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Jean BURCK (1921-1990)

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    « C’était au début des années 80, par une belle après-midi temps, raconte un confrère. Je marchais dans une rue de Paris, non loin du Quartier Latin. J’ai aperçu au loin, marchant vers moi, une silhouette familière. C’était le P. Burck, facilement reconnaissable à sa haute stature et à sa démarche très typée. Arrivé à quelques mètres de lui, j’ai été frappé par son sourire. Je lui ai demandé si c’était le soleil printanier qui le rendait si joyeux. “ Non, ce n’est pas cela. Mais figure-toi que j’ai trouvé un dictionnaire de... ! Tout le monde me disait que c’était introuvable. J’ai quand même cherché. J’ai passé plusieurs heures sur mes genoux, chez des bouquinistes, à fouiner dans le bas de leur rayons. Et finalement j’en ai trouvé un exemplaire ! J’ai aussi trouvé quelques autres livres intéressants, en particulier une grammaire. Mais ce dictionnaire ! Tu te rends compte ! “Non, je ne me rendais pas bien compte. Je ne connaissais même pas l’existence de la langue nordique dont il me parlait — et dont j’ai oublié le nom depuis. Pour la plupart d’entre nous, les dictionnaires sont des instruments de travail qu’on consulte en cas de nécessité. Pour lui ce dictionnaire était un merveilleux trésor qui lui permettait de faire des découvertes ou des vérifications passionnantes. Il savourait par avance le plaisir qu’il aurait à se plonger dans l’étude de tous ces mots... Et le P. Burck reprit sa marche vers la rue du Bac, serrant sous son bras le sac en plastique qui enveloppait ses précieuses acquisitions. »

     

    Ce témoignage reflète bien l’image que bien des confrères auront gardé du P. Burck : un chercheur, passionné de dictionnaires et de grammaires. Cet amour des études linguistiques ne suffit évidemment pas à rendre compte de tous les aspects de sa vie et de sa personnalité ; mais, dans le souvenir de ceux qui ont vécu avec lui et ont été les témoins de ses activités, l’image du P. Burck est inévitablement associée à l’étude passionnée des langues.

     

    Il était né à Jarville, non loin de Nancy, le 23 juin 1921. Ses parents étaient jardiniers-maraîchers. Ils eurent trois fils. Jean était le plus jeune. En 1934, après des études primaires à Jarville, il entre au petit séminaire du diocèse de Nancy, à Bosserville. « Très bon élève », écrivent ses supérieurs. À la fin de la cinquième, il est 1er sur 28, avec une note moyenne de 17,21/20. C’est alors qu’il songe à devenir missionnaire. En 1936, il est admis au petit séminaire Théophane-Vénard à Beaupréau. Là encore, les appréciations des supérieurs sont très élogieuses : « Très bon élève à tout point de vue ». « Jean est un excellent sujet, pieux, discipliné et travailleur. »

     

    Mais, en juin 1939, au moment de demander son admission au grand séminaire, Jean hésite... Bien qu’âgé de 18 ans seulement, au mois d’octobre de la même année, il se retrouve sous les drapeaux. Il s’était sans doute engagé ? Il est démobilisé en août 1940, en Haute-Garonne. Il n’avait plus ses parents. Sa mère, qui avait survécu à son père, était morte pendant le séjour de Jean à Beaupréau. C’est peut-être l’une des raisons pour lesquelles, après sa démobilisation, il reste sur place. Il passe plus d’un an au Teune, près de Bondigoux. Il est en contact régulier avec le curé du lieu et, au mois de septembre 1941, il sollicite de nouveau son admission au séminaire des Missions Étrangères.

     

    Au séminaire de la rue du Bac, Jean Burck était maître de chœur. Ses condisciples s’en souviennent : « Sous sa direction, dit l’un d’eux, le grégorien était chanté à la perfection, si bien que les offices de la chapelle du 128 attiraient alors des fidèles amateurs de belle musique sacrée ». Jean Burck fut ordonné prêtre au mois d’octobre 1947 et, le 5 février 1948, il reçut sa destination pour la Mission de Mandalay. L’obtention du visa pour la Birmanie prend plus de temps que prévu. Il peut quand même s’embarquer pour l’Asie le 27 juillet, en compagnie du P. Louis Garrot.

     

    Arrivé dans sa Mission, Jean Burck se met aussitôt à l’étude de la langue birmane. « Il fait des progrès rapides et espère pouvoir prêcher sous peu », écrit le chroniqueur MEP de Mandalay quelques mois plus tard. Dès le mois de novembre 1949, il est nommé professeur au petit séminaire de Maymyo, puis supérieur de cette même institution en janvier 1951. Ce sera sa seule affectation en Birmanie. Il restera supérieur du petit séminaire de Maymyo jusqu’au mois de septembre 1966, date de son expulsion de ce pays

     

    Dans les comptes rendus MEP ou les chroniques du Bulletin de Hongkong, les références au P. Burck sont toujours brèves, mais elles vont toutes dans le même sens : le P. Burck dirige le séminaire avec une grande compétence et le séminaire se développe de plus en plus.

     

    1953 : Le nombre d’élèves n’est pas indiqué, mais le chroniqueur mentionne la « nouvelle prospérité » du séminaire, due aux initiatives du P. Burck, et la nécessité d’agrandir les bâtiments.

     

    1954 : « Le P. Burck n’a pas participé à la retraite, resté au milieu de ses 27 séminaristes, qu’il dirige de main de maître vers des études toujours plus solides, et qui chantent le grégorien comme les aspirants de la rue du Bac... »

     

    1957 : « La rentrée à notre petit séminaire a été de mémoire d’homme de beaucoup la meilleure, 45 élèves. Le P. Burck qui le dirige avec beaucoup de compétence, est tout heureux et fier. »

     

    1959 : « Le P. Burck préside aux destinées de notre petit séminaire avec beaucoup de compétence. Il a 50 élèves, y compris une dizaine de la mission de Bhamo. Il a fort à faire pour s’occuper de tout ce petit monde. »

     

    1960 : « Le P. Burck, supérieur de petit séminaire fait (...) de nouveaux plans, car les bâtiments sont insuffisants devant le nombre des élèves qui va toujours croissant. »

     

    1961 : « Le petit séminaire diocésain de Maymyo que dirige le P. Burck, avec la collaboration de professeurs birmans et indiens, formait 68 élèves en 1961. »

     

    1962 : « L’augmentation du nombre d’élèves a nécessité la construction d’un nouvel et imposant bâtiment. (...) Pendant les vacances le P. Burck visite les villages et les familles de ses élèves. Cette année, il s’est rendu jusqu’au-delà de Lashio, dans la mission de katchin (…) »

     

    1963 : « Le nombre des élèves est de 70 (...). »

     

    1964 : « Le P. Burck (...) voit le nombre de ses élèves grossir régulièrement : ils étaient 89, cette année. »

     

    1966 : « Avant de partir pour la France, le P. Burck a laissé au P. Felix la direction du petit séminaire. Nous sommes redevables au P. Burck de la mélodie de la préface en langue katchin. »

     

    Expulsé de Birmanie, comme tous les missionnaires étrangers arrivés dans le pays après son indépendance, le P. Burck était disponible. Est-il surprenant qu’on ait pensé à lui pour un autre séminaire ? Il est donc nommé professeur au petit séminaire de Phnom-Penh. Son ancien Supérieur se souvient : « Il arriva pour la rentrée scolaire de 1967 et prit des classes surtout avec les troisièmes et les quatrièmes. Il se mit à l’étude du khmer, surtout avec l’aide de livres. Il se montra d’une grande discrétion vis-à-vis du nouveau Supérieur qui le consulta souvent avec profit. Il s’inséra dans le groupe de professeurs avec une grande facilité. On le sentait tout à fait à l’aise dans ce milieu. Il ne tarda pas à étudier le vietnamien, mais dans les livres aussi, si bien qu’il passait une grande partie de son temps dans sa chambre. Il était la régularité même dans son travail de professeur de séminaire. Il avait des relations excellentes avec les élèves.

     

    La guerre vint et le petit séminaire fut fermé par les nouvelles autorités du pays. Il accepta d’aller au Vietnam pour enseigner dans un autre petit séminaire. »

     

    C’était en 1971. Il fut effectivement nommé professeur au petit séminaire de Kontun à Dalat, où il enseigna dans les classes du 2e cycle, de la troisième à la terminale, jusqu’en 1975.

     

    Comme tous les autres missionnaires étrangers, en 1975, Jean Burck fut expulsé du Vietnam. Il est alors nommé membre de l’équipe du Secrétariat de la Formation Permanente, à la rue du Bac. Il assume plus particulièrement la responsabilité du Centre de Documentation. « Grâce à lui, tous les journaux et revues qui arrivent aux Missions Étrangères sont répertoriés, mis en fiche de façon à être utilisables pour un travail de recherche. »

     

    Pendant plusieurs années, il travaille aux côtés du P. Massiot. Lors du départ de ce dernier pour Montbeton, il lui succède comme correcteur des épreuves des Échos de la rue du Bac et autres publications officielles de la Société. Comme son prédécesseur, il assure ces corrections avec un soin minutieux. Le P. Burck a toujours aimé le travail bien fait. À preuve, les lettres qu’il envoya aux Supérieurs de l’époque pour solliciter son admission dans la Société. Il s’exprime avec précision et sobriété. Chaque mot est bien choisi. Mais ce qui frappe le plus, c’est la qualité de son écriture : une écriture d’une régularité merveilleuse ; chaque lettre est parfaitement formée ; aucune fioriture. Jean Burck était un perfectionniste.

     

    Pendant dix ans, en tant que documentaliste et correcteur d’épreuves, Jean Burck a fait consciencieusement tout ce qu’on attendait de lui, avec une régularité sans faille. Mais naturellement ce travail lui laissait quelques loisirs. Sans perdre une minute, il s’adonnait alors à sa grande passion : l’étude des langues. Un confrère, dont J. Burck fut le collaborateur, donne quelques précisions à ce sujet :

     

    « Passionné de grammaire comparée et du fonctionnement des divers éléments du langage, il a étudié les principales langues mères de tous les continents (sauf les langues du pôle nord, Eskimos et autres). Il avait commencé, bien sûr, par les langues asiatiques, jusqu’à celles de la Sibérie. Puis il passa à celles des autres continents : Afrique, Amérique du sud et du nord, Europe... Avant de tomber malade, il s’intéressait particulièrement à celles d’Océanie. Chaque année, il s’inscrivait à l’ins­titut des Langues Orientales, où il entreprenait chaque fois, au grand étonnement des professeurs, l’étude d’une langue nouvelle. Il se consti­tua, durant ces années, une bibliothèque de plus de 1.000 ouvrages sur les langues et les problème de linguistique. Il faisait régulièrement le tour des librairies spécialisées du Quartier Latin, à l’affût non seulement des nouveautés, mais aussi des livres rares qu’il pouvait trouver sur les sujets qui le passionnaient. Lui, qui parlait peu, devenait intarissable quand on parvenait à le lancer sur la fonction de telle forme grammaticale ou sur l’usage de telle ou telle conjugaison.»

     

    C’est exactement le même souvenir que garde de lui un autre confrère qui l’a côtoyé et soigné à Montbeton : « Alors qu’il était habituellement peu causeur, dès qu’on lui posait des questions sur les langues qu’il était en train d’étudier, il était intarissable ! Alors qu’il était gravement handicapé, il passait une grande partie de son temps à des études linguistiques, crayon à la main. Il n’avait fait venir, disait-on, qu’une petite partie de sa bibliothèque. C’était quand même impressionnant. Il y avait des livres sur les langues du monde entier. De plus, il recevait plusieurs revues très spécialisées. Nous l’avons vu travailler successivement sur les langues d’Indonésie, d’Europe centrale, des pays nordiques...; l’avant-dernière fut l’occitan et la dernière… le basque ! »

     

    C’est au début de 1985 que Jean Burck commença à avoir quelques ennuis de santé. Comme chaque année, il décida néanmoins d’aller passer un mois de vacances dans un couvent de religieuses à côté de Grenoble. Mais ses problèmes de santé s’aggravèrent. Il dut rentrer sur Paris plus tôt que prévu. Suite à une très grave opération, il resta sérieusement handicapé et, très vite, il se rendit compte qu’il était préférable pour lui de se retirer à Montbeton. où il arriva le 3 janvier 1986. Un confrère témoigne.

     

    « Pendant les trois premières années, sa santé s’est progressivement améliorée. Son état exigeait, bien sûr, beaucoup de soins. Mais il se promenait dans le parc, montait chaque soir à la salle de télévision. Un jour il a demandé à être conduit dans le village de Haute-Garonne où il avait passé une année après la démobilisation. Que de souvenirs ont été évoqués!

     

    Au début de 1989, d’autres troubles sont apparus et, au bout de quelque temps, les médecins ont pu déceler la cause : la maladie de Parkinson. Après une hospitalisation au CHU de Toulouse, le Père est revenu avec un traitement bien au point qui lui a permis de redevenir à peu près autonome.

     

    En octobre 1990, il a dû être hospitalisé à nouveau pour une éventration très importante. Les chirurgiens jugeaient l’intervention nécessaire, mais reconnaissaient qu’elle serait très difficile. En fait, le Père est décédé la veille du jour prévu pour l’opération. »

     

    Le P. Burck ne fut jamais très expansif. il n’était pas homme à exprimer facilement ses états d’âme. Pendant sa maladie cependant il devint un peu plus communicatif. Il parlait plus volontiers de sa famille, de sa jeunesse. À Montbeton, « il parlait peu, mais s’intéressait à tout ce qui se disait, et ajoutait parfois un bon mot, toujours bien à propos (...). Les confrères et également les religieuses et les employés qui ont eu à s’occuper de lui gardent le souvenir d’un prêtre courageux devant la souffrance, ayant le souci de déranger le moins possible, toujours très reconnaissant pour les soins qui lui étaient donnés. »

     

    On aurait pu redouter que la maladie et les infirmités rendent le caractère de Jean Burck plus difficile. C’est plutôt le contraire qui se produisit : ceux qui l’avaient connu à Paris ou ailleurs étaient heureusement surpris par la bonne humeur qu’il manifestait à Montbeton. C’est souvent dans l’épreuve que se révèlent les grandes âmes. On devine que le courage, la sérénité et, surtout, la surprenante bonne humeur de Jean Burck face à l’épreuve d’une longue et pénible maladie n’étaient pas sans lien avec sa foi et sa vie de prière.

     

    Jean Burck fut toujours un homme de devoir. Il avait de nombreux talents et il a beaucoup travaillé tout au long de sa vie. Il a certainement rendu de grands services à la Mission par son travail et son ministère auprès des petits séminaristes de Maymyo, de Phnom-Penh et de Kontun. Il a rendu service à ses confrères de la rue du Bac par son travail au Centre de Documentation. On se souvient, en outre, de la régularité avec laquelle il quittait la rue du Bac, chaque matin, sur sa mobylette, pour aller célébrer l’Eucharistie chez des religieuses. On peut peut-être regretter qu’il ne reste quasiment rien, en dehors de sa bibliothèque, de toutes ses études linguistiques. Mais il a trouvé dans ses recherches de grandes joies, ce qui a sans doute beaucoup contribué à faire de lui un confrère bien équilibré et un prêtre heureux.

     

     

    • Numéro : 3810
    • Pays : Birmanie Cambodge
    • Année : 1948