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Philibert BRUN (1868-1922)

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    Philibert Brun naquit à Villeret, le 9 octobre 1868. Ses parents n’avaient comme biens terrestres que la maison d’habitation et quelques hectares de vignobles que le père cultivait aux heures laissées libres par sa profession de cordonnier. Ils joignaient à cela un petit commerce d’épicerie. Peu favorisés des biens de la fortune, ils étaient honnêtes et bons chrétiens.

     

    Philibert fut le cinquième de neuf enfants, dont trois moururent à l’âge de quelques mois. Dès ses premières années, il montra des goûts différents de ceux des garçons de son âge, dont il ne partageait ni la camaraderie ni les jeux bruyants ; d’un caractère timide, il préférait rester à la maison, près de sa mère, ou se rendre chez sa tante, vieille demoiselle très pieuse et très dévouée aux bonnes œuvres, dont la demeure se trouvait à proximité. Ses sœurs se plaisaient à le taquiner ; elles l’appelaient « la fille », et ne se faisaient pas faute de le bousculer un peu, le trouvant trop calme. L’une d’elles, plus jeune que lui et sa préférée, suivra l’exemple de son frère, et quelques années après le départ de celui-ci en mission, entrera chez les Religieuses Augustines, à l’Hospice de Roanne. Elle s’ingéniera à aider son missionnaire et se fera mendiante pour lui procurer du linge d’autel et quelques aumônes.

     

    Quand il fut assez grand pour remplir les fonctions d’enfant de chœur, Philibert se fit remarquer par sa piété, son exactitude, son goût pour les cérémonies religieuses. À l’école, il étudiait avec persévérance et succès. L’instituteur songeait à le préparer pour l’école normale, quand le vicaire de la paroisse proposa de lui apprendre le latin. Satisfait du travail et des qualités morales de son élève, il offrit aux parents de faire entrer leur fils au petit séminaire de Saint-Jodard, offre qui fut acceptée avec reconnaissance.

     

    Au séminaire comme à l’école du village, Philibert donna entière satisfaction à ses maîtres ; sa vocation s’y affermit et, ses études classiques terminées, il entra au grand séminaire d’Alix. C’est là qu’il se sentit attiré vers les missions lointaines. Il savait quel serait le chagrin de ses parents en apprenant sa détermination, et pendant les vacances, il chargea sa sœur aînée de dire aux parents ses rêves, ses projets, et de les faire accepter.

     

    Il y eut protestation du père, qui se faisait un honneur d’avoir un fils prêtre, mais en France. Il ne cessait de répéter : « N’avoir qu’un fils, et le voir partir pour toujours ! » À quoi le jeune séminariste répondait : « Père, vous aimez le bon Dieu, ne craignez rien ; mes sœurs vous restent et elles me remplaceront largement pour consoler votre vieillesse. »

     

    Devant la fermeté du fils, le père finit par se résigner, et le départ pour le Séminaire de la rue du Bac fut la première étape du sacrifice consenti. Trois ans d’absence semblaient déjà une rude épreuve que le jeune aspirant sut adoucir par des lettres affectueuses, encourageantes, faisant entrevoir le bonheur du ciel qui serait la récompense assurée du grand sacrifice.

     

    Ordonné prêtre à Paris le 2 juillet 1893, M. Brun reçut sa destination pour la Mission du Cambodge et partit le 13 septembre suivant.

     

     

    À son arrivée en mission, M. Brun fut placé à Banam, chez le P. Pianet, où il devait apprendre simultanément les langues chinoise et annamite. Mgr Cordier, alors fort âgé, était seul à pouvoir s’occuper efficacement des chinois, parce que seul il parlait leur langue. Il voulait donc se former un disciple en ce point et il réussit très bien avec M. Brun. Celui-ci arriva à parler correctement le chinois et à bien se faire accréditer auprès des Chinois du Cambodge parce qu’il les aimait.

     

    À la mort de M. Guillot, en juin 1894, M. Brun fut envoyé à Soctrang. C’est dans ce poste qu’il passera toute sa vie apostolique ; il ne le quittera qu’en 1916 pour aller chercher en France un renouveau de vie et de forces, et en 1922, pour aller mourir à la clinique Angier, à Saïgon

     

    Il trouve à Soctrang même, une église et un presbytère en bambous, ­parois et toitures en feuilles ; les Sœurs de la Providence, avec un orphelinat et un hôpital, d’installation identique ; quelques centaines de chrétiens annamites, et un noyau de chrétiens chinois ; dans la province, il y avait la chrétienté déjà vieille de Caiquanh, et Baigia, Coco, Giongchac, Giengnuoc, Caicon, de fondation récente.

     

    Sans perdre de vue l’étude des langues, M. Brun se donna de tout cœur au ministère. Ayant pour voisin M. Gonet, missionnaire zélé s’il en tut et doué des qualités incontestables de vrai apôtre, il s’éclaira et s’échauffa au contact de ce confrère. Il comprit rapidement que si la prière et la prédication étaient indispensables, il fallait joindre à cela l’action de fondateur et d’administrateur. Dans ce pays, on n’a pas de chrétienté sans en établir les bases solides, car les conversions en masse, par villages, sont exceptionnelles. Il faut, jusqu’à un certain point, être père, mère pourvoyeur des catéchumènes et des néophytes si on veut former une chrétienté stable.

     

    À l’époque où M Brun vint à Soctrang, la province venait de prendre son essor vers la vie économique. Jusque-là, elle avait comme caché des cent mille hectares de bonne terre que personne ne cultivait et où les hautes herbes poussaient t leur aise et servaient de repaires aux tigres et aux éléphants. Sous l’égide de la France les annamites s’enhardirent et s’élancèrent dans ces plaines immenses, en même temps que les colons français cherchaient à s’y établir et à faire fortune. La poussée fut si forte et si continue qu’en une vingtaine d’années toute la province fut occupée et cultivée.

     

    M. Brun s’était mêlé au mouvement et y avait pris une part active, en cherchant à grouper les catéchumènes. L’entraînement était tel qu’il se sentait toujours emporté vers de nouvelles fondations et qu’il aimait à s’appeler « un soldat d’avant-garde. » Il établit ainsi effectivement un bon nombre de postes : Nhugia, Rachgoi, Nganro, Barinh, Tamsoc, Phungan et Culaodung, qui existent encore aujourd’hui, et un bon nombre d’autres qui disparurent peu d’années après leur naissance. Cet échec partiel n’était dû qu’à l’envolée qui portait le missionnaire à entreprendre de nouvelles fondations sans chercher à consolider suffisamment ce qui avait été fait. Il lui aurait fallu un organisateur immédiat.

     

    Cependant, son rayonnement à l’extérieur n’empêcha pas notre confrère de s’occuper de son poste principal. Ici, il se montra un administrateur entendu ; il tripla le nombre de ses chrétiens, construisit un presbytère en briques, simple rez-de-chaussée d’abord, que plus tard il agrandit et surmonta d’un étage. Dès 1901, il commença la construction de son église qui compte parmi les plus belles de la Mission.

     

    Il rêvait de faire de Soctrang un grand foyer chrétien, doté de tous les éléments nécessaires pour rayonner jusque dans les provinces voi­sines. Pendant que les Sœurs de la Providence développaient leurs œuvres multiples, orphelinat, hôpital, hospice, maternité, école française pour les filles, il s’occupa activement et réussit à faire installer les Frères des Ecoles Chrétiennes ; en peu d’années, ces bons Frères réussirent à gagner si bien la confiance de la population, qu’au moment de la mort du Père, ils comptaient dans leur établissement 306 élèves, dont 172 pensionnaires.

     

    Dans le cours des années, le vaste district de Soctrang fut scindé : Coco, Giongchac, Nhugia furent confiés à un nouveau chef de district ; Baigia, Nganro et Rachgoi, à un autre ; Caicon, à un troisième. Cependant, après toutes ces séparations, le district de Soctrang compte encore plus de 1.000 chrétiens.

     

    On peut se demander comment M. Brun pouvait suffire à un chef-lieu qui réclamait sa présence habituelle, à un district considérable qui lui imposait des tournées fréquentes, et à lui-même enfin, pour conserver et fortifier la vie intérieure, sans laquelle le missionnaire ne serait qu’un fantôme d’apôtre. Il avait à sa disposition deux vicaires dont il savait se servir. Il leur faisait visiter à tour de rôle les postes secondaires, et quand il sentait la nécessité de les visiter lui-même, il appelait un de ses vicaires au chef-lieu, pour le temps de son absence. Quant à sa vie intime, il était un missionnaire édifiant. Des confrères qui ont eu avec lui des relations suivies disent qu’il était un homme de règle et d’ordre, un prêtre zélé. Il accomplissait ses exercices de piété avec la régularité d’un fervent séminariste ; même en tournée, il trouvait toujours le temps voulu pour observer sort règlement particulier. Toujours levé au moins une heure avant sa messe, il faisait son oraison et sa préparation aux saints mystères, il se servait habituellement des examens de Hongkong pour son examen particulier, afin de se rappeler constamment ses devoirs d’état. Le soir, après avoir récité le chapelet, il continuait encore longtemps à faire les cent pas sur le trottoir de son église, pour rendre à Dieu un compte minutieux de sa journée ; les autres exercices de piété étaient espacés dans la journée, suivant les exigences du ministère.

     

    Il portait cet esprit de règle et d’ordre dans l’administration de son district, et il l’exigeait de ses subordonnés, surtout de ses vicaires ; les cahiers de comptes et les livres paroissiaux étaient constamment à jour et minutieusement remplis. Tout dénotait chez lui l’homme du devoir qui veut la précision et la justice.

     

    M. Brun fut aussi un missionnaire zélé : le travail fourni durant sa vie apostolique fut considérable. Les établissements religieux du chef-lieu réclamaient ses soins de Pasteur, et lui imposaient de longues heures de confessionnal ; un confrère affirme que son œuvre préférée était le catéchisme aux enfants et qu’il s’y donnait de tout cœur, le préparant aussi bien sur la fin qu’au début de sa carrière apostolique. Il veillait avec sollicitude sur les âmes dont il était chargé, se montrant plutôt sévère pour réprimer tout désordre moral parmi elles. Malgré tout son travail chez lui, il trouvait encore du temps pour prêcher des retraites religieuses, paroissiales, voire même pastorales (aux prêtres indigènes de la Mission).

     

    Il rencontra bien des difficultés et des déceptions sur sa route ; il ne s’en découragea jamais. Il avait confiance en Dieu, en l’avenir, en une bonne année après une mauvaise... et là où d’autres auraient reculé, il poussait de l’avant. Par moments, il savait attendre meilleur temps pour reprendre son idée avec plus de prudence et de ténacité.

     

    Mais tout cet ensemble de travaux ruinèrent sa robuste constitution. Se voyant faiblir et pencher vers une fin prochaine, il pensa qu’un séjour en France le remettrait et lui assurerait un nouveau bail de vie et de dévouement. Il alla revoir son pays natal.

     

    Son vénéré père avait été rappelé à Dieu en 1903, soutenu par les prières et l’affection qui défient les distances ; mais Mme Brun eut la consolation de revoir sont cher « petit », après une absence de vingt-trois ans. Elle le vit repartir en juillet 1919, avec la promesse qu’il reviendrait pour fêter son centenaire en 1937. Pauvre mère ! son sacrifice a été complet : le 2 septembre 1922, elle apprenait la mort de ce « petit » qui lui était ai cher.

     

    Après une année entière de repos et les soins qu’il reçut de ses quatre sœurs mariées, chez qui il séjourna tour à tour, M.     Brun sentit ses forces revenir et ne voulut pas rester inactif : les vides causés par la guerre dans les rangs du clergé lui permirent de coopérer, comme auxiliaire, au ministère de la chrétienne paroisse d’Amplepuis. En même temps que son âme d’apôtre goûtait le charme de travailler au service du divin Maître, sa santé bénéficiait de soins empreints d’une délicatesse toute fraternelle : M. l’Archiprêtre Jeune concourut pour une large part à permettre l’espoir fondé d’un retour prochain en mission.

     

    M. Brun revint de France, rajeuni de volonté et de couleurs plus que de forces. Un mal secret le rongeait ; il le sentait, sans pouvoir se l’expliquer. Un’ docteur finit par diagnostiquer une appendicite avec complication probable, et conseilla au Père d’aller à la clinique Angier, à Saïgon. Une opération de l’appendicite ne pouvait intimider M. Brun ; il suivit le conseil du docteur, mais en homme avisé, il régla d’avança toutes ses affaires, comme s il ne devait plus revenir à Soctrang.

     

    Laissons ici à M. Dorgeville, missionnaire de la Cochinchine Orientale, en traitement lui-même à la clinique, nous raconter ce qui advint :

     

    M. Brun arriva à la clinique jeudi 10 août. Le Docteur Angier, après l’avoir examiné, confirma le diagnostic du Docteur Rothamel, de Soctrang, et constata une très forte constipation avec inflammation des intestins. Le Père se soumit fidèlement aux prescriptions du docteur, attendant patiemment le jour où il serait opéré. Le dimanche 27 août, il ne put cacher sa surprise lorsqu’il entendit le Docteur parler d’exeat prochain et de retour à Soctrang, sans opération. Le docteur appréhendait des complications fâcheuses et refusait d’opérer le malade ; mais sur les vives instances de celui-ci pour tenter l’opération, le Docteur accéda à son désir.

     

    L’opération eut lieu le 29 août, vers sept heures du matin, et dura une heure et demie. Elle fut très laborieuse, le Père supportait mal le chloroforme et eut plusieurs syncopes. Le Docteur, se trouvant en face d’adhérences graves et d’un intestin en très mauvais état, ne put poursuivre l’opération. Dès le soir de cette journée, le malade ressentit des douleurs d’estomac et la nuit suivante, les vomissements commencèrent. Le lendemain matin, Je Docteur se montra inquiet, et toute la journée il s’efforça de soulager le Père. Dans la nuit, la Sœur infirmière vint m’appeler et me pria de faire connaître au Père la gravité de son état, ce que je fis aussitôt. Le Père eut un moment de surprise quand je lui conseillai de prendre ses dispositions en cas d’accident ; mais il se remit aussitôt et me pria de lui laisser quelques instants pour s’examiner. Il se confessa en pleine connaissance, et, en union avec moi, il fit de tout cœur le sacrifice de sa vie. Vers quatre heures du matin, il eut un fort vomissement de sang et, se sentant plus faible, il me demanda de lui administrer l’Extrême-Onction. Je la lui donnai aussitôt. Il répondit lui-même aux prières et suivit les cérémonies avec une grande dévotion. Je lui appliquai ensuite l’Indulgence plénière « in articulo mortis ».

     

    Lorsque tout fut terminé, il me pria d’écrire à son Evêque et de lui dire qu’il demandait pardon à tous ceux à qui il avait pu faire de la peine : confrères, prêtres indigènes, chrétiens.

     

    La journée du 1er septembre fut plus calme ; mais tout à coup, à sept heures du soir, survint une syncope et le malade perdit connaissance. A l’appel de la Sœur, j’accourus et je trouvai le Père râlant. Je l’appelai, mais il ne répondit plus et ne fit aucun signe. Je lui renouvelai alors l’absolution et commençai les prières de la recommandation de l’âme. Le Docteur et le P. Perreaux eurent le temps d’arriver à 7 heures 25.

     

    Le lendemain, à dix heures du matin, la dépouille mortelle fut mise en bière et transportée au salon du Séminaire. Dans la soirée, on apporta une couronna mortuaire avec inscription au nom des Européens de Soctrang. Le lundi matin, à six heures et demie, le service fut célébré à la chapelle du Séminaire.; les confrères de Saïgon et des environs tinrent à y assister et à accompagner le regretté défunt au cimetière d’Adran.

     

    M. Dorgeville ajoute : « Pendant le peu de temps que j’ai passé en compagnie du P. Brun, j’ai pu apprécier sa piété, sa douceur, sa charité, son grand amour des âmes. Il avait apporté avec lui quelques livres de piété et il ne manqua pas un seul de ses exercices spirituels jusqu’au jour de l’opération. »

     

    La mort de M. Brun est très sensible à la Mission du Cambodge. Celle-ci perd en lui un excellent ouvrier qui promettait. encore beaucoup d’années de bon travail. Nous ne pouvons que nous résigner à la Volonté du bon Dieu, comme il l’a fait lui-même ; mais nous le prions de ne pas oublier du haut du ciel ceux qui continuent sur terre l’œuvre à laquelle il a lui-même tant travaillé.

     

     

    • Numéro : 2074
    • Pays : Cambodge
    • Année : 1893