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Charles BROTELANDE (1849-1908)

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    La mission de Tokio, déjà éprouvée  de tant de manières, vient d’être frappée encore tristement dans la personne d’un de ses anciens missionnaires et non pas des moins méritants, M. Brotelande, mort le 15 septembre de dernier, à l’âge de cinquante-neuf ans.

    Marie-Charles-Alexandre Brotelande est né à Cirey-sur-Blaise, au diocèse de Langres, le 15 juin 1849, d’un père normand, établi dans le pays, et d’une mère champenoise; par une conséquence toute naturelle, leur fils parut avoir hérité d’eux de ce qu’il y a de sérieux et d’avisé dans le caractère des deux pays; par plus d’un bon côté il tenait du normand et du champenois. Le père, horticulteur de profession, attaché au service su marquis de Damas, châtelain de Cirey, mourut en 1854 d’un accident, étant tombé d’un arbre qu’il taillait. Avant de succomber, il eut le temps de recevoir les secours de la religion, et de recommander sa famille à ses maîtres.

    La marquise de Damas voulut remplir elle-même la pénible mission de porter la nouvelle à la pauvre veuve qui venait de mettre au monde un second fils. Elle lui promit en même temps d’avoir soin de ses orphelins et a tenu généreusement sa promesse.

    Charles Brotelande était un enfant très doux, sérieux. Sa mère n’eut pas de peine à diriger ses pensées vers l’état ecclésiastique. Après sa première communion, Charles commença ses études de latin chez M. l’abbé Brenier, nouvellement promu curé de Cirey, prêtre instruit et zélé. Il entra au petit séminaire de Langres à l’âge de douze ans, en septembre 1861. Là pendant sept ans, élève sérieux, appliqué, cons-tant, il disputa énergiquement la première place à ses rivaux et s’y maintint avec persévérance.

    C’est vers le moment de son entrée au grand séminaire, qu’il sentit naître les premier germes de la vocation apostolique. Il s’en ouvrit à son directeur qui l’approuva., et, quand vint l’époque des vacances, il en fit la confidence à la marquise de Damas, sa protectrice, la priant de le dire à sa mère, dont il prévoyait le chagrin. Mais ni lui, ni personne, ne s’attendait à l’explosion de désespoir que causa à la pauvre femme l’abandon des projets qu’elle avait formés pour son fils et pour elle-même. Sa raison sombra dans la lutte entre ses vues naturelles et sa foi. Elle est morte en 1881 à Saint-Dizier.

    Ce fut une cruelle épreuve pour l’abbé Brotelande, mais sa vocation en sortit plus ferme encore.

    Dès cette époque il était résolu d’entrer aux Missions-Etrangères, mais la guerre déclarée entre la France et l’Allemagne, en 1870, le força de remettre à plus tard l’exécution de son projet.

    La guerre finie et l’ordre rétabli, il rentra au grand séminaire de Langres pour quelques mois, au bout desquels il reçut les ordres mineurs, le 14 août 1871.

    Trois semaines plus tard, le 15 septembre, il prenait sa place parmi les aspirants de la rue du Bac.

    Quelques jours seulement avant son ordination à la prêtrise, qui eut lieu le 7 juin 1873, une dépêche arrivait du Japon, envoyée par Mgr Petitjean, annonçant que la persécution avait pris fin, et il demandait des missionnaires. Aussitôt cinq aspirants, déjà prêtres, lui furent envoyés, et, tout de suite après l’ordination, sept autres reçurent aussi leur destination pour le Japon.

    Cette seconde escouade était condulte par M. Brotelande, en qui on sentait, dès cette époque, une aptitude particulière pour le commande-ment.

    Parti le 2 juillet, il arriva avec ses compagnons à Yokohama le 23 août 1873; il fut quelque temps à se remettre des fatigue du voyage. L’asthme, dont il devait mourir trente-cinq ans plus tard, avait commencé à la faire souffrir.

    Dirigé par M. Petitjean sur Tokio, il y fut placé dans l’unique résidence, et encore provisoire, que les missionnaires eussent alors dans cette ville, à Bansho. Il s’y trouva avec un autre champenois, M.Armbruster, rentré peu de temps après comme directeur au Séminaire des Missions à Paris.

    Les missionnaires avaient alors à Bansho une école de latin qu’ils décoraient du nom de séminaire. Cette fois on ne leur reprochera pas d’avoir négligé le clergé indigène, puisqu’ils songeaient à former des prêtres même avant d’avoir des chrétiens. Il est vrai que, depuis lors et pour de trop bonnes raisons, ils se sont grandement repentis d’avoir commencé de cette manière, mais, même en se trompant, ils obéissaient à l’esprit de leur Société dont le but est de fonder des églises, et, pour cela, premièrement, de former des prêtres. M. Brotelande enseigna la grammaire de Lhomond à des jeunes gens encore infidèles, tout en apprenant lui-même la langue japonaise. Puis, de Bansho, le séminaire ayant été transporté à Kanda, sur le terrain où se trouve à présent l’église, M. Brotelande y fut transfèré en même temps pour y continuer ses études avec ses fonctions. Il demeura ainsi quatre ans professeur, il n’eut pas grande consolation; mais au moins, comme élève, il en avait bien profité.

    A la fin de 1877, il fut envoyé à cent lieues au nord-est de Tokio, à Sendai, ville célèbre dans l’histoire du japon et dans celle de l’ancienne Église. Au temps de la féodalité elle était appelée « la capitale du nord », et c’est Sendai que fut envoyée la première ambassade japonaise au Souverain Pontife et au roi d’Espagne en 1613.

    A cette époque, il n’était pas permis de séjourner ni même de voyager dans le pays hors de ce qu’on appelait les « concessions ». Pour voyager il fallait une raison de science ou de santé; et pour séjourner librement il fallait un titre de professeur au service de quel-que Japonais. Ce fut donc comme professeur de français que M. Brotelande alla à Sendai et y demeura. Il y donna, en effet, quelques leçons de langue, pour justifier sa présence en cette ville, mais ce dont il se préoccupa surtout, ce fut de prêcher la religion chrétienne pour laquelle, en réalité, il était venu. Quoiqu’il y ait eu autrefois à Sendai et dans la région environnante des chrétientés très florissantes, quand M. Brotelande y arriva, il n’y trouva pas un seul chrétien. La persécution avait tout ruiné, et même, comme partout où elle avait été plus longue et plus cruelle, la crainte et la haine de la religion chrétienne étaient plus profondes. Cependant à force de travail, de patience, de dévouement, d’habileté aussi, le jeune missionnaire réussit, en quatre ans, à fonder une nouvelle chrétienté, sinon très nombreuse, du moins très fervente. Pendant plus de dix ans on cita comme modèles les « Anciennes » de Sendai, parce que là, comme en plus d’un endroit, ce sont de vieilles et religieuses femmes qui ont été les premières colonnes de l’Église. Aujourd’hui, Sendai a une belle et grande église gothique, avec deux prêtres, et Mgr l’évêque de Hakodaté y fait habituellement sa résidence.

    A cette même époque, 1876-1877, la mission du Japon fut partagée en deux vicariats : Japon méridional et Japon septentrional. Ce dernier eut pour vicaire apostolique Mgr P. M. Osouf, de pieuse et sainte mémoire qui devait être plus tard premier archevêque du Japon. A Tokio, les élèves de latin, dits séminaristes, ayant été congédiés, Mgr le vicaire apostolique décida, pour aider les missionnaires, de fonder une école de catéchistes et, pour en prendre la direction, ce fut M. Brotelande qu’il appela, en février 1882. Comme il est naturel de s’attacher là ou l’on a travaillé et souffert, surtout quand ce sont « les premières amours », il n’oublia jamais son poste de Sendai, et, de leur côté, ses chrétiens lui ont toujours gardé un fidèle souvenir.

    A ces futurs catéchistes, choisis parmi les chrétiens les plus aptes et les plus zélés, il enseigna la religion d’une façon méthodique, élémentaire et pratique, les exerçant, en même temps, à tous les offices du ministère qu’ils auraient à remplir dans la suite. Cette école, ou plutôt cette formation, dura trois ans. Il en sortit plusieurs auxiliaires convenablement instruits et utiles, mais le meilleur résultat de ce travail fut assurément que, les leçons du maître, ayant été recueillies par ses élèves, furent imprimées sous le titre de Kokyo Shaku-gi, explication de la doctrine catholique, en deux volumes, et, jusqu’à maintenant, ces leçons ont servi à un très grand nombre de catéchumènes et de chrétiens, pour y prendre une  connaissance plus précise et plus étendue de la religion.

    Depuis l’arrivée de M. Brotelande au Japon, août 1873, jusqu’à la fin de 1884, ces onze années passées en mission furent comme un préambule et une préparation à ce qu’on pourrait appeler la vraie vie de cet ouvrier apostolique. Car c’est principalement comme « curé d’Asakusa» qu’il a travaillé et qu’il est connu. Désormais son nom et sa mémoire sont inséparables de cette magnifique chrétienté qu’il fonda lui-même en réunissant à Saruya-machi, dans l’arrondissement d’Asakusa, les quelques chrétiens dispersés dans les environs. Il se fixa au milieu d’eux dans le courant de mars 1877.

    Le missionnaire est à peine installé qu’un mouvement admirable de conversions se manifeste.

    Le nombre total des chrétiens s’éleva à deux cents environ, avant la fin de la première année. Le local étant devenu insuffisant, on vendit, quoique à regret, ce premier berceau de la chrétienté, pour venir à Mukoyanegibara, à l’endroit où est maintenant l’église.

    De 1878 à 1892 le chiffre annuel des baptêmes, pour la chrétienté d’Asakusa, oscille entre 87 et 190.

    En 1885, M. Brotelande se trouva mêlé, sans l’avoir cherché, à un événement considérable. En présence du mouvement extraordinaire qui entraînait le Japon vers le progrès, Mgr Osouf, dans l’impossibilité où il se voyait de fonder les œuvres qui eussent été nécessaires, et même de soutenir celles qui étaient déjà commencées, s’était fait quêteur pendant deux ans, en Europe et en Amérique, pour se procurer des ressources. A son retour au Japon, le souverain pontife Léon XIII le chargea de porter de sa part une lettre à Sa Majesté l’Empereur, pour le féliciter des progrès déjà réalisés sous son règne, souhaiter paix et prospérité à son empire, et recommander à sa bienveillance ses sujets chrétiens. Quand Mgr Osouf alla solennelle-ment présenter cette lettre, M. Brotelande l’accompagna en qualité de secrétaire. Pour ses chrétiens d’Asakusa ce fut un rare sujet de joie et un grand honneur que « le Père de chez eux » fût conduit au palais dans une voiture de la Cour, et qu’il vit face à face leur Empereur. A cette époque surtout c’était une faveur toute particulière. Pour lui, ce dont il parla le plus, ce fut l’habit de cérémonie qu’il fut obligé de mettre ce jour-là, et qu’il emprunta, bien entendu, pour la circonstance, car ce fut l’unique fois qu’il s’en servit. « Curé d’Asakusa » il fut, jusqu’à sa mort, «l’homme de sa paroisse. » Jusqu’à sa mort on ne l’en vit sortir que deux fois; une fois pour une saison d’eaux à Atami, l’autre pour un voyage à Sendai et Hakodaté, c’est-à-dire là où des raisons de santé, d’amitié ou de haute convenance l’appelaient.

    Quant à son travail même, nulle part on n’en peut prendre une idée plus exacte que dans les quelques notes courtes et modestes qu’il a laissées sur sa chrétienté, jusqu’à l’an 1896.

    En 1886 le choléra vint jeter l’épouvante à la capitale, M. Brotelande réussit à se faire recevoir dans les quatre hôpitaux de la ville, et à pouvoir y pénétrer librement. Après quelques visites, incapable de suffire seul à une pareille tâche, il cède deux de ces hôpitaux à deux autres confrères, et s’en réserve pour lui-même deux, qu’il visite alternativement chaque jour. De la mi-juillet au 20 octobre il baptisa ainsi, pour son compte, 232cholériques qui, presque tous, moururent. Outre ces 232 baptêmes de moribonds, il y eut encore, en cette année 1886, 153 baptêmes ordinaires. Comment un seul homme put-il suffire à une telle besogne ? Un seul mot l’explique : c’est qu’il était dévoué corps et âme à son ministère et à ses chrétiens.

    L’église spirituelle était fondée définitivement, et déjà florissante; le temps était venu de songer à une église matérielle, car, d’année en année, le nombre des chrétiens augmentant, ils débordaient de beaucoup la maison japonaise, pourtant agrandie, qui leur servait pour se réunir. La construction de la nouvelle église fut l’œuvre principale de 1888. Avec le concours de M. Papinot, la première pierre fut posée le 13 mai, et la bénédiction fut faite le 25 mars de l’année suivante. En ces deux années-là., malgré l’encombrement des travaux matériels, il y eut encore 129 et 145 baptêmes, dont 52 le jour de la bénédiction de l’église.

    Cette date de 1889 marque ce qu’on pourrait appeler l’apogée de la mission de Tokio. C’est l’année où fut solennellement promulguée, le 11 février, la nouvelle constitution politique, et accordée à toute la nation la liberté religieuse. De ce grave événement tout le monde espérait pour la religion un vaste et magnifique développement...c’est l’époque, au contraire, d’où l’élan commence à se ralentir. Dès 1891 M. Brotelande écrit dans ses notes : « Il semble que l’indifférence religieuse gagne de plus en plus de terrain parmi la population. »

    Mais ce laborieux ouvrier ne cessa pas pour cela de travailler; il prit la nouvelle situation telle qu’elle se présentait, et tâcha d’en tirer le bien qu’il pourrait. Il avait une nombreuse paroisse de plus de douze cents fidèles, il s’appliqua tout entier à les instruire mieux qu’il n’avait pu le faire jusque-là, à les former à la piété et aux vertus chrétiennes, surtout à faire pénétrer dans les familles l’esprit et les usages chrétiens, à la place des coutumes du paganisme. Pour intéresser ses chrétiens et les atteindre plus sûrement, il établit diverses associations, dans lesquelles il s’efforça de grouper les hommes, les jeunes gens, les jeunes filles, les femmes. Afin de les unir tous par le lien de la charité, une société de secours mutuels fut aussi fondée. Quant aux dépenses nécessaires pour l’entretien de l’église, du parloir, des écoles, du catéchiste, etc., la paroisse se suffit par elle-même depuis 1892. On peut dire, en deux mots, qu’à peu près tous les moyens ou industries possibles, M. Brotelande les a employés ou du moins essayés, pour faire le bien. Et cela, il le faisait comme toutes choses, sans bruit, mais avec mesure, méthode et persévérance.

    On lui a reproché quelquefois d’aimer trop sa paroisse et de ne voir qu’elle. Il ne s’est jamais défendu, il le prenait au contraire pour un éloge, trouvant tout naturel pour un curé d’aimer sa paroisse et de s’y donner tout entier, comme pour un homme ordinaire d’aimer sa maison. En effet, ceux dont il était responsable, il les gardait avec un soin jaloux, et il ne manquait jamais une occasion d’en augmenter le nombre; tellement qu’on eût été tenté parfois de le trouver égoïste, s’il eût été possible de douter de la sincérité de son zèle. Prêtre d’une piété en actions, il fut toujours constant avec lui-même, quand il n’était pas chez ses fidèles pour quelque raison de charité ou de ministère, il était chez lui occupé à travailler pour eux; et tous ses chrétiens le savaient. Avec une pareille vie et un tel dévouement, il était impossible qu’il ne jouît pas au milieu d’eux d’une estime pro-fonde, et d’une entière confiance. Pour beaucoup, venir à l’église était une fête, et chez le Père tout le monde était chez soi. Les grandes personnes tâchaient d’être discrètes par raison, mais les enfants ne pouvaient pas se séparer de lui.

    A l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de son sacerdoce, M. Brotelande, qui aimaittant ses paroissiens, put voir magnifiquement jusqu’à quel point il en était aimé. Dès trois ans auparavant, ils commencèrent à préparer la fête, chaque famille mettant toutes les semaines quelque chose de côté, et l’offrant à cette intention. Enfin le grand jour arrive.

    Quel concours et quelle joie naïve, même de la part d’hommes qui n’étaient plus jeunes depuis longtemps ! Du matin au soir une foule continuelle ne cessa de circuler de l’église au jardin, du jardin chez le Père, sans pouvoir s’en détacher. Quels enfants que les Japonais, quand leur cœur est pris !

    Un témoignage non moins précieux en faveur de M. Brotelande est celui que lui ont rendu ses vicaires, car il eut des vicaires. Depuis la construction de l’église, six jeunes confrères furent successivement placés auprès de lui, pour apprendre la langue et les choses japonaises, et l’aider, en se formant eux-mêmes à la pratique du ministère. Tous ont avoué qu’ils avaient été à bonne école. Avec bienveillance et prudence, il s’étudiait à leur être utile autant et à mesure qu’il le pouvait; s’il avait une observation à faire, il savait patienter et attendre, plutôt que de froisser et d’humilier. Toujours égal à lui-même, sans être d’une grande expansion, il était bon envers ses confrères, et, quand il s’agissait de choses sérieuses, homme de raison et de bon conseil, il était fidèle à garder les secrets des autres comme les siens.

    A la fin de 1906, on lui fit encore une fête, cette fois pour le vingt-cinquième anniversaire de sa venue à Asakusa. Mais comme la maladie dont il souffrait depuis sa jeunesse devenait de plus en plus oppressante, par prudence on crut qu’il valait mieux ne pas attendre que la vingt-cinquième année fût finie, crainte que ce ne fût trop tard. De sorte que cette seconde fête fut encore célébrée sous un beau ciel, mais avec un nuage noir à l’horizon. Le courageux Père, à cette époque, respirait déjà avec beaucoup de peine, et autant qu’il le pouvait il faisait ce qu’il appelait « des économies de mouvement »; gravir un escalier était devenu presque un tour de force : « Ma parole, disait-il, que c’est rude à monter. »

    Peu à peu, le mal s’aggravant par degrés, les sorties devirent de plus en plus rares, chacune était presque un événement; aller jusqu’à l’église demandait de longs et pénibles efforts; bientôt, dernier et plus douloureux sacrifice, il fallut renoncer même à dire la messe. La dernière fois qu’il la célébra, le jour de Pâques, il commença à 3 heures du matin à s’habiller; puis il fallut garder tout à fait le lit, et là, alternativement assis ou couché, souffrir jour et nuit.

    L’asthme a, sur beaucoup d’autres maladies, un avantage, il ne surprend pas sa victime et ne lui laisse aucune illusion. Pendant près de deux ans, le cher malade vit comme devant ses yeux la mort s’approcher; il la sentait comme sur lui, sans aucun moyen de la fuir, sans aucun espoir de l’éviter. Deux ans dans cet état, c’est long et dur; sans l’espérance, qui le supporterait ? Mais pour un homme de foi et de caractère comme lui, quelle magnifique préparation avant de mourir !

    De son lit il continuait à garder sur lui la responsabilité de la paroisse, donnant à son vicaire tous les conseils et renseignements qu’il pouvait, sans cependant gêner sa liberté. A tous ceux qui le visitaient, et ils étaient nombreux, il adressait comme toujours quelques paroles d’encouragement ou de consolation. Toute sa vie il avait édifié par sa fidélité au devoir, malade il édifiait encore plus par sa patience. Aussi le bien qu’il avait fait aux autres, les autres s’efforçaient, autant qu’ils pouvaient, de le lui rendre. Tout le temps que dura sa maladie, l’amitié de ses paroissiens pour lui ne se démentit pas, et leur concours auprès de lui ne se ralentit pas un seul jour; ni le dévouement de son dernier vicaire, M. Lissarague.

    Plusieurs fois le jour, quand les crises arrivaient, le pauvre malade croyait expirer; alors il était pris de craintes instinctives, comme un homme qui se noie. Quand il sentait son vicaire près de lui, et qu’il pouvait s’appuyer sur son bras, aussitôt il était rassuré. Puis, la crise passée, comme sa gaieté et sa bonhomie ne l’ont jamais quitté, il lui arrivait parfois de dire: « C’est égal, ce n’est pas pratique, que de ne, pouvoir ni mourir ni vivre. »

    Le moment arriva où le malade, par excès de fatigue, ne put plus supporter de nourriture : c’était le signal de la fin. On lui proposa l’Extrême-Onction. C’était le 13 septembre. Il ne demandait pas mieux, mais, pareil à lui-même jusqu’au bout, il répondit : « Un curé ne peut pas recevoir les derniers sacrements comme en cachette, il faut avertir, au moins, quelques chrétiens. » Il fut fait selon son désir, la cérémonie fut renvoyée au lendemain soir, et plus de cent trente personnes y assistèrent. Chacun passa ensuite, à son tour, près du lit du malade; à chacun il dit encore une parole, celle qui lui convenait. C’est à cette heure des adieux suprêmes, qu’on vit le mieux jusqu’à. quel point l’âme de ce prêtre était passée dans l’âme de ses chrétiens. Lui mourant, c’est une partie de leur vie qui les quittait. Aussi, tous avaient-ils oublié que, pour un Japonais, montrer de la douleur est une faiblesse : on n’entendait que des sanglots.

    Le lendemain 15 septembre, à 11 h. ½ du matin, il expirait. Une de ses dernières paroles a été : « Demandez pour moi la patience. » Quelques jours auparavant, il disait : « Je remercie bien le bon Dieu d’avoir toujours pu travailler. » Toute la vie de cet homme est dans ces deux mots: Travail et patience.

    Les funérailles furent ce qu’elles devaient être, touchantes, édifiantes, magnifiques. Quand les Japonais veulent « bien faire les choses», ils les font bien. Tous les détails de la cérémonie étaient prévus et ordon- nés, avec le cœur beaucoup plus encore qu’avec l’esprit. Après une messe très solennelle, un long cortège de sept cents personnes suivit le parcours d’Asakusa à Ueno, à. travers les quartiers les plus populeux de la capitale. Des hommes de la police accompagnaient.

    C’est dans le cimetière acheté par ses paroissiens pour eux-mêmes, que son corps a été déposé et qu’il reposera. C’était bien sa place. Des discours émus et instructifs ont été prononcés sur sa tombe, mais le plus beau de tous les éloges ce sont les larmes et les sanglots au milieu desquels il a été enseveli. C’est le cœur de ses enfants qui payait au père le tribut d’amour et de reconnaissance. Du fond de son tombeau il parlera encore, comme il avait coutume de faire, à ceux qui revien dront le visiter: et au voyageur qui passe, rapide, à côté de lui, son monument rappelle que la vie aussi est un voyage, dont le terme est l’éternité. Jusque dans son silence il prêchera.

    Sur les registres de la paroisse on trouve signés du nom de Brotelande 2.374 baptêmes, et 1.154 décès.

     

     

    • Numéro : 1166
    • Pays : Japon
    • Année : 1873