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Lucien BRUN (1910-1982)

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    Enfance et jeunesse

     

    Lucien Brun naquit à Alès, dans le Gard, au diocèse de Nîmes, le 30 janvier 1910. Après ses études primaires à Alès et ses études secondaires au petit séminaire Saint-Félix de Beaucaire, il entra au grand séminaire de Nîmes pour quatre années scolaires. Au terme de ces quatre années, il accomplit son service militaire. Rentré au grand séminaire de Nîmes en fin d’avril 1933, il présenta sa demande d’entrée aux Missions Etrangères le 30 juin. La lettre du supérieur du séminaire donnant des renseignements sur Lucien Brun est intéressante et dépeint bien le caractère de notre futur missionnaire. Après avoir dit qu’il a donné, tant au petit qu’au grand séminaire, toute satisfaction pour sa sagesse et sa piété, le supérieur ajoute: « C’est une nature délicate et généreuse. Il est peut-être un peu timoré, ayant peur de mal faire ; un peu replié sur lui-même, manquant un peu d’assurance, mais à ce point de vue, il y a eu progrès. » Ensuite le supérieur souligne que ses notes se tiennent dans la moyenne, « mais qu’il est très appliqué et qu’il a du bon sens ». Tel fut bien l’aspirant missionnaire aux Missions Etrangères. Ceux qui l’ont connu à cette époque gardent le souvenir d’un confrère humble et effacé, tout à son devoir. Qu’il ait été encore à ce moment-là un peu timoré, c’est vraisemblable, mais il prendra de l’assurance en mission, comme va le montrer l’évocation de sa vie.

     

    Admis sans difficulté le 14 juillet 1933, il entra au séminaire de Paris le 15 septembre pour y poursuivre ses études. Ordonné prêtre le 22 décembre 1934, il reçut un peu plus tard sa destination pour la Mission de Rangoon. C’est le 29 avril 1935 qu’il quitta Paris pour s’embarquer le 3 mai et rejoindre la Birmanie.

     

     

    En mission (1935- 1982)

     

    Arrivé à Rangoon en juin, il fut mis sans plus attendre entre les mains d’un professeur d’anglais, un Anglais authentique, chapelain militaire à Rangoon, pour le soin spirituel des troupes anglaises.

     

    Tout allait bien, tant du côté de l’élève que du côté du professeur, quand survint un. accident de parcours. Un des professeurs du petit séminaire établi à Moulmein tomba malade et on fit appel au P. Brun pour enseigner le latin par le truchement de l’anglais : il fallait le faire ! Eh bien ! notre P. Brun y réussit, mais au prix d’un travail assidu de préparation. Ce « provisoire » allait durer deux ans Le P. Brun avait mis ces deux années à profit, non seulement pour se perfectionner en anglais, mais aussi pour étudier le birman. Ses connaissances évidemment étaient encore relativement modestes. Il était cependant capable de se livrer à un ministère actif. C’est alors qu’il fut envoyé à Pégu, ancienne capitale du royaume birman ; il avait la charge du poste et aussi le soin spirituel des religieuses clarisses établies dans cette ville. En 1938, le P. Saint-Guily, libéré de la cathédrale, put venir s’installer à Pégu, prenant en charge et la paroisse et le monastère des clarisses. Le P. Brun devenu disponible fut envoyé à Zaungdan, comme adjoint au P. Ogent. Tout de suite il se met à l’ouvrage, visitant les nombreux villages carians et chins de ce vaste district. Mais il eut à peine le temps de prendre vraiment contact qu’il dut encore plier bagage et aller porter secours au P. Perrin malade, dans le district de Bassein. A l’époque, le diocèse de Bassein n’était pas encore érigé et ce territoire faisait partie de la Mission de Rangoon. Naturellement ce ne fut que temporaire. Mais pendant cet « intérim », le P. Brun se dépensa sans compter auprès des Carians du delta, Carians birmanisés : longues randonnées en barque, longues marches à travers les rizières sillonnées de petits ruisseaux infestés de serpents, et qu’il fallait traverser. Le P. Brun s’adonna à son ministère avec tout son cœur, comme s’il devait rester longtemps dans ce poste. En fait, son séjour dans ce district de Bassein ne fut que de quelques mois, une année au plus. En 1939, il fut appelé à la cathédrale de Rangoon comme vicaire du P. Roy avec la charge spéciale de l’école Saint-Paul toute proche de la cathédrale et tenue par les Frères de Saint-Jean-Baptiste de la Salle. Tout alla bien jusqu’au début de la guerre japonaise, c’est-à-dire en 1942. C’était pendant les vacances et le P. Brun se trouvait avec les Frères à leur maison de vacances située près des lacs de Rangoon, à proximité de la ville. Pour faire saisir un peu l’atmosphère qui régnait, disons que les Anglais étaient très inquiets et ne se sentaient pas de force à résister à l’armée japonaise qui avançait. On peut même dire que c’était la panique et dans de telles circonstances les militaires ont souvent une maladie: « l’espionnite ». Or, un soir, il y eut une alerte aérienne. Tout le monde descendit dans la tranchée pour se préserver des bombardements éventuels. Quelqu’un crut alors distinguer un serpent dans la tranchée et pour s’en assurer alluma une torche électrique. La chose fut rapportée à la police qui vit en cela un signe de connivence avec les avions japonais. Aussi dès le lendemain matin, de l’aumônier au cuisinier, tout le monde fut arrêté par la police militaire anglaise. Comme c’était la débâcle et que l’on n’avait pas le temps d’examiner posément le cas de ces suspects, tout le groupe fut déporté en Inde, y compris le P. Brun. Il devait y rester jusqu’en 1946, d’abord comme prisonnier et faisant office d’aumônier pour plusieurs camps d’internés à Calcutta et environs. Mais bientôt il fut libéré et rejoignit les Missions Etrangères à Pondichéry auprès de Mgr Colas, archevêque de ce diocèse. Là il se « recycla » en tamoul qu’il avait déjà travaillé à Pégu et s’occupa d’abord des œuvres de presse. Puis il fut envoyé comme professeur au petit séminaire de Cuddalore et bientôt après à la paroisse de Kallachurichy, diocèse de Pondichéry. Mais les Clarisses, qui avaient évacué la Birmanie dès le début de la guerre pour se mettre en sûreté en Inde, n’avaient pas oublié leur ancien aumônier à Pégu. Elles firent appel à lui et il les rejoignit à Alwaye, dans le diocèse d’Erkulanum. Cet exil dura jusqu’en 1946.  A son retour de l’inde, le P. Brun reprit sa place de vicaire à la cathédrale, auprès du P. Roy.

     

    En 1951, tout au début de l’année, Mgr Provost envoya le P. Brun à Moulmein, à quelque 500 miles au sud-est de Rangoon. Il avait pour mission de relever et développer la paroisse St Mary. La situation n’était pas des plus brillantes : le presbytère, brûlé au cours d’un bombardement pendant la guerre japonaise, avait été reconstruit mais demandait encore bien des aménagements. La vieille église devenait de plus en plus vétuste et il fallait envisager la construction d’un autre lieu de culte. Le P. de Chirac avait commencé la construction d’une vaste église de style gothique, mais le chantier était resté inachevé à la mort du Père, en 1929. Le P. Brun prit à cœur de continuer la construction et de l’achever. L’œuvre semblait impossible, mais le P. Brun à force de ténacité, accomplit l’impossible et le 19 mars 1958, le gros œuvre étant achevé, cette église, la plus vaste du diocèse après la cathédrale de Rangoon, fut solennellement bénie par Mgr Bazin et ouverte au culte. Ce fut une grande joie pour le P. Brun qui voyait ainsi le couronnement de longs efforts.

     

    Quelques mois après la bénédiction de l’église qu’il avait dédiée à la Sainte Famille, pour se reposer, reprendre des forces et aussi chercher des bienfaiteurs, le P. Brun vint en congé en France pour une dizaine de mois. Arrivé en fin juin 1958, il repartit le 11 mars 1959 et sans plus s’attarder à Rangoon, reprit le chemin de Moulmein, car beaucoup de travail l’y attendait encore, tant au point de vue matériel qu’au point de vue spirituel, Il continua l’aménagement de l’église et mena le tout à bonne fin.

     

    Construire un beau temple pour le Seigneur, c’est très bien. Mais édifier des temples spirituels est encore beaucoup mieux. Et le P. Brun ne l’oubliait pas ! Il appuya son apostolat sur deux piliers pourrait-on dire : la Légion de Marie et les écoles.

     

    Dès son arrivée en 1951, il établit la Légion de Marie dans sa paroisse. Il avait acquis à Rangoon une bonne expérience pour diriger ce mouvement. Avec patience et persévérance il forme des apôtres laïcs. Ils manifestent beaucoup de ferveur et d’enthousiasme. Une fois suffisamment formés, il les lance à la recherche des chrétiens plus ou moins négligents ou en situation irrégulière. Ces « légionnaires » pénètrent aussi les milieux non chrétiens et suscitent des conversions... Le nombre des chrétiens augmente peu à peu et ils manifestent une plus grande régularité et une plus grande ferveur. En 1961, le nombre des catholiques double par l’arrivée d’un contingent de soldats catholiques avec leurs familles. Tout en s’occupant activement de la chrétienté urbaine, le P. Brun visite aussi quelques chrétientés des environs, notamment dans la petite île du Diable, située juste en face de Moulmein. Après bien des difficultés, il réussit à trouver un terrain et à bâtir une petite chapelle.

     

    Les écoles sont aussi un autre moyen d’apostolat. Les missionnaires en ouvrent autant qu’ils le peuvent dans la limite de la législation du pays où ils se trouvent. C’est ce que fit le P. Brun à Moulmein dès que les bâtiments réquisitionnés par l’armée furent libres ; il réussit à mettre sur pied une école secondaire qui fut vite remplie. En 1962, il signale 225 élèves dont les trois quarts sont des non-chrétiens mais, à l’école, ils sont initiés à l’enseignement de l’évangile : la graine est semée. Malheureusement, en 1967, toutes les écoles furent nationali­sées. Cette mesure créa des difficultés pour l’enseignement religieux des enfants. Alors, les Sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition, privées de leurs écoles, se consacrèrent à catéchiser les enfants, faisant tout leur possible pour les réunir en dehors des heures de classe et les jours de congé. Cette nationalisation des écoles fut un rude coup porté au cœur du P. Brun.

     

    De plus, à cause de la situation politique et économique, beaucoup d’Anglo-Indiens et même d’autres quittèrent le pays : ce qui détermina une baisse sensible du nombre des chrétiens.

     

    Quand Mgr Bazin, archevêque de Rangoon, se sentit sérieusement malade, il demanda un coadjuteur qui lui fut donné en la personne de Mgr Thohey. Quelques mois plus tard, Mgr Bazin fut obligé de donner sa démission et de rentrer en France. C’est Mgr Thohey qui lui succéda de plein droit, comme premier archevêque birman de Rangoon. Les prêtres des Missions Etrangères restaient très peu nombreux. Tous ceux qui étaient arrivés après la proclamation de l’indépendance en 1948 n’avaient que des visas d’un an renouvelables. De fait, arriva le jour où ces visas ne furent pas renouvelés et tous ces jeunes furent obligés de quitter le pays. Les « Anciens » avaient des visas permanents. Le P. Brun était de ceux-là. Il ne fut pas inquiété et il continua son ministère à Moulmein avec un total dévouement sans penser à lui-même, pas assez même pourrait-on dire.

     

    Comme nous l’avons dit plus haut, Moulmein est très éloigné de Rangoon. Le P. Brun ne venait à la capitale que très rarement ; quant à la correspondance, elle était pratiquement inexistante ; il se tenait dans son coin sans guère donner signe de vie. Et il en fut ainsi pendant plusieurs années. Mais son régime spartiate finit par altérer sérieusement sa santé. Une lettre du P. Ogent au frère du P. Brun, en date du 29 mars 1982, donne des détails intéressants sur les derniers mois de la vie du P. Brun, sur ses derniers jours et sur sa mort. « Il était venu à Rangoon en juin-juillet 1981 et avait assisté à la réception donnée à l’Ambassade de France le 14 juillet. Retourné à Moulmein, il semblait en bonne forme. Mais les jours derniers nous apportaient de mauvaises nouvelles. Hospitalisé à Moulmein, les docteurs s’avouèrent vite impuissants.  Amené par avion à Rangoon le 24 mars, il fut conduit directement à l’Hôpital général et tout de suite objet des soins les plus attentifs : jour et nuit une ou deux infirmières le veillaient. Mais malgré tous les soins, il restait dans un état comateux; il ouvrait parfois les yeux mais sans pouvoir parler. C’est d’une crise d’urémie qu’il décéda le vendredi 26 mars. Son corps fut exposé dans la salle paroissiale près de la cathédrale, cette cathédrale où il avait longtemps exercé son ministère. C’est le dimanche 28 qu’eurent lieu les obsèques avec l’assistance priante d’une grande foule de chrétiens qui connaissaient le P. Brun et se souvenaient de lui ; même après trente ans ! En raison du dimanche, une dizaine de prêtres seulement étaient présents. Les confrères des Missions Etrangères n’avaient pas pu venir : le P. Dubromel (86 ans) empêché par son grand âge et les PP. Mainier et Muffat, de Mandalay, n’avaient pu être prévenus. D’ailleurs, étant donné les difficultés pour les déplacements, ils n’avaient pas le temps d’accomplir les formalités requises pour venir à Rangoon. Après la cérémonie des obsèques à la cathédrale, le corps du P. Brun fut inhumé au cimetière situé près de l’Église Saint-François.

     

    Nous voyons maintenant comment a évolué le jeune séminariste que le supérieur du grand Séminaire de Nîmes présentait « comme un peu timoré et ayant peur de mal faire ». Il a surmonté cette timidité et s’est donné à fond à son devoir sacerdotal dans tous les postes qu’il a occupés et toutes les circonstances où il s’est trouvé.

     

    Cependant il faut dire qu’il ne prenait pas assez soin de lui-même. Quand il vint à Rangoon en juin-juillet 1981, pour se soigner, tout le diagnostic se résuma en un mot : « Malnutrition ». Il mangeait peu et n’importe quoi. « Je ne fais jamais attention à ce que je mange » disait-il lui-même. S’il était en train de manger et que se présentait une affaire, il laissait tout pour régler cette affaire et ne revenait pas pour continuer son repas, malgré les appels réitérés de son cuisinier. Evidemment, ce n’est pas la bonne méthode pour entretenir sa santé.

     

    Très aimé des gens, il recevait de nombreuses visites ; il aimait causer avec les gens, mais aussi il se laissait «piller »  par eux, tant et si bien que tout partait et qu’il vivait pauvrement.

     

    Il a été fidèle à sa vocation tout en restant profondément attaché à sa famille. Son père âgé lui écrivait : « Je voudrais bien te revoir encore une fois avant de mourir. » Tout bouleversé, le P. Brun en référa au Supérieur régional : « Que dois-je faire ? » Le Supérieur lui répondit: « Vous pouvez partir ; c’est tout à fait votre droit; personne certainement n’y mettra obstacle, mais ce sera un départ définitif, car vous savez bien que l’on ne peut obtenir de visa de retour.» Le P. Brun réfléchit, pria et resta à son poste, fidèle à sa vocation. Et le Supérieur régional ajoute : « Nous avons la ferme espérance que le père et le fils se sont retrouvés au ciel avec les autres membres de la famille. »

     

    Le P. Brun fut obligé de quitter Moulmein dans des circonstances qu’il n’avait certainement pas envisagées. Bien qu’il n’ait pu le manifester, ce fut certainement pour lui une lourde épreuve. Ceci nous autorise à dire qu’il veille attentivement sur toute cette chrétienté à laquelle il a consacré trente années de sa vie sacerdotale et missionnaire.

     

     

    • Numéro : 3530
    • Pays : Birmanie
    • Année : 1935