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François-Xavier BRENGUIER (1871-1946)

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    M. François-Xavier-Louis Brenguier naquit à Millau (Aveyron), le 11 octobre 1871, d’une famille honorable de commerçants. Sa mère était une femme de tête et l’âme de la maison ; chrétienne à la foi robuste, elle apportait à l’éducation de ses enfants une note d’autorité et de fermeté ; généreuse et charitable, elle ne faisait pas cependant l’aumône à l’aveugle. Le missionnaire devait certainement à la formation reçue au foyer paternel les habitudes de stricte économie qu’il observait pour lui-même, et la générosité avec laquelle il aidait les chrétiens miséreux.

     

    Ses études secondaires faites en grande partie à Millau, il entra au grand séminaire de Rodez, dirigé par MM. les Sulpiciens, auxquels il garda toujours une affectueuse reconnaissance. La retraite de rentrée affermit la volonté du jeune abbé de se consacrer à Dieu. Pendant cette année de philosophie, il résolut d’entrer au Séminaire des Missions-Étrangères ; il ne semble pas qu’il ait éprouvé à ce sujet des difficultés de la part de sa mère, la seule dont l’avis fut prépondérant en ce qui concernait l’avenir des enfants. C’est vers cette époque que le Cardinal Bourret, Evêque de Rodez, invité à prononcer l’allocution de départ, y rencontra plus de quarante de ses diocésains.

     

    Le noviciat de M. Brenguier qui commença en septembre 1889, fut interrompu par une année de caserne à Lyon, c’était une des premières où la loi, dite des « Curés sac au dos », était appliquée. Son père, qui n’avait pas accueilli avec enthousiasme la vocation missionnaire de son fils, s’imagina que l’épreuve serait fatale, aussi fut-il étonné de le voir rentrer au Séminaire des Missions-Étran­gères.

     

    Le jeune aspirant missionnaire, ordonné prêtre le 22 septembre 1894, reçut sa destination pour la Mission de Nagasaki, où il arriva le 18 janvier 1895. Il fut envoyé sans tarder à Kurumé auprès de M. Sauret, pour y apprendre le japonais et se former à la vie apostolique. A l’issue de la retraite de 1895, M. Delmas fut appelé au séminaire de Nagasaki et M. Brenguier le remplaça aux postes de Kagoshima, Sendai et Satsuma. Il n’y resta qu’une année. M. Ferrié, après avoir fondé plusieurs centres chrétiens, se voyant dans l’impossibilité de les évangéliser tous, demanda du secours à Mgr Cousin qui lui envoya quelques missionnaires dont M. Brenguier. Dès février 1897, celui-ci fut chargé du poste de Sekirubé, et tout en instruisant les néophytes, il fonda celui de Akaogi, en 1898. A cette époque, la troisième ville de cette région par ordre d’importance était Hitoyoshi. L’établissement dans cette localité d’un pied-à-terre et de diverses œuvres fut décidé en 1898 par M. Corre, qui obtint de Mgr Cousin la collaboration de M. Brenguier. Celui-ci s’installa à Hitoyoshi le 20 décembre 1898. Tout en s’occupant des premiers catéchumènes, il construisit une résidence pour le missionnaire, une chapelle et un catéchuménat. C’est durant son séjour en cette ville que M. Brenguier travailla d’arrache-pied à l’étude du japonais : langage parlé, caractères, phraséologie et écriture. Aussi est-il parvenu à lire couramment, sans le secours de personne, les lettres qui lui étaient adressées et à pouvoir tenir lui-même sa correspondance en caractères, observant impeccablement toutes les règles minutieuses de l’étiquette japonaise. Pareil résultat laisse supposer une somme de travail considérable, ainsi que la possession de facultés intellectuelles peu ordinaires. M. Brenguier acquit sur tout ce qui concerne le Japon de précieuses connaissances, dont il faisait libéralement part à tous ceux qui l’interrogeaient. Il eut avec un bonze des discussions homériques qui durèrent trois mois. Voici l’enjeu de la controverse : celui qui sera vaincu adoptera la religion de l’autre ; le bonze fut le premier à cesser les entretiens.

     

    En dehors de son ministère, notre confrère ne dédaignait pas les délassements profanes en compagnie des Japonais d’une certaine culture intellectuelle. C’est ainsi que, devenu l’ami du Directeur de la Poste de Hitoyoshi, il l’achemina vers la religion catholique, si bien que, lorsque celui-ci prit sa retraite, il demanda le baptême au successeur de M. Brenguier, mais exprima le désir de recevoir le sacrement de celui qu’il considérait comme son véritable père dans la foi. Après la cérémonie, ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre, ce qui n’était pas la coutume japonaise. Cela prouve que M. Brenguier avait conquis l’esprit et le cœur de ce païen instruit et de très bonne famille.

     

    En 1911, M. Brenguier fut transféré à Oita et chargé en même temps du poste de Nakatsu, devenu vacant par le retour en France de M. Chapdelaine, neveu de notre martyr du même nom. Depuis l’origine, le missionnaire d’Oita était installé dans une maison très étroite de style japonais ; M. Brenguier estima que l’ère du provisoire avait assez duré ; aussi, de 1913 à 1915, il bâtît une maison pour le titulaire de l’endroit, une chapelle et un catéchuménat. On était alors en guerre avec l’Allemagne, mais notre confrère ne faisant plus partie de l’armée active, ne fut mobilisé qu’en 1916 ; il reçut son affectation au contrôle postal à Marseille. Le personnel de ce service était recruté parmi des intellectuels pourvus de titres universitaires, et quoique M. Brenguier n’en possédât pas, il s’imposa tout de suite à eux par sa science, et reçut le surnom « d’as des as ».

     

    En 1919, il rentrait au Japon et tout en continuant à administrer les postes d’Oita et de Nakatsu, il donna des leçons de français à l’Ecole Supérieure de Commerce de cette ville. En 1926, le diocèse de Nagasaki est confié au clergé japonais, et le nouveau diocèse de Fukuoka est érigé, comprenant les trois départements de Fukuoka, Saga et Kumamoto et confié aussi à la Société des Missions-Étrangères. En mars 1927, M. Brenguier est nommé au poste de Saga où il se dévoua de grand cœur. Mais l’asthme dont il était affligé, s’accentuant considérable-ment, il demanda à un de ses confrères s’il n’était pas de son devoir de donner sa démission pour se préparer à la mort. Il accepta sans difficulté les raisons que lui suggéra son ami de rester à son poste et d’y mourir si telle était la volonté de Dieu. Il prit alors ses dispositions en conséquence, notamment il fit faire son cercueil, et le poste de Saga n’ayant pas de cimetière catholique, il s’entendit avec son confrère voisin de Kurumé, afin d’être inhumé auprès de M. Sauret, son initiateur à la vie apostolique.

     

    En décembre 1941, la guerre éclatait amenant progressivement son cortège de restrictions, de privations et de dangers par suite des bombardements. Saga fut une des rares villes du Kyushu qui furent épargnées, bien que survolée incessamment par les escadrilles qui allaient bombarder Sasebo et Omura. Le missionnaire s’organisa pour avoir moins à souffrir du manque de ravitaillement, son jardin et sa basse-cour lui fournissant le nécessaire. Ce qui lui fut plus pénible, c’est la mise à l’index et l’ostracisme auquel il fut en butte de la part des païens et patriotes du voisinage et même de quelques chrétiens ; son catéchiste le quitta non sans avoir auparavant cherché à ameuter les fidèles contre lui. Un de ses amis bien informé l’avertit de faire attention, parce qu’il était inscrit sur la liste noire. Pour comble d’infortune, ses confrères, séquestrés eux-mêmes à domicile, ne purent le visiter qu’à de longs intervalles. Sur ces entrefaites, M. Brenguier fut l’objet d’une dénonciation de la part d’un chrétien mal converti du bouddhisme, à la suite de son allocution ­du 29 avril, fête de l’anniversaire de la naissance de l’Empereur. Le chef de police de Saga, jaloux des lauriers cueillis ailleurs par certains collègues en exerçant des poursuites contre les étrangers, le fit arrêter et incarcérer dans la prison attenante à la préfecture. Il n’y fut pas spécialement maltraité, mais les conditions de vie étaient très dures : ni lit, ni moustiquaire, et dans la région les moustiques pullulent beaucoup de vermine : puces, poux, punaises.

     

    Lors de la perquisition opérée dans la résidence de M. Brenguier, à l’occasion de son arrestation, la police mit la main sur un carnet de notes appartenant à un jeune Coréen ex-séminariste, où ils trouvèrent consigné le fait suivant : Le jour de la fête anniversaire de l’Empereur, le missionnaire avait dit aux chrétiens que ce jour-là, sans doute, ils feraient le pèlerinage au temple shintoiste avec les gens du quartier, mais qu’ils devaient venir auparavant à l’église, prier pour l’empereur parce que leurs prières seront plus efficaces que les cérémonies au  temple. Le carnet relatait encore que notre confrère, au commencement du mois de mai, après le désastre de l’Allemagne, avait prédit l’ultimatum russe, la défaite du Japon et l’indépendance de la Corée.

     

    M. Brenguier subit alors de nombreux interrogatoires de la part des policiers, qui usaient de tous les moyens pour l’obliger à faire des aveux compromettants. Quand il fut certain qu’ils n’avaient pas autre chose contre lui, il prit l’offensive, poli lorsqu’ils étaient polis, sec quand les policiers n’employaient pas des termes courtois. Ils furent fort embarrassés lorsqu’il déclara qu’il ne recourrait pas à un avocat, qu’il présenterait lui-même sa défense devant le tribunal et qu’elle demanderait une heure seulement. Entre temps, le missionnaire faisait neuvaine sur neuvaine à la Sainte Vierge pour être libéré le 15 août et pouvoir célébrer la messe ce jour-là. Il n’était plus interrogé. Enfin, le matin de l’Assomption, il fut conduit au cabinet du Procureur qui parcourut le dossier devant lui, demandant des explications et convenant que beaucoup d’accusations étaient tendancieuses. Finalement, il lui déclara qu’il ne pouvait le poursuivre pour ses propos défaitistes, attendu qu’il avait eu malheureusement raison. L’officier civil lui apprit l’ultimatum de la Russie, la défaite du Japon et la proclamation de l’indépendance de la Corée. Il termina en disant qu’il n’avait qu’à rentrer chez lui tranquillement.

     

    M. Brenguier rentra à sa résidence pour en expulser les gendarmes qui s’y étaient installés en son absence et avaient tout bouleversé. Puis ce fut l’occupation de l’armée américaine. Soldats catholiques et aumôniers le ravitaillèrent, le comblèrent de douceurs et lui firent oublier les récentes épreuves. Le Commandant des Forces Américaines à Saga était un Colonel fervent catholique dont le missionnaire n’eut qu’à se louer. Dès le commencement de l’occupation, un peu partout l’ « Intelligence Service » commença une enquête sur les sévices exercés par les policiers et gendarmes japonais contre les étrangers. Le Colonel se chargea lui-même de l’enquête concernant l’incarcération de M. Brenguier qui refusa de parler défavorablement contre ses persécuteurs, arguant qu’il était missionnaire, et que ce qui lui était arrivé était une chose normale. Le Colonel, extrêmement édifié, lui serra la main et lui dit : « Vous êtes un véritable missionnaire. »

     

    M. Brenguier salua avec enthousiasme l’aurore de la liberté religieuse et de l’ère nouvelle qui s’ouvrait pour l’évangélisation du Japon, mais il déclarait mélancoliquement que ses jours étaient comptés. Ses forces, en effet, déclinaient graduellement. Depuis 1942, les mois de janvier et février étaient si mauvais pour lui qu’il devait s’aliter la plupart du temps. En février 1943, une forte crise d’asthme faisant craindre un dénouement fatal, M Martin lui donna les derniers sacrements. Lors d’une visite que lui fit son voisin au commencement de mars 1946, M. Brenguier était encore valide, mais le 2 avril, son confrère le trouva alité et très fatigué. Il lui conseilla de se préparer à recevoir l’extrême-onction, lui promettant de revenir le surlendemain pour l’administrer ; il s’était confessé la veille à un prêtre japonais de passage. Le 4 avril au soir, le cher malade, voulant être prêt pour la réception du sacrement le lendemain, demanda à son catéchiste de réciter les sept psaumes de la pénitence ; lui-même, avec peine, parvint à dire le « Miserere », puis il s’endormit paisiblement à une heure avancée de la nuit. Quand M. Martin vint à son chevet le 5 avril, M. Brenguier reposait encore, le souffle était régulier, rien ne laissait prévoir une issue imminente. Son ami, M. Martin, jugea bon de ne pas l’éveiller, lorsque subitement M. Brenguier cessa de respirer. Son confrère se hâta de lui faire une onction.

     

    Les obsèques du regretté défunt eurent lieu le surlendemain. M. Martin célébra la messe et Mgr Fukahori donna l’absoute. Grâce à l’obligeant concours du Rév. Father Ahura, aumônier des Forces Américaines, il fut possible de transporter le corps dans l’après-midi à Kurumé. Mgr Fukahori donna une seconde absoute en présence de Mgr Breton et des confrères de la Société qui avaient pu assister à la cérémonie, dans l’église provisoire de cette ville, l’ancienne ayant été brûlée par les bombardements. M. Brenguier repose maintenant dans le cimetière catholique auprès de MM. Sauret, Fressenon et de Mgr Thiry, premier évêque de Fukuoka.

     

     

    • Numéro : 2142
    • Pays : Japon
    • Année : 1894