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Jean-Baptiste BRIEUX (1845-1881)

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    C’est aussi au début de sa carrière que M. Brieux a trouvé la mort, frappé par la main d’une bande d’assassins soudoyés, suivant toute apparence, par les lamas, les irréconciliables ennemis de notre sainte Rcligion.

    Nous empruntons à une lettre de M. Déjean la relation de ce douloureux événement :

    « Vous aurez déjà appris, écrit notre Confrère, que notre cher M. Brieux, Missionnaire à Bathang, a été massacré par les Thibé­tains. Voici dans quelles circonstances ; il ne s’agit pas d’un simple accident de voyage, c’est la suite de la persécution qui règne toujours plus ou moins au Thibet :

    « L’an dernier, grâce à l’énergie des mandarins chinois, nos ennemis acharnés, prêts à détruire tous nos postes, s’étaient vus forcés de reculer; nous n’eûmes aucun malheur à déplorer alors, mais le danger avait été grand. En se retirant, les lamas nous menacèrent de lancer sur nous les San-ngay-ouâ, petite tribu, vivant dans les montagnes incultes, et ne pouvant se procurer le nécessaire qu’à force de brigandages. Comme elle avoisine la grande route, elle est la terreur des voyageurs ; même les légats impériaux se rendant à L’Hassa, ne sont pas exempts des attaques de ces bandits ; ils dépouillent les voyageurs, mais les tuent rare­ment, se contentant d’enlever leurs marchandises.

    Depuis longtemps, le vœu unanime du pays était d’exterminer ces brigands ; tous les ans on parlait d’aller leur faire la guerre, mais le gouvernement chinois, qui n’aime pas la gloire pour la gloire et qui ne part en guerre qu’à son corps défendant, reculait toujours. En vain les mandarins locaux faisaient instances sur instances, ils n’étaient pas écoutés.

    L’an dernier, le mandarin de Bathang a fait le voyage de Tchèn-­tou exprès pour demander l’autorisation et les moyens d’exter­miner ces bandits ; ce mandarin énergique et intelligent avait travaillé longtemps à faire de véritables plans topographiques du pays. Son supérieur lui répond : « Va un peu voir le pays et fais-moi ton rapport. » A une pareille réponse aucune réplique n’était possible et n’eût été tolérée. On lui accorda cependant quelques fusils pour sa garnison qui n’en avait point, et il revint ainsi éconduit reprendre son poste. Il n’était pas encore arrivé que notre cher Confrère devenait la victime des brigands et des lamas.

    Les dangers de la route étant sérieux, on ne part qu’en caravane nombreuse pour se secourir mutuellement. M. Alexandre Briet venait d’arriver de Ta-tsiên-loû avec notre mulet portant l’alloca­tion des Confrères et tous les objets venus de France dans le courant de l’année. Une caravane de plus de 100 Thibétains se mettait on route le 8 septembre, fête de la Nativité. Quoique cette fête soit chômée pour nous, notre convoi étant important et l’occasion pressante, M. Brieux se mit en route pour escorter nos effets.

    Tous les ans, un Missionnaire doit ainsi accompagner les objets de la Mission ; souvent mes Confrères ont rencontré les brigands, mais jamais ceux-ci n’ont osé les attaquer. On savait cela, aussi de pauvres gens les ont priés de ralentir le pas de leurs chevaux, afin de les suivre avec leurs animaux de charge, persuadés qu’avec les Missionnaires ils n’auraient rien à  craindre. Cependant, quelque temps auparavant M. Giraudeau, passant par cette même route (il n’y en a pas d’autre), a entendu les gardiens mêmes de la route le menacer de quelque malheur, lorsque nos mulets reviendraient de Tâ-tsien-zou. Il ne prit pas garde à cette menace qui devait se réaliser sitôt.

     

    « Le jour de la Nativité, après avoir dit sa messe, M. Brieux montait à cheval ; à la tombée de la nuit, à 4 lieues à peine de Bathang, il fixe sa tente dans un endroit favorable et écarté, puis il attend le reste du convoi qui ne vint pas, on ignore encore pour quelle cause ; il n’avait avec lui que trois hommes, un Chinois et deux Thibétains. Après un premier somme, ils sont réveillés par un cri sinistre, parti du milieu de la montagne ; on se lève, ce qui est vite fait, quand on dort tout habillé. N’entendant plus rien, on se recouche. Tout à coup, une vingtaine de Thibétains armés envahissent la tente ; les domestiques sont saisis, faiblement garrottés ou emmenés, simplement pour les empêcher de secourir le Père, attaqué par le gros de la troupe. Atteint d’un coup de sabre qui lui a fendu la figure, notre pauvre Confrère pousse un cri et tombe...

    « Des trois domestiques, un a perdu la tête de frayeur ; l’autre, le Chinois, est emmené par les brigands, qui le relâchent après lui avoir coupé la queue ; le chef muletier parvient à rompre ses liens, et court à Bathang, demander des secours. Personne n’a donc pu nous dire quels ont été les derniers moments de notre Confrère, ses dernières paroles ! S’il n’a pas la gloire du martyre devant les hommes, il n’en aura pas moins le mérite devant Dieu. Pour nous, compatissant à sa douloureuse mort, nous n’avons tous qu’un regret, c’est de n’avoir pas été à  sa  place ou à ses côtés.

    « A une heure de la nuit, le chef muletier arrivait à Bathang ; aussitôt les mandarins montaient à cheval, accompagnés de soldats ; quand ils arrivèrent sur le lieu du crime, ils trouvèrent notre cher Confrère mort ; nos mulets avaient disparu, ainsi que deux de nos caisses, dont l’une contenait l’allocation. C’est en vain qu’on poursuivit les brigands, on ne put les atteindre. On rapporta à Bathang le corps de notre pauvre Confrère, où M. Alexandre Biet eut la douleur de le recevoir ; c’est le second Missionnaire qu’il voit tomber à ses côtés et auquel il a dû rendre les derniers devoirs. »

     

    Nous reproduisons ici des extraits de plusieurs lettres de Mgr Biet qui, en confirmant et en complétant les faits rapportés par M. Dejean, nous aideront à les mieux apprécier.

    « Je puis aujourd’hui ajouter plusieurs détails et donner quelques éclaircissements sur la mort de notre cher Père Brieux. Dans ma lettre du 26 septembre, je disais que, depuis vingt ans, les pillards thibétains, nommés San-ngay, ne nous avaient jamais ni dépouillés, ni attaqués, quoique nous les eussions rencontrés souvent ; j’ajoutais que les lamas de L’Hassa, obligés, il y a deux ans, de se retirer par suite des ordres venus de Péking, avaient résolu d’envoyer contre nous ces pillards. A défaut de preuves certaines, je devais me borner à cette insinuation ; mais aujourd’hui les faits sont plus clairs. Le meurtre de M. Brieux n’est pas un simple accident de route. Le com­plot était tramé d’avance et je n’hésite pas à croire que notre cher Confrère a versé son sang pour la cause de la Religion, que ses assassins ont été soudoyés par les lamas qui ont juré notre perte, non parce que nous sommes étrangers, mais parce que nous prê­chons une Religion qui n’est pas celle de Bouddha. L’an dernier avaient été publiés deux édits venus de L’Hassa et dirigés contre nous. Le meurtre de M. Brieux est la conséquence de ces édits. Voici d’autres preuves à l’appui de ce que je viens de dire

    « 1º Chaque année nous envoyons de Ta-tsien-lou sur des mulets, l’argent, les effets et les provisions nécessaires aux Missionnaires des divers postes du Vicariat. Cet envoi se fait au mois d’août. Or, quinze jours avant le retour de nos mulets à Bathang, un gardien de route dit à M. Giraudeau : « Quand les mulets viendront de Ta-tsien-loû, nous verrons comment les « brigands vous traiteront. »

    « 2º M. Brieux a été massacré dans un endroit où les Thibétains de San-ngay ne viennent jamais, cet endroit étant rapproché de Bathang.

    « 3º Notre Confrère avait choisi pour dresser sa tente un pli de terrain qui le dérobait à la vue ; or, il fut attaqué non le soir, comme on l’avait dit d’abord, mais au milieu de la nuit, et les assassins, malgré les ténèbres, sont tombés sur lui à l’improviste, sans aucun tâtonnement. Un espion, un guide, a donc dû quitter Bathang en même temps que M. Brieux, suivre sa marche, observer le lieu de son campement et donner les indications nécessaires aux brigands.

    « 4º Nous connaissons depuis longtemps les coutumes des pillards de San-ngay ; généralement ils se contentent de dépouiller leurs victimes ; ils tuent très rarement des Thibétains, esclaves ou domes­tiques ; ils ne tuent jamais les Chinois. Or, contre leur habitude bien connue, ils se précipitèrent directement sur le Missionnaire qu’ils surprirent au milieu de son sommeil ; après l’avoir écrasé sous une grêle de pierres, ils l’attaquèrent à coups de sabre et s’acharnèrent à le frapper jusqu’à ce qu’il eût rendu le dernier soupir. Ils ne firent aucun mal aux deux domestiques thibétains et se contentèrent de couper la tresse des cheveux du Chinois, et tous trois purent prendre la fuite. Je le répète, les brigands avaient ordre de tuer le Mission­naire, car telle n’est pas habituellement leur manière d’agir.

    « 5º Mais voici une preuve qui porte avec elle l’évidence. Après un coup de main de ce genre, les pillards ont coutume de s’éloigner au plus vite de la route de Bathang ; ils passent le fleuve dans des barques de peaux, afin que les mandarins ne puissent pas les poursuivre. Or, plusieurs des assassins de M. Brieux, au lieu de prendre la fuite, vinrent tranquillement à Bathang, se réfugier à la lamaserie pour voir de là ce que le mandarin chinois allait faire et en donner avis à leurs complices. On informa le mandarin chinois Ky-thé-ouen, toujours bon et dévoué pour nous, de la présence de plusieurs des assassins à la lamaseric. De suite, il s’y rendit avec des satellites pour demander qu’on lui livrât les coupables, mais les lamas le reçurent à coups de pierres et décla­rèrent qu’ils ne livreraient personne. Le mandarin réunit alors la petite garnison chinoise et prit de nouveau le chemin de la lama­serie pour s’emparer de force des meurtriers. Les lamas, cette fois, reçurent le fonctionnaire à coups de fusil ; une première décharge blessa trois soldats chinois. Le Ky-thé-ouen avec sa petite troupe retourna à son prétoire et écrivit au vice-roi du Su-tchuen ce qui se passait, demandant des soldats et l’autorisation d’agir éner­giquement.

    « Là s’arrêtent les nouvelles certaines. De ce qui précède nous pouvons conclure que les assassins, à qui nos ennemis ont promis impunité et protection, n’ont été que les instruments de ceux-ci et que les lamas sont les premiers coupables.

    « J’ajoute ici un renseignement donné par mon frère : « Le corps de M. Brieux est resté « exposé pendant deux jours, et le troisième il ne répandait aucune mauvaise odeur, on n’y « observait aucun signe de décomposition et, chose fort remarquée des païens, le corps était « souple ; la grande balafre, qui a fendu la joue gauche, ne l’avait pas défiguré, sa figure pâle « semblait encore animée. »

     

    Dans une lettre antérieure, Mgr Biet donne sur M. Brieux les détails suivants : «La mort de M. Brieux est un coup terrible pour notre pauvre Mission, si souvent et si rudement éprouvée ; je comptais beaucoup sur cet excellent Missionnaire. Arrivé depuis trois ans seulement, il avait déjà montré plusieurs fois tout ce qu’on pouvait attendre de sa piété et de son dévouement absolu.

    « Avant de se mettre en route, le 7 septembre, il s’était confessé et il célébra la messe le jour même de sa mort, fête de la Nativité de la sainte Vierge. Il a donné sa vie pour Dieu, pour notre cher et pauvre Thibet, avec la générosité et la charité qu’il mettait à le servir. Aujourd’hui sa dépouille mortelle repose près de la maison des Missionnaires, sur cette terre de Bathang, que cet homme apostolique a arrosée de son sang. Puisse ce sang précieux avancer l’heure des miséricordes de Dieu et nous obtenir l’ouverture du Thibet et la conversion de ses habitants ! »

     

    Avant de terminer cette liste nécrologique, nous tenons à payer notre tribut de reconnaissance et de respect à la mémoire d’un vénérable prêtre du diocèse d’Angers, M. l’abbé Piou, chanoine honoraire de cette église et pendant longtemps directeur spirituel du collège de Combrée. Dans l’exercice de cette importante charge, ce digne prêtre a rendu d’éminents services à l’œuvre des Missions en général, et à notre Société en particulier. Nombre de Mission­naires lui doivent d’avoir connu et suivi leur vocation. Une mort très sainte a pour lui couronné, le 2 octobre dernier, une longue vie de dévouement et de bonnes œuvres . M. l’abbé Piou appartenait à notre Société en qualité de membre honoraire.

     

     

     

     

     

     

    Justus si morte prœoccupatus fuerit, in refrigerio erit.

    (Sap. IV, 7)

     

    • Numéro : 1379
    • Pays : Tibet
    • Année : None