Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Théodule BRISSON (1856-1930)

Add this

    Théodule-Auguste Brisson naquit le 25 avril 1856à Saint-Lumine de Coutais au diocèse de Nantes. Il fit toutes ses études dans son diocèse et y fut ordonné prêtre le 28 juin 1880. Peu après son ordination il entra au Séminaire des Missions-Etrangères, d’où il partit le 3 août 1881 pour la Mission du Tonkin Occidental : il y arriva au mois d’octobre, et, après quelques mois passés à la communauté de Keso pour l’étude de la langue, fut envoyé dans la paroisse de Ketru comme vicaire de M. Marcou, chef du district de Son-Mieng.

    C’est en juillet 1882, écrit Mgr Marcou, que M. Brisson m’a été envoyé comme vicaire ; il est demeuré environ une année avec moi. J’ai trouvé en lui un prêtre pieux, surnaturel, un homme de devoir, faisant tous ses exercices de prêtre comme un fervent séminariste. Il causait peu, par timidité, mais se montrait toujours charitable. Dans les fonctions du saint ministère, il était régulier ; par ailleurs il était très attaché au poste qu’il occupait : pendant le demi-siècle qu’il a passé en Mission, a-t-il demandé une seule fois son changement ? Son Evêque seul pourrait le dire ; mais il n’a jamais manifesté le moindre désir de changement, bien qu’il ait occupé à peu près toute sa vie un poste bien dur et bien pénible à la nature. Quand, quinze ans plus tard, en 1900, je visitai le Lac-Tho, je l’ai retrouvé tel que je l’avais connu, humble, simple, modeste, pieux. J’ai constaté qu’il aimait ses chrétiens et qu’il en était aimé. » Près d’un demi-siècle passé au Lac-Tho, voilà le grand mérite de M. Brisson. Mais, qu’est-ce donc

    que le Lac-Tho ?

    À l’ouest de la province de Hanoï s’étend une chaîne de montagnes habitée par les tribus Muongs. Ces montagnards sont d’une autre race que les Annamites, ils ont une autre langue, d’autres coutumes, et ne se mêlent pas aux populations de la plaine. Leur conversion à la religion chrétienne remonte très haut, probablement aux premiers temps de l’évangélisation du Tonkin. Le grand obstacle aux progrès du catholicisme parmi eux a été jusqu’ici l’insalubrité du climat, qui est telle que ni l’Européen ni l’Annamite ne peuvent vivre dans ces montagnes.

    Jusq’u’en 1876, les Vicaires Apostoliques du Tonkin avaient dû se contenter d’y envoyer chaque année une petite caravane de prêtres et de catéchistes pour y faire l’administration durant les quatre derniers mois de l’année, qui sont les moins meurtriers pour les étrangers. Ces expéditions annuelles n’étaient pas sans causer de grandes pertes à la Mission : en 1871, MM. Schorung et Barrégat, envoyés avec deux prêtres indigènes, un diacre et une quinzaine de catéchistes, avaient été emportés tous deux par la mort avec le diacre et quatre catéchistes. En 1876, Mgr Puginier, cherchant le moyen de procurer à ses néophytes les secours de la religion sans trop exposer la vie de ses prêtres, s’arrêta à un nouveau plan : élever dans l’endroit réputé le moins malsain une maison centrale, y établir deux missionnaires avec un certain nombre de catéchistes. De la sorte les confrères, ayant leur chez soi, avaient plus de chances de ménager leur santé durant la période pénible de l’acclimatement, et les fidèles, d’autre part, pourraient venir facilement dans cette station centrale accomplir leurs devoirs religieux ; d’ailleurs chaque localité recevait deux catéchistes, un homme et une femme, pour instruire les enfants et rechercher les catéchumènes. Ce plan fut couronné de succès ; sous la direction de M. Roussin d’abord, puis de M. Brisson de­puis 1883, la chrétienté du Lac-Tho s’est développée et affermie ; le nombre des chrétiens s’est peu augmenté et ne dépasse guère 1800, les indigènes émigrant volontiers chez les tribus du Sud, où ils forment d’ailleurs des foyers de christianisme ; mais les habitudes de la vie chrétienne, la pratique des sacrements et l’esprit de foi ont grandi sensiblement parmi cette population, et l’on amènerait peut-être assez facilement en masse au christianisme les peuplades Muongs si l’on n’avait à compter avec un obstacle sérieux, le régime féodal et l’opposition des grands chefs toujours jaloux de leur autorité et voyant de mauvais œil la présence du missionnaire parmi leurs subordonnés.

    Tel fut le champ où M. Brisson travailla toute sa vie de mis­sionnaire. Il ne s’en éloignait généralement qu’une ou deux fois par an, à l’occasion de la retraite annuelle et de la fête des Apôtres saint Pierre et saint Paul, patrons de NN. SS. Puginier et Gendreau. Ce que dut être la vie de chaque jour du pauvre missionnaire au Lac-Tho, on se le figure aisément et sans effort d’ima­gination. Mal logé, mal nourri, seul avec un prêtre indigène et quelques catéchistes, avec de la besogne pour quatre, avec la fièvre des bois, visiteuse assidue et sans gêne qui le met au régime de la quinine, obligé, et c’était là sa grosse fatigue, d’aller aux malades dans une région montueuse où l’on ne peut faire un pas sans monter ou descendre, alors que les jambes sont de coton, que les jarrets vacillent sous le poids du corps moulu et courbaturé : le missionnaire trouve la mortification quotidienne sans éprouver le besoin d’y ajouter.

    Je n’entre pas dans le menu de l’existence de M. Brisson, car je ne suis jamais allé au Lac-Tho, les réglements de la Mission le défendant sévèrement et, par ailleurs, l’intéressé n’aimant pas à parler de lui ni de ses œuvres : vertu sans doute, mais aussi impossibilité de tempérament, car, s’il aimait à entendre les gais propos de ses confrères, s’il se plaisait à leurs conversations, s’il ne dédaignait pas de prendre part à leurs rires, parler lui-même, c’était une autre affaire ! il n’avait pas le don de la parole ; bien plus, tenir conversation, y aller de sa petite histoire, lui était radicalement impossible. Il n’écrivait pas davantage, et ce ne sont pas ses lettres qui encombreront les archives de l’Evêché ; elles y sont rares et plutôt courtes. Une fois pourtant il dut se résigner à prendre la plume, Mgr Gendreau l’ayant prié de rédiger une relation aussi complète que possible sur le pays du Lac-­Tho alors peu connu. Il fit l’étude désirée, mais jusqu à ce jour elle est restée introuvable : les fourmis blanches l’auront sans doute détruite !

    M. Brisson ne connut pas au Lac-Tho que des jours de paix ; il était bien difficile que les événements politiques n’y eussent leur contre-coup. Le 8 juillet 1885 le district du Lac Tho était dévasté par les Pavillons-Noirs renforcés de bandes de sauvages hostiles, seize chrétientés étaient brûlées, et M. Brisson était obligé de prendre la fuite avec une bonne partie de son troupeau ; durant plusieurs semaines il dut pourvoir à la subsistance de tout son monde, il y parvint grâce aux secours en riz obtenus du Général Brière de l’Isle.

    Au mois d’août, les chrétiens complètement ruinés essayent de rentrer dans leurs villages pour y faire la moisson : hélas ! le riz est complètement perdu, il a pourri sur pied, mûr depuis

    des semaines. Le missionnaire a suivi ses néophytes, il est rentré avec eux dans son district, il habite provisoirement une cabane, car sa maison et son église ont été livrées aux flammes.

    En 1893, le bruit courut avec certaine consistance dans la région que le « quan-lang » ou chef de Muong-Don voulait tuer le missionnaire et brûler le presbytère ; il ne donna pas suite à ses menaces. Mais voici un fait certain raconté par un confrère et qui peut-être serait connexe à l’idée d’assassinat projeté par le « quan-lang » en question. Un jour M. Brisson fut invité par un chef à prendre le thé chez lui ; il sy rendit ; on causa de choses et d’autres, et le thé fut servi comme de coutume dans quatre petites tasses placées sur un plateau entre le missionnaire et le chef, chacun devant boire les deux petites tasses lui faisant face. Le chef invite son hôte à se servir, celui-ci n’en fait rien, mais tout en continuant la conversation, s’arrange de façon à faire pivoter le plateau, si bien que les deux tasses lui faisant face tout à l’heure sont maintenant face au chef ; ce dernier ne souffle mot, mais ne touche pas non plus aux deux tasses tournées de son côté. Le thé en resta là, le coup était manqué.

    En 1896, M. Brisson, malade de la dysenterie vint se faire soigner à Hanoï, mais, épuisé et usé comme il l’était, il dut se rendre au Sanatorium de Hongkong et de là en France. Il prit au pays natal trois ans de repos et nous revint avec un renouveau de santé et de forces avec aussi un petit appoint financier qui lui permit de refaire son presbytère et de le rendre un peu plus habitable que l’ancien.

    En 1903, le district de M. Brisson fut divisé en deux paroisses, Muong-Riec et Muong-Cat, avec 1.000 âmes environ par paroisse. Il resta à Muong-Riec, la paroisse-mère, Muong-Cat étant confié à M. de Cooman, en qui le vieux missionnaire venait de recevoir un jeune et vaillant lieutenant. Le secours venait à propos, car notre confrère déclinait de plus en plus ; en dépit de l’âge et des infirmités, il se fit architecte-entrepreneur, et bâtit la nouvelle église de Muong-Riec. Il pouvait alors chanter 1’« Exegi monumentum » et le « Nunc dimittis » ! Usé, épuisé par un demi-siècle au Lac-Tho, les jambes à moitié paralysées, il fut appelé à la retraite dans la communauté de Keso. Il put encore célébrer la messe pendant quelques mois, mais à la fin, les jambes lui refusèrent tout service, et cette consolation de tous les matins lui fut désormais refusée.

    Le 29 juin 1930, on célébra ses noces d’or sacerdotales. Jusque là, et malgré l’usure du corps et les infirmités, il n’avait pas encore éprouvé de douleurs aiguëes : elles vinrent enfin. Les derniers mois de l’année, décembre surtout, furent son Calvaire ; la souffrance lui arrachait des plaintes, souvent des cris, jour et nuit. Une religieuse de Saint-Paul de Chartres, de l’hôpital indigène de la Mission de Keso, le soignait. Peu à peu l’alimentation devint presque impossible, l’œsophage et probablement aussi l’estomac étant ulcérés, le passage des aliments même liquides lui causaient de violentes douleurs.

    Notre cher malade eut encore la joie de revoir Mgr Gendreau rentré de France, qui vint le voir et lui porter sa bénédiction. Les derniers sacrements lui avaient été administrés précé-demment, et son état s’était sensiblement amélioré ; mais ce mieux ne devait pas durer bien longtemps : le 27 décembre 1930, assisté de son confesseur, en présence de Mgr Gendreau et des confrères de Keso, M. Brisson rendait son âme à Dieu.

     

     

    • Numéro : 1496
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1881