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Marie-Édouard BUTARD (1868-1913)

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    Marie-Édouard Amédée Butard naquit à Amiens (Somme), le 9 septembre 1868, de parents plus riches encore des biens célestes que de ceux de la terre. Qu’on en juge plutôt par le don magnanime que la famille Butard fit à Dieu, de deux prêtres missionnaires et de deux religieuses, dont l’une également au service des Missions. La gloire en revient à la femme forte que fut Mme Butard, digne émule des saintes femmes de l’Evangile. Jusqu’à sa mort, en avril dernier, elle accepta d’être la Présidente de l’Œuvre des Partants à Amiens. Inutile de répéter ici l’éloge publié à sa mémoire, dans les Annales de l’Œuvre.

    Edouard eut le bonheur, comme ses autres frères, d’être élevé au collège des Pères Jésuites, à Amiens. La cathédrale Notre-Dame, paroisse de son baptême, avait alors pour curé M. l’abbé Daveluy, frère de l’évêque martyrisé en Corée en 1866. Rien d’étonnant, semble-t-il, que, dans un tel milieu, la vocation sacerdotale et apostolique se soit fait jour, de bonne heure, dans l’âme de l’enfant. Non pas, certes, que notre collégien fût une de ces natures paisibles, réservées, et comme prédestinées à se consacrer au service de Dieu. Au contraire, par son exubérance, ses saillies de caractère, son amour du jeu et des divertissements bruyants, il semble qu’il devait être le type presque parfait du collégien. Mais, sous les apparences d’enjouement, voire même de dissipation écolière, il cachait un fond de vertu, capable des plus grands sacrifices. C’est ainsi que, quand il entendit l’appel de Dieu, il y répondit généreusement, avec toute l’ardeur de sa riche nature.

    Ses humanités achevées, il entra au séminaire de Saint-Sulpice à Issy, en 1887, et, l’année suivante, aux Missions-Étrangères. Il s’y montra étudiant intelligent, plus laborieux peut-être, qu’il ne l’avait été au collège d’Amiens. Mais que de combats n’eut-il pas à livrer contre la fougue et les écarts d’un naturel porté facilement aux extrêmes, voyant tout en rose aujourd’hui, tout en noir demain ! A force d’énergie, de courage et de soumission aux directions d’un guide expérimenté, l’aspirant missionnaire triompha de tous ces obstacles.

    Ordonné prêtre le 27 septembre 1891, il recevait, le même jour, sa destination pour la Birmanie Méridionale. Il arriva à Rangoon vers la mi-décembre, et, presque aussitôt, Mgr Bigandet l’envoya à Mittagon-Zaugdan, comme vicaire de M. Bringaud. Il se mit à l’étude du birman avec son ardeur habituelle ; l’année suivante, il était à même d’exercer le saint ministère, et bientôt après, il acceptait la charge d’un nouveau poste, Dambi, situé à mi-chemin entre Mittagon-Zaugdan et Henzada. Cette fondation avait été déjà ébauchée par M. Lefebvre. La construction de l’église, du presbytère, etc., était faire. M. Butard s’offrit généreusement pour l’entreprendre. « J’ai quelque argent, disait-il ; plus vite il sera dépensé, mieux cela vaudra. » Au bout de dix-huit mois, tout était achevé, et Mgr Cardot eut la joie de bénir la nouvelle église, en octobre 1894.

    Dans ce district de Dambi, qui compte un millier de chrétiens, M. Butard vécut heureux trois bonnes années. Mais les nombreuses visites qu’il avait l’occasion de recevoir, des principaux officiers du district, lui firent comprendre la nécessité de savoir parler et écrire l’anglais. En 1896, il demanda à son vicaire apostolique de lui en faciliter l’étude ; et, pour satisfaire ce désir, Mgr Cardot l’envoya à Myaung-Mya, à Bassein, et finalement à Rangoon, comme aumô­nier de l’école des Frères.

    Au commencement de 1902, M. Butard était nommé à Thonzeh. L’année suivante, la mort de M. Ambiehl, qui l’avait remplacé à Dambi, ayant laissé ce poste vacant, notre confrère y fut nommé de nouveau, à sa grande satisfaction. Ce ne devait pas être pour longtemps. Au bout de quelques mois, une violente congestion de foie l’obligeait à rentrer en France. Sans qu’il s’en doutât, c’était la fin de son ministère actif. Il allait commencer à gravir un calvaire douloureux. Ce fut, en effet, durant ce séjour en France, qu’il constata les symptômes de l’horrible mal qui devait le conduire à la tombe. Voici ses impressions, telles qu’il les a consignées dans un petit cahier, retrouvé après sa mort :

    « 12 novembre 1906. — Depuis quelques mois, sentant mon énergie morale et mes forces physiques diminuer, je craignais un peu d’être victime de la lèpre, mais je ne pensais pas cependant que l’épreuve fût si proche. Pendant mon séjour en France, en 1904, voyage qui avait été motivé par l’état précaire de ma santé, j’allai à Lourdes avec ma mère, dans le courant du mois d’avril. A Bordeaux, au moment de me coucher, des taches de sang m’amenèrent à constater que je m’étais blessé sérieusement au mollet gauche. Etonné de ne ressentir aucune douleur, je pris une épingle et je me piquai ; je pus, de la sorte, constater que j’avais un endroit insensible, un peu plus grand qu’une pièce de cinq francs. Je pensai immédiatement à la lèpre, et cela me fut un rude coup, sur le moment. Toutefois, je ne fis point part de mes craintes à ma bien chère mère. A quoi bon l’effrayer ? Elle était âgée, moi-même je n’étais pas sûr que mes craintes fussent justifiées ; et puis, la Vierge Immaculée, que nous allions vénérer en son sanctuaire béni, n’était-elle pas capable de me guérir tôt ou tard, si tel était le cas, et si cela devait profiter au bien de mon âme ?

    « A notre retour de Lourdes, nous nous arrêtâmes à Marmoutiers, pour voir une dernière fois, en ce couvent, notre chère Marie-Thérèse, qui devait bientôt partir en mission. Pendant que notre chère mère était occupée avec la supérieure, nous eûmes, à plusieurs reprises, des conversations bien intimes, ma sœur et moi. Comme je me sentais inférieur à elle dans les voies spirituelles ! C’est alors que je lui fis part des craintes que j’avais éprouvées, durant mon voyage à Lourdes, et lui demandai le secours de ses prières, afin d’être assez courageux au moment voulu, si tel était le bon plaisir de Dieu, je me souviendrai, jusqu’à mon dernier soupir, de l’expression de pitié qui se peignit sur sa physionomie... Nous nous consolâmes mutuellement, un parlant de Dieu et des voies dont se sert la Providence pour nous sanctifier... Puis, il fut convenu que je consulterais les médecins, afin de savoir tout d’abord si mes craintes axaient un fondement sérieux, et, dans ce cas, s’il y aurait quelque chose à faire. Mais, dans le doute, je devais m’abstenir d’en parler à qui que ce soit.

    « Ce fut vers le mois de septembre que je consultai un docteur, lui disant franchement ce que j’éprouvais, et les raisons pour lesquelles je craignais : visites fréquentes aux lépreux de notre léproserie de Kemmadin, et surtout, administration des sacrements à divers lépreux, que j’avais rencontrés dans les bois. Le médecin m’examina quelque peu, et me plaisanta au sujet de mes craintes, disant que l’insensibilité qui m’inquiétait était assez commune chez les personnes d’un certain âge. Il ajoutait que, pour moi qui avais vécu sous les tropiques, les infirmités arrivaient avant l’âge ordinaire. Je n’avais donc pas à m’inquiéter, ni pour les autres ni pour moi. Dès lors, je me tins satisfait de la réponse obtenue, et je repartis joyeux pour la Birmanie. »

    Ici se termine brusquement le récit de M. Butard. Aucun détail sur son séjour à Lourdes ; pas un mot indiquant qu’il y ait demandé sa guérison. Mais une confidence, faite par le défunt à Mgr Cardot, explique ce silence. Loin de prier pour sa guérison, M. Butard avait demandé à Dieu et à la sainte Vierge de le laisser lépreux, jusqu’à sa mort, si cela était pour le bien et le salut de son âme. Et sa prière a été exaucée.

    Lorsqu’il nous revint, en décembre 1904, sa santé ne laissait apparemment rien à désirer. Lui-même était tout à la joie de se retrouver en mission et dans son cher poste de Dambi. Mais l’ulcère, découvert à Bordeaux, n’était pas guéri. Dans le courant de 1906, M. Butard étant venu se reposer à Thonzeh chez M. Perroy, son confrère et son ami intime, il lui fit part de son état, et, sur son conseil, se soumit à une opération. Le chirurgien coupa et tailla dans le mollet, sans que le patient éprouvât la moindre sensation. Il n’y avait plus de doute à avoir.

    M. Butard vint à l’évêché déclarer son mal, et demander son admission immédiate à la léproserie. Cette nouvelle fut un vrai coup de foudre pour ses confrères. Lui, si délicat, si sensible, c’était le dernier d’entre nous qui dût, ce semble, être choisi pour subir une pareille épreuve. A la léproserie de Kemmadin, il fut l’un des premiers à se soumettre au traitement du Major Rost, et aux injections d’un sérum inventé par ce docteur. Il est incontestable que ce traitement, s’il ne lui rendit pas la santé complète, arrêta pourtant les poussées et éruptions de la maladie, et lui conserva assez de forces, pour lui permettre de prendre un peu d’exercice, de s’occuper de jardinage et de menus travaux ; en un mot, lui rendit la vie solitaire moins lourde à supporter.

    Après trois ans de traitement, et la ferme résolution de le suivre jusqu’au bout, M. Butard voulut retourner à Dambi. Il s’y bâtit une maison-chapelle, avec pharmacie à l’usage des Carians pauvres de la mission. C’est là qu’il passa les cinq dernières années de sa vie. « Ses anciens paroissiens, écrit M. Ravoire, qui, depuis 1906, le remplaça à Dambi, venaient souvent le visiter dans sa solitude et ne lui ménageaient pas leurs sympathies. Doué lui-même d’une grande tendresse et sensibilité de cœur, il ressentait et appréciait leurs marques d’affection, sauf à les leur rendre avec usure, quand l’occasion se présentait. Il prêchait d’exemple la soumission à la volonté de Dieu, et ne cessa d’édifier pasteur et troupeau, par son ardente dévotion envers le très saint Sacrement. Malgré la maladie et son cortège d’infirmités, il eut à cœur de célébrer tous les jours la sainte messe, n’omettant jamais son bréviaire, ni son heure d’adoration hebdomadaire, en qualité de membre de l’Association des prêtres adorateurs. »

    Il était de passage à Rangoon, en avril dernier, quand, le matin du Patronage de saint joseph, une dépêche arriva à l’évêché annonçant la mort de sa mère. Lorsque le provicaire lui porta la triste nouvelle : « Ne craignez rien, dit-il, je sais de quoi il s’agit : ma mère est morte ; je m’y attendais ! » Il se recueillit un instant, le temps de réciter un De profundis, puis, dissimulant son émotion : « Ce soir, à la prière, ajouta-t-il, et demain, au saint autel, je pleurerai un bon coup, et ce sera fini. » Pendant les quelques semaines qu’il passa à la léproserie, il tint à visiter en détail la cathédrale, qu’il n’avait pas encore vue depuis son complet achèvement. Il fut particulièrement heureux de contempler la procession, à la veille du 1er mai, et d’entendre le carillon des cloches. Le lendemain de l’Ascension, il quittait Rangoon pour Thonzeh et Dambi. Qui eût dit alors qu’il n’avait plus que deux mois à passer sur cette terre ? Une chute qu’il fit au mois de juillet, dans son petit jardin, aggrava subitement son état. Le 23 de ce mois, il écrivait à M. Perroy : « J’ai beaucoup souffert ces derniers jours. Le 22, j’eus des vomissements continuels, et, aujourd’hui, je remarque des filets de sang. C’est la fin. Adieu ! J’ai assez souffert en ce monde, veuillez ne pas me laisser trop longtemps en Purgatoire. »

    Ce même jour, dans l’après-midi, il voulut se confesser, et essayer s’il lui serait possible de communier en viatique. A son grand regret, il dut y renoncer ; les vomissements, avec hoquets continus, lui ôtant cette suprême consolation. Dans la journée du 25, il demanda l’extrême-onction, après quoi il perdit l’usage de la parole, tout en gardant pleine connaissance. Il répétait en remuant un peu les lèvres chacune des oraisons jaculatoires que lui suggérait son confrère. A 11 heures 20 du soir, il rendait paisiblement son âme à Dieu.

    Le corps, revêtu des ornements sacerdotaux, resta exposé jusqu’au dimanche soir 27. A l’arrivée des deux provicaires et de plusieurs missionnaires, la bière fut fermée ; puis, M. Luce fit la levée du corps et la conduite à l’église. Le lendemain, M. Perroy chanta la messe solennelle. La dernière absoute fut donnée par M. Luce, qui confia à la terre les restes mortels du regretté défunt, dans l’intérieur de l’église, qu’il avait lui-même construite.

    « Je perds en M. Butard, écrit encore M. Ravoire, un ami dévoué, et surtout un sage conseiller, dont les avis me furent d’un précieux secours en maintes circonstances. Plein de défiance de lui-même, quand sa cause était en jeu, M. Butard était un juge sur pour ceux, prêtres et fidèles, qui recouraient à lui. Les souffrances morales et physiques qu’il eut à endurer pendant sa vie, et sa résignation touchante à la volonté divine lui auront obtenu miséricorde. La retraite et la solitude, tel fut l’apanage de ce brillant causeur, d’une intelligence apte à s’assimiler toutes les branches de la science, et qui aimait à se trouver en société. »

    Entendons-le répéter, non plus à un, mais à tous ses amis : « J’ai assez souffert en ce monde ; de grâce, ne me laissez pas trop longtemps en Purgatoire ! » R. I. P.

     

     

    • Numéro : 1969
    • Pays : Birmanie
    • Année : 1891