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Benjamin BROTTE (1862-1935)

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    La Mission de Suifu vient de perdre un de ses meilleurs missionnaires, M. Brotte, qui passa 46 ans en Chine sans avoir jamais pris de congé en France. Pendant les trois années qu’il demeura au Séminaire des Missions-Étrangères, il fit l’édification de tous ses confrères par sa ferveur et sa piété. Désigné pour le Setchoan méridional, il quitta la France le 13 novembre 1889 pour arriver à Suifu le 10 mars 1890.

     

    Il fut envoyé faire ses premières armes dans la région montagneuse du Kientchang. C’est dans ce beau pays au merveilleux climat, qu’il apprit la langue et se forma au ministère apostolique si difficile en cette région, surtout en ces temps héroïques où les chrétiens peu nombreux étaient dispersés au milieu des masses païennes ne rêvant que massacres et pillages. Par la bonté, la douceur et une patience sans borne, il réussit à gagner le cœur de ses chrétiens. Tous l’aimaient comme un père, lui-même les aimait comme ses enfants et il en fut ainsi dans tous les postes qu’il occupa durant sa longue vie de missionnaire. Après avoir visité pendant deux ans les districts de Loukou et de Hongpouso, il fut envoyé au Lac du grand-Ciel et au Lac du Dragon, poste dont il fut le premier titulaire et où son zèle fit presque des miracles. Il devint bientôt célèbre dans toute la contrée ; et quarante ans après, en parlant de leur pasteur aimé, les chrétiens ne l’appelaient encore que le « bon Père Brotte ».

     

    Après cinq ans d’un fructueux apostolat au Lac du Dragon, la confiance et  l’estime de ses Supérieurs le firent nommer professeur au petit séminaire Ho-ti-keou où il enseigna pendant vingt ans avec un dévouement sans égal. Là encore, il gagna le cœur de ses élèves comme il avait gagné celui de ses chrétiens et des païens dans les différents postes où il avait passé. A la charge de professeur, on lui ajouta celle d’économe dont il s’acquitta à la satisfaction de tous.

     

    Agé et infirme, sujet à de fréquentes crises d’asthme, il se retira à l’évêché de Suifu. Dans sa retraite il édifia tous ses confrères par une sainte vie ; on le voyait tantôt plongé dans la lecture de la vie des Saints, tantôt prosterné devant le tabernacle. Dédaignant la politique et les journaux, la prière était son principal travail, ne s’intéressant qu’au salut des âmes et aux choses du Ciel. Ses lectures favorites étaient la vie des Pères du désert dont il aimait à rappeler les exemples à ses confrères. C’était pour tous un charme et un réconfort de l’entendre parler de Saint Antoine, de Saint Pacôme et de Saint Hilarion pour lesquels il était plein d’admiration.

     

    Au mois de janvier 1935, l’armée bolcheviste du Kiangsi, après avoir traversé les provinces du Houlan et du Kouitcheou, arriva sur la frontière du Setchoan, non loin  de Suifu. Ces massacreurs et ces pillards semblaient pouvoir s’emparer de tout le  pays et mettre cette ville à feu et à sang d’autant plus facilement qu’il n’y avait pas  un seul soldat pour leur barrer la route. Devant le danger imminent, S. Exc. Mgr Renault employa tous les moyens en son pouvoir pour empêcher ses missionnaires âgés et infirmes de tomber entre les mains des rouges qui les auraient affreusement torturés avant de les faire mourir. La voie du fleuve étant encore libre, il furent embarqués sur un vapeur qui les transporta à Chungking, ville bien défendue. Parmi les exilés était notre cher M. Brotte. Là il fut reçu à bras ouverts par S. Exc. Mgr Jantzen et par tous les confrères dont la charité si paternelle devait adoucir un aussi dur exil.

     

    La ville de Suifu, tout d’abord abandonnée ainsi que toute la région jusqu’à la frontière du Kouitcheou, fut comme par miracle préservée de l’invasion des rouges par les soldats arrivant de Loutcheou à marches forcées. Le Maréchal Lieou Ziang lui-même était allé en avion de Chungking à Loutcheou pour haranguer les soldats et les décider à marcher contre les bolchevistes. Ceux-ci finalement furent battus aux portes de Suifu et se retirèrent au Kouitcheou. Le danger écarté, nos chers confrères quittèrent Chungking le 23 février et rentrèrent dans leur Mission. Trop heureux de revoir sa bonne ville, le cher M. Brotte, déjà épuisé par la maladie, monta un peu trop vite les escaliers escarpés du port, ce qui le fatigua encore davantage. Arrivé à l’évêché avec la fièvre, il espérait que quelques jours de repos le remettraient de ces fortes émotions. Hélas ! c’était la fin.

     

    Le 5 mars, tout appétit avait disparu et il ne pouvait boire qu’un peu de lait. Dans la soirée il se confessait et le lendemain recevait le Saint Viatique avec une  piété touchante. Le docteur ne constata qu’un léger engorgement des poumons et lui administra quelques médicaments qui devaient le guérir en quelques jours. Malheureusement, nous constations dans la journée l’inefficacité des remèdes. La respiration devenait de plus en plus difficile et  notre cher Confrère se rendait compte qu’il était gravement malade malgré les assurances optimistes du docteur. – « Comme le bon Dieu voudra », disait-il avec une touchante résignation et une édifiante soumission à la volonté de Dieu. Dans la soirée du 6 mars, son état laissait présager une fin prochaine. Aussi, M. Boissière, son grand et vieil ami des bons et mauvais jours lui administra l’extrême-onction et le malade demanda lui-même l’indulgence plénière. Les cérémonies terminées, nous nous sommes retirés laissant auprès du cher M. Brotte son domestique qui le soignait avec un dévouement admirable. Pendant la nuit, M. Boissière appelé par ce digne serviteur accourt en hâte et récite les prières des agonisants. Quelques minutes après, S. Exc. Mgr Renault, M. Corfmat et moi étions auprès de  notre Confrère dont l’âme s’était déjà envolée vers le Ciel.

     

    Les chrétiens vinrent nombreux prier une dernière fois devant son cercueil, et témoigner à leur bien-aimé père toute leur filiale reconnaissance. Le samedi 9 mars, le service funèbre fut célébré par M. Champion à la Cathédrale de Suifu et Mgr Renault donna l’absoute. Puis les prêtres européens et chinois au nombre de 38, ainsi que de nombreux chrétiens, accompagnèrent notre regretté Confrère à sa dernière demeure au milieu d’une foule recueillie et sympathique. M. Brotte repose maintenant dans le tranquille cimetière du petit séminaire de Ho-ti-keou où il travailla si longtemps. Nous continuons de prier pour lui, bien que persuadés qu’il a déjà reçu la récompense éternelle promise par  Notre-Seigneur à ses bons serviteurs, et nous espérons que Là-Haut il prie pour tous ses frères qui continuent ici-bas le bon et dur combat en attendant d’aller le rejoindre un jour auprès du bon Dieu.

     

    • Numéro : 1856
    • Pays : Chine
    • Année : 1889