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Jean BRUYÈRE (1852-1912)

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    Jean Bruyère naquit à Bloye, canton de Rumilly (Haute-Savoie), le 24 juin 1852. Ses parents, profondément chrétiens, avaient déjà donné à Dieu un de leurs enfants, prêtre dans le diocèse. Sans hésiter, ils donnèrent encore leur cher petit Jean, qui entra au Petit Séminaire d’Annecy.

    Après de fortes études, il arriva, laïque, au Séminaire des Missions-Étrangères. Simple et modeste, il ne se fit remarquer, parmi les aspirants, que par son application au règlement et aux exercices de la vie commune. Ordonné prêtre et désigné pour la Cochinchine Orientale, il partit le 30 novembre 1876, et arriva dans sa Mission le 29 janvier 1877, en la fête de saint François de Sales, l’apôtre de son pays natal.

    Dès le début, sa santé, un peu délicate, ne parut pas devoir s’accommoder du régime annamite, que nous suivions tous à cette époque déjà lointaine. Le riz et les mets indigènes répugnaient à son estomac, et il lui fallut se faire une dure violence. Mais son esprit de mortification, sa volonté énergique triomphèrent bientôt de ces difficultés, et, durant 35 ans, il jouit d’une santé excellente.

    Une seule fois, peu après son arrivée au Quang Nam, la fièvre le terrassa. Il en avait contracté le germe dans une petite chrétienté très malsaine, au milieu des montagnes. Après trois mois d’un état de prostration permanente, en tout semblable à l’agonie, il se releva comme par miracle. Les médecins indigènes étaient alors seuls à lui donner des soins.

    Vers ses dernières années, plusieurs chutes de cheval, assez graves, l’obligèrent à un repos momentané ; mais elles n’eurent pas de suites fâcheuses. L’une d’elles, cependant, occasionna une hernie, qu’un simple bandage contint d’abord aisément. A la longue, les fatigues des voyages, dans son vaste district, et les chaleurs excessives lui rendirent trop pénible l’usage de cette ceinture protectrice. Comme on prônait, depuis quelque temps, la réussite merveilleuse des opérations de hernies, il eut le désir d’être débarrassé de la sienne, et se rendit à Saïgon pour cela. Or, le 29 avril 1912, contre toute attente, le cher et vénéré Père rendait son âme à Dieu, à la suite de l’opération devenue urgente par suite du danger d’étranglement. L’organis-me très affaibli n’avait pas eu la force de réagir.

    Cette nouvelle fut comme un coup de foudre pour ses amis, ses confrères et ses bien-aimés chrétiens. Qui eût pensé, un effet, que notre vaillant Missionnaire dût mourir loin de son cher district, que jamais il n’avait quitté ? Sa vie se confondait pour ainsi dire avec celle de ses paroissiens, dont il ne se séparait pas, et au milieu desquels il semblait devoir s’éteindre de vieillesse.

     

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    M. Bruyère a été un modèle de constance et de patience, de prudence et de modestie, et un promoteur éloquent de la dévotion à l’Eucharistie et à la sainte Vierge.

    Récemment, à propos du désir de paraître, si contagieux de nos jours, un publiciste écrivait : « Notre race est vaillante ; mais ce qui se raréfie, ce sont les héros obscurs, ceux qui se confinent dans l’accomplissement journalier du travail sans gloire, de la tâche où il ne faut que de la conscience, de la ponctualité, un soin minutieux des détails. »

    M. Bruyère était un de ces héros obscurs et il sera bon et réconfortant de contempler cette belle figure de missionnaire.

    Il mérita l’estime et l’attachement de ses chrétiens, par son dévouement et son abnégation à leur service. Il se préoccupait peu d’être connu du monde et exalté par lui. Il avait fait sienne la maxime : Ama nesciri et pro nihilo reputari. Faire le bien était toute son am­bition.

    Après six mois d’étude de la langue, dans la province de Quang Ngai, M. Bruyère fut envoyé à Tra Kiêu, pour remplacer M. Galibert. La position était difficile. Son prédécesseur laissait d’unanimes et justes regrets. On venait de l’appeler à la direction du Grand Séminaire, qu’il devait quitter deux ans plus tard, pour devenir vicaire apostolique de la Mission.

    La province de Quang Nam, dont Tra Kiêu est le centre, a la réputation d’être un peu turbulente : elle est très populeuse. C’est le pays des lettrés, beaux parleurs, mais volontiers fauteurs de troubles. Le nouveau Missionnaire, servi par une aptitude particulière pour l’étude de la langue, se mit aussitôt à l’œuvre. Doué d’une volonté tenace, il s’appliqua avec suite et méthode à l’exercice journalier de la conversation et il fit de rapides progrès. Il s’intéressa à tout ce qui concernait ses enfants spirituels ; il identifia presque sa vie avec la leur. Leurs travaux, leurs difficultés, leurs joies comme leurs peines, rien ne lui fut étranger. Si grande était la confiance qu’on avait en lui que les païens eux-mêmes recouraient à son arbitrage pour solutionner leurs affaires. Les fiers lettrés tenaient à faire sa connaissance et à s’entretenir avec un Européen qui parlait aussi bien qu’eux. Les mandarins l’estimaient et acceptaient volontiers ses raisons. Que de fois ne nous ont-ils point parlé du Cô Nhon, louant sa sagesse et sa bonté, sa prudence et sa modération !

    Grâce à ces relations ininterrompues avec les indigènes, chrétiens et païens, le cher Père apprécia de bonne heure la mentalité de ce peuple. Il la comprit clairement, et il comprit, en même temps, quelle patience et quelle longanimité étaient nécessaires pour leur faire du bien. Avec les peuples d’Extrême-Orient, en effet, tout se traite avec calme, lentement, posément.

    M. Bruyère apporta, dans toutes les fonctions de son ministère, beaucoup de mansuétude et de patience ; il s’appuya sur ces deux vertus pour exciter la foi des tièdes, pour ramener les pécheurs, pour encourager les timides, pour guérir les plaies de tous au saint Tribunal, où il a excellé. Que d’heures, en effet il y a passées avec un dévouement vraiment maternel ! Son éloquence était persuasive. Ses sermons étaient inspirés par le plus pur amour de Dieu ; ses exhortations prenaient leur source dans le zèle le plus désintéressé. La sainte Eucharistie était, avec la dévotion à la sainte Vierge, son sujet préféré. Ceux qui l’ont vu célébrer et ont été témoins de ses actions de grâce, peuvent affirmer que ses prédications n’étaient que l’expression de ses sentiments intérieurs : il vivait d’abord ce qu’il prêchait.

    La dévotion à la Mère du Sauveur était le second aliment de sa piété. Elle était toujours pour lui la Bonne Mère. Il ne la nommait pas autrement dans ses exhortations pieuses. Tous ses chrétiens, tous ses amis intimes savaient qu’en Elle il mettait toute sa confiance : il est juste de dire que cette confiance fut récompensée par une insigne protection en de nombreuses circonstances.

     

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    M. Bruyère fut intimement mêlé aux terribles événements de la persécution de 1885. La cour et les lettrés, ennemis acharnés de la religion catholique et de l’influence française, avaient résolu de détruire l’une et l’autre par une tuerie générale. Les Français, encore peu nombreux et établis sur le bord de la mer ou sur les grands fleuves, pouvaient être, leur semblait-il, exécutés facilement ; mais il fallait commencer par exterminer les catholiques, qu’ils appelaient les Français de l’intérieur ; ils décrétèrent leur massacre en masse, à une date fixée. Le guet-apens de Hué fut le signal de l’hécatombe. Aux premières menaces, les chrétiens du district du Sud, voisin de Tra Kiêu, se réfugièrent en toute hâte, avec leur curé indigène, auprès de M. Bruyère. Plus de deux mille âmes se trouvèrent réunies dans la paroisse, tandis que les chrétiens de la partie Nord étaient groupés à Phu Thuong autour de M. Maillard. La résistance fut vite organisée, en prévision de rudes assauts. N’ayant pas d’armes, on prépara des lances. Les abords furent entourés de palissades. Mais la position était aussi peu stratégique que possible : à l’Est et à l’Ouest, touchant la chrétienté, deux petites montagnes ; au Sud, à 150 mètres, un ancien rempart d’une citadelle des Khmers, s’élevant au-dessus des rizières ; au Nord, le lit du fleuve, à peu près à sec en été. Sans tarder, les rebelles mirent à profit ces avantages naturels. Ils transportèrent sur le rempart des Khmers et sur la montagne de l’Ouest les canons de la citadelle, dont plusieurs étaient des pièces à gros calibre. Ils s’installèrent, s’organisèrent rapidement, et le siège commença. La première journée fut terrible.

    Le soir venu, les rebelles entourèrent, par milliers, la chrétienté sans défense. Alors, quelques hommes déterminés essayèrent une sortie vers la montagne de l’Ouest. Dès qu’on les aperçut, ce fut une panique sans nom, et tous les assiégeants lâchèrent pied, abandonnant canons, armes et munitions. Les chrétiens s’emparèrent de tout ce qu’ils purent transporter. Ce succès leur donna du courage. Mais les rebelles revinrent le lendemain, plus nombreux : pendant près d’un mois, ils livrèrent vingt et un assauts. Durant le jour, c’était la canonnade, et, le soir, l’attaque générale sur l’un ou l’autre point du pourtour, de plus de trois kilomètres. L’église, la maison du Père, et bien d’autres habitations furent transpercées par les obus et les boulets. De l’unique navire de guerre immobilisé dans le port de Tourane, à 25 kilomètres, les officiers français entendirent et comptèrent, en un seul jour, environ cinq cents coups de canon tirés sur la chrétienté.

    Dans ce centre si populeux de la Province, ce ne furent pas seulement les rebelles armés qui vinrent à l’assaut, mais encore la population des environs, qui accourut comme à la curée, avec des torches et des fascines, pour incendier la palissade et les maisons. A chaque attaque, cette foule répondait, par des clameurs sauvages prolongées, aux ordres donnés dans des porte-voix : c’était lugubre. Les chrétiens faisaient alors une sortie, tantôt sur un point, tantôt sur un autre : chose extraordinaire, cette manœuvre mettait aussitôt l’ennemi en fuite. Pendant toute la durée de ce siège, il n’y eut qu’un petit nombre de tués et fort peu de blessés. M. Bruyère attribua toujours sa délivrance et celle de ses chrétiens à une assistance spéciale de la sainte Vierge. Quelques faits méritent d’être mentionnés.

    La maison du Missionnaire et le chevet de l’église étaient situés sur le bord d’un ruisseau large et profond, que surplombait la montagne de l’Ouest, sur la rive opposée. De sa maison, dans les moments de silence, la nuit surtout, il entendait distinctement les réflexions des assiégeants, postés à 80 mètres à vol d’oiseau. Un jour, il entendit ces paroles : « Quelle chose extraordinaire ! Quelle est donc cette grande Dame qui est debout sur le faîte de l’église ? Nous avons beau la viser, nous ne pouvons jamais l’atteindre. » Un autre jour, ils disaient : « Dans cette guerre, nous ne pouvons lutter ; car dès qu’on engage l’action, une troupe d’enfants vêtus de blanc court devant nous et nous met en fuite. » Pour ne pas être reconnu d’ennemis aussi rapprochés, M. Bruyère avait coupé sa longue barbe. Il se tenait, une fois, de leur côté, appuyé contre une colonne de sa vérandah ; il entendit distinctement ces mots : « Tirez sur l’Européen. » Lentement, il s’éloigna ; mais il n’avait pas fait deux pas qu’un petit boulet transperçait la colonne, à l’endroit même où il venait de s’appuyer. En vérité, Marie veillait sur son fidèle serviteur et sur les chrétiens éprouvés.

    L’ennemi venait de se retirer quand M. Maillard, qui avait enfin pu se dégager, arriva avec ses chrétiens dans le but de porter secours à Tra Kiêu. Les deux Missionnaires s’unirent dans une commune action de grâces : les mêmes sentiments de joie et de reconnaissance dilataient tous les cœurs, depuis longtemps en proie à de mortelles an­goisses.

     

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    La période de pacification dura de longs mois, pendant lesquels M. Bruyère se dépensa sans compter. Sa connaissance de la Province lui permit de rendre à nos compatriotes les services les plus signalés : il le fit avec sa bienveillance et sa bonne humeur habituelles. Il eut la consolation de sauver la vie à deux sous-officiers français, sur le point de périr dans les remous d’un grand fleuve débordé. Ses relations avec les autorités civiles furent toujours cordiales et correctes. Par son attitude vraiment digne et patriotique, mais surtout pleine de charité surnaturelle, il se concilia l’estime et le respect de tous.

    Quand le calme fut rétabli, M. Bruyère reprit avec ardeur sa vie apostolique au milieu de ses chrétiens qui lui étaient doublement chers. Il la poursuivit pendant vingt-six ans, achevant l’œuvre si bien commencée, prêchant, baptisant, exhortant sans relâche, avec un zèle toujours nouveau. La grâce féconda ses efforts et il eut la grande joie de régénérer dans les eaux du baptême de nombreux catéchumènes.

    C’est dans le calme et la tranquillité d’une vie très uniforme que s’écoula désormais toute son existence. Il fut le pasteur vigilant qui ne cherche qu’à étendre le règne de Dieu et à procurer le salut des âmes. Il ne demanda jamais de congé, et ses forces lui permirent de rester, sans faiblir, fidèle à son poste. Il ne prenait de repos qu’à l’époque de la retraite annuelle, qu’il ne manqua jamais : il profitait de cette occasion pour revoir ses confrères et s’édifier en leur société, et, après s’être renouvelé dans le recueillement et la ferveur, il s’attachait avec plus de zèle encore à la besogne de chaque jour.

    La mort de M. Bruyère laisse des regrets unanimes. À l’occasion d’un service célébré pour le repos de son âme, les Représentants de la France, de nombreux compatriotes, des mandarins, des païens s’unirent à tous les prêtres de la Province et aux chrétiens pour rendre au défunt un solennel témoignage de leur estime et de leur attachement.

    À Saïgon, la Mission lui avait fait des funérailles imposantes. Son corps a été réclamé par ses paroissiens : il repose momentanément, à côté du tombeau de l’Evêque d’Adran, dans le cimetière des Missionnaires de la Cochinchine Occidentale.

     

     

    • Numéro : 1309
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1876