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Petrus BUTTIN (1882-1950)

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    Pendant plus de trente ans, le P. Buttin a noté jour par jour, et jusque dans les moindres détails, tous les menus faits de sa vie. Ses carnets de notes étaient en nombre considérable et ils auraient pu être d’un grand intérêt pour rédiger cette notice. En effet il ne faisait jamais mention de lui, ni de sa famille ; rarement il causait de ses travaux ou de ses occupations avec ses confrères. Mais au mois de mars 1945, fortement impressionné par la propagande qui accompagna le coup de force japonais, et craignant sans doute de compromettre son entourage, il détruisit toutes ses notes. Nous ne connaissons rien de son enfance sinon qu’il fut un élève studieux à l’école de sa petite ville natale d’Albens, en Savoie et plus tard au petit Séminaire de Chambéry.

     

    En 1904, il est admis au Séminaire de la rue du Bac. D’une santé délicate et d’un tempérament scrupuleux, il hésite à s’engager dans les ordres sacrés et rentre dans sa famille où il reste plus de deux ans, puis revient au Séminaire où il est ordonné prêtre en 1910 et désigné pour la Mission du Tonkin occidental ; il arrive à Hanoi au cours de la même année.

     

    Depuis plus de vingt ans, Mgr Gendreau gouvernait le Vicariat et appelait toujours les jeunes missionnaires auprès de lui à Keso, sa résidence habituelle. C’est là qu’ils devaient étudier la langue annamite et s’initier aux us et coutumes du pays. Dès qu’il fut apte au ministère des âmes, le P. Buttin est envoyé à Hanoi vicaire du P. Lecornu, alors curé de là paroisse française. Mais la guerre de 1914-1918 devait bientôt l’arracher à son travail apostolique. Mobilisé en 1915 il est affecté comme infirmier à l’hôpital militaire de cette ville. En 1917 il part pour la France où il se dévoue jusqu’à la fin des hostilités comme infirmier au camp de Fréjus ; puis, il revient en Mission en 1919. A son retour, Mgr Gendreau le nomme professeur au petit Séminaire de Hoang-Nguyên. Le P. Buttin aime sa tâche de professeur. Esprit très ouvert, travailleur acharné, il tient à ce que les élèves fassent de rapides progrès en latin qu’il juge nécessaire aux séminaristes et aux prêtres.

     

    Son premier séjour au Séminaire devait être assez court. En 1923, en effet, il est nommé professeur de morale au grand Séminaire en remplacement de Mgr Chaize devenu coadjuteur. Le choix était judicieux et le nouveau professeur ne devait pas tarder à le prouver. La précision et la clarté sont la note caractéristique de son enseignement. Ses cours sont surtout pratiques, et les nombreux cas de conscience qui lui sont posés reçoivent, une solution précise et sûre.

     

    Dix ans plus tard, en 1937, les prêtres de Saint-Sulpice ayant ouvert à Hanoi un Séminaire régional, celui de Keso n’avait donc plus sa raison d’être ; c’est alors que le P. Buttin songe à rentrer en France pour prendre un congé bien mérité. Mais Mgr Chaize avait besoin d’un Supérieur au petit Séminaire, et il demanda au Père de prendre la direction de l’établissement. Tout d’abord, notre confrère hésite à assumer la responsabilité d’une maison d’éducation destinée à la formation de prêtres ; finalement il accepte par devoir de répondre au désir du Vicaire apostolique, mais l’avenir lui réservait de grandes épreuves. Sans cesse malade, toujours préoccupé, assisté de professeurs parfois défaillants, il lui faudra en diverses circonstances, de 1937 à 1945, mener de front le travail de Supérieur, d’économe et de professeur. Il avait accepté une charge qu’il savait très lourde ; mais il s’en acquitte à la satisfaction de tous, gagne la confiance de ses collaborateurs et l’affection de ses élèves et dans l’exercice de ses fonctions, il sait allier la fermeté à la bonté. Son premier souci est de relever le niveau des études. En 1939, le professeur de français est mobilisé ; le P. Buttin, déjà surchargé de besogne, ajoute encore à ses occupations ordinaires l’enseignement de la grammaire dans plusieurs classes. Il est content, mais la responsabilité de Supérieur lui pèse lourdement.

     

    Dans la nuit du 9 au 15 mars 1941, le canon et la fusillade se font entendre de Hanoi et dès le lendemain tout le monde savait que l’armée japonaise venait de mettre fin à la longue période de paix et de prospérité inaugurée au Tonkin par les traités de 1885. Notre confrère s’attendait au pire. Il vécut une semaine d’angoisses qui acheva de ruiner sa santé. L’année scolaire se termina tant bien que mal. Demeuré au Séminaire pendant les vacances, il devait y subir la révolution viêtminh. Certains esprits, échauffés par les slogans répétés à satiété et par des fêtes patriotiques organisées contre la France, s’étonnaient de voir un prêtre français à la tête du petit Séminaire. Au mois d’octobre, ne pouvant plus assurer son service, le missionnaire se vit contraint de donner sa démission qui fut acceptée par Mgr Chaize. Sans proférer aucune plainte, il s’effaça devant son successeur viêtnamien. Retiré dans un appartement de fortune, objet des sarcasmes de certains élèves, il vécut ainsi pendant un mois, n’osant adresser la parole à personne. Il a bu, peut-on dire, jusqu’à la fin le calice d’amertume. Il avait travaillé, il s’était dévoué ; maintenant il prie, il vit en silence, il attend un dénouement qui tarde beaucoup trop à se produire. Il ne sait rien, aucune nouvelle de l’extérieur ne peut lui parvenir.

     

    Dans le courant de novembre, un jeune homme venant de Hanoi se présenta au petit Séminaire, muni de faux papiers avec mission d’amener à Hanoi si possible le P. Buttin et son confrère. Les deux missionnaires purent quitter le Séminaire, mais personne ne vint les saluer à part quelques domestiques qui les virent s’éloigner avec tristesse, et des paysans qui leur exprimèrent leur regret de les voir partir...

     

    Arrivés à Hanoi, un accueil fraternel de leurs confrères les attendait. Ce fut alors, on le devine, une grande joie pour eux de se retrouver au milieu des Pères de la Mission. Le P. Buttin utilisa ses longues journées de demi-captivité à étudier l’histoire qu’il a toujours aimée.

     

    Mais ces dures épreuves avaient profondément altéré sa santé. Une première attaque d’apoplexie lui rendit l’usage de la parole difficile et les trois dernières années ont été pour lui une vie de souffrances ; scrupules sans cesse renaissants, conscience de son impuissance à rendre service, tension artérielle qui lui causait des vestiges douloureux, paralysie du tube digestif. Il avait bien parfois quelques mouvements d’impatience provoqués par la douleur, mais bientôt il offrait généreusement ses souffrances au Bon Dieu.

     

    Pendant la dernière année de sa vie, le P. Buttin ne quitte plus la mission ni même sa chambre, sinon pour de courts séjours à la clinique Saint-Paul. Il ne peut plus célébrer la sainte, messe ni réciter son bréviaire. Les visites des confrères mêmes courtes lui sont pénibles. De tout son cœur il accepte de faire la volonté du Bon Dieu et offre sa vie pour sa Mission.

     

    Le 3 mai, dans la soirée, on le trouva très fatigué. Transporté d’urgence à la clinique, il semblait le lendemain avoir surmonté la crise, mais le 6 au matin, à l’heure de la messe, il rendit à Dieu son âme purifiée par de longues souffrances, tandis qu’un prêtre vietnamien récitait les prières des agonisants.

     

    Le P. Buttin fut un prêtre zélé et d’une fidélité scrupuleuse dans l’accomplissement de son devoir d’état. Presque toute sa vie sacerdotale fut consacrée à la formation du clergé indigène. C’est à son dévouement et au zèle de ceux qui, comme lui, ont travaillé à la formation du clergé indigène que l’Eglise du Vietnam doit la nomination de Mgr Khuê comme Vicaire apostolique de Hanoi.

     

    • Numéro : 3057
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1910