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Cyril BROWNE DE SYLVA (1889-1986)

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    Enfance et jeunesse

     

    Cyril Browne (né De Silva) naquit le 9 avril 1889 à Vellore, aujourd’hui siège épiscopal, mais situé alors dans l’archidiocèse de Pondichéry (Inde). Ses parents, Robert et Cecilia De Silva, étaient des Portugo-indiens, d’ascendance goannaise, installés dans la région de Madras. Ce Robert s’était marié, le 8 février 1875, à une jeune veuve du nom de Cecilia Browne. D’où le nom de Browne, pris plus tard par leur fils Cyril pour être facilement assimilé aux Anglo-Indiens et obtenir une bourse d’étude. Tous les sangs mêlés étaient alors sous une seule classification officielle, celle des Anglo-Indiens. Ses parents étaient de très bons catholiques. Ils firent baptiser Cyril à Vellore, fin avril 1889. Son père était employé dans la police. De sa mère, il dira plus tard à ses élèves : « Quand j’avais votre âge, ma mère veillait à ce que j’aie toujours une chemise impeccable de propreté et elle m’a ainsi donné le goût de la propreté et de la bonne tenue. Ayez ce souci de la propreté du corps et des vêtements. Cela vous aidera à avoir soin de la propreté intérieure, le cœur, la conscience ».

     

    Mais auparavant, il lui fallut passer par une expérience peu banale de malpropreté, expérience qu’il relatait lors de la célébration entre MEP, de son jubilé de platine, le 22 mai 1985, à Mysore. À l’âge de 3 ans, il fut kidnappé par des bohémiens qui l’enduisirent entièrement de cirage pour le faire passer pour l’un des leurs. Il fut rapidement retrouvé par la police, car ses ravisseurs avaient oublié de lui faire les pieds, protégés par des chaussures !

     

    Il fit ses études secondaires à Saint-Thomas High School, à Mylapore (Madras), puis à Saint-Joseph à Bangalore, et ses études universitaires dans le collège du même nom. Il pensait fortement à entrer dans l’administration douanière. Échec à un examen ou autre chose, il changea d’orientation.

     

    Le Seigneur l’appelait vers des frontières plus lointaines. Recom­mandé par le P. Schmit, MEP, professeur à Saint-Joseph, auprès des Supérieurs de Paris, comme candidat MEP, il fut admis — lui pourtant qui n’était pas français — au séminaire de Bièvres en septembre 1911. Ô admirable largeur de vue de nos Anciens ! En 1913, il entra au séminaire de Paris, étudia à l’institut Catholique. Ordonné diacre à Saint-Sulpice, au début de 1915, il fut ordonné prêtre, toujours à Saint-Sulpice, le 2 mai 1915, par le cardinal Amette. Il termina ses études cléricales en septembre 1916, et rentra en Inde le mois suivant en convoi militaire.

     

    Il va de suite entrer dans l’enseignement, à Saint-Aloysius Middle School d’abord, puis à Saint-Joseph European High School, à Bangalore. Comme il avait encore besoin d’un titre d’enseignant, il se rendit en 1921 à l’Université de Calcutta et obtint dans l’année même le grade de MA (Master of Arts) en anglais. D’aucuns avaient prophétisé un échec. N’avait-il pas — en vers — composé en 3 ou 4 pages seulement, un essai qui avait nécessité pour d’autres 30 ou 40 pages !

     

    Jusqu’en 1940, il ne bougera pas de Saint-Joseph, à Bangalore, passant seulement d’une école à une autre dans le même établissement (fourmilière d’élèves), toujours comme principal, avec des responsabilités croissantes. Les Missions Étrangères ayant confié cet établissement à la Compagnie de Jésus, en 1937, ce fut sous la direction des Jésuites qu’il se trouva de 1937 à 1940.

     

    Quand les Jésuites purent assumer la charge complète de Saint-Joseph, il devint assistant à Saint-Aloysius, de 1940 à 1945, puis lança deux nouvelles écoles secondaires du nom de Saint-Germain et Saint-Charles. C’est cette année-là qu’il se rendit en Europe, encore en convoi militaire, car entre ses classes, il avait pris le temps de s’occuper de prisonniers de guerre à Bangalore.

     

    En 1946, il fut appelé à des responsabilités plus grandes dans le diocèse de Mysore où se trouvaient aussi les MEP. Il devint là le premier principal du collège Sainte-Philomène. Il le sera jusqu’en 1949.

     

    Cette même année, il devint l’assistant du P. R.M. Joseph à Ulsoor. Il y prendra la charge de l’orphelinat Sainte-Marie qu’il transportera à Coke Town (Bangalore) en 1953. On l’en retirera en 1955 pour le mettre professeur au Petit Séminaire Sainte-Marie où il restera jusqu’en 1957. Là se termina son rôle d’éducateur. Il avait alors 68 ans.

     

    Un de ses anciens élèves, H.H. Anniah Gowda, aujourd’hui professeur à l’Université de Mysore, écrivit de lui à sa mort : « Un grand éducateur, vénéré, respecté, disparaît. Je l’ai connu dans les années 40. Sa figure angélique est restée imprimée dans ma mémoire... Pour beaucoup de ses élèves, il était un ami, un guide. Il représentait ce qu’il y avait de plus éminent dans le milieu enseignant. Il savait donner aux jeunes le sens de leurs propres responsabilités. Il était bon orateur, avec un grand sens de l’humour. Sa vie fut une illustration des grandes vertus chrétiennes, la foi, l’espérance et la charité ». Très respecté en effet et même craint de ses élèves, il n’employa jamais la baguette pour les punir. La plus grande punition pour eux était de l’entendre dire : « Je vais en avertir votre père».

     

    Parmi ses anciens, beaucoup devinrent des personnages importants dans l’État de Karnataka (capitale : Bangalore). Ils avaient pour lui une dévotion qui ne se démentit pas au cours de sa longue vie. Hindous, musulmans, chrétiens continuèrent à le voir jusqu’à sa mort. Il répondait toujours à leur invitation, bravant jusqu’à 97 ans la fatigue des déplacements.

     

    Il fut l’un des fondateurs de l’association des Anciens Élèves de Saint-Joseph. Il en devint le secrétaire, ne manquant aucune réunion annuelle. Un des anciens, J. Fernandez, Chevalier de Saint-Grégoire, qui le rencontrait chaque année à Ces réunions depuis 1918 écrit: « (Le P. Browne) m’impressionnait. Prêtre humble et bon, il était un éducateur éminent, que l’Université de Madras s’était associé comme examinateur. Avec quel sourire il accueillait ses amis ! ».

     

     

    Le prêtre

     

    Un jour vint où il éprouva le besoin d’une vie plus calme. Le noviciat des Sœurs  Salésiennes de Marie Immaculée (SMMI), à Kengeri, allait s’ouvrir et cherchait un aumônier- résident. Le P. Browne se présenta. Mais au bout de quelques mois, l’isolement de Nirmala Giri sur sa colline désertique se mit à lui peser. Il était habitué à vivre dans un contexte de relations sociales. L’aumônerie du Carmel, en plein cœur de Bangalore, son Bangalore, le tenta. Il permuta donc avec l’aumônier du Carmel, son collègue à Saint-Joseph. Le P. Shembry prit la place du P. Browne et vice-versa. Le P. Browne allait assurer le service d’aumônier du Carmel pendant près de 25 ans. Ce que fut le P. Browne pendant ce quart de siècle, la Prieure du Carmel nous l’a écrit : « Nous étions si habitués à avoir des aumôniers remarquables (P. Saint-Germain, P. Cholet) que nous ne nous étonnâmes pas de retrouver les mêmes qualités chez le P. Browne. Tous ces aumôniers furent pour nous des modèles d’édification, des conseillers pleins de sagesse, des bienfaiteurs secourables. Le P. Browne, pendant son séjour ici, se montra plein de gentillesse, toujours prêt à coopérer avec nous. Il nous donna des conférences spirituelles aussi longtemps que sa voix le lui permit, c’est-à-dire jusqu’à ces dernières années.

     

    Ce qui nous frappait en lui, c’était sa bonté et sa joie. Toujours satisfait, il ne se plaignait jamais. Il réconfortait les autres. Il semait la joie. Une postulante s’était plainte un jour à lui de n’avoir en communauté que du café sans sucre le matin. Le lendemain arrivait soudainement une montagne de « jaggery » (sucre de palme). Une fois, je l’ai entretenu de mes fleurs préférées, comme j’en avais autrefois à la maison. Quelques jours plus tard, ces mêmes fleurs arrivaient mystérieusement d’Ooty. Il était bon, non seulement pour nous, mais pour tous, chrétiens et non-chrétiens. Il aida pécunièrement de pauvres jeunes filles à s’installer dans la vie, de pauvres jeunes gens à payer leurs études. Il aida les chômeurs, les pauvres, les affamés. Il avait beaucoup d’amis à Bangalore. C’est à eux qu’il s’adressait pour trouver un emploi ou tirer ses protégés de difficultés. Il savait que ses amis, haut placés, ne le lui refuseraient pas. Il était d’une grande générosité, jamais inquiet pour lui-même. Il n’abusait pas de la générosité des autres. Pour donner, il travaillait lui-même beaucoup, donnant des leçons particulières, corrigeant des copies d’examens, etc. Nombreux étaient les non-chrétiens qui venaient lui demander conseil et réconfort. Certains viennent encore à la chapelle pour prier, avec cette confiance en Dieu qu’il leur a inspirée. En apprenant sa mort, une jeune veuve hindoue fondit en larmes. C’est un père qu’elle perdait, un père qui l’avait sauvée du découragement en la guidant vers les handicapés. Personne, entré chez lui le cœur gros, n’en est sorti sans être réconforté. Il savait rendre espoir et consoler. De nombreux prêtres venaient à lui pour se confesser. Sa douceur et son humilité gagnaient les cœurs. Qui aurait pu imaginer que ce Père si simple, si tranquille, ce Père qui ne se plaignait jamais, mais obéissait comme un enfant, ce Père si doux et si humble, avait été dans le passé le principal d’un grand collège et le fondateur de maintes institutions ? »

     

    Professeur et aumônier, le P. Browne ne fut jamais curé de paroisse. Il était cependant toujours prêt à aider ses confrères. Ses sermons étaient très intéressants, très simples cependant, toujours à la portée de ses auditeurs. Il aimait particulièrement prêcher des retraites de première communion aux enfants. Tout en étant professeur à Saint-Joseph, il était aussi aumônier des « Madeleines », au Bon Pasteur. Il le fut pendant 17 ans. Il invitait les Sœurs cloîtrées, connues aujourd’hui sous le nom des « Sœurs de la Croix du Bon Pasteur », à prier pour la conversion et le relèvement des jeunes filles et femmes tombées. Cultivé, d’une piété solide, il était pour les prêtres et religieux non seulement extraordinaire, mais un extraordinaire confesseur. Ses conseils spirituels étaient toujours simples, très humains et très surnaturels, ne demandant pas une ascèse excessive. À cela il ajoutait l’exemple. Très fidèle à la récitation de l’office divin et à la messe quotidienne, il édifia son entourage jusqu’à la fin. Il était très discret en matière de jugement sur le prochain, discrétion qui se traduisait habituellement par son silence. Cela ne l’empêchait pas, quand il le fallait, de dire ce qu’il pensait sans mettre de gants. Il est des circonstances où le silence pourrait être pris pour une complicité tacite. Une certaine année, il corrigeait les épreuves de français pour un Institut officiel de Delhi. Recevant la volumineuse enveloppe recommandée, il remarque des anomalies dans l’emballage qui doit garantir le secret dans ce genre de courrier. Étant du métier, il ne lui fallait pas un long examen pour se faire une opinion. Il écrit donc à l’Institut expéditeur pour signaler le cas et demander des instructions. On lui répond : « Ne faites pas attention. Corrigez! ». Sa conviction était faite, ces épreuves d’examen avaient été manipulées avant leur envoi. Sa réponse fut nette : « Les épreuves ont été frauduleusement manipulées avant leur envoi de Delhi. Ma conscience ne me permet pas de me faire le complice de cette malhonnêteté. Je vous retourne l’enveloppe sans y toucher ».

     

    Il avait lui-même pris en exemple son prédécesseur à l’aumônerie du Carmel : le P. Benjamin Cholet (1870-1954), MEP. Il l’avait en telle estime qu’il écrivit sa vie, en 1967. Il 1e considérait comme un saint. Il l’imita en beaucoup de choses au point qu’on retrouve en lui maintes qualités de son modèle.

     

    Mais à la différence du P. Cholet, le P. Browne aimait beaucoup sortir. Jusqu’à sa dernière maladie, il rendit visite à ses anciens élèves, à ses amis. Il en avait en quantité. Il acceptait avec plaisir les invitations à dîner, se laissait kidnapper, et revenait heureux et rose à son aumônerie ou à la maison de retraite. Il avait près de 90 ans lorsqu’il se rendit à Tirupati, centre de pèlerinage hindou, pour faire plaisir à un de ses anciens élèves, mentionné plus haut, H.H. Anniah Gowda.

     

    Avec le clergé local, il était tout à fait à l’aise. N’était-il pas indien lui-même ? Il était de toutes les réunions diocésaines, retraites comprises, alors que son grand âge l’autorisait à s’en dispenser.

     

    En février dernier, à peine deux mois avant sa mort, il prenait part à un pique-nique avec ses confrères indiens. Le 19 mars, il fêtait la Saint-Joseph avec les Pères Jésuites, dans cette école qui avait été autrefois la sienne. Dans le diocèse, il fut pendant longtemps Consulteur diocésain, membre du Comité de l’Enseignement et membre du Sénat presbytéral.

     

    Mais il était bien MEP, toujours prêt à se rendre aux réunions MEP et même à provoquer des rencontres MEP à la Maison régionale. Il ne manquait pas la réunion traditionnelle de l’Épiphanie à Mysore, à quelque 150 kilomètres de sa résidence de Bangalore. Il y vint encore en janvier dernier, à la veille de ses 97 ans.

     

    Ajoutons qu’il était aussi membre de la « Mythic Society », fondée par le P. Tabard, MEP, en 1909, en collaboration avec M.F.J. Richards, collecteur de Bangalore Cantonment et de M. Kera Chandy, avocat, pour faire connaître et apprécier les richesses archéologiques et artistiques du Karnataka. Le P. Browne, en 1984, fut honoré en tant que l’un de ses plus anciens membres.

     

    À l’approche de ses 97 ans, le P. Browne apparaissait toujours le même. Voguerait-il vers ses 100 ans ? Nous l’espérions, mais lui-même ne le désirait pas. » Mon centenaire, disait-il, avec un fin sourire, je le fêterai... mais au Ciel ». Une chute dans sa salle de bain ébranla fortement notre nonagénaire. Le 26 mars 1986, il fut admis au quartier Saint-Joseph de l’hôpital Sainte-Marthe. Quelques jours plus tard, pendant la Semaine Sainte, il reçut le sacrement des malades et s’associa aux prières. Le 26 avril, à l’aumônier de l’hôpital qui lui demandait s’il était prêt à répondre à l’appel du Seigneur, il répondit : « I’11 go ». Ce furent ces derniers mots. Le 28 avril, il tomba dans le coma. Le 30, à minuit, il entra en agonie. Deux heures plus tard, il s’endormit doucement dans le Seigneur.

     

    Ses funérailles eurent lieu le 2 mai, à 10 heures du matin, à l’église du Sacré-Cœur. Une heure auparavant, son corps avait été transporté au Carmel. Les Sœurs cloîtrées eurent ainsi la consolation de voir une dernière fois le visage de leur Père. Au Sacré-Cœur, la messe fut célébrée par Mgr Pinto, le présent administrateur de l’archidiocèse de Bangalore, et par une centaine de prêtres du diocèse et d’ailleurs. De nombreuses religieuses et une petite foule d’amis étaient présents. Avant l’absoute, le P. Michaelappa fit l’éloge de celui qui, tout en étant un remarquable éducateur pendant sa vie, fut prêtre avant tout. L’enterrement eut lieu dans le petit cimetière qui avoisine l’église, où reposent des dizaines de missionnaires de la Société.

     

    Notre doyen nous a quittés. Il nous manquera.

     

    Il ne nous accueillera plus à Sainte-Marthe, le visage illuminé d’un doux sourire. Dressant sa petite taille, il se levait par respect, et s’intéressant de suite à son visiteur : « Quelles nouvelles, Père ? » Car il restait curieux des événements, ceux de la Société, en particulier.

     

    Une bonne partie de sa vie s’est écoulée dans les maisons d’éducation. Il y rendit d’immenses services. Mais c’est surtout comme aumônier qu’il put donner le meilleur de lui-même, priant, confessant, conseillant ceux qui l’approchaient : évêques, prêtres, religieuses, laïques. Il aimait son sacerdoce. Cet amour rayonnait sur son visage. Pas de crise d’identité chez lui. Il fut un prêtre heureux.

     

     

    • Numéro : 3188
    • Pays : Inde
    • Année : 1916