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Eugène BROSSIER (1867-1903)

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    Beati mundo corde ! C’est la parole qui se présente à l’esprit au sou­venir de M. Eugène Brossier. Les hagiographes ont dit, à la louange de plusieurs saints prêtres, qu’ils n’avaient eu connaissance du mal qu’en remplissant leur ministère de confesseur. Aussi peut-on féliciter M. Brossier d’avoir passé toute son enfance et sa jeunesse dans l’igno­rance du vice qui, selon la parole du P. Signeri, remplit d’hommes l’enfer comme l’orgueil l’a rempli d’anges.

    Notre confrère avouait, à ses heures de confidences, qu’il avait fait son vœu du sous-diaconat sans en comprendre exactement toute la portée, quitte à se renouveler plus tard, avec non moins de ferveur et de générosité et en pleine connaissance de cause. Faire cette remarque, c’est faire l’éloge de sa chrétienne famille et de la sainte maison dans laquelle il s’est préparé à entrer au grand séminaire.

     

    Né le 20 mai 1867 à Saint-Rémy-en-Mauges (Maine-et-Loire), M. Eugène-Émile Brossier fut élevé dans la crainte et l’amour de Dieu par un père chrétien et une mère très pieuse. Espiègle, il le fut comme tous les enfants, et bien des fois il nous a raconté les petits tours qu’il jouait à ses parents. Sa santé délicate les obligeait à une grande indul­gence à son égard, et toute la punition qu’on lui infligeait consistait à rester dans un coin, les bras liés d’un fil de laine. Il va sans dire que, dès que la maman avait tourné le dos, notre petit Eugène rom­pait son fil de laine et courait à d’autres espiègleries.

    Vers l’âge de douze ans, après avoir failli mourir chez les Frères de Saint-Laurent-sur-Sèvre, il entra comme pensionnaire au petit séminaire de Beaupréau. Il y fit toutes ses études secondaires, au terme des­quelles il obtint le diplôme de bachelier ès lettres. Il passa ensuite quatre ans au grand séminaire d’Angers, où il eut le bonheur d’être dirigé par un prêtre savant et saint, M. Letourneau, aujourd’hui curé de Saint-Sulpice à Paris, à qui il conserva toujours un souvenir reconnaissant et plein de vénération.

    Entré sous-diacre au séminaire des Missions-Étrangères, il fut dési­gné pour la mission du Tonkin occidental en 1891. Avant son départ, il était allé, avec les autres Angevins, saluer à Paris son illustre évêque, Mgr Freppel, et recevoir sa bénédiction. Le prélat fit, à cette occasion, un chaleureux éloge de Mgr Puginier, « l’évêque du Tonkin », comme on l’appelait alors, avec qui il était en correspondance suivie pour documenter ses discours à la Chambre sur la question du Tonkin. Six mois après, ces deux évêques, vaillants défenseurs du droit, étaient allés recevoir du grand Justicier la récompense de leurs mérites.

    A son arrivée au Tonkin, M. Brossier éprouva une grande difficulté à apprendre la langue annamite ; mais, s’il fut jamais tenté de décou­ragement, il ne succomba point à la tentation, car il est de fait qu’il arriva à prononcer clairement cet idiome, si différent du nôtre.

    Après quelques mois d’étude, il fut donné comme second à  M. Bertaud, chef du district de Ngoc-lû, qui le traita en enfant gâté. Ce genre de traitement fut fort goûté de M. Brossier, car, dans la suite, il ne parlait de M. Bertaud qu’avec le sourire sur les lèvres et la reconnaissance au cœur.

    Une fois bien acclimaté et formé au ministère apostolique, M. Brossier travailla, sous la direction de M. Pichaud, à l’administration des chrétientés disséminées dans la province de Hung-hoa. Peu de temps après, en 1895, cette province ainsi que celles de Son-tay et de Tuyen­-quang, et les régions plus au nord jusqu’à la frontière du Yun-nan, constituèrent le nouveau vicariat apostolique du Haut-Tonkin, auquel M. Brossier resta dès lors attaché comme missionnaire. Mgr Ramond, supérieur de la nouvelle mission, le chargea d’administrer seul l’important district de Hoang-xa, formé en grande partie de chrétiens récemment baptisés, qu’il sut par ses exhortations pressantes former aux habitudes de la vie chrétienne, notamment en ce qui concerne la sanctification du dimanche. A partir de l’année 1897, il eut le bonheur de conserver le Saint-Sacrement dans l’église de Hoang-xa que son zèle avait pourvue de toutes les choses nécessaires ; et le 20 juin de la même année, il fit la première procession du Saint-Sacrement, qui eut lieu dans la vallée de la Rivière Noire. Combien il était heureux de procurer ce triomphe à Notre-Seigneur ! Il en avait les larmes aux yeux. Il se souvenait sans doute des belles processions d’Angers, dont la renommée est universelle, et son âme si sensible se dilatait d’émotion.

     

    Voilà bien deux  notes caractéristiques de la physionomie de M. Brossier, qu’il faut mettre un peu en lumière, si l’on veut faire de lui un portrait exact : il était Angevin, et il était très sensible.

    Ah ! pour Angevin, il était Angevin ; et, s’il était sensible, impressionnable en toute occurrence, il l’était surtout quand on venait à lui parler de son cher Anjou. Ses confrères le savaient, et ils tiraient parti de la situation… de diverses façons.

     

    L’un d’eux s’avisa malicieusement de lui dire un jour qu’il avait tou­jours cru que Mgr Freppel était un ancien archevêque de Tours. M. Brossier en fut suffoqué... « Mais, voyons, « lui dit-il, où avez-vous donc fait vos études ? »

    Un autre confrère avait adopté ce système : chaque fois que l’âme de M. Brossier était impressionnée par des images sombres, il ame­nait insensiblement l’entretien sur Angers, Beaupréau, Saint-Rémy-­en-Mauges, et aussitôt le visage de M. Brossier devenait serein, son cœur s’ouvrait à la joie et la conversation ne tarissait plus. Du reste, ce n’était pas pure comédie de la part du jeune confrère, car, d’une part, quoique Gascon, il professait une sincère admiration pour l’Anjou, et, d’autre part, il était réellement heureux de rendre la gaieté à son aîné. Et c’est une recette, vieille comme le monde, que, pour faire plaisir à quelqu’un, il faut lui parler et surtout le faire parler de ce qu’il aime.

    L’extrême sensibilité de M. Brossier faisait qu’il éprouvait une vive contrariété des peines, même peu graves, qui l’affectaient, et, par contre, une très grande joie des événements heureux. Aussi avait-il assez facilement la tristesse au front quand il rencontrait quelque difficulté dans son ministère ; ou bien, avouons-le, quand un malin con­frère se permettait de lui offrir quelque poisson d’avril de mauvaise qualité, même en dehors de ce mois réservé aux mensonges joyeux. Que ceux qui ont abusé de la permission réparent leurs torts aujour­d’hui en priant davantage pour le repos de l’âme du cher M. Brossier. Mais hâtons-nous de le dire, les missionnaires du Tonkin occidental et du Haut-Tonkin se sont plu bien souvent à procurer à leur confrère d’agréables surprises, et ils jouissaient autant que lui du plaisir qu’ils lui causaient. Était-il heureux, le soir du 12 juillet 1897, veille de la Saint-Eugène, de parader au milieu des deux évêques présents à Hung-­hoa ce jour-là, et de recevoir les vœux de bonne fête que tout le monde lui adressait ! Prose, vers et musique, tout y passait. On lui rappelait les histoires du vieux temps, celle du fil de laine et autres, et notre bon confrère riait jusqu’aux larmes. Dans ces circonstances, il se montrait toujours généreux et cordialement reconnaissant. Aussi se souviendra-t-on longtemps, dans les missions du Tonkin, des séances de douce gaieté dont il était souvent le héros.

     

    Pendant les sept années qu’il a passées à Hoang-xa, notre confrère s’est surtout fait remarquer par la régularité de sa vie sacerdotale.

    Il récitait son bréviaire à l’heure prescrite, et estimait qu’il est au moins plus agréable à Dieu de ne pas user de la dispense de le rem­placer par d’autres prières, même quand on en a clairement le droit. Fidèle à la méditation quotidienne et aux autres exercices de piété, il l’était aussi à la confession bimensuelle et à la retraite annuelle. Dieu l’en a récompensé en lui ménageant une retraite comme préparation à la mort.

    Chaque année aussi, et très exactement à l’époque fixée, il envoyait au chef de la mission un rapport clair et détaillé de l’administration religieuse de son district.

    Respectueusement soumis à l’autorité de son supérieur ecclésias­tique, il sut entretenir des relations de bonne entente avec les prêtres indigènes qu’il eut sous sa direction, et avec ses catéchistes.

     

    M. Brossier, tout en se défiant peut-être un peu trop de ses forces, ne laissait pas de s’appliquer à l’évangélisation des infidèles, œuvre éminemment apostolique. Aussi, quand Mgr Ramond le chargea d’aller faire une reconnaissance dans les contrées muong, arrosées par la Rivière Noire, il partit très joyeusement sans s’inquiéter de la fatigue ni des nombreuses difficultés de la route.

    Il réunit toutes sortes de renseignements intéressants, et, après trente jours de voyage par terre et par eau, il présenta à Mgr le vicaire apostolique du Haut-Tonkin un long rapport de soixante-dix. pages, qui fut fort apprécié, même de Mgr Gendreau, vicaire apostolique du Tonkin occidental, en ce qui concerne les limites entre les deux vicariats dans la région du Lac-thô.

    La conséquence de ce voyage fut l’envoi, dans la région explorée, de trois missionnaires, dont l’un était M. Brossier lui-même. Depuis un an, en effet, il résidait à Luong-son, village situé sur les bords de la Rivière Noire, à une vingtaine de kilomètres de Hoa-binh, en face d’un immense rocher appelé Notre-Dame, parce qu’il a une ressem­blance frappante avec l’église cathédrale de Paris.

    Il avait eu déjà la consolation de baptiser 22 catéchumènes, et il voyait s’ouvrir devant lui un avenir plein d’espérances.

    Mais hélas ! la mort allait le ravir brusquement à ses travaux apostoliques. Brusquement, du moins en apparence ; car, en réalité, il ne jouissait pas d’une bonne santé. Depuis plusieurs années, il était sujet à des troubles intestinaux et à de fréquents accès de     fièvre ; en outre, il avait souvent la figure congestionnée, signe  avant-coureur de l’apoplexie foudroyante.

    M. Brossier prit part à la retraite des missionnaires, qui eut lieu à Hung-hoa, du dimanche 11 janvier au dimanche 18. Il la fit très sérieusement, comme l’indiquaient son recueillement à la chapelle et quelques réflexions qu’il fit aux heures de récréation. Ainsi, un jour, faisant allusion à une lecture qui l’avait particulièrement impressionné, il dit : « C’est que ça sert à quelque chose, les retraites ; moi j’ai fait mon meâ culpd toute la journée d’hier. »

    Après la retraite, il se rendit à Son-tay, pour consulter les médecins français au sujet d’une hernie dont il était affligé depuis son séminaire, et qui devenait de plus en plus pénible à supporter. Il était convenu avec Monseigneur qu’il ne consentirait à une opération chirurgicale que si les médecins en garantissaient la réussite. Néanmoins, M. Brossier avait pris la précaution de faire son testament avant de quitter Hung-hoa.

    A Son-tay, il fut décidé que l’opération serait faite et on fixa la date au jeudi matin, 22 janvier. Le mercredi, M. Brossier se confessa avec la pensée que c’était peut-être la dernière fois, et il entra à l’ambu­lance militaire pour la plus grande commodité des médecins. Le jeudi, il célébra la sainte messe, sa dernière messe, qui devait lui servir de viatique. Les Sœurs de l’ambulance remarquèrent qu’il était oppressé.

    Ce matin-là même, il avait lu la lettre suivante de Monseigneur :

     

    « Hung-hoa, 21 janvier 1903.

     

    « Bien cher confrère,

    « Confiez-vous entièrement en la divine Providence ; remettez-vous entre les mains de Marie. Demain, je dirai la messe pour vous, je serai avec vous par mes prières.

    « Je vous bénis au nom de Notre-Seigneur.

     

    « Votre tout dévoué,

     

    † PAUL-MARIE, vic. apost. »

     

     

    Enfin l’heure fatale arriva. Les médecins commencèrent par faire respirer le chloroforme à notre confrère avant de procéder à l’opéra­tion. «Mais, écrit M. Duhamel, il n’était pas encore « endormi qu’une congestion cérébrale s’est déclarée, et que, en moins de temps qu’il ne faut « pour le dire, tout espoir était perdu. M. Robert était pré­sent, et aussitôt il put lui administrer « l’extrême-onction et lui donner une dernière absolution. La chose est inexplicable, car le « chloroforme agit en général sur le cœur et non sur le cerveau. Le cher Père était plus inquiet « qu’il ne voulait le paraître, et peut-être cette disposition d’esprit a-t-elle été aussi pour « quelque chose dans le malheur qui nous frappe en ce moment.. »

    Il est à remarquer que le père de M. Brossier est mort, lui aussi, d’une attaqute d’apoplexie.

    Les missionnaires, au nombre de sept, et deux prêtres indigènes assistèrent aux obsèques de notre regretté confrère à Son-tay, priant avec ferveur pour celui qui avait déjà comparu devant le tribunal de Dieu, et puisant des leçons de sagesse dans la soudaineté de sa mort.

    Quant à nous tous qui demeurons encore un peu de temps sur cette terre, puissions-nous être prêts et faire une aussi bonne mort que notre confrère ! Puissions-nous mériter d’être comptés au nombre de ceux dont Notre-Seigneur a dit :

     

    Beati mundo corde, quoniam ipsi Deum videbunt !

    GAUJA,

    Missionnaire apostolique.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1991
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1891