” et des “Cent textes annamites” de Chéon, BEFEO,1902, p.196-198. Phonétique annamite : dialecte du Haut-Annam, E. Leroux, BEFEO, Paris, 1902 p. 1-113. Les lieux historiques du Quang-Binh – BEFEO, 1903 p.164-205. Première étude sur les sources annamites de l'histoire d'Annam (coll.Pelliot) – IDEO, 1904, p. 617-671. Monographie de “a” voyelle finale non accentuée, en annamite et en sino-annamite – IDEO, 1904 p. 1065-81. Vestiges de l'occupation chame au Quang-Binh – IDEO, BEFEO, 1904, p. 432-436. Compte-rendu de la “Chrestomathie annamite” de Nordemann – IDEO, BEFEO,1904 p.1082-1087. Tableaux chronologiques des dynasties annamites – IDEO, BEFEO, 1905 p. 77-145 Monuments et souvenirs chams du Quang-Tri et du Thua-Thiên – IDEO, BEFEO,1905 p.185-195. Les hautes vallées du Song Gianh – IDEO, BEFEO, 1905, p. 350-367. Notes sur quelques monuments élevés par les Seigneurs de Cochinchine – IDEO, BEFEO, 1905 p. 387-405. Compte-rendu du “Cours de langue annamite” du Cap. Julien, IDEO, BEFEO,1906 p. 47-48. Mây day con nit hoc vân (l’enseignement du “quoc-ngu” aux enfants), BEFEO,1904 ; Lang-son, 1907, p. 1-24. Monographie de la semi-voyelle labiale en annamite et en sino-annamite, IDEO, BEFEO, 1908 p. 93-148, p. 381-481 ; 1909 p. 51-89, p. 315-345, p. 533-547, p. 681-706 ; 1910 p. 61-93, 1910 p. 287-337. Notes sur quelques emplacements chams de la province de Quang-Tri, IDEO, BEFEO, 1911 p. 407-416. Le dialecte du Bas-Annam, esquisse de phonétique, IDEO, BEFEO, Hanoi, 1911 p. 69-110. Documents relatifs à l'époque de Gia-Long, IDEO, BEFEO,1912 p. 1-82. Anthropologie populaire annamite, IDEO, BEFEO,1915 p. 1-103. Croyances et Pratiques religieuses des Annamites dans les environs de Hué Le culte de pierres. – le culte des bornes. – Pierres, buttes et autres obstacles magiques. – Pierres-talismans..., BEFEO, 1919 p. 1-115. Croyances et Pratiques religieuses des Annamites (tome I), IDEO, PSGH, Hanoi, 1944 p. 1-245. (tome II), IDEO, EFEO, Hanoi, 1955. (tome III), IDEO, EFEO, Hanoi,1956. Syntaxe de la Langue vietnamienne, Paris, EFEO, 1958.

    Bulletin économique de l’Indochine - Hanoi (BEI)

    Les algues marines du Quang-Binh – IDEO, BEI, 1904 p. 343. Plantes alimentaires et médicinales du Quang-Binh et du Quang-Tri – IDEO, BEI, 1905 p. 894-896.

    Bulletin des Missions Etrangères - Hongkong (BME)

    A propos des Considérations sur l'enseignement de la théologie en pays de Mission, BME,1922 p. 483-491. Un délégué apostolique en Cochinchine au XVIII° siècle : Mgr des Achards de la Baume BME 1923 ,p.165-172, 219-227, 275-283, 345-352, 412-419. Organisation et fonctionnement d'une chrétienté vietnamienne, BME, 1955 p. 305-318, p. 389-397, 573-586, 723-736, 961-969, 1051-1062 Origine et développement du clergé diocésain, BME, 1957 p. 481-496, 601-614.

    Bulletin de la Mission de Quinhon

    Résumé de l'histoire d'Annam, Mission de Quinhon, 1911 p. 1-163. Collection du Vieux Hué - Hanoi (CVH)

    L'Annam, guide du Touriste, 7 cartes, IDEO, CVH,1921 p. 1-124. Extrême-Asie - Hanoi (EA)

    De quelques règles de la pensée chez les Annamites d'après leur langue. EA, 1915 p. 251-258. Le P. Alexandre de Rhodes : chronologie et itinéraires, IDEO, EA, 1923 p. 116-126. A propos du nom annamite de l'Evêque d'Adran, EA, 1926 p. 255-260.

    Imprimerie Nationale - Saïgon (IN)

    Notes de Hué : 1° La capitale à vol d'oiseau, IN,1924. 2° la fondation de la pagode de Thiên-mô, IN,1924. 3° sur une île du fleuve, IN,1924. 4° toujours sur une île du fleuve, IN, 1924. 5° à l'annonce du Nam-Giao, IN,1924. 6° le Père Alexandre de Rhodes, IN,1924. 7° Le recours au Ciel, IN, 1924, 8° les sources indigènes de l'histoire d'Annam, IN,1924. 9° la princesse Chiêu-Nghi, IN, 1924. 10° le tombeau de la princesse Chiëu-Nghi, IN, 1924.11° l'ensevelissement incomplet, IN,1924. 12° la pagode Thiên-mô, IN,1924. 13° un Anglais à la cour de Hué en 1695, IN, 1924. 14° Des religieuses espagnoles visitent le palais de Hué en 1645, IN, 1924. 15° Les Con-tinh, IN, 1924. 16° les pins de Nam-Giao, IN, 1924. 17° les tambours du palais royal, IN,1924. 18° le culte des But ou pierres levées, IN,1924. 19° Madame Marie, IN,1924. 20° Le Ciel, IN, 1924.

    Indochine - T aupin, Hanoi (INDO)

    La merveilleuse capitale, Taupin, INDO, 1942 p. 16-25. Une opinion sur les Annamites, Taupin, INDO, 1942 p. 10. De la nécessité d'établir en Indochine des réserves botaniques, avec protection intégrale, INDO, 1942 p. 8-9. Souvenirs d'un vieil annamitisant – déc. 1942 p. 5-7, janv. 1943 p. 3-4, fév. 1943 p. 3-4, mars 1943 p. 3-8. avr. 1943 p. 11-13, juin 1943 p. 10-12, juil. 1943 p. 7-9, p. 9-10, août 1943 p. 8-10, oct. 1943 p. 13, déc. 1943 p. 3-5, fév. 1944 p. 24-26, mars 1944 p. 17-19, mars 1944 p. 4-6, avr. 1944 p. 11-14, mai 1944 p. 22- 29, juil. 1944 p. 17-26, sept. 1944 p. 3-6, oct. 1944 p. 3-6,, 25-28, nov. 1944 p. 6-8, janv. 1945 p. 94-97. Suite. dans Sud-Est (édit. Le Verseau, Saigon) avr. 1950 p. 44-47, mai 1950 p. 33-35, juin 1950 p. 31-33.

    Missions Catholiques (MC) - L yon

    A la recherche des ruines chames, MC, 1906 p.1937-1941. Le Culte des Pierres en Annam, MC, 1911 p. 2209-2218. La Semaine d'Ethnologie religieuse tenue à Louvain, MC, 1912 p. 493-495. Le clergé indigène de l'Indochine française, MC, 1929 p. 557-560.

    Revue Indochinoise (RI)

    La question du “quôc-ngu” – RI 1904, I. p. 585-600, 700-705, 784-788, 872-876 ; II. p. 58-64 ; p. 585-600. Chansons populaires recueillies dans la province de Quang-Binh – IDEO, RI, 1905, p. 1030-1034. Les fougères du Quang-Binh – IDEO, RI,1906 p. 647-660. Le mur de Dông-Hoi; étude sur l'établissement des Nguyên en Indochine – IDEO, RI, 1906 p. 87-254. Documents relatifs à la composition de la population annamite. RI,1908 p. 303-321; p. 517-530 ; p. 650-663 Philosophie populaire annamite : Cosmologie, IDEO, RI, 1909 p. 835-847, p. 974-989, p.1189-1216.

    Sur quelques faits religieux ou magiques observés pendant une épidémie de choléra en Annam,IDEO, RI, 1912 p. 113-123, p. 246-248 ; p. 340-355.

     

    In memoriam

    Le père Léopold Michel Cadière 1

    Notre Société compte de nombreux exemples de missionnaires qui ont su joindre à leurs labeurs apostoliques des études savantes sur les pays qu'ils évangélisaient. Cependant, les travaux d'érudition du R. P. Cadière sont assez connus pour permettre d'affirmer que, par leur qualité, leur étendue et leur providentielle opportunité, ils donnent à sa personnalité un relief saisissant.

    Essayons donc de retracer brièvement l'éveil et la réalisation de sa vocation missionnaire ainsi que les activités de sa carrière, tant dans le domaine scientifique que dans celui de l'apostolat.

    Le Père Cadière est né dans une famille paysanne établie non loin d'Aix-en-Provence. Celui qui devait passer la plus grande partie de sa vie missionnaire en contacts journaliers avec les paysans vietnamiens, se plaisait à retrouver chez ses ouailles le même esprit pratique, la même bonne humeur au milieu des travaux pénibles, la même honnêteté foncière et un sens du surnaturel traduit, sans doute, de façon diverse, mais non sans analogie, avec la vie du paysan provençal.

    Dans ce milieu familial sein, quelle n'a pas été l'influence d'une mère dont la scrupuleuse fidélité à sa tâche de chrétienne a beaucoup fait pour créer un climat favorable à l'appel divin. A son sujet, le témoignage posthume de son directeur de conscience a été formel, lorsqu'il déclarait, sur un ton convaincu, au P. Cadière venu prier sur la tombe de la morte, en 1928 : " Votre mère ? Une sainte, une sainte, une sainte ! " L'écho de ces paroles devait résonner dans le coeur du missionnaire jusqu'à son heure dernière. " Et pourtant, faisait-il remarquer, ma mère ne savait ni A ni B, pas même signer son nom ! Que sont donc toutes les gloires de l'esprit à côté de l'amour du bon Dieu ? "

    1. Le P. Léopold Michel CADIERE est né le 14 février 1869 à Aix-en-Provence. Ordonné prêtre le 24 septembre 1892, il part le 26 octobre de la même année pour la Cochinchine septentrionale. Eut une grande activité missionnaire jointe à de constantes et remarquées recherches de linguistique, d'ethnologie et de botanique. Ses travaux scientifiques lui valurent une médaille d'or à l’Exposition coloniale de Marseille en 1923 et la Légion d'Honneur en 1931. Membre correspondant de plusieurs académies. Retourné à Dieu, le 6 juillet 1955, alors qu'il était retiré à Hué, après 6 ans et demi d'internement sous régime vietminh en ville de Vinh.

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    Bien d'autres influences devaient jalonner la route qui allait le conduire aux Missions Etrangères. Tels furent ces bons prêtres de paroisse, dont l'un avait publié de petites poésies : " Passe-temps d'un curé de village ", l'autre lui avait appris le service de l'autel, un troisième, le coiffant un jour de sa barrette, s'était écrié d'un ton mi-plaisant : " Aquéu pichot sera capelan ! " (Ce petit sera prêtre).

    De ses études, à l'école primaire puis au lycée d'Aix, il gardera de solides bases intellectuelles, une insatiable soif de savoir et une largeur d'esprit accessible à tout ce qui est humain. Il aurait pu, après le baccalauréat, tenter des études universitaires ; mais c'est vers le séminaire St Sulpice d'Aix qu'il se tourna aussitôt. Là, il eut le bonheur de rencontrer un directeur spirituel, Monsieur Marie, dont il a gardé un souvenir ému et ineffaçable : " Sa physionomie, un peu froide, était bonne et douce : elle respirait la possession de soi et la paix, c'est-à-dire ce dont j'ai encore le plus besoin ", notait-il dans un carnet, dix ans plus tard, en apprenant la mort de celui qu'il appelait encore son " bon père ".

    A côté de cette influence profondément spirituelle, le jeune séminariste avoue lui-même l'enthousiasme qu'il ressentit en prenant conscience de l'essor de la pensée catholique, en ce dernier quart de siècle : " Quand, jeune séminariste, je m'initiais à la philosophie scolastique et à la théologie, au grand séminaire d'Aix, c'était le temps où de grands Sulpiciens : les Le Hir, les Vigouroux, les Bacuez ; des prêtres séculiers : les Fouard, les Le Camus, les Battifol ; des savants bénédictins : les Dom Guéranger, les Dom Cabrol, d'autres encore, achevaient de publier leurs études sur les Livres Saints, sur la liturgie, sur les origines chrétiennes. Sous la direction de maîtres intelligents, je dévorais leurs travaux. Et je voulais faire comme eux, un jour ". (1) Sans doute pourrait-on ajouter, parmi ceux dont le nom ne figure pas ici, M. Mourret, un sulpicien originaire d'Aix, dont l'"Histoire générale de l'Eglise" constituait alors l'une des premières réfutations des thèses trop célèbres de Renan.

    Cependant, toujours poussé par une sorte d'attrait spécial, le jeune clerc recherchait une Société capable de lui procurer " à la fois un apostolat en Mission et la possibilité de se livrer à des études sérieuses ". Peut-être pensa-t-il à la Société de Jésus, dont une maison de campagne située aux portes d'Aix semblait l'inviter à suivre les traces de saint François Xavier.

    1. cf. L. Cadière : Souvenirs d'un vieil Annamitisant, dans la revue " Indochine " n° 202 du 13 juillet 1944 p. 26.

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    Mais son tempérament vif et entier trouverait-il là le moule qui lui convenait ? Et puis, le désir des Missions dominait suffisamment en lui pour lui faire choisir une Société où l'on fût assuré de le satisfaire. Il entra alors au séminaire de la rue du Bac, pour y être ordonné au bout d'un an, en septembre 1892. Il aurait souhaité pouvoir s'initier un tant soit peu, dès ce moment là, aux problèmes généraux de la science linguistique et aux rudiments des civilisations d'Extrême-Orient. Il fallut se contenter, quelques mois avant son départ, du faible bagage de quelques mots appris avec avidité de la bouche du Père Grosjean, un ancien missionnaire de Hué, alors Directeur à la rue du Bac.

    Rien, à cette époque, ne distinguait ce jeune " partant " destiné à la Mission de Hué, de ses autres confrères, sinon la vivacité de son regard, sa petite taille et son aspect fluet qui faisait craindre à l'un des directeurs trop prévoyant : " qu'il n'en ait guère pour plus de cinq ans à vivre en pays de missions . . ." Quant à son accent provençal, il ne devait jamais le perdre tout à fait, ce qui, remarquait-il, ne s'harmonisait pas si mal avec certaines inflexions de la langue vietnamienne.

    Il a raconté, dans ses Souvenirs d'un vieil Annamitisant (2), ses débuts dans l'étude de la langue du pays. C'est un petit Traité pratique fort intéressant sur la meilleure méthode d'assimilation complète d'une langue étrangère, dans les conditions un peu précaires où se trouve placé le jeune missionnaire. Avec quel acharnement méritoire ne s'est-il pas livré lui-même à cette étude, persuadé que l'essentiel de son devoir d'état, à son arrivée et pour plusieurs années, se trouvait là, selon le dessein de Dieu. Se doutait-il, alors, que sa ferveur dans ce pénible apprentissage ferait rapidement de lui l'un des maîtres de la linguistique sino-vietnamienne ? Cela n'est pas certain ; il avait même d'abord craint que son poste de professeur au petit puis au grand séminaire ne le retardât dans cette première étape. Heureusement, il n'en fut rien.

    2. cf. les articles parus dans la revue " Indochine " de déc. 1942 à mai 1944.

    3. cf. Notice nécrologique de Mgr Caspar. Bulletin du Vieux Hue, oct. -déc. 1917.

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    Dès son arrivée à Hué, il rencontra en la personne de Mgr Caspar, vicaire apostolique de la Mission, un esprit capable de discerner les ressources d'une nature aussi douée et ardente. Plus tard, le Père Cadière devait faire l'éloge funèbre de celui qu'il vénérait comme un modèle et un père. (3) Le portrait qu'il en trace ressemble tellement à celui qu'on pourrait faire maintenant du panégyriste lui-même, qu'on reconnaîtra là des affinités et une influence incontestables. Il est certain que c'est Mgr Caspar qui a pris sur lui d'orienter son jeune missionnaire vers des recherches linguistiques, historiques et d'ethnologie religieuse. Le vicaire apostolique n'en avait-il pas entrepris lui-même d'analogues, sans pouvoir leur donner toute l'envergure qu'il aurait désirée, mais réussissant pourtant à publier un Dictionnaire Sino-Vietnamien et un Manuel d'initiation à l'étude de la langue, qui sont d'une grande valeur pour cette époque ?

    " C'était, dit le P. Cadière, un esprit curieux et averti sur toutes choses. Il s'intéressait à tout et il voulait que ses missionnaires s'intéressassent de la même façon. En dehors des diverses sciences physiques qui n'avaient guère de secrets pour lui, il avait, sur les coutumes, les croyances, les pratiques religieuses des Annamites, des notions précises et coordonnées. Plusieurs fois il me confia qu'il aurait voulu faire sur ce sujet un ouvrage qui aurait expliqué aux jeunes missionnaires une foule de faits qu'ils voient sans les comprendre. . ., ouvrage dont la portée aurait été bien plus générale encore ".

    Ce projet que le prélat avait confié, en toute connaissance de cause, à son jeune émule, celui-ci allait le réaliser avec une ampleur qui atteste le caractère providentiel de cette orientation. Ainsi, la spécialisation scientifique du P. Cadière n'a pas revêtu, à l'origine, un aspect de fantaisie originale mais celui d'une réponse, d'ailleurs enthousiaste, à une injonction paternelle exprimée par un supérieur clairvoyant.

    Bien des circonstances avaient, dès cette époque, confirmé le jeune missionnaire dans la conviction que des recherches d'érudition étaient utiles à entreprendre dans divers domaines, pour le plus grand bien des activités missionnaires au Vietnam. Il serait trop long d'examiner ici toutes les considérations qui l'acheminèrent vers cette prise de conscience. Notons seulement que, dans les différents postes qu'il a occupés dans la province du Quang-Binh : à Tam-Toa, à Cu-Lao, à Go-Khe et à Co-Vuu, il se trouva, comme ses confrères à cette époque, aux prises avec des difficultés particulières. Ce n'était plus des mesures de persécution directe, comme en 1863 et 1885 ; c'était une pression qui s'exerçait sourdement sur les chrétientés et qui déterminait parfois, dans les milieux récemment convertis, des apostasies collectives assez alarmantes.

    En face de ce mal, il fallait consolider les vieilles chrétientés, prier pour les brebis égarées, sauver tout ce qui pouvait l'être. Mais il convenait aussi d'observer les réflexes profonds de l'âme du peuple vietnamien, de fouiller dans son passé, dans la sagesse de ses lettrés et du vieux fonds populaire. Il fallait surtout

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    examiner, avec une sympathie compréhensive, les innombrables manifestations de ses tendances religieuses, afin de savoir exactement d'où l'on devait partir et sur quoi la grâce devait se greffer, quand il s'agirait de conversions d'adultes. C'était, d'ailleurs, renouer de très anciennes traditions léguées par les premiers apôtres de l'Extrême-Orient : des Jésuites comme les Pères Ricci et Alexandre de Rhodes, ainsi que de nombreux prêtres des Missions Etrangères. (4) Tous ont contribué, par de patientes études ethnologiques, à établir la foi sur des bases solides.

    D'autre part, les travaux scientifiques de quelques spécialistes pouvaient rehausser, dans un certain sens, le prestige de l'ensemble des missionnaires, pour peu que leur compétence fût appréciée de l'élite du pays : lettrés, administrateurs, professeurs, fonctionnaires. . . De fait, l'oeuvre de l'évangélisation était rarement comprise et acceptée de cette élite sous son aspect strictement surnaturel. Il était au contraire facile de faire admettre une importante contribution aux recherches culturelles entreprises officiellement autour de l'Ecole Française d'Extrême-Orient, dont le siège se trouvait à Hanoi. Sur ce terrain, du reste, il était urgent pour les missionnaires de prendre position dans la science des religions, l'ethnologie et autres sciences relativement neuves à l'époque ; c'était le seul moyen d'empêcher que l'on en fit des armes contre l'Eglise, comme chaque fois que les chrétiens se sont désintéressés d'une discipline intellectuelle naissante. Le Saint Siège a, dans ce sens, constamment encouragé cette forme de contribution à l'apologétique générale ; S. S. Pie XII a montré encore récemment, par des congrès scientifiques, combien la Papauté estimait utile la tâche des savants catholiques du monde entier. Quant à son prédécesseur, Pie XI, c'est par une marque de bienveillance personnelle qu'il avait daigné approuver l'effort du Père Cadière, en faisant imprimer par les presses du Vatican sa brochure sur La famille et la religion en pays Annamite. (5)

    Toutes ces raisons apparurent sans doute plausibles à Mgr Allys, successeur à Hué de Mgr Caspar. Aussi prit-il la décision de faire venir le Père Cadière à Hué, comme aumônier de l'Ecole Pellerin, chez les Frères des Ecoles Chrétiennes. Ce poste, qu'il devait occuper de 1912 à 1918, lui donna effectivement plus de facilité pour augmenter le rayonnement de ses activités de savant.

    4. Notamment : Mgr Mossard, les Pères Génibrel, Vallet, Ravier, Dronet, Maheu, Bon, Souvignet, Hue, pour ne citer que ceux-là.

    5. cf. Cadière Croyances et pratiques religieuses des Annamites, Hanoi 1944, Tome I, pages 33 à 84. (IDEO)

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    On aimerait, ici, évoquer sa fine silhouette penchée sur quelque manuscrit couvert de caractères sino-vietnamiens. Mais ne l'imaginons pas confiné dans un laboratoire ou une bibliothèque. Ce linguiste, cet historien des religions a toujours préféré travailler sur du vivant ; et c'est dans le champ même de son apostolat qu'on aurait pu le surprendre, menant de front son oeuvre sacerdotale et ses recherches de savant. Humainement parlant, il est difficile de réaliser une analyse plus pénétrante de l'âme vietnamienne que ne l'a fait ce missionnaire, resté assez alerte d'esprit pour continuer à s'étonner, à interroger inlassablement. Sa conversation captivait son interlocuteur et l'élevait au-dessus de ses préoccupations terre à terre. Si humbles fussent-ils, ce paysan, cet enfant, ce gardien de pagode, cette marchande de poisson devinaient en ce prêtre une compréhension et une science rares, jointes à je ne sais quelle modestie discrète qui empêchait l'interlocuteur de se sentir écrasé par sa supériorité intellectuelle. Quelle emprise spirituelle et quelle confiance suscitait cette extraordinaire personnalité ! Quelles marques, aussi, d'un dévouement indéfectible !

    Capable de s'intéresser à tous les domaines, il glanait sans cesse des observations de tous ordres. C'était un esprit constamment occupé à découvrir et à confronter. Cela ne le fatiguait pas ; cette assimilation enrichissait sa vie intérieure et lui procurait une joie qu'il offrait sans cesse à Dieu. En y faisant allusion dans ses notes personnelles, il a employé le mot " fièvre " ; il faut sans doute voir, dans cet aveu, une allusion à ce qu'est l'inspiration chez les savants et les artistes ; lorsqu'ils sont croyants, ils voient dans cet état d'âme une des formes de la communion au divin. D'un point de vue plus pratique, il signale l'usage qu'il faisait de son carnet de notes ; il y inscrivait rapidement un détail, y dessinait un " caractère " dont le sens restait à élucider . . . Mais le plus souvent, c'est à sa mémoire, d'une fidélité surprenante, qu'il confiait le butin de sa journée. Puis, de retour chez lui, il le mettait sur fiches, de sa belle écriture nette, et le classait soigneusement. Il laissait ainsi une quantité prodigieuse de documents manuscrits, dont une bonne partie reste encore à utiliser.

    Lui-même a su choisir, parmi ses trouvailles, les problèmes typiques qui éclairaient le champ de ses investigations. D'un coup d'oeil perspicace, il discernait le document-clef capable de débrouiller une question, jusque-là confuse. Puis il s'acharnait à en examiner les tenants et les aboutissants, avant de conclure, ce qu'il faisait avec une prudence et une absence de parti pris remarquables. Enfin, il faisait paraître un article ou une

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    brochure sur ce sujet, accompagné de documents et des références, ainsi que d'annotations qui ne faisaient pas mystère de ses propres hésitations ou scrupules de savant. Dans la période la plus féconde de ses activités scientifiques, entre 1900 et 1920, il faisait paraître, de la sorte, en moyenne quatre à six publications par an, toujours soignées et définitives. A cela s'ajoutait la rédaction de la revue qu'il avait fondée à Hué.

    Son zèle de chercheur infatigable était devenu, pour ainsi dire, contagieux. Il avait su faire naître peu à peu, autour de lui, dans un cercle très largement ouvert, une espèce d'enthousiasme pour ces travaux intellectuels. Dès lors, en 1913, il en vint à fonder une sorte d'Académie régionale (6), désignée modestement sous le nom des " Amis du vieux Hué ", dont le " Bulletin ", portant le même nom, a paru chaque trimestre sans interruption jusqu'en 1945, date à laquelle le coup de main japonais interrompit ses activités. Certes, la compétence de ceux qui s'appelaient les " Amis du vieux Hué " (et qui étaient tous des " amis du Père Cadière") sortait déjà de l'ordinaire ; mais l'animateur, le secrétaire et le rédacteur principal du Bulletin était son fondateur en personne, dont l'érudition faisait déjà autorité.

    On a commencé à inventorier cette oeuvre considérable. Elle comporte 250 titres (7) d'articles ou brochures parues soit dans le Bulletin du Vieux Hué, soit dans le Bulletin de l'Ecole Française d'Extrême-Orient, dans Anthropos ou autres revues de ce genre, comme aussi dans nos Annales des Missions Etrangères.

    L'important ici n'est pas d'en refaire une analyse détaillée mais, plutôt, d'en souligner l'unité. Or, cette oeuvre apparaît comme nettement centrée sur l'ethnologie religieuse. Le P. Cadière n'a-t-il pas lui-même intitulé : " Croyances et pratiques religieuses des Annamites " l'ouvrage qui réunit la plus grande partie de ses travaux, et dont la publication, commencée en 1944 par la Société de Géographie d'Hanoi, se poursuit actuellement à Paris par les soins de M. L. Malleret, directeur de l'Ecole Française d'Extrême-Orient.

    L'Introduction de l'ouvrage nous révèle l'état d'âme du missionnaire : il est saisi d'étonnement devant la multiplicité des manifestations religieuses qu'il a sous les yeux : " La religion

    6. Le Père avait jadis connu à Aix une Académie du même genre, dont il fut nommé membre correspondant en 1918.

    7. cf. Revue " France Asie ", sept. 1955, n° 112 consacré en partie au R. P. Cadière. Cf. aussi l'article du R. P. Audigou dans les " Etudes ".

    Une bibliographie complète paraîtra à la fin du tome III des " Croyances et pratiques religieuses ".

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    annamite, si tant est que l'on puisse employer le singulier, donne une impression analogue à celle que l'on ressent quand on pénètre dans la grande forêt de la Chaîne Annamitique ". Après un tableau pittoresque de cette flore exubérante qu'il a herborisée, le P. Cadière poursuit la comparaison :

    " De même, chez les Annamites, et dans toutes les classes de la société, le sentiment religieux se manifeste d'une façon puissante et domine la vie toute entière : il enveloppe les actes journaliers, les plus importants comme les plus humbles, des mailles serrées de ses pratiques. Tantôt il éclate au grand jour, dans la pompe des cérémonies légales, dans les temples des cultes reconnus par l'Etat, et tantôt il se cache, furtif, au pied d'un arbre, devant une pierre brute. Ou bien on exprime sa prière en vers accompagnés de musique et de danses, mais aussi on marmotte sa demande en passant devant le petit pagodon redouté, ou l'on énonce simplement son voeu au plus profond du coeur. On se prosterne, lentement, dignement, solennellement, la tête couverte de la mitre carrée, vêtu de larges habits de soie éclatante, ou l'on va consulter le devin aveugle, la pythonisse aux yeux brillants d'excitation hystérique, le géomancien, le bonze à amulettes, le sorcier aux pattes de poule, le gardien de pagode aux baguettes divinatoires. . . Et cette diversité subjective se complique encore d'une foule de pratiques locales, que l'on n'a étudiées qu'imparfaitement, tout comme la grande forêt renferme des végétaux que personne n'a signalés ".

    Après cette entrée en matière le P. Cadière analyse avec objectivité les principales branches du culte : Bouddhisme, Taoisme, et surtout Confucianisme et Animisme qui lui paraissent les deux plus authentiques expressions du sentiment religieux au Vietnam. Lorsqu'il aborde la question de " la famille ", c'est encore pour en montrer les relations étroites avec le culte religieux (cultes des ancêtres). De même pour un très grand nombre de recherches ethnologiques.

    On peut aller jusqu'à affirmer que ses recherches de linguistique, comme ses fouilles archéologiques n'ont été qu'un travail préparatoire, et comme la mise au point d'un appareil technique aussi précis que possible, destiné à mener à bonne fin l'ardente étude d'ethnologie religieuse qu'il avait entreprise et qu'il destinait à ses successeurs dans l'apostolat ainsi qu'à tous ceux que le Vietnam intéresse. N'avait-il pas affirmé la nécessité d'annexer ces sciences à celles des religions en déclarant là un congrès d'études missionnaires organisé à Louvain par le cardinal Mercier en 1912 : " Une des conditions, je dirai absolument indispensables pour des études d'histoire religieuse, c'est de savoir la

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    langue du pays et de la savoir à fond ".

    Si son oeuvre est considérable par son étendue, elle n'a pas moins de valeur par sa qualité scientifique. Il suffirait de constater le cas qu'en ont fait les plus grands spécialistes de ces questions techniques. Pour ce qui nous intéresse plus particulièrement, retenons la thèse centrale à laquelle se rallie non sans une sorte d'émotion, le savant missionnaire : " Rien, dans la vie du peuple annamite, n'échappe à l'influence de la religion. La religion le prend à sa naissance, le conduit jusqu'à la tombe et, même après sa mort, le garde encore sous son influence. Quand on voit les racines profondes que les êtres du monde surnaturel ont jetées dans l'âme annamite, on ne peut s'empêcher de reconnaître que ce peuple est profondément religieux ". (8) Cette thèse lui paraissait, en effet, celle qui rendait le meilleur compte des faits, car les attitudes religieuses persistent, dans une large mesure, au Vietnam, sous les apparences d'un modernisme à l'occidentale qui ne modifie pas sensiblement le fond de l'âme. Cette religiosité, qui s'est crue longtemps en opposition radicale avec le message chrétien, paraît néanmoins offrir des garanties de foi solide, dès que celle-ci parvient à se greffer sur une telle hantise du surnaturel. Au moins, cette opinion semble rendre compte de l'admirable passé de l'Eglise du Vietnam, avec son innombrable cortège de martyrs.

    On comprend mieux, dès lors, comment les travaux savants du Père Cadière n'allaient nullement à l'encontre de sa tâche missionnaire, mais ne faisaient que la rendre plus féconde, à la fois pour lui et pour tous ceux qui profiteraient de ses recherches. On peut sans doute affirmer qu'au cours des 27 années qu'il a passées à Di-Loan, près de la plage de Cua-Tung, comme chef de district, nul mieux que lui n'a pénétré les rouages psychologiques et sociaux de ces étonnantes " chrétientés ", véritables cellules mères de l'Eglise du Vietnam et legs précieux des premiers missionnaires. La dernière de ses publications, parue dans ce Bulletin(9), en fait largement foi. Et, s'il a pu parler d'activité fiévreuse dans le domaine intellectuel, il n'a pas moins connu l'âpre goût du zèle missionnaire, quand ses brebis réclamaient plus spécialement le dévouement de leur pasteur. Voici quelques échos de ses impressions personnelles sur ce point : " Il y a des moments — trop rares,

    8. cf. L. Cadière : Philosophie populaire annamite. — Cosmologie, dans la revue "Anthropos" (1907-1908).

    9. cf. Cadière : Organisation et fonctionnement d'une chrétienté vietnamienne, Bulletin des M. E. 2e série n° 79 et suivants.

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    hélas — où les foules se mettent en mouvement. Sous l'influence de la grâce, on ne sait trop comment ni pourquoi, les gens accourent au missionnaire, demandant l'instruction et le baptême. Le missionnaire est bientôt débordé. Car, qui dit catéchuménat dit : séances d'instruction et de contrôle, courses dans les nouvelles chrétientés, pour soutenir le courage des faibles et les défendre contre les tracasseries, les procès ou les persécutions auxquels ils sont souvent en butte ; visites chez les hauts fonctionnaires, pour faire respecter les droits de la justice, nombreuse correspondance pour demander prières et secours aux âmes charitables. C'est une vie de fièvre, une sainte fièvre, car on travaille pour le bon Dieu. Il faut reconnaître qu'elle laisse peu de temps pour l'étude. Comment avoir la tête à l'étude dans ce perpétuel va-et-vient, ce harcèlement des âmes ? A peine peut-on conserver son esprit dans la paix. . . In patientia vestra possidete animas vestras . . ." (10)

    Sa modestie l'a empêché de faire état de ses succès d'apostolat, mais les archives de la mission attestent qu'ils étaient parmi les meilleurs de cette époque.

    On aimerait, en terminant, pénétrer jusqu'au tréfonds de cette âme si intensément vivante, pour y entrevoir le mystère de ses rapports intimes avec Dieu. Cela serait possible, jusqu'à un certain point, tellement le Père Cadière aimait confier au papier ses moindres pensées. Contentons-nous, ici, de souligner deux traits plus marquants. C'est d'abord ce que l'on pourrait appeler ses scrupules de prêtre en face de la double tâche qu'il avait courageusement accepté de mener de front, sur l'injonction de Mgr Caspar. Comme tous ceux qui entreprennent une oeuvre de longue haleine, il a eu peur d'y dépenser son temps sans pouvoir en retirer de fruits pour un apostolat plus efficace. De là sa crainte de céder à ce qu'il appelle : " le goût de la bagatelle ", les pertes de temps à des " babioles " ; et ces mots sont là pour témoigner d'un sévère contrôle personnel, puisque ces " babioles " étaient les éléments d'un travail scientifique d'une aridité à décourager d'autres tempéraments que le sien. Sans cesse il s'interdisait l'empiètement de ses travaux scientifiques sur sa tâche pastorale : Age quod agis, telle était sa devise dès le séminaire, et il l'appliquait consciencieusement à tout son devoir d'état.

    Mais il faut aller plus loin. Ce missionnaire si actif a eu la constante préoccupation de sa sanctification personnelle. Il l'a eue parfois presque sous forme d'obsession : sorte de "combat avec l'Ange" où la conscience des dons reçus devenait inquiétude de ne pas se donner avec assez d'impétuosité à Dieu. " Pourquoi ne

    10. Notes inédites : esquisse sur " Le missionnaire et l'étude ".

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    suis-je pas saint ? " Note-t-il dans un carnet ; puis, il diagnostique un certain attachement à son oeuvre d'érudit, et, loyalement, il s'interroge, pour savoir s'il serait capable d'imiter le geste attribué à saint François d'Assise jetant au feu un meuble de sa fabrication pour couper court aux distractions occasionnées dans l'oraison par cet infime motif de gloriole. " Serais-je disposé, se demande impitoyablement le P. Cadière, à brûler mon étude sur " le dialecte du Haut Annam " ? Ou mon " Histoire du Quang-Binh " ?. . . Sincèrement ?. . . Oui, peut-être. Je crois que oui ; si, après cela, la pratique de la sainteté n'exigeait pas d'autre sacrifice. Mais je vois, au delà, une longue suite de sacrifices plus grands, et cela m'effraie, je recule. . . Je sais pourtant que ce n'est que le premier pas qui coûte ; le bon Dieu bénit et aide par après. Je me dis, peut-être, que je ne suis pas dans un endroit favorable ; c'est une erreur : c'est ici que le bon Dieu me veut saint, c'est ici qu'Il veut que je commence. . ." Et, pour conclure, il transcrivait cette citation : " Un saint, c'est un, homme qui recommence tous les ans, tous les mois, tous les jours, toujours à se donner à Dieu, malgré les circonstances de la nature ".

    Dieu seul sait jusqu'à quel point son serviteur a pu répondre à ses divins appels. Il semble que le témoignage de ses sept années d'internement à Vinh (1946-1953) soit celui d'une activité intellectuelle jamais complètement interrompue, mais aussi d'une humilité et d'une patience sans cesse en progrès. Après son retour à Hué, le plus clair de ses journées se passait dans une paisible contemplation qui lui permettait de "savourer les dons du Créateur". Du balcon de la procure, il se récréait l'oeil à regarder fleurir les frangipaniers du jardin de l'évêché ; à ses côtés s'épanouissaient quelques sagittaires, soigneusement entretenus par un ancien domestique ; sa chambre était égayée par le chant de jeunes colibris ou le brusque coup de nageoire d'un poisson aux formes curieuses. Il continuait à recevoir des revues scientifiques et restait singulièrement averti des dernières découvertes de la science. Ce, n'était pas un engouement, car notre civilisation contemporaine lui paraissait, à certains points de vue, inquiétante et même " inhumaine ". Mais son esprit allait rester alerte et lucide jusqu'au dernier jour, ce dont il bénissait le Seigneur. Son testament spirituel est un poème de louange qui embrasse l'ensemble de la création (11), curieux renouvellement du Poverello d'Assise, dans lequel il fait remonter vers Dieu la pure joie de connaître.

    11. cf. ce poème, Elévation, dans le Bulletin des M. E. de décembre 1955.

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    Il s'est éteint doucement le 6 juillet 1955, alors que se terminaient les exercices de la retraite sacerdotale du vicariat de Hué. Tous les prêtres vinrent accompagner son cercueil jusqu'au petit cimetière du grand séminaire. Et de partout affluèrent des témoignages de regret et l'admiration, d'une sincérité touchante. Contentons-nous de citer cet élogieux télégramme envoyé de Saigon par le Chef du Gouvernement du Vietnam à Mgr Urrutia, vicaire apostolique de Hué :

    " Je suis profondément affligé par la nouvelle du décès du Révérend Père Cadière, dont la vie entière fut consacrée au bien de ce pays. Les oeuvres que le défunt a laissées, tant dans le domaine social et religieux que dans celui des Lettres et de la Linguistique, témoignent de son profond amour pour le peuple du Vietnam, qui saura garder de cet érudit et grand ami un souvenir impérissable. La disparition de cet éminent apôtre, qui n'a cessé, de son vivant, de se pencher sur mes compatriotes, est pour nous tous une grande perte. En cette douloureuse circonstance, je vous adresse, Monseigneur, l'expression de mes sincères regrets et de mes condoléances émues ".

    1. LEFAS

    Hommage au

    R. P. Cadière

    Le 16 janvier 1956, à l'Institut Catholique de Paris, la salle d'Hulst, tout fraîchement restaurée, accueillait de nombreuses personnalités dont la diversité n'avait d'égale que la qualité. Sur l'estrade, autour de S. E. Monseigneur Blanchet, Recteur de l'Institut Catholique, qui présidait cette réunion, avaient pris place S. E. Monseigneur Marella, Nonce Apostolique, S. E. Monseigneur Lemaire, Supérieur Général des Missions Etrangères, M. Georges Coedès, Directeur honoraire de l'Ecole Française d'Extrême-Orient, M. Le Bras, Professeur à la Faculté de Droit de Paris. Au premier rang de l'auditoire, on remarquait S. E. l'Impératrice Nam-Phuong, M. Pham-Duy-Khiêm, Haut Commissaire du Vietnam en France, M. Letourneau, ancien Ministre, l'Amiral Decoux, d'anciens hauts fonctionnaires de l'Indochine, des membres éminents de l'Institut, du Collège de France, de l'Ecole Française d'Extrême-Orient, des représentants de nombreuses Congrégations missionnaires et religieuses. . .

    Il s'agissait de rendre hommage à la mémoire du R. P. Léopold Cadière, des Missions Etrangères de Paris, missionnaire a Hué, membre d'honneur de l'Ecole Française d'Extrême-Orient, mort à Hué le 6 juillet 1955 à l'âge de 86 ans.

    La qualité et la diversité de cet auditoire constituaient déjà un éloquent témoignage du prestige que l'éminent missionnaire avait acquis dans les milieux les plus cultivés, français et vietnamiens. De ce prestige, M. Coedès, M. Nguyên-Tien-Lang, ancien haut fonctionnaire de la Cour d'Annam, le R. P. Bernard Maître, S. J. et M. Le Bras exposèrent les raisons dans de remarquables exposés qu'il a paru opportun de grouper ici comme un émouvant monument à la mémoire du P. Cadière.

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    Mr Coedés a donné lecture d'un télégramme de Saigon par lequel Mr Malleret, Directeur de l'Ecole Française d'Extrême-Orient, avait bien voulu s'associer à l'hommage rendu au P. Cadière.

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    Allocution de M. Georges Coedès

    Avec le R. P. Léopold Cadière disparaît le doyen des Membres de l'Ecole française d'Extrême-Orient, le dernier survivant de cette équipe de chercheurs qui, groupés autour de Louis Finot, le fondateur de l'Ecole, ont tant fait au début de ce siècle pour la connaissance des peuples de l'Indochine française, de leur histoire, de leurs monuments et de leurs moeurs.

    Collaborateur du Bulletin de l'Ecole dès la première année de sa publication en 1901, nommé Correspondant de l'Ecole en 1903, puis Pensionnaire de 1918 à 1921, de nouveau Correspondant à partir de 1930 et enfin Membre d'honneur depuis 1948, le R. P. Cadière a donné à l'Ecole les meilleurs de ses travaux, les plus originaux, ceux qui ont le plus contribué à fonder sa réputation.

    Au cours de la célébration en 1942 du cinquantenaire de son arrivée en Indochine, le R. P. Cadière, considérant ce demi-siècle passé au milieu des Vietnamiens, déclarait :

    " J'ai compris les Annamites parce que j'ai étudié ce qui les concerne. J'ai étudié leur langue, dès mon arrivée ici, et je continue à le faire à l'heure actuelle. . . J'ai étudié leurs croyances, leurs pratiques religieuses, leurs moeurs, leurs coutumes. . . J'ai étudié leur histoire. . . Ayant étudié et compris les Annamites, je les ai aimés. Je les ai aimés à cause de leur belle intelligence, de leur vivacité d'esprit. . . Je les ai aimés à cause de leurs vertus morales. . . Je les ai aimés à cause de leur caractère . . . Je les ai aimés enfin à cause de leurs malheurs ".

    Cette profession de foi du R P. Cadière éclaire toute son oeuvre scientifique, si humaine, si empreinte de sympathie pour le peuple auquel il avait consacré son labeur de missionnaire et de chercheur. Cette oeuvre, née de la curiosité pour le milieu où il avait été appelé à exercer son ministère, est le fruit de longues et patientes recherches qui ont porté sur trois domaines : la linguistique, l'histoire, la

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    sociologie. Ses études l'ont conduit à comprendre, mieux que personne, ce peuple à la fois si éloigné et, par certains côtés, si proche du nôtre ; et cette compréhension s'est traduite par une sympathie, une affection qui ne s'est jamais démentie, même au milieu des épreuves auxquelles ont été soumises ses dernières années.

    Dès son arrivée au Vietnam en 1892, le R. P. Cadière s'était mis à l'étude de la langue. Dans une série d'articles peu connus, parus de 1942 à 1944 sous le titre Souvenirs d'un vieil annamitisant, dans la revue Indochine publiée à Hanoi, il raconte, avec un humour plein de saveur, ses débuts, ses déboires, mais aussi le profit retiré de ses efforts. " Apprendre une langue, écrit-il, n'est pas seulement une affaire de gosier ou d'oreille, ce n'est pas seulement une affaire de mémoire, mais c'est aussi, quand il s'agit de langues si différentes que le français et l'annamite, c'est surtout une affaire de pensée. Il ne s'agit pas seulement de parler comme les Annamites, mais il faut aussi penser comme eux ".

    C'est cette faculté de " penser comme eux ", obtenue par une longue pratique de leur langue, qui a permis au R. P. Cadière d'acquérir une connaissance si complète et une compréhension si parfaite des croyances religieuses des Vietnamiens, principal objet de ses travaux.

    La contribution essentielle du R. P. Cadière à l'étude de la langue vietnamienne a été la description de deux de ses principaux dialectes, et la classification des matériaux phonétiques de l'annamite et du sino annamite, c'est-à-dire de la prononciation particulière que les Vietnamiens donnent aux caractères chinois.

    L'ouvrage du R. P. Cadière Phonétique annamite (dialecte du Haut Annam) paru en 1902 dans les Publications de l'Ecole française d'Extrême-Orient, donne la première description précise d'un dialecte, celui des provinces de Quang-binh et de Thua-thiên. En 1911, il compléta ce travail en donnant au Bulletin de l'Ecolé un article sur le dialecte du Bas Annam, du Binh-dinh à la Cochinchine. Sa Monographie de a, voyelle finale non accentuée en annamite et sino annamite (1904) montrait, suivant ses propres termes, " la nécessité d'entreprendre de façon complète et méthodique l’étude comparative de l'annamite et du sino annamite ". C'est le travail

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    auquel il s'est livré dans sa fameuse Monographie de la semi-voyelle labiale en annamite et en sino annamite (1908-1910), qui provoqua l'étonnement admiratif de certains profanes, stupéfaits qu'on pût " écrire 350 pages sur la lettre v ".

    Aux études historiques concernant le Vietnam, le R. P. Cadière a donné une base solide avec sa Première étude sur les sources annamites de l'histoire d'Annam, publiée en 1904 en collaboration avec Paul Pelliot.

    Le dépouillement des principales sources historiques et biographiques vietnamiennes lui permit de donner l'année suivante, en 1905, un Tableau chronologique des dynasties annamites qui n'a rien perdu de sa valeur, et que bien des auteurs ont utilisé sans le citer.

    Mais c'est surtout à l'histoire des Nguyen et de leur expansion vers le Sud que le R. P. Cadière a brillamment contribué par un mémoire dont l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres avait couronné le manuscrit dès 1903 et qui fut publié en 1906 dans le Bulletin de l'Ecole française, sous le titre Le mur de Dong-hoi, étude sur l'établissement des Nguyen en Cochinchine. Ce mémoire, dont se sont inspirés depuis tous les historiens qui ont eu à traiter de l'expansion vietnamienne dans les provinces du Sud et le delta du Mékong, a pour trame le texte de la stèle dressée en 1842 par ordre de l'empereur Thiêu-tri à un kilomètre au sud de la citadelle de Dông-hoi, à proximité du mur qui à partir de 1630 servit de frontière entre les territoires septentrionaux administrés par la famille des Trinh au nom de la dynastie des Lê, et les territoires méridionaux administrés par les Nguyen.

    Cette étude fut complétée en 1912 par les Documents relatifs à l'histoire de Gia long, documents européens recueillis pour la plupart dans les archives des Missions Etrangères.

    C'est de la géographie historique et de l'archéologie que relève une série d'autres articles publiés également dans le Bulletin de l'Ecole entre 1902 et 1905, notamment sur la province de Quang-binh que le R. P. Cadière connaissait bien pour y avoir longtemps vécu au début de son séjour au Vietnam.

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    Mais j'en arrive à son oeuvre sociologique, de beaucoup la plus importante et, par certains côtés, la plus originale. Il avait comme principe de se méfier des généralisations hâtives et d'éviter d'attribuer aux Vietnamiens, dans leur ensemble, ce qui pouvait être particulier à une région déterminée ou à une certaine classe d'individus. Au début, il restreignit ses observations à la région du Quang-binh où il exerçait son ministère, et il étudia, soit par l'observation directe des pratiques religieuses ou magiques, soit à travers les légendes, les dictons et les chansons, les croyances relatives au monde surnaturel, aux animaux, aux arbres, aux lieux sacrés.

    Dès 1901, dans le premier volume du Bulletin de l'Ecole française d'Extrême Oriént, il publia un article sur les Croyances et dictons populaires de la vallée de Nguon-son, complété l'année suivante par une étude sur les coutumes populaires de la même région. Les observations sur lesquelles sont fondés ces articles avaient été faites dans une contrée éloignée des grandes routes, où, pensait-il, les croyances avaient conservé un caractère plus authentiquement vietnamien que dans les grandes villes.

    Dans la suite, ce fut sur les provinces de Thùa-thien et de Quang-tri, donc à proximité immédiate de Hué, capitale politique et spirituelle du Vietnam, que le R. P. Cadière fit porter ses observations. Le résultat en fut la publication entre 1918 et 1920 de la plus importante contribution à ce qu'il appelait l'anthropologie, c'est-à-dire la science de l'homme complet, de son corps et de son âme. Déjà, dans son Anthropologie populaire annamite qui date de 1915, et qui est fondée surtout sur des observations linguistiques, il avait étudié les croyances relatives au corps humain, aux opérations de la volonté et de l'intelligence, aux principes vitaux. Dans son grand mémoire de 1918-1920 intitulé Croyances et pratiques religieuses des Annamites dans les environs de Hué, il traite du culte des arbres, des pierres, des bornes, des obstacles magiques, des pierres de conjuration et des talismans obstacles. Le principal mérite de ce travail monumental réside dans sa méthode qui consiste à toujours distinguer nettement l'observation et la description des faits de " l’interprétation à laquelle elles peuvent donner lieu. Même si l'on n'accepte pas ses interprétations, l'exactitude et la précision dans sa description de faits nettement localisés rendent immédiatement

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    utilisables des données que peu de chercheurs eussent été capables de collectionner avec autant d'intelligence et de perspicacité.

    Je n'ai cité jusqu'à présent que les travaux du R. P. Cadière publiés par l'Ecole française d'Extrême-Orient dans son Bulletin ou ses Publications. Mais ce n'est là qu'une partie de son oeuvre scientifique dont la liste comprend près de 150 titres. Ce n'est pas seulement faute de temps que je passe sous silence ceux qui ont été publiés par la Revue Indochinoise, les Annales des Missions Etrangères, le Bulletin de la Commission archéologique de l'Indochine, Anthropos, le Bulletin de l'Association des Amis du Vieux Hué dont il fut le rédacteur et l'un des plus féconds collaborateurs depuis sa fondation en 1914. C'est qu'en réalité l'essentiel de sa contribution à la connaissance de la langue, de l'histoire et de la sociologie du Vietnam se trouve dans les articles et mémoires donnés à cette Ecole française d'Extrême-Orient, à laquelle il resta toute sa vie si profondément attaché.

    Une production aussi abondante et aussi variée ne pouvait manquer de susciter les critiques. Les sinologues ont été les plus sévères, reprochant au R. P. Cadière une connaissance insuffisante de la langue chinoise. Certains linguistes ont estimé que sa méthode n'était pas au niveau de sa connaissance pratique de la langue. Mais je ne crois pas que personne puisse contester la haute valeur et l'utilité de ses travaux de sociologie, fruit d'une observation attentive des faits, et d'une interprétation pénétrante que seule rendait possible sa parfaite compréhension de la pensée vietnamienne. Et sur ce point, je ferai appel au témoignage de mon ami Paul Mus qui aurait été beaucoup mieux qualifié que moi pour apprécier cette partie de l'oeuvre du R. P. Cadière.

    On connaît la définition que le Père a donnée de la religion des Vietnamiens. " La vraie religion des Annamites, écrit-il, est le culte des Esprits. Cette religion n'a pas d'histoire, car elle date des origines mêmes de la race. . . Les Esprits sont partout. Ils volent, rapides dans les airs et arrivent avec le vent. Ils s'avancent par les chemins ou descendent le cours des fleuves. Ils se cachent au fond des eaux, dans les gouffres dangereux aussi bien

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    que dans les mares les plus tranquilles. Ils affectionnent les cols de la chaîne annamitique et l'ombre meurtrière de la forêt. Les pics élevés, les rochers qui barrent les fleuves, une simple pierre peuvent les abriter. Les arbres touffus leur donnent asile, et certains animaux possèdent ou peuvent acquérir leurs vertus ".

    " Que l'aisance de la description ne nous trompe pas, s'écrie Paul Mus en citant ce passage ; il y a un mémoire du Père Cadière derrière chacune des catégories d'esprits qu'il semble énumérer ici à l'aventure, et la limpidité de ce passage n'est que celle de la chose sue ".

    Ces mémoires, auxquels fait allusion Paul Mus, la Société de Géographie de Hanoi avait entrepris de les rassembler en trois volumes sous le titre général de Croyances et pratiques religieuses des Annamites. Elle voulait, comme l'écrivait son président Paul Boudet dans la préface, " à la fois rendre hommage au talent si divers de l'auteur, et en même temps mettre à la disposition du public et particulièrement des professeurs, administrateurs, étudiants, en un mot de tous ceux que les moeurs, coutumes et institutions de ce pays intéressent, les études savantes que le Père a publiées au cours de son long séjour en pays annamite ".

    Le premier volume, paru à Hanoi en pleine guerre, à la fin de l'année 1944, comprend, soigneusement revues par l'auteur, ses études générales sur la religion des Vietnamiens, sa monographie du Nam-Giao, sacrifice triennal au Ciel et à la Terre célébré naguère par l'empereur dans la banlieue Sud de la capitale, ses articles sur les tombeaux impériaux de Hué, sur les funérailles de l'empereur Gia long, et enfin sur quelques faits religieux ou magiques observés pendant une épidémie de choléra.

    Le second volume, dont la composition à Hanoi fut interrompue par les événements de l'année 1945, vient après dix années de vicissitudes diverses, d'être publié par les soins de l'Ecole française d'Extrême-Orient au moment même où disparaît son auteur qui avait eu le temps d'en achever la révision. Il contient les plus célèbres mémoires du R. P. Cadière : Croyances et pratiques religieuses des Vietnamiens dans les environs de Hué, Puériculture magique au Vietnam, Croyances et dictons populaires et coutumes

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    populaires de la vallée de Nguon-son, enfin Hué la merveilleuse capitale, dont la situation et l'aménagement sont étudiés du point de vue magico religieux.

    Un troisième volume est prévu, qui viendra couronner ce bel édifice, fruit de cinquante années d'un labeur désintéressé.

    L'oeuvre scientifique du R. P. Cadière ne vaut pas seulement par le trésor de faits sociologiques bien observés qu'elle offre aux chercheurs. Elle vaut aussi comme un exemple de la parfaite objectivité à laquelle peut atteindre un observateur impartial et désintéressé dans l'étude d'un groupe humain appartenant à un autre monde, doué d'une autre mentalité, pratiquant une autre religion.

    Je ne crois pas que l'on rencontre une seule fois sous sa plume le mot toujours un peu péjoratif, de " paien " pour désigner les gens dont il décrit les croyances religieuses et les pratiques magiques. Si, pour le missionnaire apostolique, les Vietnamiens n'ayant pas reçu le baptême étaient par définition des paiens, pour le sociologue c'étaient tout simplement des êtres doués de cette dignité de la personne humaine que tout chrétien reconnaît et respecte en son prochain, quelle que soit la couleur de sa peau et la divinité qu'il invoque.

    Et pour en revenir à cette profession de foi de 1942 dont je n'ai cité en commençant que des phrases détachées, voici comment le R. P. Cadière jugeait le sentiment religieux des Vietnamiens, comment il justifiait son affection pour eux :

    " J'ai étudié leurs croyances, leurs pratiques religieuses, leurs moeurs, leurs coutumes, et je suis convaincu que le peuple annamite est profondément religieux, que ses croyances sont pures, et que, peut-être, lorsqu'il a recours au Ciel, lorsqu'il sacrifie au Ciel, il s'adresse au même Etre tout-puissant que j'adore moi-même en le nommant Dieu, et qu'il a conservé ainsi au fond de sa conscience, cette étincelle de la religion naturelle que le Créateur dépose dans l'âme de tout être raisonnable.

    " Je les ai aimés à cause de leurs vertus morales. Etant fils de paysan, et ayant passé ma vie en Annam au milieu de paysans, j'ai pu me rendre compte que le paysan français et le paysan

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    annamite se ressemblent étrangement : ici comme là-bas, petites idées de la vie journalière, des champs, du marché, des repas quotidiens, du village ; mais ici comme là-bas, grands sentiments, amour profond de la famille, secours et entr'aide mutuels, ténacité au travail, résignation dans leur vie pauvre, dans leur vie dure de chaque jour ".

    L'oeuvre du R. P. Cadière, si profondément humaine, si propre à promouvoir la compréhension entre Occidentaux et Asiatiques, n'est-elle pas le meilleur démenti que l'on puisse opposer à ceux qui ont inventé l'abominable expression d'" agression culturelle " pour qualifier l'activité des missionnaires catholiques dans leur pays ?

    G. C.

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    Hommage vietnamien

    au R. P. Léopold Cadière

    par M. Nguyen Tien Lang

    Devant S. M. Nam Phuong, dont je m'excuse de dévoiler l'incognito, parce que sa présence est si émouvante, si éloquente, si éminemment symbolique, — devant Sa Majesté et avec Son agrément, l'honneur m'échoit d'apporter ici à la mémoire du R. P. Cadière l'hommage des regrets très amicaux de la Famille Impériale. J'oserai ensuite, parlant en mon nom personnel, mais convaincu de refléter une tradition et toute la foi commune des fidèles de la culture franco-vietnamienne, présenter l'offrande des souvenirs fervents de tous ceux des nôtres qui, pour employer les expressions d'un de vos écrivains, " voyant les choses qu'ils aiment partout menacées, ne les contemplent pas moins, au-dessus des temps dans leur splendeur incorruptible ".

    Dans la tradition vietnamienne, il existe, depuis des temps immémoriaux, des lettrés ermites. Leur vie était calme et retirée. Ils préféraient la solitude des montagnes, à moins que ce ne soit la paix des rizières et des villages, aux courtisaneries vaines et brillantes et aux luttes des idées ou des clans. Ils planaient au-dessus des combats politiques ou de la mêlée sociale. Ayant pénétré les secrets des problèmes qui intéressent le destin des peuples et la fortune des Etats, et cela, grâce à l'étude, à la méditation, à l'expérience directe et prolongée de la vie et des hommes, qui précéda leur retraite provisoire, cette retraite de leur part ne demeurait point passive. Quand la conjoncture devenait critique, quand se posaient des questions d'importance nationale, quand le cours des événements s'enchevêtrait

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    au point que les détenteurs des leviers de commande se sentaient frémir, les chefs, les dignitaires, les ministres, ou parfois le Monarque lui-même, — ou, tout aussi bien, n'importe quel citoyen, pourvu que le hante le souci supérieur des vrais intérêts de la Patrie, tous venaient, dans leur ermitage, consulter ces hommes flambeaux.

    Quand j'étais adolescent, et donc, romantique, j'imaginais ainsi le R. P. Cadière, parce que lisant ses travaux sur l'histoire et la langue de mon pays, je percevais en même temps des échos de ses visites et ses entretiens chez les plus grands personnages de la Cour et du Gouvernement. Et après tout je ne me trompais peut-être pas tellement. Sans doute le domaine de la foi et le domaine de la culture, dans lesquels se cantonnaient, et avec quelle noblesse et quelle ardente flamme, ses recherches et ses conquêtes, étaient bien éloignés de la politique ou de l'administration. Mais si l'amour et la compréhension devaient être la base de l'art de gouverner, sans doute le R. P. Cadière en avait toujours apporté plus que l'exemple, et jusqu'aux marches du Trône Impérial.

    Venu par la suite à la Cour, il y a de cela vingt ans, je pus de mes yeux voir, d'une longue et étroite amitié avec L. L. M. M. l'Empereur et l'Impératrice, l'éminent prêtre et savant recevoir et donner de multiples et émouvants témoignages. Il avait au Palais ses entrées pour ainsi dire à tout moment. Et pour lui les Archives de la Cour n'avaient plus de secrets. Sans doute, depuis les règnes précédents déjà, elles lui étaient ouvertes. Le prestige de ses travaux et de sa personnalité était tel que tous étaient prêts à aider sa documentation. Mais l'histoire enregistrera que lorsque S. M. Bao-Dai était sur Son Trône, et qu'un lettré nommé Pham-Quynh avait la charge du Cabinet Impérial et du Ministère de l'Education Nationale, le R. P. Cadière devint l'ami intime de la Famille Impériale, et ces liens d'amitié étaient encore attestés précieusement par les visites que Leurs Majestés rendaient au prêtre et au savant dans sa maison champêtre qui n'était pas tout à fait un ermitage, mais s'isolait sur la plage de Cua-Tung, en pleine campagne, dans le bercement de la Mer de Chine, dans la symphonie doucement colorée de sa collection d'orchidées des forêts du VietNam.

    L'apport du P. Cadière à la sociologie religieuse (1)

    (1) Allocution reconstituée d'après des notes d'auditeur.

    Puisque l'on me demande d'abord un témoignage personnel, j'aurai plaisir à déclarer que le P. Cadière fut avec M. Georges Coedès, mon principal guide en 1936 dans ce pays des merveilles que l'on appelait alors l'Indochine française, et qui, malgré tout événement, restera cher à ceux d'entre nous qui ont connu ses paysages, ses monuments et son peuple.

    M. Guillemain, qui remplissait alors les fonctions de résident général en Annam, voulut bien inviter le plus savant connaisseur des plus profonds secrets d'une terre mystérieuse à me communiquer un peu de son expérience, déjà ancienne, puisque le P. Cadière avait étudié trente ans les coutumes locales, afin de comprendre l'esprit de ses compatriotes d'Asie. Il vint sans attendre une triple prière et il fut pour moi un maître angélique.

    Ses oeuvres seront, par les soins de l'Ecole française d'Extrême Orient, réunies en trois volumes, dont le second vient de paraître sous ce titre : Croyances et pratiques religieuses des Vietnamiens. (2)

    (2) Le tome 1er (Croyances et pratiques religieuses des Annamites) parut à Hanoï en 1944, avec une préface de Paul Boudet.

    Avec une patience et une critique insurpassables, le P. Cadière avait relevé toutes les particularités du culte des arbres et des pierres, des animaux et des végétaux, des objets inanimés et des êtres surnaturels, autour de Hué. Suivant une démarche digne de louange, il ne s'élevait aux généralités qu'après avoir exploré le champ des réalités observables. Quand ses enquêtes lui avaient procuré un grand nombre de faits précis, il les classait, relevait les généralités (par exemple que tous les esprits en relation avec les arbres sont des esprits méchants), puis il passait de la description à l'explication,

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    demandant aux usagers leur propre interprétation, avant de rechercher les origines historiques, les agents locaux du développement, les influences étrangères, les probabilités rationnelles, pour aboutir toujours à des conclusions nuancées, qu'il déposait avec sagesse et modestie dans le vaste trésor des comparatistes.

    Les forces cachées lui révélaient la société des hommes vivants. C'est pour comprendre leur pensée collective qu'il observait les cérémonies des constructeurs de jonques ou la puériculture magique. Plus directement, il abordait leur structure sociale, par l'analyse des rituels domestiques, de la cohésion des personnes dans le temps et dans l'espace.

    Ethnologue, psychologue, sociologue : il officiait dans toutes nos chapelles scientifiques, et l'on doit se réjouir de ces multiples appartenances, que chacun de nous ambitionne, s'il a le juste sentiment de la multiplicité des méthodes et de l'unité profonde de la science. Le P. Cadière est un exemple d'ouverture d'esprit et de rigueur dans la recherche.

    La recherche scientifique n'était point son but final. Comprendre pour servir : telle eût été sa devise. Il savait que le missionnaire parle à des hommes qui ont leurs traditions, leurs sentiments, leur langage ; que beaucoup de ce passé — notamment l'institution familiale — devait être défendu ; que le message évangélique, s'il ne supporte aucune altération, suppose l'adaptation formelle à des communautés humaines. Le sociologue n'a point à s'immiscer dans le domaine de la pastorale. Mais le pasteur ne sera raisonnable que s'il a une exacte connaissance de son peuple.

    Nous échangions nos propos sur tous ces sujets soit au milieu des cases, soit dans le cabinet du docte Pham Quynh. Il me plaît de faire voisiner dans mon évocation ces grandes figures, qui symbolisent de grandes civilisations appelées par le cours naturel de l'histoire à former la civilisation commune qui est le rêve de tout homme de coeur.

    Gabriel Le Bras

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    Le R. P. Cadière, missionnaire apostolique des Missions Etrangères de Paris

    par le R. P. Bernard Maître, S. J.

    Après le brillant palmarès des publications du P. Cadière, dressé par l'homme le plus qualifié pour cela, M. Georges Coedès, Directeur honoraire de l'Ecole française d'Extrême-Orient, après l'hommage ému rendu à sa mémoire par Monsieur Lang au nom de Sa Majesté l'Impératrice et de son beau-père Son Exc. Monsieur Pham-Duy-Khiem, que j'ai eu la joie de rencontrer au musée Khai Dinh de Hué, c'est en termes d'une grande simplicité qu'il convient de rappeler le souvenir du Père Cadière, missionnaire des M. E. P. pendant près de cinquante-huit ans dans la région de Hué, car c'est de la manière la plus simple — et en même temps la plus sobrement élégante — qu'il s'est toujours exprimé. Qu'on en juge par les pages, d'allure vraiment classique où, en 1910, il décrivait sa patrie d'adoption (Cf. La Mission de Hué, dans les Annales de la Société des Missions Etrangères, t. 14, 1911, pp. 256-257):

    " L'Annam est une bande de terre, longue de 1.200 kilomètres environ, large de 10, 20, 30 ou 50 kilomètres suivant les régions, qui s'étend entre la Cochinchine française et le Tonkin. Je n'oublierai jamais l'impression que je ressentis la première fois que je longeai ses côtes. C'était en hiver. Nous mîmes quatre jours à aller de Saigon à Tourane. La mer était démontée. Quand je pouvais monter sur le pont, je voyais au loin une immense chaîne de montagnes, d'un vert sombre ou d'un bleu métallique, dont les contreforts venaient souvent finir dans la mer, en promontoires abrupts où se brisaient les vagues, des torrents dégringolaient de

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    toutes les pentes. Lorsque les montagnes s'écartaient de la côte, une dune de sable blanche ou jaune, éclatante sous le moindre rayon de soleil, cachait l'intérieur du pays. Aux escales, on apercevait une lagune aux eaux sombres, un grand fleuve où se cachaient les habitations. Des cocotiers, des aréquiers au panache élégant supporté par un tronc grêle ; par delà, au loin, des rizières verdoyantes. J'ai fait plus tard le même trajet, par un temps splendide. La côte d'Annam m'a toujours laissé la même impression: c'est une terre sauvage, d'apparence inhospitalière et dure, mais que l'on aime quand même, soit à cause de son cachet de grandeur, soit à cause des oasis de fraîcheur et de verdure que l'on rencontre de temps à autre. Le pays s'harmonise bien, semble-t-il, avec la vie du missionnaire. Lorsque les illusions de la jeunesse sont tombées, cette vie vous apparaît dans les grandes lignes avec une grandeur un peu austère, qui fait qu'on s attache davantage à sa vocation, et le souvenir des grâces reçues, du bien que l'on a pu faire, des consolations que l'on a éprouvées, est comme ces petits coins d'ombre où l'on aime à se retirer ".

    Vous entrevoyez ici cette spiritualité profonde, dont une "Elévation" publiée dans le dernier Bulletin de la Société des M. E. P. nous révèle l'intensité, "un aspect assez peu connu d'une existence que plusieurs ont tendance à considérer plutôt laïque en raison de ses activités scientifiques".

    Ainsi m'apparut le P. Cadière lorsque, pour la première fois, en 1939, j'allai le surprendre dans sa grande chrétienté de Di-loan… Au bas du talus, m'attendait un de ces sampans qu'il a souvent pittoresquement décrits, "une barque légère et même recouverte d'une toiture en lames de bambou ou en feuilles tressées offrant la forme d'un tube que l'on aurait coupé en deux dans le sens de la longueur ouverte aux deux bouts. On s'enfile sous la toiture, et l'on reste là, assis ou couché, car on ne peut pas s'y tenir debout, un jour, deux jours, trois jours selon la distance que l'on a à par courir, selon le vent contraire ou favorable, selon la marée, suivant l'humeur des rameurs. .. Quand on voyage en barque, il faut souvent s'armer de patience, et se mettre bien dans l'esprit que, malgré tout, on finira bien par arriver au but". Je cheminai ainsi durant deux ou trois heures au fil de l'eau, dans une demi solitude

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    qu'animaient seulement les sympathiques petits gardiens perchés sur leurs grands buffles. Des rizières, et au-delà de la barrière des récifs des embarcations en forme de paniers ronds, où les pêcheurs ne pouvaient se hasarder loin du rivage. Dans le lointain, sur une petite hauteur de terre rouge (la terre rouge si fertile, couverte dans le sud de plantations de caoutchouc), la silhouette d'une grande église en pur style gothique XIIIe siècle, et sur les pentes, sous le feuillage clair et gracile des arbres, des habitations, tapies au ras du sol pour donner moins de prise aux typhons, la chrétienté de Di-loan, "le type d'une chrétienté annamite ancienne et prospère" (Mgr de Guébriant, Une visite, p. 371). Parmi elles, une maison basse et mal éclairée, de style purement vietnamien, pleine de livres et de notes accumulées pendant un demi-siècle, perdue dans un fouillis de verdure où s'étalait une collection inégalée de fougères, dont plusieurs portaient le nom de Cadière. Telle est une des images que j'aime le plus à considérer dans l'album si copieux de mes souvenirs.

    Dans ce cadre, le maître de céans, que j'avais rencontré à Hanoi, participant à une Commission d'examen en langue annamite, et que je devais retrouver dans la cité de Hué qu'il connaissait si bien: d'aspect plutôt frêle, en réalité alerte et résistant, amateur de grandes randonnées dans la brousse et la montagne, vêtu du costume annamite (qui, dit-il, "ne manque pas de grâce (Mission de Hué, p. 266), un large pantalon en cotonnade ou en soie retenu par une ceinture, descendant jusqu'à mi-jambes, un habit long aux manches étroites boutonné sur le côté droit, par cinq boutons — la mode ne change jamais — les cheveux, noués en chignon sur le derrière de la tête, sont retenus par un turban en cotonnade ou en crépon ; la tête est protégée par un chapeau conique en feuilles tressées d'un travail plus ou moins délicat". Quant à lui, des yeux bien grands ouverts, un ton de voix clair et distingué, où passaient souvent des éclairs de joyeuse malice. Ce que furent les trop courtes journées que je passai dans ce quasi ermitage, asile des oiseaux pépieurs, des poissons rares et. . . de termites destructeurs, je le demanderai à tous ceux qui ont bénéficié de cette hospitalité, si digne et si cordiale. Souvent nos interminables conversations, qui se poursuivaient dehors, étaient interrompues sans façon par quelques-uns de ses Annamites à la politesse raffinée auxquels il avait donné son coeur et sa vie. Et il fallait voir comment l'entretien se déroulait en une langue harmonieuse, presque semblable

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    à un chant, à laquelle malheureusement je ne comprenais rien. C'est pour avoir joui, durant quelque temps, de cette compagnie incomparable, je pense, qu'on m'a accordé ce soir l'honneur de vous entretenir durant quelques instants de lui. Cela me sera facile, car je n'aurai qu'à choisir pour vous dans les demi confidences de ses écrits, ou dans les souvenirs de ses compagnons.

    Léopold Cadière était né le 14 février 1869 de fermiers provençaux, dans la banlieue d'Aix-en-Provence. Devenu savant de grande classe, il évoquait souvent en esprit sa mère, qui n'avait jamais su ni A ni B, et pour laquelle il témoignait une vénération émue. Après son départ en mission, il ne devait jamais la revoir, car elle mourut quelques jours avant l'embarquement de son fils à Tourane pour rentrer en France, un de ses rares séjours en Europe, consacré du reste à de studieuses recherches en des dépôts d'archives à Rome et à Paris. C'est un des sacrifices, entre plusieurs autres, qu'impose la vie de missionnaire.

    Ecolier au lycée d'Aix, il fut, dit-on, condisciple de Charles Maurras et de Maurice Blondel, les distançant souvent dans les compositions. Au dire de ses anciens professeurs de lycée et de petit séminaire, c'était un élève brillant et docile, vif et curieux, moins espiègle que studieux. L'on note dès lors, parmi ses lectures favorites, à côté des récits d'aventure, de voyage et d'exploration, les romans de Jules Verne et de Fenimore Cooper, et puis les Annales de la Propagation de fa Foi et de la Sainte Enfance. Il lui arriva même d'acheter une grammaire thibétaine. Tout l'intéressait alors, jeux et promenades, plantes et bêtes.

    Le grand séminaire d'Aix nourrit et développa son goût pour l'étude solide. "Quand, jeune séminariste, déclarera-t-il plus tard (Souvenirs d'un vieil annamitisant, dans Indochine, no 202, 13 juillet 1944, p. 26), je m'initiai à la philosophie et à la théologie, au grand séminaire d'Aix, c'était le temps où de grands Sulpiciens, les Le Hir, les Vigouroux, les Bacuez ; des prêtres séculiers, les Fouard, les Le Camus, les Battifol ; de savants Bénédictins, les Dom Guéranger, les Dom Cabrol, d'autres encore, achevaient de publier leurs études sur les livres saints, sur la liturgie, sur les origines chrétiennes. Sous la direction de maîtres intelligents, je dévorais leurs travaux. Et je voulais faire comme eux, un jour".

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    Il s'inscrivait ainsi, par le désir, dans la lignée des rénovateurs de la science ecclésiastique.

    Sa vocation aux Missions Etrangères, acceptée volontiers par son évêque, Mgr Gouthe-Soulard, ne parut point d'abord l'orienter dans cette direction, car au séminaire de la rue du Bac, ce que l'on encourageait surtout, c'était le zèle des âmes, immédiat et pratique. Le souvenir encore tout proche des martyrs de Chine et d'Indochine exaltait les générosités. Dans les précieuses Instructions "Monita ad missionarios", rédigées au XVIIIe siècle, et qu'il ne cessera de recommander comme son idéal, l'on mettait plutôt en garde contre l'emploi excessif des moyens humains au détriment de la grâce surnaturelle et de la vie d'oraison. Il dit lui-même (Mission de Hue, p. 252) que ces Instructions "contenaient, sous un petit volume concernant la sanctification des ouvriers apostoliques, la conversion des païens et l'organisation des Eglises, des préceptes d'une précision qui étonne de la part de missionnaires qui venaient de quitter l'Europe depuis quelques années à peine. L'Esprit Saint fut sans doute leur inspirateur, Rome approuva les Instructions, et elles sont encore aujourd'hui d'une grande utilité aux missionnaires qui les méditent".

    Après avoir été ordonné prêtre à Paris le 24 septembre 1892 et avoir reçu sa désignation pour la Cochinchine septentrionale (24 octobre suivant), il se proposa fermement de connaître à fond son pays d'élection. On le vit bien au moment où il toucha terre à Tourane le 3 décembre. Le mauvais temps et les mauvaises communications l'y retinrent assez longtemps. Il poursuivit d'arrache-pied l'étude de la langue qu'il avait entreprise à Paris même et sur le bateau, en y joignant l'observation de tout ce monde avec lequel il était maintenant en étroit contact. A Hué, il trouva un premier guide en la personne du Vicaire apostolique d'alors, Mgr Caspar, "un saint et un savant". "Je lui dois beaucoup, reconnaîtra-t-il. C'est lui qui m'a initié aux études de langue et aux études d'histoire et de science religieuse. Il m'a initié, encouragé, guidé. Non seulement il avait une science éminente de la langue et des caractères chinois, mais il était très versé dans l'histoire du pays". Cette note est très caractéristique. Pour la civilisation et l'histoire annamites, les caractères et la littérature chinoise sont l'équivalent de nos humanités classiques, grecques et latines, pour les diverses

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    cultures de l'Europe occidentale. Rares ont été les missionnaires d'Indochine, qui ont eu le temps et le talent pour cette discipline essentielle ; on pourrait, je crois, les compter sur les doigts de la main (entre autres, les deux frères de Pirey, les PP. Henri et Maximilien, amis et collaborateurs du Père Cadière).

    Il y avait en effet un danger certain à suivre cette voie habituelle aux lettrés du pays, dont les stèles d'examens se voient à la Pagode des Corbeaux à Hanoï, celui de s'immobiliser dans un passé désormais révolu. Le remède à cette tentation, c'était de mener de front ce que nous pourrions appeler les humanités secondaires de l'Extrême-Orient, avec le contact direct des choses et des gens du pays. Le P. Cadière, d'abord employé par son évêque au petit séminaire, puis au grand, ne tarda pas, en 1896, à être envoyé en remplacement dans un poste du Nord du Quang-Binh, Vinh-Loc, nouvelle chrétienté située loin au sud de Tam-toa, presque en face de Mi-dinh. Le demi loisir, dont il avait joui dans le professorat, lui avait permis de jeter les fondations sur lesquelles l'agitation d'une vie extrêmement occupée lui permettra de construire une sorte d'Encyclopédie du Vietnam. L'un de ses premiers travaux, dès lors remarqué, fut sa monographie de 350 pages sur la semi-voyelle labiale vietnamienne et sino-vietnamienne, mais ses écrits du tout premier début sont ses rapports de 1896 et 1897 sur les chrétientés dont il était chargé (compte rendu 1896, p. 228 ; 1897, pp. 187-195 : deux villages ont apostasié). On l'y voit joindre l'habileté et la prudence dans ses tractations vis-à-vis des païens qui étaient en dispute avec les chrétiens. Il se montre des plus zélés missionnaires. Dès lors, jusqu'à son emprisonnement en 1946, il ne cessera pas d'avoir charge d'âmes : une lourde charge oit les soupis pastoraux semblaient devoir l'accaparer : "c'est par une économie de tous les instants qu'il a pu, malgré tout, laisser une oeuvre scientifique dont l'étendue est à l'image de sa longue vie" (P. Jean Guennou, dans La Croix).

    J'abrège, car il est inutile de revenir sur ce qui vient d'être dit par les conférenciers précédents. Je reviens à son action apostolique proprement dite. A propos de la vie en commun au presbytère, le Père Cadière nous a fait cette confidence (Mission de Hué, p. 307): "Quand je reçois un nouveau vicaire annamite, je lui dis : Mon cher ami, nous allons vivre ensemble cinq ou six ans, nous allons

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    souffrir mutuellement, sans le vouloir, rien que par ce fait que vous êtes Annamite, et moi, je suis Français ; tâchons donc de nous pardonner mutuellement ces petites misères, pour vivre en paix. Ce n'est pas sans souffrances morales en effet, sans beaucoup de souffrances, que le missionnaire vit au milieu d'un peuple dont la langue, les moeurs, les idées sont si différentes des siennes. Mais ces souffrances, qui sont journalières, on finit par s'y habituer. Il est une souffrance à laquelle nous ne nous habituons jamais, c'est de voir notre zèle paralysé, nos efforts rendus infructueux par le manque de ressources ". Le Père Cadière sut en trouver, et son talent d'organisateur comme son zèle joint à une piété très vive firent le reste.

    La chrétienté de Di-loan marchait à merveille quand, en 1942, eurent lieu ses noces d'or sacerdotales. L'empereur Bao-Dai lui avait rendu visite, témoignant un intérêt particulier à son ouvroir de tussor et de broderies tenu par ses religieuses annamites. Quatre ans plus tard, en 1946, il était interné à Hué sous l'occupation japonaise, et au début de 1947, à Vinh... En 1953, une semaine après la mise à sac du petit séminaire de Buichu, il était libéré, avec quatorze autres missionnaires après six ans et demi d'internement. Il avait alors 84 ans. Tout aurait dû l'incliner à rentrer en France. Avec les Pères Roux et Boillot, il préféra demeurer dans sa patrie d'adoption, "voulant mourir au Vietnam où ils travaillèrent toute leur vie, et continuer à soutenir les chrétiens dont ils connaissaient les souffrances de l'heure". C'est là que vint le cueillir la mort, le 6 juillet 1956.

    Si je voulais résumer en un trait caractéristique l'impression définitive que j'ai conservée du Père Cadière, je le citerais lui-même dans son exposé posthume d'une chrétienté vietnamienne (Bulletin des M. E. P„ 1955, pp. 965-966). C'est à propos de cette organisation de plusieurs siècles, qui a rendu de si grands services et que plusieurs voudraient démolir en la jetant bas complètement.

    "Une année, raconte-t-il, Mgr Dreyer, alors Délégué apostolique en Indochine, prêcha la retraite aux missionnaires de Hué. Dans un de ses sermons, traitant des oeuvres qui s'imposaient à l'attention et au zèle des missionnaires à l'époque actuelle, et surtout des oeuvres de jeunes gens, il dit que notre organisation

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    paroissiale avait fait son temps. Elle n'était plus adaptée aux besoins actuels, il fallait la remplacer par une organisation qui s'appuierait surtout sur les jeunes. Après le sermon, je crus devoir aller le trouver. Ce qu'il nous avait dit, je l'avais déjà entendu dans la bouche de certains confrères, mais étant donné le manque d'autorité de ceux qui énonçaient cette théorie, je ne m'en étais pas trop préoccupé, sinon pour discuter quelque peu avec ces confrères. Aujourd'hui, il n'en était plus de même. Venant de la plus haute autorité ecclésiastique de l'Indochine, cette condamnation de la vieille organisation de nos chrétientés prenait un caractère nouveau. Et je résumai sommairement les bons effets qu'avait eus dans le passé cette organisation. J'avançai qu'il serait peut-être désastreux de démolir purement et simplement cette organisation pour la remplacer par une autre en pleine recherche hésitante. Je ne me souviens pas exactement des paroles qu'il me répondit, mais il accueillit très sympathiquement ma démarche.

    "Quelque temps après, il se rendait au Tonkin pour assister au Congrès Eucharistique de Hanoi. J'avais été invité à cette cérémonie. Mgr Dreyer eut l'obligeance de me prendre dans son auto. Nous traversions le Quang-Binh, où j'avais passé mes neuf premières années de missionnaire de brousse, et où précisément j'avais été initié à cette organisation de nos chrétientés. J'en pris occasion pour expliquer en détail au Délégué quelle était cette organisation, et quels services elle rendait aux chrétiens et aux chefs de paroisses. Il fut tellement intéressé qu'il composa là-dessus un long article qu'il envoya aux Missions Catholiques. Il appelait cette organisation une Action Catholique avant la lettre : ce que l'on faisait dans les chrétientés vietnamiennes, c'était justement ce que l'on voulait obtenir en pays d'Europe avec l'Action Catholique ; en réalité, l'Action Catholique était l'imitation de ce qui se faisait en pays vietnamien. Et c'était une appréciation juste".

    Il est inévitable qu'une existence aussi remplie pose divers problèmes sur la vie de missionnaire. Vous venez d'entendre le P. Cadière discuter avec une franchise, dépourvue de tout fiel, avec Mgr Dreyer. J'avoue avoir bénéficié extraordinairement de sa conversation à la fois si vive et si familière, sur trois points particuliers :

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    1. L'attitude du missionnaire vis-à-vis des pouvoirs publics.

    2. Son attitude vis-à-vis des cultures nationales.

    3. Son attitude vis-à-vis des religions traditionnelles.

    Sur les deux premiers points, j'aurai peu de choses à dire qui n'ait été déjà souligné. Très discret à l'égard de tous les pouvoirs constitués, il a démontré, par son exemple, qu'un missionnaire peut garder toute sa dignité sous n'importe quel régime, en sachant parfois l'aider à prendre conscience de certaines réalités dont, lui, missionnaire, si proche des hommes, peut avoir le sentiment aigu. Cela ne l'empêche pas non plus, on l'a vu, de se poser résolument en défenseur, bien plus, en restaurateur de toutes les vraies valeurs des cultures traditionnelles, héritier en cela de la tradition de l'Eglise.

    Il reste un troisième point, plus délicat, sur lequel il eut parfois à batailler. Il s'intéressait de si près à des religions autres que le christianisme qu'on lui reprocha de favoriser — ou de paraître favoriser — leur renaissance (?). Je pense que sur ce point le Père Cadière était très soucieux de reconnaître l'esprit religieux partout où il se trouve ; il l’a fait très loyalement, tout en maintenant la primauté à la religion qu'il prêchait. Sur un détail, nous avons eu plus de peine à nous entendre, mais je crois qu'au fond il avait raison. Je venais de régions où les consignes très strictes sur les rites traditionnels (Mandchourie, Japon, Chine, 1936-1938) venaient d'être totalement levées par suite de l'évolution des mentalités et de l'opinion publique. Il lui paraissait difficile de demander subitement à ses vieux chrétiens de les pratiquer à nouveau, alors qu'ils étaient encore tout émus par le souvenir de persécutions récentes ou de sacrifices noblement consentis.

    "Vous allez trôp vite", me disait-il. C'était la parole d'un sage qui tempérait les ardeurs de l'historien. Par toute sa vie plus encore que par tous ses écrits, il s'est affirmé un véritable inspirateur des missions modernes avant la lettre.

    P. B. M. s. j.

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    Bibliographie

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    "Les Français au service de Gia-Long". Bulletin des amis du vieux Hué, Hanoi,

    I — La Maison de Chaigneau, 1917, p. 117, 164.

    II — Le tombeau de Forçant, 1918, p. 59, 77.

    III — Leurs noms, titres et appellations annamites. 1920, p. 137, 176.

    IV — Notes sur le corps du génie annamite, 1921.

    "Croyances et pratiques religieuses des Annamites dans les environs de Hué". B.E.F.E.

    I — Le culte des arbres, 1818, 60 p.

    II — Le culte des pierres.

    III — Le culte des bornes.

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    IV — Pierres, buttes et autres obstacles "magiques",

    V —Pierres, talismans et pierres des conjurations. B.E.F.E.O. 1919, 1.15 p.

    "Utilisation alimentaire d'Emilia Sagittata D.C." dans Bulletin économique indochinois 1908, p. 894.

    "Sur quelques faits religieux ou magiques observés pendant une épidémie de choléra en Annam". Anthropos. T. V. 1910, P. 519, 529, 1125, 1159. -

    Annales des M.E.P. 1918, no 122, p. 543-4. "Académie d'Aix", cf. "Echos des B. du-Rhône 1918, juin, dont extrait, sc.: "Dans sa séance du 4 juin 1818 sur le rapport de M. l'abbé Davin, l'Académie a reçu au nombre de "Membre Correspondant" le R. P. Cadière de la Société des Missions Etrangères, missionnaire à Hué, Annam".

    Annales des Missions Etrangères de Paris, 1923, p. 41 à 50, "Madame Marie : une Princesse chrétienne à la Cour des premiers rois de Hué".

    1926 p. 121 à 123, "Visite du Roi d'Annam au petit séminaire d'Ann-Ninh".

    "Les hautes vallées du Song-Giang". in-8, 1906.

    "Sur quelques monuments élevés par les seigneurs de Cochinchine". 1906. L'Annam, Guide du touriste". in-8. 1921.

    Annales des M.E.P. 1929, p. 267. — A Lisieux fait conférence sur le clergé indigène

    Annales des M.E.P. 1931, p. 203, "Le clergé indigène en Indochine" et pp. 244 à 254, "Elites-annamites", cf. Semaine sociale de Marseille, 1930, "Le problème social aux colonies".

    Annales des M.E.P. 1932 p. 64 à 70, "Le Congrès eucharistique de Hanoi".

    Annales des M.E.P. 1937, p. 234, Le P. Cadière encore lauréat à la foire de Hué, médaille d'argent pour les soieries que sous sa direction confectionnent les religieuses annamites de Diloan.

    "Recherches religieuses", 50 Rue de Babylone, Paris, 1915, p. 538 à 545.

    "Le culte du ciel", Les missions franciscaines, 1939 juil-août 1952.

    "L'art chrétien annamite".

    Echos de la rue du Bac 30 juin 1949 La Croix, 14-15 juin 1953 et 30 juin 1953.

    "Organisation et fonctionnement d'une chrétiente vietnamienne" ; Bulletin M.E.P. 1955, p. 305 318, 389 397, 573-586, 723-736,

    961-969, 1051-1062.

    Annales M.E.P. 1923, p. 196, "Médaille d'or à l'Exposition coloniale de Marseille "

    Annales M.E.P. 1931, p. 91, est fait "Chevalier de la Légion d'Honneur", en récompense de ses travaux si appréciés de Linguistique, n'Histoire, de Géographie et d'Art annamite".

    Annales des M.E.P. 1933, p. 215 à Kontum le 23 juin sacre de Mgr Jannin ; son discours "L'œuvre scientifique"

    Origine et développement du Clergé diocésain au Vietnam

    Le texte que nous publions ici est un rapport écrit par le Père L. Cadière, à la demande de Mgr de Guébriant, pour le Congrès missionnaire de Lisieux (septembre 1929).

    C'était peu de mois après la nomination et l'arrivée à Hué de Mgr Dreyer, successeur de Mgr Aiuti comme Délégué Apostolique au Vietnam. Ces deux prélats s'étaient particulièrement intéressés à la question du recrutement et de la formation du clergé autochtone. Déjà, deux ans auparavant, le P. Roux, alors supérieur du petit séminaire d'Anninh (vicariat de Hué), avait, sur la demande expresse de Mgr Aiuti, établi pour les petits séminaires un programme d'études classiques, qui devait être adopté ensuite par la plupart des vicariats apostoliques du Vietnam.

    En lisant ce texte on n'oubliera pas sa date : 1929. Certes, plusieurs remarques de l'auteur ont vieilli et plusieurs des souhaits qu'il formule sont devenus règle habituelle d'action. Mais, justement, on remarquera qu'appuyé sur une sérieuse documentation historique, il révèle une pensée orientée vers des conclusions d'une remarquable largeur de vues, si bien qu'on dirait ce rapport inspiré, dès cette époque, par les circonstances et une mentalité sensiblement actuelles.

    Celui qui a l'honneur de vous adresser aujourd'hui la parole est un ami du clergé autochtone, un ami au sens actif : je crois avoir rendu service à mes confrères vietnamiens dans de nombreuses circonstances. Il n'y a pas longtemps, quelques années à peine, l'un d'eux, en me quittant me disait : "Je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi". Ami au sens passif : je suis assez familiarisé avec les formules extrêmes orientales, emphatiques et redondantes, pour discerner ce qu'elles recouvrent souvent de fonds vrai, de sentiments sincères.

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    Mais je ne suis pas un ami aveugle, ni même borgne. Je sais au besoin, me rendre compte de la réalité des choses. Je ne suis pas, d'un autre côté, un ami tatillon, qui, sous prétexte d'aider ceux qu'il aime à atteindre une perfection impossible, leur reproche sans cesse leurs défauts.

    Quelques-uns d'entre vous trouveront peut-être que j'ai mauvaise grâce à faire ainsi, comme exorde, mon éloge, ou à dire quelque chose qui en a tout l'air. Je m'excuse. Si je vous ai parlé de la sorte, c'est pour vous indiquer dans quel sens vous devrez parfois interpréter mon rapport, ce qu'il faudra sous-entendre, ici ou là, les endroits où il conviendra de rogner quelque peu les marges.

    Les débuts et le problème du recrutement

    Faisons, pour commencer, un peu d'histoire. L'histoire est une grande éducatrice ; notamment elle redresse les idées fausses. J'ai rencontré, en France, pas mal de gens qui croient, qui disent, et même qui écrivent que le clergé autochtone date de ces quelques dernières années. Laissez-moi vous citer quelques lignes, bien instructives, de l'un de mes prédécesseurs au Vietnam :

    " Le 26 (août 1666), je m'informai du nombre des catéchistes, et appris que, depuis le départ des Pères ( Jésuites ), il était mort deux des anciens, qu'il n'en restait plus que huit ; que des 45 ou 50 jeunes catéchistes ou secrétaires qui étaient chez les Pères avant leur départ, il n'en restait plus que 15, entre lesquels il y en avait qui ne savent pas des lettres, et de fort jeunes qui s'étaient mariés. Le sieur Raphaël leur ayant prêté sans intérêt deux ou trois cents écus, ils avaient acheté un grand bateau, avec quoi ils gagnaient leur vie, faisant voeu, du moins entre eux, de ne posséder rien de propre, et de ne se point marier....

    "Après que les vieux catéchistes furent partis, vers le 8 septembre, le bateau de nos jeunes catéchistes arriva. Nous n'eûmes pas de longue conversation ensemble, ils vinrent tous se jeter à mes , pieds, et me protester qu'ils me prenaient tous pour leur Père, que je fisse d'eux tout ce que je voudrais, qu'ils remettaient tous leurs intérêts entre mes mains. .. .

    "Je leur donnai l'assignation le 11 octobre, dans le grand bateau de nos jeunes catéchistes, afin que nous n'eussions pas de

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    peine à nous assembler, et que nous fussions plus recueillis. Quand nous fûmes tous rendus dans le bateau... le 12 octobre... après le dîner, nous traitâmes de notre grand bateau et des gens qui étaient dedans. Ils trouvèrent à propos que je leur offre de choisir tous ceux parmi eux qui étaient capables de catéchiser, pour les joindre aux anciens, afin de les aider en leurs emplois. Les plus jeunes, qui sont encore capables d'apprendre les lettres latines, sont préférables à tous les autres, parce qu'ils se sont déjà depuis plusieurs années voués au service de la mission et il fut décidé que, pour cet effet, nous commencerions notre séminaire par ces jeunes plantes déjà accoutumées au joug du Seigneur ; et les vieux catéchistes promirent aussi de faire leur possible de m'en envoyer ici autant qu'il en faudra pour accomplir le nombre de 12, en l'honneur des 12 apôtres de N.-S. Jésus- Christ. Les autres, déjà avancés en âge, et ne sachant pas les lettres, s'occuperaient à avoir soin du grand bateau, des champs qu'ils ont achetés, et principalement à aller quérir les malades aux maisons desquels je ne puis aller, les apporter sur leurs épaules dans notre bateau, pour y recevoir les sacrements nécessaires, le bateau étant tout à fait propre à cela, car il peut bien servir à me cacher et pour aller faire la visite des villages, et y loger avec moi tous les petits séminaristes ".1

    Ce bateau est légendaire en Indochine : ce fut le premier presbytère et le premier séminaire des missionnaires français au Tonkin. M. Deydier était arrivé à Hanoi le 20 août 1666 ou, mieux, le 23. C'était un des premiers membres d'une Société qui s'était proposé, comme but principal de son action, la formation du clergé autochtone parce que la S.C. de la Propagande avait recommandé à ses fondateurs " d'instruire de jeunes indigènes et de n'épargner ni soins, ni travaux, pour en former plusieurs, et les rendre propres à de l'état ecclésiastique... car, si vous ordonnez douze bons prêtres indigènes, vous rendrez un plus grand service à l'Eglise que si vous baptisez douze mille idolâtres". Dès qu'il a mis le pied en terre tonkinoise M. Deydier s'inquiète de prendre les mesures nécessaires pour remplir la mission dont il est chargé, il trouve les catéchistes qu'avaient formés les premiers apôtres du Vietnam, les Jésuites.

    1. A. LAUNAY : Histoire de la Mission du Tonkin. Documents historiques. I. pp. 26 - 28, 31 - 32.

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    C'est parmi eux qu'il choisit les premiers séminaristes tonkinois ; c'est parmi eux qu'il prend, un an et demi plus tard, Benoît Hien et Jean Van Hue, pour les envoyer à Siam, où Mgr Lambert de La Motte les ordonnera prêtres en avril 1668. Ce fut, avec sept autres catéchistes ordonnés au Tonkin même par le même évêque, en janvier 1670, les prémices du clergé tonkinois.

    A cette époque, le Vietnam était divisé en deux royaumes fort excités l'un contre l'autre. Les missionnaires avaient dû modeler l'organisation religieuse sur les conditions politiques. Il y avait donc, outre la mission du Tonkin, la mission de Cochinchine. Là aussi les Jésuites avaient établi des chrétientés florissantes ; là aussi, un cadre de catéchistes aidaient le prêtre à étendre le royaume de Dieu parmi les païens, à maintenir les fidèles dans la ferveur. Un des premiers missionnaires français venus pour prêter main-forte aux Jésuites, au nom de la Propagande, M. Hainques, avait choisi deux de ces catéchistes, les plus fervents, Joseph et Luc, et les avait envoyés au Siam, où, après une courte préparation, ils furent ordonnés prêtres en même temps que les deux catéchistes du Tonkin que nous venons de voir.1

    1. L. E. LOUVET : La Cochinchine religieuse. I. pp. 284 - 286.

    C'est ainsi que naquirent en même temps le clergé tonkinois et le clergé cochinchinois, qui bien que soumis plus tard à des disciplines quelque peu différentes, devaient, l'un et l'autre, se distinguer également par leurs vertus et par les services qu'ils rendirent. Et c'était en 1668, il y aura bientôt trois siècles. Et si l'on se rappelle que l'église tonkinoise n'existait que depuis 40 ans à peine, l'Église cochinchinoise depuis 55 ans, on ne peut pas raisonnablement se plaindre que l'on ait mis trop de temps pour ordonner les premiers prêtres vietnamiens. Procéder avec plus de hâte aurait été périlleux.

    L'histoire de la naissance du clergé vietnamien que nous venons de rappeler brièvement, a posé le problème du recrutement.

    Les premiers missionnaires français, à leur arrivée au Vietnam, trouvèrent les catéchistes établis par le P. Alexandre de Rhodes, au Tonkin en 1630, en Cochinchine vers 1641-1644. C'était un corps d'élite. Les Jésuites, dans leurs relations en font un grand

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    éloge. Si quelqu'un récusait leur témoignage, comme suspect de partialité, j'en appellerais au jugement de Mgr Lambert de la Motte, qui s'exprime ainsi qu'il suit sur Benoît Hien et Jean Van Hue, les deux catéchistes tonkinois qu'il ordonna prêtres : "Ils ont été choisis contre leur gré entre les autres par l'élection qu'en fit M. Deydier après avoir pris les suffrages des principaux chrétiens de l'Église du Tonkin, et ils ne pouvaient manquer d'avoir des qualités requises à deux véritables disciples de Jésus-Christ. Ils ont donné des marques si héroïques de leur humilité, de leur simplicité, de l'amour de la pauvreté, de leur grande raison, de leur mortification et de leur haute capacité dans les prédications qu'ils ont faites en leur langue, qu'ils ont causé de l'étonnement à tous, qui les ont considérés comme d'autres disciples de la primitive Eglise, ayant tant de grâces et de mérites en eux. On n'a point été surpris de les voir promus à l'ordre de prêtrise en moins de deux mois de séjour qu'ils ont fait à Siam ".1

    Il y avait, parmi ces catéchistes, des vieillards et des jeunes gens. Les premiers prêtres furent choisis parmi les vieux : Benoît Hien avait 54 ans quand il fut ordonné. Mais " il avait servi la Mission dès sa plus tendre jeunesse ", nous apprend Mgr Néez. Et M. Deydier était d'avis que " les plus jeunes, qui sont encore capables d'apprendre les lettres latines, sont préférables à tous les autres ".2 Aussi, les vieux catéchistes furent-ils chargés de recruter les futurs séminaristes, et, notamment, d'envoyer à M. Deydier les huit jeunes garçons qui les servaient. 3

    1. A. LAUNAY : Histoire de la Mission du Tonkin, I. p. 72.

    2. — id — p. 31.

    3. — id — p. 33.

    C'est la méthode de recrutement qui a continué d'être en vigueur, dans toutes les missions du Vietnam jusqu'à ces toutes dernières années. Ce qu'on appelle en Europe des vocations tardives ne sont pas inconnues dans ce pays : je pourrais même citer, dans la Mission de Hué, un cas qui n'a pas déçu, bien loin de là, les espoirs qu'il avait fait naître.

    Un des prêtres de la Mission de Hué que le Souverain Pontife a placé sur les autels, Emmanuel Trien, avait été de longues années

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    soldat, avant de commencer ses études. Mais ce n'est que l'exception, la très rare exception. En règle générale, on prend des jeunes enfants. Le choix est fait par les membres du clergé, européens ou indigènes qui distinguent, dans leur paroisse, ou dans une paroisse voisine, dans leur parenté, dans leurs connaissances, un enfant qui leur paraît réaliser les conditions voulues pour faire un prêtre : intelligence, moralité, dignité de la famille. Leur choix est facilité, je dirai même souvent forcé, par la bonne volonté des familles, qui toutes, depuis les plus haut placées et les plus riches jusqu'aux plus humbles, sont heureuses de compter un prêtre parmi leurs membres.

    En règle générale, on écarte les enfants recueillis dans des orphelinats de la Sainte Enfance, les fils de catéchumènes. Mais il y a des exceptions à cette loi dictée par la prudence, et les exceptions que j'ai connues n'ont pas causé des déboires, tout au contraire. Le Bienheureux André Dung, prêtre de la Mission de Hanoi, décapité pour la foi le 21 décembre 1839, était fils de païens.

    L'enfant entre au service du prêtre qui l'a choisi. Ce ne sont pas des domestiques ; les chrétiens les honorent du titre de Chu, "mon oncle paternel cadet ", et les respectent en conséquence. Tout en apprenant, sous la direction du curé ou des catéchistes, à écrire leur langue maternelle et les caractères chinois, et en acquérant les premières notions de la langue latine, ils rendent de petits services : ils répondent la messe, préparent les ornements, arrangent l'autel, servent à table, accompagnent le prêtre dans les chrétientés, et même au besoin font apprendre les prières ou le catéchisme aux enfants de la paroisse. Quand ils ont été suffisamment éprouvés et préparés, au bout d'un, an ou deux, ils sont envoyés au petit séminaire, où ils sont admis après un examen témoignant de leurs connaissances. Mais ils seront toujours placés sous la garantie morale, et, hélas ! Sous la caution pécuniaire du prêtre qui les a choisis et qui est considéré comme leur père spirituel. J'ai dit hélas! Car, si c'est un honneur et une consolation de former un prêtre, c'est, par les temps qui courent une forte charge soit pour un missionnaire, soit surtout pour les prêtres indigènes. L'oeuvre admirable de St Pierre Apôtre couvre les dépenses qui' incombent à la mission. Mais il y a les à-côtés, et

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    les à-côtés sont lourds. Et malgré cela, nos prêtres s'occupent de cette oeuvre du recrutement du clergé avec un zèle, disons même avec une émulation, admirable. Il y a eu des années, dans la mission de Hué, où on a été obligé, faute de place au petit séminaire, de refuser un certain nombre de demandes. Les Congrégations qui sont venues ou vont s'établir au Vietnam, Rédemptoristes, Franciscains, Sulpiciens, Bénédictins, sont certaines, si elles le jugent à propos, de trouver des vocations sur place.

    Le mode de recrutement que je viens de décrire a fourni, pendant près de trois siècles, des milliers de prêtres. Il a été seul en usage jusqu'à ces dernières années, et, actuellement, il n'est pas encore abandonné dans plusieurs missions. Mais les conditions actuelles de la vie, certains inconvénients du système, ont forcé les chefs de missions à employer d'autres modes de recrutement.

    Au Vietnam comme en France, l'instruction des enfants devient de plus en plus le souci dominant, disons mieux, le cauchemar des parents. C'est pourquoi l'enfant est envoyé très tôt, le plus tôt possible à l'école, et c'est pourquoi les écoles regorgent d'élèves, tant les écoles du gouvernement que les écoles de la mission. Parmi ce petit peuple sautant, jacassant et étudiant, il y a des élus de Dieu, des élus pour le sacerdoce. Quand ils auront été discernés par le curé, après plusieurs années d'études, faudra-t-il les obliger à passer un an ou deux d'épreuves au presbytère, quitte à oublier ce qu'ils auront appris, et à perdre leur temps. Non, mieux vaut les envoyer directement au petit séminaire, sans le stage accoutumé auprès du curé. Ou bien, autre raison, jusqu'à ces dernières années les petits séminaires n'avaient pas préparé aux diplômes qui consacrent les études élémentaires, primaires ou primaires supérieures. Il y a des parents qui, bien que désirant voir leur enfant entrer au séminaire, tiennent cependant à ce qu'il soit en possession de ce diplôme qui, plus tard peut-être, on ne sait jamais! Fournira à leur fils devenu homme, un moyen de gagner aisément sa vie. Et d'ailleurs, même pour un prêtre, un diplôme, si humble soit-il, n'est-il pas une bonne chose ? C'est pourquoi certains enfants, après avoir passé les examens voulus entrent directement de l'école du gouvernement ou de l'école de la mission au petit séminaire sans le stage auprès du curé. Mais, toujours, la

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    caution du curé est requise, c'est-à-dire que le prêtre certifie qu'il a suivi attentivement l'enfant et qu'il répond de ses dispositions, tant au point de vue intellectuel qu'au point de vue moral. Cette manière de faire est fréquente dans les missions de Cochinchine.

    D'un autre côté, tout prêtre n'est pas éducateur. Il y a des enfants qui, chez leur curé, prenaient des habitudes peu ecclésiastiques ou faisaient peu de progrès dans l'étude, non pas précisément par le fait positif du curé, mais par manque de surveillance, ou par suite d'une surveillance trop méticuleuse, ou bien surtout à cause des nombreuses personnes qui vivaient habituellement dans la maison du curé, ou qui y allaient ou y venaient journellement. Bref, sans qu'il soit nécessaire d'insister, on a, en beaucoup de missions, surtout au Tonkin, reconnu la nécessité d'établir des probatoria où des maîtres qualifiés qui prennent l'enfant au sortir de la famille, lui donnent la toute première préparation, et même une préparation assez avancée, soit pour l'instruction, soit pour la formation morale, et font un choix avant d'envoyer les mieux doués au petit séminaire.

    Tout fait prévoir que le système plus que deux fois séculaire du stage chez le curé sera de plus en plus délaissé, et que les enfants choisis pour monter à l'autel passeront directement d'une école primaire, ou mieux, d'un probatorium ecclésiastique au petit séminaire. Et d'ailleurs, il n'est pas absolument nécessaire que ce probatorium soit une maison complètement distincte du petit séminaire. On peut l'établir au petit séminaire même, dont les classes inférieures prendraient les enfants les plus jeunes, avec, si l'on y tient, une certaine séparation matérielle entre les deux catégories d'enfants. Mais il faut reconnaître que le système traditionnel, par son caractère familial, mettait entre les nouvelles générations de prêtres et les anciennes, tant du clergé européen que du clergé vietnamien, une intimité, extension de cette piété filiale, vertu si prisée en ce pays, que le système des grandes casernes,  même mitigé par l'esprit chrétien et le zèle sacerdotal, ne produit pas d'habitude.

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    La formation spirituelle du clergé

    1. — Formation intellectuelle.

    Une autre question soulevée par l'ordination des premiers prêtres annamites est celle de la formation des aspirants au sacerdoce, au point de vue intellectuel et au point de vue moral.

    Les premiers missionnaires furent obligés d'aller vite, pour subvenir aux besoins spirituels des chrétientés tonkinoises, environ 100.000 âmes ; on était sans prêtres depuis trois ans. Ils étaient d'ailleurs couverts par le bref qu'Alexandre VII avait adressé, le 9 septembre 1659, à Mgr Pallu et Mgr Lambert de La Motte : " Pour rendre plus facile l'ordination des prêtres indigènes, nous vous donnons et concédons la faculté de dispenser les lévites sujets à votre juridiction, de la connaissance de la langue latine, pourvu qu'ils la sachent lire et qu'ils n'ignorent pas l'explication du Canon de la Messe et des formules des Sacrements de l'Eglise".1 C'est pourquoi ils s'attachèrent surtout à la formation morale des candidats au sacerdoce, et sous ce rapport, on ne peut leur reprocher ni hâte ni légèreté. Ceux qu'ils choisirent étaient au service des Pères Jésuites depuis de longues années, ils avaient fait preuve de zèle et de dévouement, ils étaient liés par les trois voeux de religion, les chrétiens leur avaient accordé leurs suffrages, il ne restait donc plus qu'à leur donner une ultime préparation. M. Deydier le fit, pendant quelques années, insistant surtout, il nous le répète à plusieurs reprises dans ses lettres, sur la formation à la vie d'oraison et sur l'observance des prescriptions relatives à la vie commune et aux devoirs du ministère.

    Au point de vue des études proprement dites : "Je leur apprends, écrit-il à Mgr Pallu en parlant des élèves de son séminaire, je leur apprends à lire et à écrire les caractères de notre alphabet. Quelques-uns d'entre eux apprennent aussi le latin".2

    1. A. L AUNAY : Histoire générale de la Société des Missions Etrangères, I. p. 43.

    2. A. LAUNAY Histoire de la Mission du Tonkin, I. p. 71.

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    C'était en 1667, donc avant qu'il ait envoyé à Siam les deux catéchistes choisis pour être ordonnés. En 1686, on en était à peu près au même point au Tonkin ; Mgr de Bourges

    écrivait, à cette date : " Jusqu'à présent nous nous contentons de soutenir la mission par le secours des prêtres tonkinois qui ne savent point la langue latine, pourvu qu'ils la sachent lire et qu'ils soient instruits des cas de conscience, quoique médiocrement. Cet ouvrage demande autant de personnes que nous sommes ici ; il ne faut pas prétendre en diminuer une seule, car il faut composer des livres en langue tonkinoise, il n'y a que Mgr d'Ascalon qui puisse le faire ; il faut les expliquer et les enseigner ensuite à nos Tonkinois, et leur apprendre aussi à lire nos lettres d'Europe ".1 Que cette lettre est touchante, instructive, vengeresse ! Voilà quelques missionnaires français, vingt ans après leur venue au Tonkin. Que font-ils? Ils délaissent le ministère paroissial, et, certains que c'est leur devoir le plus urgent, ils composent des manuels scolaires, ils font la classe aux futurs prêtres. Mais laissons ce point de vue de la question.

    A l'époque où nous sommes, la Société des M.-E. avait fondé à Siam un séminaire général, pour toutes les missions d'Extrême-Orient. Les missionnaires du Tonkin et de la Cochinchine y avaient déjà envoyé des élèves. Là, les études étaient poussées plus loin que dans les séminaires de mission. Bénigne Vachet nous parle d'un clerc annamite, qui accompagna une des ambassades envoyées par le roi de Siam à Louis XIV et au Pape, et qui fit l'admiration de la cour du grand Roi et des prélats romains, par la solidité de son raisonnement et la finesse de son esprit, dans les argumentations qu'il soutint publiquement à Paris et à Rome.

    Il y aurait une histoire bien intéressante à faire. Ce serait celle du développement des études, tant au séminaire général de Penang que dans les écoles cléricales des diverses missions de l'Indochine orientale, des hauts et des bas que subissait la formation intellectuelle des aspirants au sacerdoce, suivant que les événements politiques troublaient plus ou moins la vie des maîtres et des élèves ; des méthodes qui furent suivies, suivant la tournure d'esprit ou les dispositions des directeurs de séminaire ; des manuels qui furent composés, soit en langues européennes, soit en en langues indigènes, et cela, depuis la fondation du premier séminaire, depuis la barque de M. Deydier, jusqu'à nos jours.

    1. A. LAUNAY : Histoire de la Mission du Tonkin, I. p. 274.

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    Prenons la question à l'époque actuelle. Si je voulais être complet, il y aurait encore beaucoup à dire. Je ne ferai qu'effleurer certains aspects de la question.

    On vient, dans ces dernières années (à partir de 1927) d'unifier les programmes des études dans tous les séminaires de l'Indochine orientale. C'est une réforme qui tenait à coeur au premier Délégué que Rome a envoyé au Vietnam. Si je ne me trompe, elle avait été demandée par des personnes haut placées, et une première visite apostolique avait conclu à la nécessité de cette mesure. Bien entendu, l'unité est encore quelque chose de théorique, c'est un idéal vers lequel on tend, et que l'on atteindra, s'il plaît à Dieu, avec plus ou moins de rapidité, avec plus ou moins d'ardeur, suivant le niveau où en étaient les études dans chaque mission, suivant les capacités des professeurs, suivant les idées particulières et la tournure d'esprit de ceux qui dirigent ou contrôlent le mouvement. Ici comme partout, quand on veut faire quelque chose, il y a un grand nombre de facteurs qui entrent en jeu, et dont on doit tenir compte dans l'évaluation des résultats. Mais c'est déjà un grand point qu'on ait reconnu la nécessité d'unifier les programmes et de porter les études à un niveau assez élevé. Cela ne s'est pas fait tout seul, cela n'est pas arrivé en un jour. Il y eut, comme pour toutes les questions, les retardataires et les extrémistes ; les uns et les autres apportaient, à défendre leurs thèses, les meilleures raisons ; quand on était à bout d'arguments, on s'injuriait, tout en s'estimant, comme les héros d'Homère, on se traitait de "fossiles", et, chose plus dangereuse, de "modernistes". Oh! Quelles discussions, parfois, dans le réfectoire de certaines maisons d'enseignement !

    A. — Pour les petits séminaires, les programmes sont à peu près ceux de l'enseignement secondaire latin sciences en France. Je dis à peu près, car pour différentes raisons qu'il serait trop long et oiseux d'exposer, on a laissé de côté ou réduit considérablement certaines matières : histoire politique de l'Europe, histoire littéraire, étude des auteurs, etc... Et on en a introduit d'autres absolument nécessaires, comme l'étude de la littérature vietnamienne et des caractères chinois. En effet, bien que les programmes de l'enseignement d'Etat aient réduit au minimum l'étude des caractères — étude qui, pendant quelques années, avait été

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    complètement supprimée — on a reconnu, chez nous, que les prêtres indigènes, s'ils voulaient remplir intégralement leur rôle, accomplir leur ministère en entier, et s'acquérir l'autorité morale qui leur est indispensable, devaient connaître la langue chinoise écrite qui est encore une des langues officielles du pays.

    La question des programmes est liée à celle des diplômes. Encore une question qui a fait couler beaucoup de salive ! Convient-il que les futurs prêtres conquièrent les diplômes que délivre l'Etat? Au Vietnam, on a jugé bon en principe que les prêtres aient le plus de diplômes possible. C'est pour cela que, dans certaines missions, on exige, à l'entrée du petit séminaire, le certificat d'études élémentaires indigènes, ou si l'enfant ne l'a pas, on lui fait passer un examen de force équivalente. C'est pour cela que ailleurs, les études des probatoria sont orientées vers cet examen et vers l'examen du certificat d'études primaires franco indigènes. C'est pour cela que, dans d'autres séminaires, on prépare indirectement à ces deux examens. Je fais remarquer ici que ces deux diplômes, bien que modestes, confèrent au titulaire certains droits, au point de vue de la direction et de l'enseignement dans les écoles primaires, publiques ou privées, et que le prêtre a avantage à jouir de ces droits. C'est pour cela encore que les programmes des petits séminaires ont été rédigés en conformité, autant que faire on a pu, avec les programmes d'Etat, afin que les élèves au sortir de leur rhétorique, et à condition d'avoir reçu une préparation supplémentaire spéciale, puissent se présenter au baccalauréat. Je ne puis citer pour le moment qu'un exemple, un jeune prêtre de la mission de Hué, qui après avoir conquis brillamment à Rome ses doctorats en philosophie, en théologie et en droit canon, est venu à Paris et y a enlevé, en deux années d'étude, son baccalauréat ès lettres et sa licence en philosophie. Certes son intelligence, son travail sont pour beaucoup dans ces succès, mais il est le premier à reconnaître ce qu'il doit à ses maîtres du petit séminaire et aux études qu'on lui fit faire. Je suis certain que, dans peu d'années, il aura des imitateurs, non seulement dans la mission de Hué, mais ailleurs.

    Comme la possession du diplôme d'études primaires supérieures confère certains droits très précieux, pour un curé, au point de vue de l'ouverture des écoles privées, on a pensé à un

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    certain moment, à faire prendre ce diplôme par les séminaristes, et on a étudié s'il ne serait pas possible de combiner, dans ce but, les programmes de l'enseignement primaire supérieur avec ceux de l'enseignement secondaire. Après avoir disséqué ou comprimé certaines matières, additionné les heures, tenu compte des toutes dernières minutes de la journée d'un élève, on a reconnu que le projet était irréalisable.

    Autre question qui a son importance en pays de mission. Il est très utile, il est même indispensable, vu les conditions où se trouvent actuellement la plupart de nos prêtres, qu'ils possèdent d'une façon parfaite une langue occidentale, qui leur rendra accessibles, dans leur forme originale ou en traduction, toutes les grandes oeuvres qui ont illustré les sciences religieuses, et qui les mettra à même de se rendre compte du mouvement des idées en Europe. C'est, en l'espèce, la langue française qui a rempli ce rôle. C'est pourquoi la langue véhiculaire des études, dans les classes, est la langue française : les programmes et les horaires insistent sur l'étude de cette langue dans les classes inférieures, de façon que l'élève puisse, le plus tôt possible, se servir, pour l'étude du latin et des autres matières, des manuels et autres ouvrages scolaires édités en France.

    Avec le programme et la méthode d'enseignement que je n'ai fait qu'esquisser, nos élèves sortent de rhétorique, dans la plupart de nos séminaires, avec un bagage de connaissances que beaucoup de jeunes français pourraient leur envier : ils savent le latin et le français d'une façon théorique et pratique très satisfaisante. J'ai dit : d'une façon pratique, parce que je me souviens de mon étonnement lorsque, à mon arrivée à Hué, il y a déjà longtemps, je m'aperçus que je ne savais pas le latin. J'étais obligé, comme on le comprend aisément, d'employer la langue latine pour parler avec mes confrères vietnamiens, avec les élèves du séminaire où je fus placé professeur. De temps en temps, trop souvent même à mon gré, dans la conversation se présentaient des idées tout à fait vulgaires : des ciseaux, une fourchette, un mouchoir, une chemise, des culottes, un canard, que sais-je encore? Je ne savais comment les exprimer. Nos auteurs classiques ont dédaigné de parler de ces choses-là, du moins dans les textes qu'on fait traduire aux écoliers. Et je voyais, à ma honte, les prêtres indigènes, les jeunes écoliers

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    sourire de mon ignorance. C'est que, dans presque tous nos séminaires de mission, les enfants sont obligés, certains jours, de parler latin, ou français, dans leurs récréations, dans leurs jeux, dans tous leurs rapports avec leurs camarades ou leurs maîtres.

    Cette méthode fut adoptée au collège général de Siam dès l'origine, pour donner une langue commune à cette véritable tour de Babel que formaient les élèves venus de tous les pays d'Extrême-Orient, et parlant des langues différentes : les dialectes divers de Chine, le tonkinois et le cochinchinois, le siamois, plus tard le coréen et le japonais. Les séminaires particuliers des missions font de même, et nos enfants, grâce à cette méthode, peuvent exprimer en latin des idées qui arrêteraient le meilleur de nos bacheliers de France. Ils ont appris, en plus, la langue chinoise écrite, autant qu'elle leur sera nécessaire pour lire ou rédiger une pièce administrative. Et, pour les sciences, la littérature ou autres matières, ils peuvent facilement, avec un léger apport, arriver au baccalauréat.

    B. —Les voilà entrés au grand séminaire. Ils avaient passé huit ans au petit séminaire ; ils consacreront, suivant les prescriptions du Droit canon, six ans à l'étude des sciences ecclésiastiques. On leur met entre les mains, dans la plupart des missions, les manuels qui sont en usage dans les séminaires d'Europe, et ces manuels sont étudiés, compris, retenus, tout comme en France. Nous avons, dans nos cours, une élite formée de quelques individus, le groupe des intelligences moyennes, le plus nombreux, et la queue, plus ou moins pesante suivant les années. Exactement comme dans n'importe quel séminaire des pays d'Europe. J'ai, dans ma bibliothèque un des manuels dont on se sert dans la mission de Hué, un Tanquerey usagé, annoté par un élève qui est rentré dans le monde. Les annotations, les soulignements, font l'éloge du professeur qui les a suggérés, c'est indiscutable, mais ils font honneur aussi à l'élève qui en a compris l'importance et l'utilité. Depuis de nombreuses années déjà, j'assiste aux examens semestriels pour les élèves du grand séminaire, et annuels pour les jeunes prêtres. J'ai pu me rendre compte combien les traités étaient, d'une façon générale, assimilés et utilisés pour la prédication et la direction des âmes.

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    Cet emploi des manuels d'Europe ne date que d'une trentaine d'années. Dans certains séminaires, même, on se sert encore, au moins pour certaines matières, de manuels composés à l'usage des autochtones et cela pour plusieurs raisons : parce que ces manuels sont excellents et que, pour la morale par exemple, à côté des principes généraux qui intéressent tout le monde, on a mis les applications pratiques qui concernent spécialement le Vietnam, ou bien parce que quelques-uns de ces manuels, composés en langue vietnamienne sont plus accessibles à des élèves que la langue latine dérouterait peut-être. Mais cette dernière raison, valable il y a quelques années, n'a, je crois, plus de poids aujourd'hui nulle part. On avait édité, jadis, des manuels squelettiques, décharnés, qui faisaient le tourment des maîtres aussi bien que des élèves. Ils sont abandonnés partout, grâce à Dieu.

    On a voulu les ressusciter, il n'y a pas longtemps. Les élèves n'auraient entre les mains qu'un seul ouvrage, qui aurait réuni dans une synthèse fortement raccourcie, toutes les sciences ecclésiastiques, étudiées et enseignées principalement au point de vue de la piété. Malgré la haute situation de l'auteur de la proposition et sa bonne volonté indiscutable, le projet fut critiqué, d'une façon courtoise mais parfois dure, par des professionnels de la question. On lui reprochait son manque de précision, et, surtout, qu'il tendait à minimiser d'une façon peu décente et dangereuse la formation intellectuelle de nos prêtres, qui n'auraient été, en fin de compte, au point de vue des connaissances religieuses, que de maigres catéchistes. L'idée était tombée, et personne n'en parlait plus, lorsque quelques années plus tard, parut une réponse de Rome la désapprouvant.

    A juste titre. Ce n'est pas à une époque où les jeunes Vietnamiens viennent en France concourir pour tous les diplômes et retournent chez eux bardés de parchemins, qu'il faut mesurer au compte-goutte à nos prêtres les sciences sacrées aussi bien que les sciences profanes. Leur ministère, pour beaucoup, serait de ce fait, menacé de stérilité, ou fortement réduit en fruits de salut pour les âmes.

    Quelques missions de l'Indochine orientale continuent à envoyer quelques-uns de leurs élèves au collège général de Penang. Rome a voulu, ces dernières années, former quelques prêtres du

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    Vietnam et se rendre compte en même temps des espérances que le clergé autochtone permettait de concevoir. C'est pourquoi une quinzaine de séminaristes du Vietnam ont été envoyés au Collège de la Propagande d'où ils sont revenus, pour la plupart, après avoir conquis plusieurs diplômes de licence ou de doctorat. Une idée commence à s'insinuer dans l'esprit de nos prêtres et de nos élèves : pourquoi n'enverrait-on pas chaque année, et dans chaque mission, quelques enfants faire leurs études en Europe, en France ou ailleurs, y prendre leurs grades en toutes sortes de branches, en rapporter plus de science, plus de largeur d'esprit, plus de lumière, plus d'air libre? L'idée est encore un peu trouble, elle n'est pas au point, elle soulève des à-côtés délicats, mais ce serait peut-être une faute de la rejeter brutalement. Il faut l'étudier sérieusement, la mûrir, et n'y donner cours si on le juge bon, qu'à bon escient, après avoir écarté toutes les chances d'insuccès ; car, en pareille matière, les insuccès seraient lourds de conséquences graves.

    1. CADIÈRE

    Origine et développement du clergé

    diocésain au Vietnam1

    2. — Formation morale.

    Je n'ai parlé, jusqu'ici, que de la formation intellectuelle, ce n’est pas qu'on se désintéresse, en Vietnam, de la formation morale des futurs prêtres, loin de là. Partout, on choisit, pour les mettre à la tête des séminaires, ou pour en faire des professeurs, les hommes les plus pondérés, les plus vertueux, les plus pieux. A tous les moments de la journée, dans tous leurs rapports avec les élèves, d'une manière cachée mais avec patience et ténacité, avec amour, comme on fait ce qui est un devoir, et ce qui est le plus important des devoirs, ces hommes façonnent les âmes qui leur sont confiées, les aident à se dépouiller du vieil homme, à revêtir Jésus-Christ, qui devra régner en elles, agir par elles, accomplir par elles sa mission salvatrice. Leur récompense sera éternelle, mais ils en jouissent déjà ici-bas, d'une façon bien douce, quand ils voient cette armée de prêtres qu'ils ont formés et qui travaillent utilement dans la vigne du Seigneur. Les prêtres de Saint Sulpice vont sous peu, dit on, prendre la direction de quelques séminaires en Indochine. En examinant ce qui a été fait jusqu'ici, ils reconnaîtront, je n'en doute pas, leur image comme dans un miroir, car beaucoup de ceux qui forment les prêtres indigènes, ont été formés en partie par les Sulpiciens, ou appliquent leurs méthodes.

    1. — Voir Bulletin n° 103, p. 481.

    M. Deydier n'utilisa que progressivement les deux prêtres tonkinois ordonnés en 1668 par Mgr Lambert de La Motte. A la fin de cette année là, il écrit : "J'employai tout le mois d'octobre à

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    l'instruction de nos chers confrères, le P. Benoît et le P. Jean, et enfin au commencement de novembre, je leur donnai la juridiction et l'approbation, et depuis ce moment ils ont continuellement ouï les confessions de tous les chrétiens en ma place, cependant que je leur dispose les livres nécessaires, comme le rituel et le missel, dont je tourne les rubriques en leur langue... Je crois qu'à la prochaine fête des Rois, le P. Jean célébrera sa première messe. Pour le Père Benoît, il tardera davantage, parce qu'il a beaucoup de peine à apprendre par coeur ce qu'il est nécessaire de savoir." (1) Et même, plus tard, le P. Kiên, ancien soldat, ordonné à 60 ans, sachant à peine lire, ne put jamais célébrer la messe : "il fallut se contenter, dit Mgr Néez, de l'instruire pour pouvoir administrer les sacrements." (2)

    1. A. LAUNAY : Histoire de la Mission du Tonkin. I. p. 73 ;

    2. — id — p. 91.

    Il en est de même aujourd'hui : les prêtres, avant qu'on leur confie une paroisse, passent par un temps d'épreuve pendant lequel ils s'initient peu à peu à la pratique du ministère. Cette épreuve est comprise de différentes façons, placée à divers moments, suivant les missions.

    Parfois elle est placée avant l'ordination sacerdotale, et cela a lieu de différentes manières. Ou bien, les séminaristes, toutes études secondaires terminées, et avant d'entrer au grand séminaire, sont confiés à des missionnaires ou à des prêtres indigènes, chefs de paroisses, comme catéchistes. Ils suivent partout le prêtre, l'aident dans toutes ses actions, agissent souvent en son nom et s'initient par là même peu à peu à la façon d'administrer une paroisse. Ils restent là deux, cinq, dix ans, puis entrent au grand séminaire, et leurs études faites, l'ordination reçue, sont chargés immédiatement d'une paroisse. On a reconnu quelques dangers à cette manière de faire. Les catéchistes, parfois laissés plus ou moins à eux-mêmes, sont exposés à des tentations qu'ils ne parviennent pas toujours à surmonter, d'où des défections. En tout cas, si le stage se prolonge, ils oublient ce qu'ils avaient appris au petit séminaire, notamment la langue latine. C'est pour cela qu'on a composé, je l'ai dit, des manuels de théologie et de philosophie en langue vietnamienne. Pour remédier à ces inconvénients on a abrégé l'épreuve; ou bien on l'a placée entre les

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    deux années de philosophie et les quatre années de théologie ; ou bien encore, on l'a divisée en plusieurs périodes : six mois d'étude puis six mois de catéchistat, et ainsi de suite pendant plusieurs années. Bref, tous ces tâtonnements, toutes ces reprises prouvent que ce système, s'il a quelques avantages, n'est pas exempt d'inconvénients. Aussi, dans d'autres missions, on l'a abandonné depuis longtemps, et on s'en trouve bien: les élèves passent directement, comme en France, du petit séminaire au grand séminaire et, après leur ordination, sont confiés à un chef de paroisse comme vicaires, pendant cinq ou six ans. C'est là qu'ils se forment à la pratique du ministère. C'est, semble-t-il, la méthode la plus sûre.

    Voici donc un nouveau pasteur, à qui le vicaire apostolique vient de confier une paroisse, c'est-à-dire un nombre plus ou moins grand de chrétiens, noyés au milieu de villages paiens. Que fait-il ?

    Laissez moi vous lire quelques lignes d'un article publié tout récemment dans un journal de Saigon. L'article est intitulé : "Avec le R. P. X... bâtisseur de l'église Jeanne d'Arc à Cholon ". Cholon, c'est la grande ville commerçante et industrielle, mi-partie vietnamienne mi-partie chinoise, qui touche Saigon. Voici maintenant l'interview que le P. X... accordait au rédacteur du Courrier Saigonnais : "Cholon est divisée en deux paroisses bien distinctes : la paroisse chinoise est dirigée par le R. P. Y... un Chinois vénérable dont la réputation s'étend partout. Ce fut lui qui construisit l'église St François-Xavier dont il est le curé. La paroisse vietnamienne est complètement indépendante de la paroisse chinoise. Notre ancienne église était beaucoup trop petite. Elle a été transférée dans un autre emplacement. La nouvelle église mesure soixante mètres de long et vingt-deux mètres de large, y compris les transepts. Le clocher central a 47 mètres de hauteur. Nous avons dépensé beaucoup pour sa construction. C'est grâce à la générosité des donateurs, catholiques et non catholiques, vietnamiens, français, chinois, indiens, que nous avons complété la somme nécessaire." Et le journaliste ajoute : "Quand le R. P. X... parle de cette période pendant laquelle il entassait pierres sur pierres, il le fait si naturellement qu'il semble n'avoir rencontré aucun obstacle et que l'aide lui vint spontanément et de partout. Il n'en fut rien cependant. La construction de l'église Jeanne d'Arc a duré plus de trois années. A plusieurs reprises les

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    travaux furent interrompus, faute d'argent. Le R. P. X... ne se  découragea pas. Il fallait économiser ? Il se fit chef de chantier. Il s'était fait architecte déjà. On ne pouvait pas payer les coolies ? On travaillait avec une seule équipe. Ses amis, ses supérieurs eux-mêmes lui conseillaient de renoncer à l'entreprise ; on additionnait devant lui le prix des matériaux, les salaires de la main-d'oeuvre. Il souriait, continuait..." Et le journaliste de crier son admiration pour cet exemple d'énergie qu'a donné le R. P. X... Il fait remarquer que ce prêtre est l'auteur des plans de plusieurs églises en Cochinchine, au Cambodge, en Vietnam. Il rappelle qu'il fonda et dirigea pendant de longues années la Semaine Religieuse de la mission de Saigon.

    Voilà ce que font les prêtres vietnamiens du sud au nord de l'Indochine. Ce n'est qu'un exemple entre dix mille. Ils dirigent des paroisses, ils bâtissent des églises, ils donnent leurs soins aux vieux chrétiens, ils s'appliquent à convertir les paiens, ils sont professeurs dans les petits et grands séminaires, ils sont aumôniers de religieuses, ils composent des livres, ils dirigent des orphelinats, des imprimeries, ils prêchent à des religieux ou à leurs confrères. Ils font tous les actes du ministère sacerdotal et du ministère apostolique.

    On a semblé dire que la vocation du prêtre autochtone était, plutôt de s'occuper des vieux chrétiens, tandis que le missionnaire serait appelé à l'évangélisation des infidèles. Cette théorie ainsi schématisée à l'excès, serait contraire à la réalité des faits. Il y a des prêtres vietnamiens qui, par leur tempérament, leurs dispositions, leurs qualités, semblent faits pour diriger uniquement de vieilles chrétientés, mais il y en a d'autres, beaucoup d'autres, qui excellent dans l'oeuvre de la conquête des âmes et qui se donnent tout entiers, avec plaisir et par goût, dirait-on, à ce ministère pénible entre tous. Et cette dualité de dispositions se remarque aussi parmi les missionnaires européens. Quelqu'un, récemment, agitait la question de fonder une Congrégation composée de prêtres autochtones qui se voueraient à l'évangélisation des tribus sauvages de la chaîne annamitique. Une enquête discrète que l'on me pria de faire à ce sujet, me permit de conclure que, à ne considérer que le facteur bonne volonté et esprit de zèle, on trouverait des vocations pour cette oeuvre.

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    Ce que je voudrais faire remarquer d'une façon toute particulière, c'est, pour beaucoup d'entre les prêtres vietnamiens, la grande pauvreté qui les talonne dans l'accomplissement de leur ministère. Sans doute, il y a des missions où la vie du curé et de ses aides est assurée, parfois largement, ordinairement vaille que vaille, par les revenus de la paroisse. Mais, même là, s'il y a un effort à faire, si l'église doit être reconstruite, si l'on veut fonder une école, que sais-je ! Les ressources manquent. L'exemple du R. P. X... qui appartient à une mission des plus riches de l'Indochine, le prouve surabondamment.

    Mais il y a des vicariats où, pour une cause ou pour une autre, les chrétientés n'ont pas de biens-fonds, ou n'ont que des ressources insignifiantes. Les prêtres n'ont, pour leur entretien et pour leurs oeuvres, que leurs messes. Dans la mission de Hué, des prêtres indigènes sont dans ce cas, et, au taux de ces dernières années, trente messes faisaient environ 150 francs. Ce chiffre serait à multiplier par 100 environ, à l'heure actuelle, compte tenu de la dévaluation de la monnaie. Nos prêtres n'ont que 150 francs par mois, pour se nourrir et se vêtir, entretenir leur domestique et les enfants qu'ils préparent pour le petit séminaire, subvenir aux besoins de leurs chrétiens, aider lorsqu'il le faut les catéchumènes qui se présentent, en un mot, soutenir toutes leurs oeuvres. Aussi, que de préoccupations, que de courses, que de démarches, que de lettres, que de supplications lorsqu'une oeuvre plus urgente se présente et nécessite des ressources plus grandes. Quelques-uns de nos prêtres furent surnommés des " Rogatien". C'est un surnom qui fait leur éloge, car ce qu'ils demandaient n'était pas pour eux. Et quelle vie pauvre et mortifiée que la leur !

    Arrivons à l'improviste chez un de ces prêtres vietnamiens au moment où il se met à table. Devant lui, un pot rempli de riz cuit à l'eau, du beau riz blanc, c'est son pain ; et une tasse avec deux bâtonnets pour l'ingurgiter. Dans un autre pot, un potage de légumes et poisson, fortement épicé au sel, au poivre, au piment ; c'est pour arroser le riz. Dans de petites soucoupes, de la saumure liquide, sorte d'huile de poissons, des piments frais ou secs, de la saumure en pâte, on dirait des anchois coupés en petits morceaux, un morceau de poisson salé frit ou cuit au court-bouillon ; une grosse patate bouillie pour combler les vides. Comme boisson,

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    un grand bol de thé chaud. Le tout coûte bien huit ou dix cents, c'est-à-dire à peu près un franc papier. C'est relevé en goût et même en odeur. Avec ce régime, on vit, mais on n'engraisse pas.

    Et malgré cette économie de tous les jours, que de prêtres, faute de ressources, ne peuvent pas agrandir leur église ou simplement refaire une toiture qui tombe ; sont incapables de reconstruire leur presbytère délabré ou malsain ; attendent depuis des années la personne charitable qui leur permettra d'établir l'école dont ils espèrent la rénovation de leur chrétienté ! Que d'oeuvres que l'on ne peut pas réaliser, quand on manque de ressources !

    Le passage du clergé missionnaire au clergé diocésain

    Si j'étais un bon élève de rhétorique, je ferais ici un portrait moral du prêtre vietnamien avec ses qualités et ses défauts ; et même, je m'exercerais à établir un parallèle entre le clergé européen et le clergé autochtone. Ce serait oeuvre vaine. Les hommes sont les mêmes partout, et partout ils sont menés par les mêmes passions, soit pour le bien soit pour le mal.

    Au point de vue où nous devons nous placer ici, il n'y a pas de races il n'y a que des individus ; ou, si l'on aime mieux, les caractères d'une race sont fluides, mobiles, incomplets et incertains, tandis que les traits qui distinguent les individus sont nets et visibles. Les Vietnamiens disent de nous, Européens, que nous sommes nong, c'est-à-dire chauds, bouillants, vifs, colères, emportés. Mais je connais des Vietnamiens qui sont plus " chauds " que les Européens. De même, il est vain, il est même injuste jusqu'à un certain point, de dire que les Vietnamiens ont un caractère enfant, qu'ils manquent de maturité, de cet équilibre des facultés qui fait l'homme européen. Nombre de Français, sous ce rapport, ressemblent aux Vietnamiens comme des frères. Les chrétiens, et souvent les non chrétiens, accordent leur confiance, une confiance absolue, soit à des missionnaires européens, soit à des prêtres autochtones, de même qu'il leur arrive d'avoir en aversion, ou les uns ou les autres. Le fait d'être de la même race, qui parfois est un gros atout entre les mains des prêtres du pays, parfois aussi les dessert d'une façon indiscutable, et cela pour des raisons

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    psychologiques qu'il est inutile de donner ici. Partout, dans tous les temps, Dieu se sert pour accomplir son oeuvre, d'instruments parfois bien imparfaits, et c'est une des plus fortes preuves de la présence de Dieu dans son Eglise que de voir l'Epouse du Christ traverser les siècles, s'implanter dans toutes les nations, malgré l'universelle faiblesse de ceux qui la représentent.

    On a parlé d'une crise du clergé autochtone. On en parle encore parfois avec passion. Les faits qui ont donné lieu à cette opinion ont été souvent exagérés ou mal compris, ou dénaturés. Je dirai ici, en peu de mots, ce qui s'est passé au Vietnam. Lorsque les premiers missionnaires, au XVIIe siècle et même au XVIIIe, arrivaient en pays annamite, ils ne trouvaient pas, sous certains rapports, une civilisation, des idées inférieures à ce qu'ils étaient accoutumés de voir en Europe. Les vaisseaux d'où ils descendaient n'étaient pas beaucoup plus grands que les grandes jonques annamites, chinoises ou japonaises qu'ils rencontraient dans les ports de la côte. Les théories médicales basées sur les humeurs, sur les esprits, et les remèdes que prescrivaient les Esculapes d'Europe, ressemblaient étrangement aux théories et aux médicaments des maîtres d'Extrême-Orient. Plusieurs missionnaires même, avouent dans leurs relations, qu'ils ont plus de confiance, expérience faite, aux médecins annamites qu'à leurs confrères d'Occident. Quand il leur arrivait de discuter avec les bonzes ou les lettrés, ils reconnaissaient facilement dans les raisonnements de leurs partenaires, la finesse, la subtilité des grands hérésiarques de la primitive Eglise. D'ailleurs, tout les émerveille dans ce qu'ils voient à la cour, dans les Annamites, sur leur intelligence, sur leur caractère, sur leurs vertus. Tous les chrétiens sont des saints, non pas des petits saints, mais des grands saints. Oh comprend que clans ces conditions, il s'établissait, entre Européens et autochtones, une certaine égalité de pensées et de sentiments qui écartait toute manifestation intempestive et injuste d'orgueil de race. En 1673, les Européens présents à Hanoi, tant civils que religieux, vont féliciter Trinh-Can, qui revenait, victorieux, disait-il, d'une expédition contre la Cochinchine. Les Anglais, les Hollandais, les Portugais, tous commerçants, les Français, missionnaires mais habillés en commerçants, saluèrent le prince suivant la coutume de leur pays ; mais le P. Marini, jésuite qui était vêtu à l'Annamite, salua à la mode annamite et fit quatre grandes prostrations.

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    Au XIXe siècle, la civilisation européenne a fait un bond au point de vue matériel. Les missionnaires arrivent dans des paquebots formidables. La jonque où ils prennent place, sur la côte du Vietnam, ne paraît plus qu'une coquille de noix à côté du colosse de fer. Quand ils s'allongent dans le hamac du palanquin et qu'ils sentent leurs os brisés par les secousses des porteurs, quand ils s'accroupissent dans la barque étroite et incommode, ils pensent aux rapides, aux tramways, aux autos qui transportèrent leur jeunesse.

    Entre les deux civilisations ils remarquent, au point de vue culture, une dénivellation très forte, et la secousse qu'ils éprouvent en sautant cette marche leur cause un ébranlement général qui influe sur le jugement qu'ils portent sur le peuple au milieu duquel ils vont vivre. Ils se ressaisissent, grâce aux mobiles de foi qui les dirigent, ils ne traitent pas les Vietnamiens ou les Chinois de sauvages, mais ils ont, au fond d'eux-mêmes, d'une façon parfois inconsciente mais réelle, la persuasion qu'ils appartiennent à une race supérieure. Ils ressemblent à ce paysan vietnamien qui m'amenait quelques individus de tribus dites sauvages de la chaîne annamitique. "Père, me disait-il, ils n'ont pas de culotte, mais ils sont intelligents et rusés tout comme nous". Il était tout étonné de voir que des gens à demi nus étaient doués quand même de la faculté qui fait les hommes.

    Quand j'arrivai au Vietnam, il y a 37 ans, j'entrai, entre Tourane et Hué, dans l'église de la première chrétienté de ma mission. Toiture en paillote, parois en bambous tressés, des portes et des fenêtres qui ne fermaient pas ; l'autel : quelques planches poussiéreuses sur des tréteaux ; une croix rongée par la rouille ; comme parquet, le sable pulvérulent.

    C'était lamentable ! Je ressens encore l'impression de découragement, de dépression physique qui m'étreignit. C'est ça ! C'est là que tu vas passer ta vie ! J'eus besoin, je vous l'avoue, de m'élever un peu et demander du courage à Celui qui le départit avec sa grâce.

    Je pourrais vous raconter des histoires jusqu'à demain, des faits vécus, des bribes de vie. D'abord, ça distrait. Et puis, je vous avouerai que je n'aime pas les théories a priori, les jugements définitifs bâtis en l'air. Nous lisons parfois de doctes revues, ou

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    même de gros livres. On nous juge, on nous critique, on nous sermonne, parfois de haut. Ce sont des prêtres, des religieux animés des meilleures intentions, mais qui n'ont jamais quitté leur bureau, qui ne connaissent pas les conditions de notre vie, les circonstances, l'ambiance, l'atmosphère, ces impondérables parfois bien lourds, qui expliquent la façon d'agir des missionnaires. C'est pénible ! Et nous en souffrons. Parfois même, souvent, c'est risible ! Et nous en rions.

    On a parlé de "l'esprit du conquérant ". Tous les Européens, y compris les missionnaires seraient imbus ou l'auraient été de cet esprit. L'esprit conquérant, oui les missionnaires l'ont toujours eu, et nous l'avons encore, Dieu merci ! Car partis pour gagner des âmes à Jésus-Christ, nous voulons étendre de plus en plus son royaume. Mais c'est là les seules conquêtes que nous voulions faire. C'est faire injure aux missionnaires, c'est les rabaisser, les calomnier, que de leur attribuer le dessein d'étendre les frontières d'une patrie terrestre. Mais avec cette restriction, qui est capitale : nous devons avouer que, forts de leur civilisation, les Européens, quels qu'ils fussent, débarquant en terre lointaine, ne pouvaient s'empêcher, en voyant les manifestations des civilisations étrangères, de s'estimer un peu trop au détriment des peuples au milieu desquels ils vivaient. Avaient-ils complètement tort ? C'est une autre question, qu'il est inutile de traiter ici. Je constate le fait. Les missionnaires eux-mêmes n'étaient pas immunisés complètement contre ces atteintes de l'orgueil. Sans doute, les sentiments de foi qui les guidaient en atténuaient les effets. Ils ne croyaient pas que leur race descendait des dieux, ou était la race élue de Dieu. Mais à quelque nation qu'ils appartinssent, ils n'en avaient pas moins au fond d'eux-mêmes, et souvent d'une façon inconsciente, la conviction intime que les blancs étaient supérieurs aux hommes de couleur. Et, chose curieuse, à part certains cas exceptionnels, les gens de couleur reconnaissaient, toujours avec des nuances, cette supériorité, au moins en pratique, quitte à se rattraper parfois en traitant les Européens de "diables d'étrangers" ou autres qualificatifs peu amènes.

    Cet état de choses a duré deux à trois siècles, tant dans le plan des affaires civiles ou militaires, que dans le plan des affaires religieuses.

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    Puis, à peu près brusquement, tout change. Quelles sont les raisons qui ont amené ce revirement, il serait trop long de les énumérer, et nous sortirions de notre sujet. Encore une fois, constatons le fait. Les Japonais, les Chinois, les Vietnamiens, tous les autres peuples de couleur se sont dit : "Mais, la réputation des Européens est surfaite. Après tout, nous sommes leurs égaux.

    Et, vous le savez, il y en a qui disent : "Nous valons mieux qu'eux!" Sans doute, il était ridicule dans sa forfanterie, le surveillant autochtone qui paradait devant un groupe de paysans venus pour voir un grand pont métallique sur la voie ferrée, et qui leur disait : "Vous voyez ce pont, quel travail ! Eh bien, les Français n'y sont absolument pour rien. C'est nous qui avons tout fait.'' Mais lorsque certains Hindous nous disent : "Notre vieille civilisation vaut mieux que la vôtre", ils n'ont pas tout à fait tort. Mais, ici encore, c'est une autre question. Restons dans notre sujet.

    Donc, à un moment donné, la crise du clergé autochtone est née. Elle est née dans telle mission plus tôt, dans telle mission plus tard. Elle a pris fin dans certains endroits, alors que plus loin elle dure encore. Ces différences dans les manifestations d'une même crise tiennent à plusieurs causes. L'écart entre le niveau intellectuel et le niveau moral des deux clergés était plus ou moins accentué, suivant les régions. Les rapports de vie quotidienne entre missionnaires européens et prêtres du pays étaient, suivant les lieux, plus ou moins fréquents, plus ou moins intimes, plus ou moins cordiaux. Les revendications du clergé local ont été, suivant les missions, suivant les personnalités en jeu, plus ou moins âpres ; la réaction provoquée du côté des missionnaires a été plus ou moins violente, les concessions faites à des revendications justes et légitimes, ont été accordées avec plus ou moins de  spontanéité, de loyauté, d'opportunité.

    Bref, ce fut, c'est encore, dans beaucoup d'endroits, un moment pénible, et pénible pour tout le monde. La justice et l'humilité y ont gagné, c'est certain, mais la charité a reçu bien des dommages, c'est non moins évident. Souhaitons que tout rentre bientôt dans l'ordre, dans cet ordre voulu de Dieu, le Père universel de toutes les races et voulu de Jésus Christ, le Prêtre éternel, source de tout sacerdoce.

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    Au fond, c'est une crise de croissance, c'est l'âge ingrat, c'est entendu, mais c'est une bonne chose. Evidemment, comme toujours, comme partout, il y a des Cassandre qui croient et disent que c'est la fin de tout. Evidemment, comme dans toute crise de croissance, le grand garçon qui ne veut plus être traité en gamin arbore fièrement la cigarette jadis prohibée et fait des moulinets avec sa canne devant la galerie ; peut être même croit-il être supérieur aux "vieux" ; un sentiment sincère d'estime, de reconnaissance, de justice, une affection vraie, l'empêchent de dire que leur règne est fini, mais il n'en pense pas moins qu'ils feraient bien de se montrer un peu moins encombrants et de rester un peu plus dans leur coin. De son côté, la maman redoute toujours les rhumes que pourrait attraper le cher enfant, les égratignures, l'accroc à l'habit, la raie défaite, et ces dangers lui paraissent d'autant plus redoutables que sa progéniture se détache de plus en plus de ses jupons. Parmi les spectateurs, les uns sont pour le grand garçon, les autres approuvent les vieux ; question d'âge, de tempérament, peut être même d'intérêt. N'y aurait il pas telle jeune fille qui fait la mijaurée, les mains jointes pieusement, les yeux candidement baissés, et qui aspirerait à supplanter la maman auprès du grand garçon ?

    Mais tout se tassera. Tout enfant doit devenir homme, et les rhumes sont de tous les temps et de tous les climats ; d'ailleurs, ils sont rarement mortels. Une crise de croissance est toujours délicate : le grand garçon souffre, et il fait souffrir les auteurs de ses jours. Mais elle n'est pas dangereuse quand le vieux médecin de la famille est là pour, lorsque besoin en est, prescrire le fortifiant voulu, ou administrer la purge nécessaire. Or, nous avons à Rome un médecin averti, un clinicien habile, qui traite les clergés autochtones depuis des siècles, sur toutes les faces du globe, dans nos vieilles nations blanches comme dans les jeunes chrétientés de couleur, et qui, somme toute, réussit assez bien. Que la maman se rassure ; le grand garçon peut se séparer d'elle, il n'en mourra pas, et s'il fait quelque imprudence, on saura veiller sur lui.

    J'en appelle à votre témoignage. Dans tout ce rapport, je n'ai pas abusé de la statistique. Je voudrais, à défaut d'autres qualités, mériter cet éloge jusqu'à la fin. Cela m'est impossible. Je dois

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    renoncer au dernier espoir auquel je me raccrochais pour obtenir votre indulgence. Je vous demande donc la permission de vous citer quelques chiffres. Je les réduirai à la plus simple expression.

    En laissant de côté le Siam et le Laos, bien qu'il y ait là pas mal de Vietnamiens, on compte, dans l'Indochine orientale ou vietnamienne douze missions, qui comprenaient, en 1926, 338 prêtres européens et 1.051 prêtres vietnamiens. C'est à dire que sur 4 prêtres, on en compte trois du pays. Nous sommes noyés dans le clergé autochtone. Cette vérité apparaîtra plus clairement quand j'aurai fait remarquer que dans la mission de Phatdiem et dans celle de Bacninh sur 5 prêtres il y a 4 vietnamiens ; dans celle de Vinh les européens ne sont plus que 1 sur 6 ; dans celle de Buichu 1 sur 7. On compte en effet, dans cette dernière mission, 166 prêtres autochtones et seulement 26 européens.

    C'est dire que nous ne ferions rien, ou fort peu de chose, sans le secours du clergé du pays. Ce sont les prêtres vietnamiens qui font la plus grande partie du travail enregistré chaque année dans les comptes rendus des missions. Et ce travail n'est pas, presque partout, peu de chose. Nos chrétiens communient en moyenne, l'un dans l'autre, 5 fois, 10 fois, 15 fois, jusqu'à 21 fois dans l'année. Ce qui donne, toujours en moyenne, 4, 8, 12, 15 confessions par an. Dans les missions de Vinh, de Phatdiem, de Hanoi, qui comptent de 120 à 150.000 chrétiens, on entendit, en 1926, plus de 550.000 confessions. Dans la mission de Buichu : 310.000 chrétiens, les confessions dépassèrent le chiffre de 800.000 et l'on distribua 1.800.000 communions. A Phatdiem, le chiffre des communions monta à 2.800.000. Par ailleurs, dans l'ensemble de ces douze vicariats, on enregistra, pendant cette année 1926, 13.796 baptêmes d'adultes, et si l'on peut se faire une idée, en France, de la fatigue que donnent les longues heures passées au confessionnal, on n'a que de vagues notions sur ce que représentent de soucis, de tracas, de fatigue de toutes sortes, ces conversions de paiens. Ce travail, bien entendu, est partagé avec les missionnaires européens, mais il est partagé, avec quelques variations de plus ou de moins, dans la proportion numérique où sont les deux clergés, c'est-à-dire que la part des missionnaires européens est du quart, du cinquième, du septième, suivant les missions. Il reste une belle moisson pour les prêtres autochtones.

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    Etudions les chiffres dans un autre sens. J'ai dit que, au Vietnam, les vocations étaient nombreuses. Dans certaines missions, chaque groupe de 1.200 ou 1.500 chrétiens fournit un prêtre ; mais d'autres régions donnent une proportion plus forte. A Saigon, à Quinhon, à Bacninh, nous avons un prêtre pour chaque groupe de 920 chrétiens environ. A Vinh, 867 chrétiens, à Hué, 833 chrétiens, fournissent un prêtre.1 C'est une proportion bien consolante, et qui serait dépassée encore si nous avions les locaux suffisants pour loger les élèves qui se présentent, l'argent nécessaire pour les entretenir. Malgré les efforts de ceux qui dirigent l'OEuvre de St-Pierre Apôtre, malgré les secours que nous prodigue cette oeuvre admirable, nous avons encore besoin d'aide et d'assistance.

    1. Rappelons que ces chiffres datent de 1926. Depuis lors, les années agitées qu'a vécues l'Indochine n'ont pas favorisé la précision statistique. Selon les sources, en 1955-56 le Vietnam aurait compté de 1.450 à 1.600 prêtres autochtones. Quant aux chrétiens, les uns en recensent 1.600.000, les autres 1.450.000, et un peu tous les chiffres intermédiaires ; certains même vont jusqu'à 1.800.000. Tout cela indique plutôt un ordre de grandeur approximatif que des chiffres absolus, notamment quand on dit que les catholiques vietnamiens représentent le dixième de la population, car si la proportion était rigoureusement exacte, les catholiques seraient 2.200.000 ... à condition toutefois que les statistiques de la population totale soient elles-mêmes exactes.

    Même imprécision sur les religieux vietnamiens prêtres ou non prêtres et les religieuses. Le chiffre global du clergé englobe-t-il les : religieux prêtres ou concerne-t-il le seul clergé diocésain ? Les chiffres des religieuses signifient ils les religieuses au sens canonique strict, ou aussi certaines catégories de catéchistes menant une vie plus ou moins religieuse, vivant même parfois en communauté ou semi communauté sans pourtant rentrer dans le cadre juridique de la vie religieuse (on sait qu'en plusieurs endroits, par habitude ou commodité, ces personnes sont communément appelées religieuses) ?

    Quoi qu'il en soit, en s'en tenant aux chiffres qui se recoupent avec le plus de sûreté, on arrive aux proportions suivantes : 4,1 prêtres vietnamiens pour un missionnaire, 10 religieux non prêtres pour un Frère étranger, et 12 religieuses vietnamiennes pour une étrangère. Le P. Cadière ne mentionne ni les Frères ni les Soeurs, mais en ce qui concerne les prêtres, on s'aperçoit que, en moyenne générale, la proportion prêtres vietnamiens missionnaires s est davantage encore accusée en faveur des premiers (4,1 aujourd'hui contre 3 pour un en 1926). Par contre le rapport prêtres vietnamiens population catholique est resté à peu près le même (un prêtre pour 980 chrétiens). Clergé vietnamien et population catholique ont donc augmenté de façon parallèle.

    Mais l'élément décisif intervenu depuis 1929 est la création d'évêques autochtones. Sur seize vicariats que compte aujourd'hui le Vietnam, neuf sont gouvernés par des évêques vietnamiens, à savoir : Bacninh, Buichu, Cantho, Haiphong, Hanoi, Phatdiem, Saigon, Vinh et Vinhlong. Plus que tout le reste, ceci montre le remarquable développement de l'Eglise vietnamienne. (N. d. 1. R.)

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    Passons à d'autres considérations, en nous appuyant toujours sur les chiffres. Je suppose que, du jour au lendemain, tous les missionnaires européens quittent le Vietnam laissant au clergé du pays les florissantes chrétientés qui y ont été fondées depuis trois siècles, les 1.184.395 chrétiens que l'on comptait en 1926. Chaque prêtre vietnamien resterait chargé, en moyenne, et suivant les missions, ici de 700 chrétiens, là de 800, 900, 1.000 chrétiens ; ailleurs, et ce sont les plus fort chiffres, de 1.100, 1.800 chrétiens. Je néglige les unités, et je fais remarquer que ces chiffres devraient en réalité, être un peu majorés, car dans une mission, il faut distraire un certain nombre de prêtres qui ne s'occupent pas du ministère pastoral, ce qui augmente la charge des autres. Mais il n'en reste pas moins vrai que si les missionnaires européens se retiraient, le clergé autochtone, à ne considérer que le nombre de chrétiens dont chaque prêtre serait chargé et en laissant de côté d'autres considérations qui dominent la question, ce clergé dis-je, pourrait amplement suffire à la besogne. Est il possible, est-il souhaitable que cette hypothèse se réalise ? Je laisse à d'autres le souci de gloser ou de vaticiner sur cette question, comme je pense qu'il appartient à de plus sages que moi de décider ce qu'il est possible de faire dans ce sens. Je constate simplement un fait, qui est tout à la gloire de la Société des Missions Étrangères de Paris et des missionnaires de la Province Dominicaine de Manille, qui ont fourni à l'Église du Vietnam l'armée de prêtres autochtones dont elle s'enorgueillit à juste titre... 1

    septembre 1929

    L. CADIÈRE

    1. Monsieur Louis Malleret, Directeur de l'Ecole Française d'Extrême-Orient, vient de publier une plaquette 19X27 intitulée : Le R. P. Léopold Cadière d'après ses souvenirs inédits (1869-1955). L'auteur y a résumé les grandes lignes de la carrière missionnaire et scientifique du Père en puisant dans les 1.500 pages de souvenirs qu'il écrivit durant sa captivité à Vinh. D'importants extraits de ces souvenirs seront publiés dans le Bulletin de la Société des Etudes Indochinoises.

    La monographie sur "l'Organisation et fonctionnement d'une chrétienté vietnamienne", que nos lecteurs ont trouvée en 1955 dans les Bulletins nos 79, 80, 82, 83, 85 et 86, est elle même un chapitre de ces souvenirs.

    • Numéro : 2034
    • Pays : Vietnam
    • Année : None