Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Joseph BRICAUD (1850-1929)

Add this

    Nous n’avons pas de détails sur la famille et les années d’enfance de M.Bricaud. L’on eût aimé à voir ce compatriote du célèbre M. de Charette prêter une oreille avide au récit des exploits du grand chef vendéen ; toujours est-il que quelque chose des ancêtres passa dans la vie de notre missionnaire : il fut tout activité.

    Après des études laborieuses qui ne furent pas toujours couronnées de lauriers, indécis sur sa vocation, il cherchait sa voie. « Domine, quid me vis facere ? » répétait-il souvent, arrêté à la croisée des chemins. Il atteignait sa vingtième année quand éclata la guerre franco-allemande. M. Bricaud prend son parti sans balancer, il part au dépôt de Poitiers se mettre à la disposition de M. de Charette, qui commande les zouaves pontificaux. Son stage y fut court.  Je n’y fus pas longtemps, raconte-t-il, je n’appris même pas le maniement du chassepot, et d’ailleurs on ne nous le donna pas. À l’heure du départ, il tomba malade ; c’est alors qu’il adressa à Dieu cette prière : Si vous me rendez la santé, ce sera pour moi le signe que vous me voulez à votre service. Il guérit, alors que l’armistice venait de mettre fin aux hostilités. Il demanda à résilier son engagement, chose difficile à obtenir ; mais grâce au général de Charette, il réussit à se dégager et entra au Séminaire de Nantes. Il y fit ses études de philosophie et de théologie, et reçut tous les ordres jusqu’à la prêtrise inclusivement.

    Deux mois après son ordination sacerdotale, il frappait à la porte du Séminaire des Missions-Etrangères. Il y passa un an, et fut envoyé à Pondichéry. Débarqué le 30 novembre 1876, il eut la surprise désagréable de se voir attribuer une chaire de professeur au Collège colonial ; il faut dire que cela n’était jamais entré dans ses rêves d’aspirant missionnaire. Il fit contre fortune bon cœur et de nécessité vertu ; mais ce tempérament n’était pas fait pour une salle de cours. Après deux ans de mortification de l’esprit et de la volonté, il se vit exaucé ; il sera désormais missionnaire missionnant, et cela jusqu’à sa mort.

    Depuis son arrivée dans la Mission de Pondichéry, il n’était question que de la grande famine qui désolait l’Inde, fauchant des millions de victimes ; les missionnaires étaient débordés par l’afflux toujours croissant des faméliques en quête d’une poignée de riz ; la charité chrétienne fit des prodiges, et le fléau fut pour des milliers de créatures humaines l’occasion de connaître la voie du salut. Il y eut de nombreux baptêmes, mais il fallait de toute nécessité parfaire le travail d’instruction de ces néophytes de manière à assurer leur persévérance dans la foi reçue au baptême. M. Gandy, le futur Archevêque de Pondichéry, demanda de l’aide pour une colonie de peuplement qu’il venait de fonder à Conérypatty : Mgr Laouënan lui envoya M. Bricaud, mais pour peu de temps, obligé qu’il était de pourvoir un district voisin qui se trouvait sans prêtre.

    C’est en 1879 que M. Bricaud prit possession du poste de Kakavéry qu’il occupa jusqu’à sa mort. Ce district, grand comme un diocèse de France, était à la mesure de l’ardent Chouan de 29 ans qui ne demandait qu’à se dépenser au service de Dieu et des âmes. Laissons-le raconter lui-même ses débuts : Faire la connaissance des 3.000 néophytes baptisés durant la famine, les organiser, les former à la vie chrétienne : telle était la rude tâche qui m’incombait, tâche assurément au-dessus des forces d’un jeune missionnaire inexpérimenté et balbutiant à peine quelques mots de tamoul. Néanmoins je l’acceptai, j’allai de l’avant ; aidé d’un seul catéchiste, celui-là même qui les avait préparés sommairement au baptême, les répartissant en groupes de 30 à  40, je m’efforçai de combler les lacunes de leur instruction religieuse. Dans ces quelques lignes se trouve tracé le plan de toute sa vie apostolique, plan qu’il réalisera pleinement, grâce à son opiniâtreté, et au prix de quels efforts !

    Il va de l’avant, ne ménageant ni son temps ni sa peine, ne comptant pour rien ni son argent ni ses fatigues ; rien ne l’arrête, ni les mécomptes, ni les déboires, ni les échecs. Il lutte pied à pied pour la préservation de son troupeau que décime l’émigration vers des régions moins ingrates ; il n’épargne rien pour retenir au bercail ces néophytes encore faibles dans la foi ; il leur cherche et leur trouve du travail, favorise la fondation de nouveaux foyers chrétiens, ouvre un orphelinat qui recueille les petits abandonnés et deviendra une pépinière de jeunes plants qui feront souche. Surtout il s’attache à l’instruction de ses néophytes, multipliant sermons et catéchismes.

    Et pourtant la prédication sera pour lui un vrai supplice : il aura beau préparer, écrire, étudier ses sermons, quels efforts ne devra-t-il pas faire pour les donner ? Son débit ne coule pas de source, et pourtant son auditoire restera, sinon sous le charme d’une parole rocailleuse à souhait, du moins sous l’emprise d’un ton de conviction, tout imprégné de l’esprit de foi : la grâce de Dieu suppléera ici aux défauts du prédicateur. Ses exhortations ont plus de succès que ses sermons, il s’y trouve plus libre, plus à l’aise. C’est pourquoi il réussit surtout dans l’enseignement du catéchisme ; ce fut là sa vraie méthode d’instruction, et il y devint à la longue si expert qu’on a pu citer à juste titre Kakavéry comme le modèle d’une chrétienté dûment formée et connaissent bien et pratiquement la religion.

    Ses chrétiens sont éparpillés sur une vaste étendue de territoire ; il leur construit des églises bien à eux, à leur portée, dans leur voisinage, et il les visite tous les mois. Installé dans sa charrette à bœufs, bien calé entre ses caisses d’ornements et de ravitaillement, il passe d’un centre à l’autre, infatigable, menant de front l’évangélisation des païens, l’instruction caté-chistique pour la formation des néophytes, la construction de ses églises, la conduite de procès interminables soulevés par l’hostilité des païens. Il ne sort de son district que pour aller se confesser chez le confrère voisin ou pour la retraite annuelle au centre de la Mission : il y arrive la veille de l’ouverture, il repart le jour de la clôture. On dirait qu’en dehors de son district il est comme le poisson hors de l’eau, gêné, embarrassé, avec des timidités d’enfant.

    Chez lui il est tout autre : sa vie est celle d’un séminariste, réglée minutieusement ; ses exercices de piété ont leur place marquée dans la journée ; il les fait en langue tamoule, car s’il est convaincu que cette pratique ne l’aidera guère à progresser dans la langue tamoule, il se rend compte qu’elle contribuera au moins à entretenir ce qu’il en a appris si laborieusement.

    La note caractéristique de la carrière de M. Bricaud fut l’action sous toutes ses formes, action méthodique et bien coordonnée, qui devait donner les meilleurs résultats. Ses moyens d’action, sa profonde vie intérieure, son grand esprit de foi, son sens du devoir, sa volonté tenace servie par une constitution exceptionnellement solide, tout chez lui respirait la force, tels les chênes de son pays qui bravent les intempéries sans courber la tête ! Il la courba une fois pourtant : invité par un confrère à venir fêter l’armistice qui mettait fin à la grande guerre, il se rend à l’appel ; à la vue du drapeau tricolore qui flotte au seuil de l’église, lui, le vieux chouan resté fidèle à son roi, il sent son cœur s’émouvoir, il ne veut plus voir que la patrie dans ce symbole, de ses mains tremblantes d’émotion, il en saisit les plis glorieux et les baise avec une sorte de religion, sans pouvoir retenir ses larmes !

    Sous l’écorce rugueuse de M. Bricaud battait un cœur d’or. Comme il aimait ses ouailles ! Et comme il aimait à recevoir ses confrères ! Dans ses notes et ses souvenirs, il laisse échapper ce cri du cœur après le départ de ses confrères venus assister à la bénédiction d’une de ses églises : « Quelle belle réunion ! quels délicieux moments nous avons passés quoique « étroitement logés­ dans la sacristie ! dans ce réduit que de félicité ! »

    Quand le vieux serviteur de Jésus-Christ se coucha dans la tombe, il laissait derrière lui une magnifique chrétienté de deux mille âmes bien fondée, pourvue de sept églises, de plusieurs écoles et d’un orphelinat. Nous avons la douce confiance que le bon Maître pour lequel il a travaillé si longtemps lui aura ménagé une place de choix dans son Paradis.

     

     

     

    • Numéro : 1296
    • Pays : Inde
    • Année : 1876