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Jean Claude BRUYÈRE (1861-1927)

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    Jean-Claude-Benoît Bruyère naquit le 1er décembre 1861, à Saint-Denis-sur-Coise, diocèse de Lyon. Entré tonsuré au Séminaire des Missions-Etrangères, il fut ordonné prêtre le 26 septembre 1886 et s’embarqua pour Pondichéry le 17 novembre 1886.

    La hiérarchie ecclésiastique érigeant les Vicariats Apostoliques de l’Inde en évêchés venait d’être solennellement proclamée à Bangalore. Les Pères du Saint-Esprit qui avaient charge de la ville européenne et du collège colonial avaient quitté l’Inde et nous avions dû prendre le collège. C’est là que M. Bruyère fut placé comme surveillant de l’étude des grands et de l’internat.

    Ce n’était pas ce qu’il avait rêvé, mais il fit contre mauvaise fortune bon cœur. Il estima avec raison que son séjour au collège ne serait que provisoire, et il se mit à l’étude de la langue  tamoul y consacrant littéralement tout son temps. M. Niel, professeur de troisième, lui donnait des leçons de prononciation dans les conversations journalières ; comme il était chargé de la paroisse de Muthialpet, les samedis et veilles de grande fête il allait entendre les confessions l’après-midi et il désirait grandement avoir un aide ; aussi pressait-il fort M. Bruyère de l’accompagner. — C’est impossible, disait celui-ci, je ne sais pas suffisamment la langue. — Si, si, disait M. Niel, vous en savez assez, mais vous avez peur.

    Le jeune débutant finit par se décider et c’est à Muthialpet qu’il fit ses premiers pas.

    Il réussit enfin, au bout de trois ans, à quitter le collège et fut envoyé vicaire à Attipakam, chez M, Prieur qui était très âgé. Malheureusement, c’est le domestique Thomas, qui était le maître de la maison. Or, ce Thomas était sale et il était voleur. M. Bruyère le surprit plusieurs fois en flagrant délit ; mais toujours aux yeux du curé trop débonnaire c’était toujours Thomas qui finissait par avoir raison. Plus tard, M. Bruyère me disait : « Il n’y a qu’un point noir dans ma vie, c’est mon vicariat à Attipakam. Et pourtant, quand j’ai quitté le collège, si l’on m’eût laissé le choix, c’est bien pour Attipakam que je me serais décidé. Mais…je ne savais pas qu’il y avait Thomas. »

    D’Attipakam, notre confrère fut envoyé à Covilur. Il fallait bâtir une église, mais il fallait aussi faire rentrer les économies que M. Bolard, son prédécesseur, avait placées en prêts plus ou moins sûrs. Que de difficultés n’eut-il pas à surmonter ! Mais il était jeune. Il se mit donc à la construction de son église et poussa énergiquement les travaux. « Je suis en pays de brigands, écrivait-il. La nuit on vient voler ma chaux, mes briques, mes instruments, et je suis obligé de faire la ronde. Parfois je tire des coups de fusils en l’air pour bien faire voir aux gens que je veille… » Obligé d’être sévère pour recouvrer l’argent prêté et pour stimuler ses chrétiens à travailler à la construction de l’église, il y avait brouille de temps en temps. Un jour, il envoie son domestique acheter une poule dans le village. Au bout d’une heure, le domestique revient les mains vides.— « Et la poule ? demanda-t-il. — Tous déclarent n’en point avoir, répond le cuisinier. Aussitôt M. Bruyère décroche son fusil, y glisse une cartouche, s’approche du village, aperçoit une poule et pan ! la bête est par terre. Le domestique la prend et la rapporte et quand le propriétaire accourt pour la réclamer : « Vous avez dit qu’il n’y avait pas de poule dans le village. J’ai pensé que c’était une poule sauvage et je l’ai abattue. Mais qu’à cela ne tienne ; voici le prix de la bête, et une autre fois soyez plus intelligents. »

    L’église de Covilur est achevée, et c’est à d’autres travaux que Monseigneur destine M. Bruyère. Il l’envoie à la plantation de café : on l’avait payée cher et elle ne rapportait à peu près rien ; elle était trop vieille. Il s’agissait de la renouveler. M. Bruyère se rappela qu’il était fils de cultivateur et se mit avec ardeur au travail. En quelques années, Balmadies, — c’est le nom de la plantation — n’était plus reconnaissable. Encouragé par ses succès, M. Bruyère obtint du Gouvernement une forêt qu’il se mit  à défricher pour faire une nouvelle plantation qui s’appelle « San Jose ». J’écrirais des pages et des pages si je voulais raconter les aventures du planteur, chasses au sanglier, courses à cheval, chutes, anxiétés au moment de la récolte, ect.., et je ne devrais pas oublier le légendaire « Turco », son chien. Qu’il me suffise de citer les paroles que lui dit, lors de son départ, un planteur voisin : « Vous avez magnifiquement restauré Balmadies ; aujourd’hui c’est une plantation de première classe sous tous les rapports. » M. Bruyère, hanté par la crainte des voleurs, demanda à se retirer ; il resta à Salem, tout près du théâtre de ses longs travaux.

    Il commença par relever la chapelle de Suramangalam, où se trouve la station du chemin de fer, le quartier des employés. Il savait, par son désintéressement non moins que par son zèle, se concilier la sympathie de ceux qui l’approchaient, et il obtenait d’eux de larges souscriptions pour ses œuvres. Il put ainsi réparer, orner et meubler la chapelle de Suramangalam ; il aménagea ensuite une petite chambre qui pouvait contenir un lit, une table et deux chaises, et c’est là qu’il s’installa. Suramangalam n’est qu’à trois milles de Shevapet, quartier des chrétiens dans la ville de Salem. Il céda son grand et beau presbytère qu’il avait à Salem pour en faire une école pour les enfants chrétiens. Presbytère et église sont en plein marché ; jour et nuit c’est un brouhaha continuel, bruits de voiture, cris de ceux qui chargent ou déchargent les marchandises, sans compter d’innombrables moustiques d’une rare férocité. Tout cela avait décidé M. Bruyère à transporter sa résidence dans la petite chambre de Suramangalam, où il pouvait au moins dormir un peu. Mais trois fois le jour, il se rendait à l’église centrale à Salem :  à six heures du matin, pour dire la messe ; de neuf heures à midi, pour surveiller les travaux ; et le soir, de trois à sept heures, pour entendre les confessions. Il voyageait en bicyclette et eut un premier accident dont il se tira avec une jambe cassée ; il fit une nouyelle chute, deux ans après, en essayant une motocyclette, ce qui lui valut une double fracture de la jambe. Deux mois d’hôpital et deux mois de convalescence chaque fois le remirent sur pied.

    À Salem, l’église était délabrée, trop petite ; les fourmis blanches étaient partout ; il y pleuvait comme dehors. Il fallait là une grande église, solide, une église digne de la ville. Les chrétiens étaient divisés ; il fallut pendant de longs mois travailler à les réconcilier avant de les amener à contribuer généreusement à l’œuvre commune. Ses plans pour être exécutés exigeaient une somme importante ; quand il en eut la moitié il commença les travaux, qui durèrent cinq ou six ans. Enfin après bien des appels de fonds, à la Mission, aux amis, et même à un emprunt, l’église fut achevée. Dans la tour il manquait une horloge ; il la demanda aux commerçants hindous, puisque, leur disait-il, « c’est à eux qu’elle devait être le plus utile ».

    L’horloge fut commandée en France ; elle arriva et M. Bruyère s’occupait de la monter, mais il n’en eut pas le temps.

    À Suramangalam régnait une fièvre jusqu’ici inconnue ; il en fut atteint et partit pour l’hôpital Sainte-Marthe à Bangalore. Trois jours après son arrivée, il mourut presque subitement, le dimanche 8 mai 1927. C’est un télégramme qui nous apprit sa maladie et son décès.

    Travailleur infatigable, d’un caractère parfois un peu vif, mais cœur d’or, M. Bruyère n’a jamais épargné sa peine. Il nous laisse un grand exemple de dévouement et de zèle apostoliques.

     

    • Numéro : 1715
    • Pays : Inde
    • Année : 1886