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Benoît BREUIL (1868-1929)

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    Notre regretté M. Breuil, dont la disparition inattendue fait un si grand vide dans notre Mission de Suifu, a fourni une belle carrière : 36 années d’un ministère ininterrompu et vraiment fructueux. A soixante et un ans, il était encore plein d’ardeur, et occupait brillamment un des postes les plus importants de la Mission. Le bon Dieu, qui veut bien se servir de notre ministère, et pourrait conserver les meilleurs de ses instruments, se plaît souvent à les briser pour nous montrer sans doute qu’Il n’a besoin de personne : soumettons-nous à son adorable volonté

    M. Benoît Breuil naquit le 6 janvier 1868 à Sauvessanges au diocèse de Clermont. La maison paternelle n’était pas loin d’Usson, et c’est ce qui explique pourquoi le jeune Benoît reçut ses premières leçons de latin chez un vicaire de cette importante paroisse avant d’entrer au Petit Séminaire de Verrières. Avait-il déjà la vocation apostolique ?... en tout cas, il était bien placé pour la voir germer dans son cœur, car depuis longtemps Verrières était une pépinière de missionnaires. Nous croyons que le jeune Breuil, au Petit Séminaire, fut plutôt remuant, et que plus d’une fois il s’accommoda assez mal du règlement aux dépens du Préfet de discipline ou des bonnes Sœurs chargées de la dépense : cet âge est sans pitié, mais les années rectifient généralement ces tempéraments ardents et mettent en relief ce qu’ils ont de foncièrement sérieux.

    Entré laïque au Séminaire des Missions-Etrangères le 11 septembre 1888, il s’appliqua sérieusement pendant quatre ans à acquérir la science et les vertus qui font les bons et saints missionnaires. Ordonné prêtre le 2 juillet 1892, il s’embarqua le 31 août pour la Mission du Sutchuen Méridional, aujourd’hui Mission de Suifu. Il arriva à destination le 2 janvier 1893, et dès le mois de février il était envoyé à Che-Ly-Chan, auprès de M. Raison, pour étudier la langue et se former à la pratique du ministère. M. Raison avait un cœur d’or, un bon sens remarquable, une vie exemplaire ; mais son air grave intimidait son jeune pupille, qui profitait de ses absences pour se sauver auprès de leur voisin le bon M. Barry. Là, il trouvait une bonhomie qui le mettait à l’aise, tout en lui donnant de bons et pratiques conseils.

    En octobre de la même année, M. Breuil fut envoyé à Kia-Tin, où tout en continuant sa formation il devait aider M. Jaimes, doyen d’âge de la Mission, à visiter les chrétiens de Tchou-Ken-Tan. Quelques mois plus tard, en juin 1894, il était jugé capable de voler de ses propres ailes, et recevrait la direction du vaste district de Jen-Cheou. Il ne tardera pas à donner la mesure de son énergie, de son zèle pour la conversion des païens, et de son habileté dans la diplomatie chinoise.

    Il était à Jen-Cheou depuis un an seulement lorsqu’éclata la persécution de 1895. Cette persécution, suscitée par le Vice-Roi du Sutchuen, Lieou-Pin-Tchang, couvrit la province de ruines d’églises, d’oratoires, de chrétientés. Jen-Cheou, se trouvant peu éloigné de Chengtu capitale de la province, fut un des premiers postes dévastés. La Providence, qui permet les persécutions, réserve souvent à ses missionnaires des secours bien inespérés. Il y avait à Mei-Tcheou un vieux préfet, ancien mandarin militaire, à l’esprit droit et d’une volonté énergique ; ayant appris que Mgr Chatagnon se trouvait sans abri sur le territoire de sa juridiction, il lui offrit généreusement l’hospitalité ; tous les missionnaires de la région furent bientôt réunis autour de leur Evêque. Les appartements d’un prétoire ne sont que d’étroits réduits ; nos confrères se trouvaient pour ainsi dire entassés, et l’on était au temps des grandes chaleurs ; mais, Dieu les protégeant, leur belle humeur les soutenant, ils passaient agréablement ces longues journées. M. Breuil se trouvait parmi les réfugiés : il profita de sa présence au prétoire pour s’initier aux choses de l’administration de la justice : posté dans un coin bien choisi, il assistait clandestinement aux séances des procès, voyant et entendant tout, apprenant à voir clair dans les affaires chinoises toujours si embrouillées.

    Cependant la tentative aussi sotte qu’imprudente du Vice-Roi échouait piteusement : non seulement il n’avait pu réussir à faire partir un seul Européen, mais, Pékin ayant été averti, il essuyait la plus mortifiante humiliation : son successeur le faisait arrêter comme un vulgaire malfaiteur, et l’obligeait à payer les vitres cassées. M. Breuil, rentré à Jen-Cheou, ne tarda pas à s’aboucher avec les autorités locales, et obtint une indemnité qui lui permit de rebâtir, sur un emplacement beaucoup plus vaste, une résidence et des écoles convenables, réservant en outre un espace suffisant pour la future église que l’on construirait quand le nombre des chrétiens la rendrait nécessaire. À partir de cette époque, le missionnaire vécut dans les meilleurs termes avec le mandarin local et les notables de ce vaste département. Il se servit de cette influence extraordinaire pour activer la propagande catholique ; le mouvement de conversions qui dure encore à Jen-Cheou date de cette époque.

    La renommée de M. Breuil franchit bientôt les limites de son district, et le titre de Ta-Jen (grand homme) s’attacha tant et si bien à son nom chinois de Lâo que, dans toute la Mission, tous, chrétiens et païens, ne le désignaient jamais que sous le titre de Lâo Ta-Jen. Lui-même l’avouait ingénument : « Je suis connu comme le Loup Blanc ! » Il prenait son rôle assez au sérieux ; quiconque a des relations suivies avec la haute société doit savoir tenir son rang, cela s’impose, surtout en Chine où la tenue extérieure joue un si grand rôle dans le cérémonial de la politesse. Par habitude, et peut-être aussi par goût, M. Breuil était devenu tout à fait chinois. Non seulement sa tenue était irréprochable, mais il exigeait le même decorum de la part de ses visiteurs, et l’on n’a pas oublié l’histoire de ce confrère qui, à un kilomètre avant d’arri­ver en ville, chercha un endroit retiré pour mettre au fond de ses caisses son costume de voyage beaucoup trop plébéien. Les chrétiens, en bons Chinois, étaient fiers d’avoir un curé si distingué, si puissant, et si dévoué à leurs intérêts. Ces détails pourraient suggérer que le cher M. Breuil cherchait à « poser » ; son intention était tout autre, et, pour faire connaître son cœur d’apôtre, je n’ai qu’à citer le témoignage d’un confrère qui administra le district de Jen-Cheou peu de temps après le départ de M. Breuil, et put recueillir l’opinion des chrétiens à son sujet.

    Je crois, m’écrit-il qu’un des plus beaux fleurons de la couronne du P. Breuil, c’est Fong-Men-Chan, la plus importante station du district de Jen-Cheou, située à une lieue et demie de la ville. Sur une hauteur rocailleuse, et dénudée, où le vent souffle en tempête jour et nuit, il avait bâti un bel oratoire avec des écoles pour les garçons et pour les filles ; et, pour parer au danger toujours possible d’une nouvelle persécution, il avait entouré le tout d’une épaisse et solide muraille en pierres de taille, avec meurtrières, constituant à cette époque une forteresse imprenable ! Jeme vois encore arrivant à Fong-Men-Chan, il y a vingt ans, la respiration coupée par le vent, heureux de trouver un abri derrière ces puissants remparts. Le gardien s’empresse de bourrer de poudre un vieux canon dont la voix formidable réveille tous les échos à une lieue à la ronde. Aussitôt, de toutes les chaumières suspendues aux bords des ravins, une multitude d’hommes, de femmes et d’enfants grimpent jusqu’au Pic du Vent . Ils sont près de trois cents ! l’église est pleine !… Ayant d’abord salué le bon Dieu, ils se précipitent aux pieds du Père, lui offrant des œufs, des poules, des canards, des lapins. Ce fut pour moi une agréable surprise, car en arrivant dans ce pays, je me demandais si on y trouvait à se mettre sous la dent autre chose que des pierres.

     

    Aussitôt, tout le monde m’interpelle, et c’est pour me demander des nouvelles du P. Breuil. Où est-il, que fait-il ? Est-il en bonne santé ? Pense-t-il encore à nous ? Et ces braves gens pleuraient d’attendrissement au souvenir de celui qui leur apprit le catéchisme, leur fit connaître et aimer le bon Dieu et les baptisa. Je passai là huit jours, et fus profondément édifié en voyant la ferveur de ces nouveaux chrétiens s’approchant tous les jours des « sacrements, tandis que les petits enfants, à genoux et les mains jointes, priaient et chantaient comme des chérubins. Quelle merveille ! peu d’années auparavant, ces paysans ignorants adoraient le diable, et le P. Breuil, en un rien de temps, en avait fait de fervents chrétiens ! Ces bonnes gens ne se lassaient pas de me raconter son dévouement : il les soignait dans leurs maladies, les aidait dans leurs difficultés, les protégeait contre tous ces mauvais sujets qui, en Chine surtout, vivent d’expédients aux dépens des faibles et des honnêtes gens. Ceux-là n’aimaient pas le P. Breuil, et auraient bien voulu en être débarrassés. J’entendis aussi raconter la touchante scène des adieux, quand leur Père bien-aimé fut envoyé par son Evêque sur un autre champ de bataille et leur fit ses dernières recommandations. Les enfants en larmes s’accrochaient à lui, et ne voulaient pas le laisser partir. Emu par tant de tendresse, le Père lui-même ne put retenir ses larmes ! oui, voilà bien le secret de ce convertisseur : il aimait les Chinois, se dévouait pour eux, et eux l’aimaient comme un Père. J’ai pu constater que partout, dans la vaste sous-préfecture de Jen-Cheou, paysans et commerçants, païens aussi bien que chrétiens, tous étaient unanimes à faire son éloge ; et, bien que depuis quinze ans ce district ait pu expérimenter les avantages d’être administrés par des prêtres chinois, les chrétiens regrettent encore le P. Breuil.

    Voilà ce qu’était notre confrère et ce qu’il resta jusqu’à sa mort. N’est-ce pas là le vrai modèle du missionnaire selon le cœur apostolique de Notre-Seigneur, et tel que le désire son Vicaire sur la terre ?

    Au mois d’octobe 1903, il fut transféré à Kiang-Gan. Depuis longtemps, dans ce district, les conversions étaient plutôt rares ; mais le zèle et le savoir-faire de M. Breuil eurent bientôt rompu la glace ; et, quand il quitta ce poste où il s’était dépensé dix-sept ans, il avait au moins triplé le nombre des fidèles, doté la ville d’une belle église, et établi des pied-à-terre dans beaucoup de stations.

    Ses huit dernières années furent consacrées à l’important district de Lou-Tcheou où il fut nommé en janvier 1921. Son prédécesseur Mgr Renault avait suscité à Lou-Tcheou, comme partout ailleurs où il avait passé, un beau mouvement de conversions. M. Breuil était bien celui qu’il fallait pour continuer cette œuvre de salut. Sur l’invitation de ses Supérieurs, il allait encore y ajouter des écoles modernes. Pour cela, il fallait construire ou aménager les bâtiments, inviter les professeurs, trouver des élèves. Le vaillant ouvrier se mit courageuse-ment au travail. Difficultés et épreuves ne lui manquèrent pas, mais, Dieu aidant, ne le décou-ragèrent pas. Il évitait même de se plaindre, et bientôt ses écoles étaient en pleine prospérité. Une seule chose le peinait : ses multiples occupations ne lui laissant aucun loisir, il ne pouvait plus se livrer comme il l’aurait voulu, à la conversion des païens. Cependant il apportait encore chaque année une belle gerbe.

    Tant de tracas et de travaux avaient fini par altérer assez sérieusement une santé pourtant robuste. Cela ne l’empêcha pas de répondre à l’invitation de Monseigneur pour la retraite qui devait s’ouvrir à Suifu le soir du 25 janvier 1929. Malheureusement, pendant ses quatre jours de voyage il fit un temps abominable qui aggrava le mal qui le minait. Lorsqu’il arriva à l’Evêché le vendredi 25 janvier, sa figure amaigrie et ses traits tirés frappèrent tous les confrères. On le trouvait vieilli, méconnaissable, lui qui avait jadis une si belle prestance ! Son estomac fonctionnait mal, l’appétit était nul, et il éprouvait de fréquents vomissements. Néanmoins, le samedi et le dimanche, il assista à tous les exercices de la retraite. Il paraissait joyeux, et bien que ces jours-là le froid fût très rigoureux, il passait ses récréations à se promener dehors avec d’autres confrères, loin de la cheminée.

    Le dimanche soir, après la bénédiction du Très Saint Sacrement, il ne vint pas au réfectoire, mais alla se coucher, se sentant très fatigué. Des vomissements se produisirent, et ce ne fut pas sans inquiétude qu’on y remarqua du sang noir mêlé à la bile ; puis il s’endormit profondément jusqu’au lendemain matin. Aux confrères qui lui demandaient des nouvelles de sa santé, il répondait :  Ce n’est rien, je suis habitué aux caprices de mon estomac.  Le lundi 28, cédant aux instances de Mgr Renault, il se laissa transporter à l’hôpital, d’où après un examen la Sœur infirmière écrivait :  Etat grave, mais pas de danger immédiat.  MM. Le Roux et Couvet le virent avant d’aller prendre leur repos, rien ne paraissait anormal. Un peu avant minuit, son domestique qu’on avait installé dans la chambre voisine, la porte de communication restant ouverte, vint lui demander s’il désirait quelque chose, il répondit qu’il n’avait besoin de rien... Le lendemain matin 29, on le trouvait mort dans son lit, tout inondé de sang. Une hémorrhagie interne foudroyante qu’on ne pouvait prévoir l’avait emporté sans qu’il ait pu agiter la sonnette qu’il avait à portée de la main. Le domestique n’avait rien entendu. Un confrère voisin, dès qu’il fut averti, s’empressa de lui donner une absolution sous condition. La nouvelle de cette mort fut, pour nous tous comme un coup de foudre !

    Les funérailles eurent lieu le premier février, dans la belle et vaste église du Si-Men (Faubourg de l’Ouest). Y assistaient NN. SS. Fayolle et Renault, tous les missionnaires, les deux prêtres chinois de la ville, les élèves du Grand Séminaire, les Sœurs Franciscaines Missionnaires de Marie, l’école des catéchistes, les Filles de la Doctrine Chrétienne, et de nombreux chrétiens des trois paroisses de la ville qui, pendant trois jours, s’étaient relayés auprès du cercueil pour chanter l’Office des Morts. La messe fut chantée par M. Rochette, du même Petit Séminaire que le défunt, et l’absoute fut donnée par Mgr Fayolle. Puis, MM. Cambourieu et Morge accompagnèrent le corps jusqu’au cimetière qui se trouve près du Petit Séminaire de Ho-Ti-Keou, à cinq lieues de Suifu.

    Il est permis d’espérer que les œuvres si méritoires de notre regretté confrère lui ont déjà valu la récompense promise au bon et fidèle serviteur, et que son dernier acte d’obéissance, qui lui fit entreprendre un long et fatigant voyage pour assister à la retraite commune, aura pesé favorablement dans la balance du Souverain Juge. Il n’en réclame pas moins le secours de nos suffrages, en nous faisant entendre cet avertissement du Sauveur : « Et vos estote parati. »

     

     

    • Numéro : 2003
    • Pays : Chine
    • Année : 1892