Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

René BRARD (1913-1998)

Add this

    Au « Point du Jour », quartier situé à la pointe de l’intersection de la route de Nantes et de celle des diligences, à Bain-de-Bretagne, une maison porte le numéro 52. C’est là, peut-on lire dans le registre des naissances de cette commune de l’arrondissement de Redon, en Ille et Vilaine, au diocèse de Rennes, que vint au joue le père René, Marie, Joseph Brard, le 14 mars 1913, à 23 h, au domicile de ses parents.

    Cette maison existe toujours, dans sa forme originelle, seulement ravalée par les soins du propriétaire actuel.

    Son père, Joseph Brard et sa mère, Hortense, Françoise, Marie Deval avaient convolé en justes noces en l’église de Saint Malo de Phily, dont le recteur était l’abbé E. Gingneni, le 8 novembre 1898, en présence de M. l’abbé Chenu, vicaire de la paroisse.

    Saint Malo de Phily, paroisse à une vingtaine de kilomètres de Bain, fait partie aujourd’hui de l’ensemble paroissial Notre dame de Bon Port qui regroupe les villages de Pessac, Guipry, Noé Blanche et Saint Malo de Phily. René était le dernier de cinq enfants. Il avait une sœur, Madeleine, et trois frères Joseph, Pierre et Emile, mort en bas âge. Ses parents étaient cultivateurs. Mais son père devait décéder des suites de la Grande guerre laissant le petit René orphelin à treize ans. Sa mère, à cette époque, élevait quelques vaches et travaillait à côté.

     

    René fut baptisé le lendemain, 15 mars, à l’église de Bain. Jeune, il est allé se baigner et apprendre à nager dans un étang situé en face et à deux pas de là. Le châtelain-propriétaire de cet étang l’a loué pour quatre vingt-dix neuf ans à la commune qui l’a fait agrandir, approfondir, peupler de poissons et de canards et aménager pour de la planche à voile et du canotage. C’est un beau petit lac de 140 ha.

    En face de cette maison dont la façade est tournée vers l’est, un restaurant rappelle le nom de ce quartier : Le Point du Jour. À l’époque, il était tenu par deux sœurs célibataires, les demoiselles Gibert, amies de René Brard.

     

    La gare de Bain, est à cinq minutes de là, sur la ligne Ploërmel-Chateaubriand. C’est là qu’il prenait le train pour aller aux Missions Etrangères. Et c’est sur le talus verdoyant de cette ligne qu’en été, de retour de l’école communale, tout en apprenant ses leçons, il faisait brouter le petit troupeau de sa Maman devenue veuve, en 1926. A ses heures, il a donc été « Patou », le gardien de vaches.

     

    À Bain, il a passé toute son enfance, fait ses études primaires à l’école laïque, fréquenté l’église, suivi le catéchisme et fait sa première communion et communion solennelle et il y a été confirmé le 5 mai 1922. Il en conservera un sens aigu de la paroisse.

     

    Les documents manquent qui préciseraient pourquoi il a fait ses études secondaires au petit séminaire Sainte Croix de Châteaugiron. Vocation précoce ? Le laisserait penser cette lettre adressée à Mgr de Guébriand, alors supérieur général des MEP, le 6 avril 1930, sur du papier à en-tête de cette Institution ;

     

    Monseigneur,

     

    Dans quelques mois je ne ferai plus partie des élèves du petit séminaire. Le temps est donc venu de penser à l’avenir et à ma vocation. Sa Grandeur sait déjà que depuis longtemps je me suis senti appelé à la vie de missionnaire. C’est donc dans le but de faire une demande d’entrée au séminaire des Missions que le fait cette lettre aujourd’hui. Sa Grandeur voudra bien, je l’espère, m’admettre au nombre des futurs missionnaires de l’Extrême-Orient, ainsi que mon camarade et compatriote Louis Giffard.

     

    Nous sommes deux petits bretons pleins de vouloir et disposés  à servir Dieu là où il daigne  nous appeler.

     

    Que sa Grandeur nous bénisse et daigne agréer l’expression de nos sentiments les plus respectueux en Notre Seigneur.

     

    Signé : Louis Giffard et René Brard

     

     

    Le même document indique que la demande fut accueillie favorablement par Sa Grandeur et que nos deux petits bretons furent admis aux MEP le 16 avril 1930.

     

    L’enquête canonique faite auprès de Monsieur J. Boué, chanoine honoraire, alors curé doyen de bain, révèle qu’il était un jeune sans problème. À toutes les questions positives comme communion quotidienne, confession régulière, charité fraternelle, humilité, respect envers les supérieurs, loyauté dans les paroles, etc.. il est répondu oui, sans commentaire.

     

    Et aux questions négatives comme lecture de livres et journaux profanes ou contraires à la Foi et aux bonnes mœurs, relations familières avec les personnes mal famées, fréquentation des lieux suspects, des personnes du sexe, recherche des commodités de vie, usage immodéré de boisson, divertissements profanes, pressions pour le sacerdoce, il est répondu : non.

     

    Autour de lui, on regarde sa vocation comme authentique. Mais il ne lui est pas demandé de faire le catéchisme. La catéchèse était-elle alors affaire trop sérieuse pour être confiée à des petits séminaristes ? Par contre il a le souci de promouvoir le culte divin et il manifeste une inclination pour l’exercice des fonctions du saint ministère.

     

    Admis aux Missions Etrangères, il y entre donc, comme laïc, le 13 septembre 1930. Le 1er octobre 1933, il accomplit une année de service mi !lit aire, par devancement d’appel, au 41ème R.I.ème à Rennes. Il y obtient un brevet de radio-télégraphiste d’élite et un autre brevet de musicien classé.

     

    Son service accompli, il continue ses études aux MEP, obtient un audit de philosophie scolastique et fait sa théologie. Il est agrégé définitivement à la Société sous le numéro  3.586.

     

    Sous-diacre le 5 juillet 1936, diacre en décembre, il est ordonné prêtre par Mgr de Jonghe, vicaire apostolique de Yunnanfu, le dimanche 4 juillet 1937, dans la chapelle du séminaire des Missions Etrangères. Le soir du même jour, le père Robert, supérieur général, lui fait connaître sa destination : le Laos, alors inclus dans la mission de Nong-Sengh, en Thaïlande.

     

    Aucun document ne permet de connaître sa réaction à cette destination. Le 14 septembre, il quitte la France pour sa nouvelle patrie. Il arrive à Oubone fin octobre de cette année, pour la fête du Christ-Roi, chez le père Excoffon, curé du lieu, chez  qui il s’initie à la langue siamoise, le père  Khamchuen étant son professeur attitré. Le père Fraix aurait préféré l’envoyer à Sriratcha chez les frères de Saint Gabriel, mais Mgr Gouin, son évêque, s’y opposa. Peu à peu il devient vicaire du père Excoffon au point qu’il conservera toujours dans son bréviaire sa photo d’identité.

     

    Pour la fête de Pâques 1938, note le bulletin MEP, comme vicaire à Oubone, il se lance dans le ministère, entend déjà les confessions et reçoit des félicitations pour ses rapides progrès dans la belle langue laotienne aux tons si divers.

     

    L’année suivante, il est invité par le Gouverneur de la province à tirer à la cible. Il se révèle excellent tireur, totalisant plus de points que le Gouverneur lui-même, et, de ce chef, est décoré par le colonel commandant le détachement de cavalerie de la région d’Oubone.

     

    En mai 1939, le père Sinouen, curé de Don-Dône, village dans une île du Mékong, est nommé professeur au petit séminaire fondé par le père Fraix à Tharé. Il faut le remplacer et le père Brard est nommé dans ce poste réputé, première communauté catholique du Laos actuel. Quittant avec regret Oubone, il en prend officiellement la charge, le 31 mai. Espérant sans doute vivre des jours nombreux dans son île de bonheur, il avait invité sept pères pour l’aider à accrocher solidement la crémaillère. Cette petite fête fut un véritable jour de joie  pour tous les invités.

     

    Là, au beau milieu du Mékong, il étudie le laotien et fait ses premières armes dans les villages de Namdik et Huei Leb Meu.

     

    Mais, en France, il se passe des choses : mai 1940, c’est la débâcle et l’armistice. La Thaïlande qui conserve envers elle quelque agressivité réagit aussitôt par une persécution religieuse : les pères français sont chassés, des prêtres thaïs sont arrêtés, maltraités, - ainsi que le père Nicolas Bunkeut Kimbangrung décédé en prison à Bangkok, le 12 janvier 1944, que Jean Paul II a béatifié le 5 mars 2000 -. Les chrétiens sont persécutés et certains sommés de renier leur Foi chrétienne et de pratiquer le bouddhisme. C’est ainsi qu’au village de Song Khone, sur la rive droite du Mékong, deux religieuses amantes de la Croix, ainsi qu’une dame et trois adolescentes sont fusillées pour leur Foi, le 26 décembre 1940. Jean Paul II les a béatifiées à Rome, le 22 octobre 1989.

     

    Le 30 octobre, il reçoit une lettre par avion du consul de France écrite à Bangkok le 13 octobre (ô rapidité de la poste !) lui enjoignant de rejoindre le poste militaire français le plus proche, c’est-à-dire … Paksé ! Il télégraphie son étonnement au consul qui maintient son ordre. Le père se met donc en route et arrive à Savannakhet. Grâce à l’amabilité du Résident et  de l’Inspecteur de la Garde indigène, son voyage se termine là. Quelques jours après, il reçoit un télégramme du gouvernement général lui ordonnant de rester dans son poste. Ordre, contre-ordre, comprenne qui pourra : c’est toute une époque, :mais la discipline étant la force principale des armées… Le père regagne donc son île de sérénité.

     

    En octobre de l’année suivante, son évêque l’envoie en Annam à Nghia-Yen, diocèse de Vinh, chez le père Lantrade, pour étudier le vietnamien. Qu’a-t-il derrière la tête ? On ne sait mais il est sûr que la connaissance de cette langue lui sera très utile sur la rive gauche du Mékong. Il y reste jusqu’en juin puis va faire un stage à Namdinh, diocèse de HanoI.

     

    En octobre 1942, il revient au Laos, où, pendant deux ans, il est curé de Bang Hieng, ex Tha Ngam, dans le vicariat de Thakhek. Il y fait construire un presbytère. Le 12 novembre 1944, le père Thomine est sacré évêque. Celui-ci, sans doute suite à une décision programmée par son prédécesseur, l’envoie à Hué pour enseigner au collège fameux de la providence, ce qu’il fera jusqu’en mars 1946. Mais le 9 mars 1945, c’est le coup de main des Japonais sur l’Indochine. Le 21, la Mission du Laos est décapitée. Ses deux évêques, NN.SS. Thomine et Gouin ainsi que les pères Thibaud, vicaire général, et Fraix sont massacrés par les soldats japonais. Pour le père Brard, au Vietnam, cela se traduit par des mois de congé forcé au collège, transformé en camp d’internement pur les familles des militaires français faits prisonniers et ce, bien au-delà de leur capitulation le 15 août.

     

    Il ne peut repartir au Laos qu’en avril 1946, où il arrivce pendant la Semaine pascale. Il demeure à Thakhet jusqu’en octobre. Il est alors envoyé sur le plateau des Bolovens, en fait au km 42. A huit kilomètres de Paksong, se trouvait une petite communauté vietnamienne chrétienne d’environ deux cents fidèles, chrétienté soi-disant provisoire, toujours en instance de rapatriement, mais qui survécut au curé lui-même, et à bien d’autres après lui.

     

    Ces travailleurs avaient été engagés par les autorités coloniales qui avaient là, de l’autre côté de la route, une station agricole et une coopérative de café. Le village – avec presbytère et chapelle – avait été construit par la station agricole. Des techniciens et cadres, tous Français, travaillaient à différents essais de culture de café, thé, quinquina, avocatiers, etc… et utilisaient cette main d’œuvre plus ou moins spécialisée pour ces travaux délicats.

     

    La coopérative du café avait l’ambition d’apprendre aux planteurs lovènes à cueillir au bon moment leur récolte et à la sécher dans les règles pour en faire un produit de qualité. Les relations entre employeurs et employés étaient cordiales et confiantes.

     

    Ces Vietnamiens du nord formés aux principes austères et rigides, y compris dans le domaine religieux, s’épanouirent assez vite et nouèrent des relations avec les lovènes de la région ; profitant de l’altitude (1300 m), de la haute pluviosité et de la qualité de la terre rouge, ils savaient tirer un parti merveilleux de cette terre qu’ils n’avaient qu’à prendre. Dans leurs heures de loisir – et ils en avaient – ils se taillaient des jardins, élevaient des volailles et des porcs dont le produit doublait le salaire.

     

    Apparemment, le père n’eut pas la moindre difficulté avec ces paroissiens disciplinés, pieux et fidèles. Ils avaient gardé toutes les traditions de leur province d’origine y compris les litanies et les processions. Comme les enfants étaient scolarisés en lao, tout le village s’intégra vite et, après le départ du père parlant vietnamien, celui de Paksé, en l’occurrence Marcel Vignalet, put catéchiser et confesser en lao.

     

    Les autres paroissiens du père, moins fidèles et dociles que les premiers, étaient les fonctionnaires de la station et les planteurs français de thé ou de café dont les domaines se trouvaient sur des dizaines de kilomètres avant et après Paksong. Il sut quand même se faire beaucoup d’amis parmi ces isolés heureux de parler à quelqu’un, de s’informer et aussi de trouver une oreille attentive à leurs préoccupations et soucis.

     

     

    À Paksong, qui était le point culminant du Plateau des Bolovens et le point de rencontre central, il eut la chance de trouver une maison que la Mission acheta et qui allkait devenir le centre missionnaire de la région.

     

    En 1952, il prend un long congé de dix-neuf mois en France, au cours duquel il fait un interim dans un couvent de religieuses à Villers-en-Vexin dans l’Eure. A son retour, ,il est nommé curé des laotiens de Thakhek, y remplaçant le père Nénot, devenu procureur de la Mission, tandis que le père Huû, reste chargé des Vietnamiens.

     

    Il faut dire que l’année précédente, la Mission du laos avait été divisée selon la frontière Thaï-Lao et que Thakhek devint le siège de la partie lao avec le père jean Arnaud, MEP, comme préfet apostolique.

     

    Cette petite ville devenue évêché, avait connu un développement rapide avec la migration des vietnamiens venus de Vinh, comme artisans et  commerçants. En 1945, un peu enivrés des rêves révolutionnaires, ils prirent parti pour le prince Souphanouvong – qui allait devenir le prince rouge – et qui commandait la région Thakhek ; les troupes coloniales revenues en force balayèrent tous ces révolutionnaires qui pour la plupart traversèrent le Mékong. Jusque-là, en dehors de quelques notables, fonctionnaires et de quelques pagodes, les Laos y étaient peu nombreux. Pour prendre les places vides, arrivèrent quelques solides paysans des environs qui s’enrichirent vit(e dans le petit commerce et les échanges avec les Thaîs. A l’image de la ville, la paroisse était moitié-lao et moitié-vietnamienne ; l’église, très belle, avait été construite par le père Barbier, venu du Tonkin avec le père vietnamien Huû et quelques familles amies et qui l’était l’aumônier des Soeurs de la Charité établies à Thakhek.

     

    À Thakhek, le père Brard réorganise la liturgie, fait de belles cérémonies, et prend en main la catéchèse, tant à la paroisse qu’à l’école des Sœurs toute voisine. La Saint Louis, fête patronale de la pro-cathédrale, fut, cette année-là, un événement marquant. Elle fut précédée d’un triduum très suivi, prêché en laotien par le père Cuinet et en vietnamien par le père Millot. Tous les pères du nord de la Mission étaient là et malgré quelques averses le dimanche matin, les chrétiens des villages étaient venus prendre part à la fête qui fut magnifique. Le père se révélait vraiment doué pour la pastorale.

     

    En 1956, mettant à contribution Mgr Lemaire, su prieur général, justement en visite au laos, il lui fait présider une belle procession du Saint Sacrement dont on se souviendra longtemps

     

    Incontestablement doué aussi pour l’enseignement, il s’y implique personnellement beaucoup. Il a des convictions sur le sujet, des méthodes personnelles fortes, une tendance naturelle à n’écoute que son avis, et une inaptitude rédhibitoire à travailler en équipe C’est pourquoi il se sentira peu à peu en marge et pas toujours à l’aise avec les autres enseignants et les Sœurs de l’école.

     

    Après quelques confkits et bouderies, il n’hésite pas à créer, entre 1957 et 1958, à deux pas de l’autre, sa propre école qu’il baptise Saint Louis, une petite école paroissiale de garçons, dont il était très fier. Un tronc au bas de l’église fut installé pour recueillir les dons. Grâce à mon unique parchemin d’auditeur en philosophie scolastique, écrivit-il en mars 1988, j’en deviens officiellement

     

     

     

     

    le directeur reconnu par le Ministère de l’Education nationale, un laotien catholique étant mon adjoint pour les petites classes. Succès immédiat : en juin 1959, au concours d’entrée en sixième au collège d’Etat voisin, douze présentés, douze reçus, dont … les deux filles de l’Inspecteur primaire provincial qu’il avait prises un an plutôt, exceptionnellement !

     

    Dieu merci, il y avait place pour tout le monde et plus d’élèves que de sièges dans les écoles et cette concurrence ne pouvait être qu’un bénéfice pour tous. Il n’empèche  que cela jeta un froid dans les relations de bon voisinage et généra aussi des commentaires en ville. Son école bien lancée, ; le père part en congé régulier pour la France, où il arrive le 17 septembre 1960. Il passe ses vacances chez son neveu Jean et son épouse Yvette à Saint Etienne dy Rouvray, et aussi en pays d’Alençon.

     

    C’est pendant ce congé qu’il reçoit une première lettre de son évêque, Mgr Arnaud, l’avertissant qu’il n’était plus curé de Thakhek. Monseigneur avait nommé à sa place le père Millot, jun ancien de Hung-Hoa. Mais ce père ne parlait que vietnamien, écrira-t-il dans ses Mémoires en 1984, et les Laotiens n’étaient plus que dez brebis sans berger. On dut donc changer le père Millot et le remplacer par un prêtre lao, Thomas Khamphan.

     

    Entre temps, une deuxième lettre lui parvient dans laquelle son évêque lui disait que s’il désirait prolonger son congé en France, il le lui autorisait bien volontiers ! ‘aurais reçu un coup de massue sur la tête, écrivit-il, toujours dans ses Mémoires, que je n’aurais pas eu plus mal, et personne ne prit ma défense.

     

     

     

     

     

    Mais, continue-t-il, je crois pouvoir dire que je n’en ai jamais voulu à Monseigneur Arnaud pour cette double décision me concernant. Il ne m’avait pas abandonné. Il vint me voir au collège Saint Martin en 1963-1964. Il fut invité à parler des Missions aux élèves de première et de philo. Il fit une visite au cardinal Gouyon, archevêque de Rennes, qu’il connaissait pour avoir eu des séminaristes laos au séminaire de Bayonne. Il vint encore me voir, plus tard, au collège Saint Sauveur, où il fut accueilli comme le messie. Toutefois, il ne me dit pas : Revenez au  Laos. Sans doute attendait-il que je lui pose moi-même la question de mon retour et c’est vrai que j’aurais dû le faire ; Mais quand, en 1969, mes confrères du collège apprirent que j’allais repartir, l’un d’eux, un père assomptionniste, me dit simplement : Vous êtes courageux.

     

    Et c’est ainsi que le père va rester dix ans en France : une année à traîner la savate de droite et de gauche, deuxc ans au collège Saint Martin de Rennes, un an à la Procure de Lille, comme recruteur-informateur puis quatre ans au collège Saint Sauveur de Redon, comme professeur de 6ème et de 5ème et chargé de la catéchèse dans ces classes. Les deux collèges étaient dirigés par les pères eudistes. Je leur dois une immense reconnaissance pour m’avoir accueilli ainsi chez eux comme l’un des leurs, un ami, un frère, avant même de me connaître. Jamais je ne fus considéré comme l’étranger parmi eux, comme je l’étais devenu pourmes frères des MEP (sic).

     

     

     

     

     

     

     

    En été 1969, suite à des tractations menées avec une diplomatie toute jésuitique de Paris entre lui et le régional du Laos, il revient à son ancienne mission et demande un poste facile d’accès. Monseigneur Urkia, devenu évêque de la nouvelle Mision de Paksé fondée par partition de celle de Thakhek, le nomme curé de Khampeng, grosse paroisse, dite-pilote, du sud, à la place du père  Jean Morel, alors en congé.

     

    Sa famille possède une vingtaine de lettres de cette époque. Il écrit, avec humour, qu’on peut bien lui appliquer ce qu’il avait dit lui-même jadis d’un vieux missionnaire se trouvant dans la même situation : Qu’est-ce qu’il lui prend de repartir à son âge ? Il ne vaut même pas le voyage ! Ces lettres à son neveu Jean et à son épouse Yvette auxquels il voue une affection toute particulière, relatent par le menu son premier voyage en jet et ses impressions de déjà vu. Il s’intéresse beaucoup à sa famille mais parle peu de son ministère et des évènements dramatiques de cette époque. On sent souvent poindre la tristesse, l’incertitude du lendemain. Il accuse le coup, cafarde, pense déjà au prochain congé. A partir de1971, les combats se rapprochant, - Paksong vient de tomber aux mains des rouges – il n’exclut pas la mort. En octobre, il laisse la charge de Khampeng au père André Lairat et rentre à Paksé  comme procureur de la Mission.

     

    Il donne là toute la mesure de ses dons, en se mettant au service des confrères. Son accueil est chaleureux, mais il vaut mieux quand même guetter et si possible prévoir les sautes d’humeur de son caractère ! Atteint d’un accès pernicieux dfe paludisme, encore appelé falciparum, il doit rentrer en France le 13 avril 1975, en principe seulement pour quelques mois de convalescence

     

    C’est le jour même de la pentecôte de cette année que les forces armées communistes entrent à Paksé avec chars et trompettes, triomphalement accueillies puis escortées par des jeunes filles portant des fleurs, les acclamant comme des libérateurs. Peu de jours après, ce sera le début de la grande désillusion : séminaires de lavages de cerveaux, séances obligatoires de rééducation, déportations en camp de travail, jugements populaires et mille autres contraintes et tracas administratifs rapidement insupportables pour des gens dont le nom ethnique thaî-lao se traduit : libre. 10 % d’entre eux préféreront tout laisser et tout perdre et quitteront définitivement leur pays.

     

    Tenu au courant de ces événements, le père comprend qu’il lui est inutile de revenir, tous ses frères d’armes s’attendant à une explosion prochaine. Il fait alors cadeau de sa voiture, un R4 blanche en parfait état de marche, au père Lairat qui lui avait succédé à Kampeng et il se fait rembourser le retour du billet d’avion qu’il avait pris.

     

    En juillet 1975, alors qu’il est en repos à Lauris, il se fait une raison et cherche un ministère. Le père Itçaïna, assistant, engage des tractations avec le diocèse du Mans, plus précisément avec le curé de la Ferté Bernard. Il ne lui aurait pas déplu de s’engager là car il y avait déjà fait un peu d’apostolat – sans doute entre 10960 et 1969 – et il y aurait été proche de sa famille. Dans le même temps, le vicaire général de Rennes est prêt à l’accueillir dans son diocèse, parce que je t’aime bien, lui écrit-il. Et le délégué aux OPM du même diocèse voulait bien lui aussi l’engager : Je te retiens pour les prédications missionnaires. Bref, beaucoup d’offres d’emploi, au point qu’il se demande où est la volonté de Dieu dans tout cela. Mais dans le même temps, le père Dozance le met en relation avec

     

    le curé de la Gavotte, près de Marseille, l’abbé Rigoud, qu’il trouve fort sympathique et cela fait tilt. Je me suis trouvé engagé sans avoir eu le temps de peser le pour et le contre. Un contrat est signé, pour un an.

     

    Le père Ladougne, vicaire général des MEP, en le présentant à Mgr de Provenchère, l’archevêque, note qu’il ferait une réserve sur sa capacité à collaborer au plan de l’apostolat. Et d’ajouter : C’est là un point sur lequel nos missionnaires du Laos, habitués à travailler seuls, ont beaucoup à apprendre ! Comme s’il n’y avait qu’eux dans ce cas-là ! Le 6 août, Monseigneur donne son accord pour une expérience d’un an. La gavotte était à l’époque une petite cité de 9.000 habitants, à une dizaine de kilomètres au nord de Marseille, mi-ville, mi-campagne, sans grands immeubles mais avec des maisons particulières, une église, modeste certes, mais avec un presbytère attenant. S’y rattachait une annexe, Les Cadeneaux, à deux kilomètres de là. Vaillamment, le père se met à l’ouvrage. Dès le lendemain, écrit-il, je célèbre la messe de sept heures, ce qui permet au curé de faire la grasse matinée. Puis viennent les mariages – c’étaient plutôt la foire dans l’église ! les baptêmes – avec intervention pour obtenir le silence ! et le reste. Il se prend à regretter sa Bretagne, pieuse et disciplinée.

     

    Et puis … huit jours plus tard, c’est le choc : son curé, malade, part se reposer, le laissant seul… ça ne m’enchante pas du tout, j’espère qu’il sera vite guéri. J’aspire à redevenir simple et très humble vicaire. Les documents manquent pour la suite de son apostolat à la Gavotte. Y a-t-il honoré son contrat ? On peut se poser la question, vu qu’on trouve des traces de son passage à Messac, en Ille et Vilaine en 1976.

     

    Cette même année, il est engagé à Chevreuse, dans les Yvelines, comme aumônier de l’hôpital rural, pour trois ans. Il y est très bien logé. Il est heureux, épanoui et compris. Après un an de ce ministère, il se voit confirmé dans cette mission par son évêque, Mgr Simonneaux, mais à la condition – indispensable – de faire un plus grand effort pour s’insérer dans le presbyterium diocésain, en lien avec M. l’abbé Sourdat et en lui apportant sz collaboration ainsi qu’aux différents niveaux de concertation pastorale : en participant aux rencontres de doyenné et de zone ainsi qu’au travail des aumôniers d’hôpitaux à l’échelon diocésain. Bref, le bon père se croit toujours au Laos et ne voit pas très clair dans les arcanes de la pastorale à la française de cette époque glauque. Mais il a dû faire les efforts demandés puisqu’il honore son contrat.

     

    En septembre 1979, on le retrouve curé à Ligny-en-Brionnais, au service de deux paroisses de campagne, dans le diocèse d’Autun. Il s’y serait bien plu, assure son neveu Jean, mais a-t-il dit par ailleurs, le presbytère était plutôt délabré, genre hôtel des courants d’air, et le volume des pièces le rendait difficile, voire imposszible, à chauffer. Un hiver lui suffit pour s’en rendre compte. Il quitte Ligny le jeudi 9 octobre 1980, et revient, définitivement cette fois, dans sa bonne terre bretonne, à Bain, son pays natal.

     

    D’accord avec loes autorités de Paris comme avec celles de Rennes, il est reçu comme assistant au service paroissial. Il y servira sous trois curés. Il garde aussi le contact avec les Laotiens réfugiés dans la région. Grâce à l’amabilité du maire de l’époque, il vit d’abord au Clos paisible, résidence pour personnes âgées, près de la gendarmerie, où il se sent à l’aise bien qu’à l’étroit. Puis il partage un temps la vie commune avec monsieur le curé, à l’ancien presbytère en face du cimetière. Mais, a-t-il écrit, la gouvernante gère la paroisse et ça je ne peux pas le supporter. Il loue alors un appartement dans un quartier nouveau, le Chêne Vert.. Il y restera jusqu’à son entrée à la maison de retraite locale.

     

    Tous les matins, il célèbre l’Eucharistie pour les Sœurs de Saint Thomas de Villeneuve qui dirigent cette maison de retraite. Il prend aussi sa part du service paroissial autant que le lui demande monsieur le curé, à l’époque monsieur l’abbé Marsolier, qu’il aime bien et qui, dit-il, avait une grande confiance en lui, lui confiant les clés, les comptes, etc. Dans ses homélies, il parle souvent de ce qui se passe au Laos. Viscéralement anti-marxiste, il insiste lourdement sur les aberrations de ce régime, y revient plus à contretemps qu’à temps, ce qui bien sûr, à cette époque surtout en France, ne plait pas à tout le monde. Et on le lui fait savoir. Sans résultat ! C’est qu’il avait des convictions notre père Brard, et la parole facile et le verbe incisif !

     

    Les Laos de la région de Rennes s'étaient pris d'affection pour li. Une paroissienne de Bain étant devenue trésorière de leur association, il participait à leurs réunions, heureux de cette occasion de parler leur langue, attentif à les réconforter, soucieux de les aider à résoudre leurs problèmes administratifs ou culturels.

     

    Le dimanche 5 juillet 1987, il célèbre ses noces d'or à la chapelle de la Médaille miraculeuse, là où il avait dit sa première messe en 1937, avec les pères Giffard et Paroissin. Le 19 juin de l'année suivante, à Rome, il participe à la canonisation des martyrs du Vietnam. Quelques écrits manifestent son enthousiasme autant pour les nouveaux saints que pour avoir été présenté à Jean Paul II, comme ancien du Vietnam ! Du 16 au 30 mai 1990, avec dix-sept confrères MEP, il participe à un pèlerinage en Terre Sainte animé par les pères Rossignol et Legrand Il en parlera longtemps après.

     

    Mais en 1991, c'est l'épreuve. Il entre à la clinique Saint Vincent, près de Rennes, pour une intervention chirurgicale lourde. Pour cause de cancer, !l faut lui retirer le pylore, l'estomac, la rate et une partie du pancréas. Cela fait beaucoup à la fois, lui fait remarquer le professeur Bouteloup, quelque peu inquiet, au su de l'âge du malade. Que feriez-vous si vous étiez à ma place ? interroge le père. Etonnement du praticien qui, réflexion faite, répond : Oh ! après tout, au point où vous en êtes, je crois que j'essaierais ! Sous-entendu : vous n'avez pas grand chose à perdre ! Alors essayez, répondit le père ! Et que pensez-vous qui arriva? Il s'en tira ! oui, l'intervention réussit, et même très bien. Mais à dire vrai, ce fut une rude épreuve pour le patient. Quant au chirurgien, il allait répétant : Un vrai miracle ! Un vrai miracle ! C'est beau l'humilité !

     

    Après plusieurs mois de convalescence à Saint Yves de Rennes, notre "miraculé" rentre chez lui, le 5 février de l'année suivante. Et qui l'eût cru ? Il mange autant qu'avant ! C'est vrai qu'il avait perdu quelques kilos qu'il fallait récupérer ! La nature fait quand même bien les choses qui mobilise les autres organes en cas de défaillance de leurs voisins ! Toutefois, il souffre d'une surdité qui va s'accentuant et cela n'arrange pas la sérénité des conversations. Cela provoque des quiproquos parfois hilarants mais aussi, de temps à autre, quelques accès imprévisibles de colère !

     

    Le 14 mars 1993, entouré d'une belle délégation de la communauté laotienne d'Ille et Vilaine, il fête ses 80 ans. Assisté d'une douzaine de prêtres, il préside gaillardement la concélébration dans l'église de Bain. La communauté laotienne offre le repas : bien que privé d'estomac, il manifeste un solide appétit. Et l'on danse jusque tard dans la soirée.

     

    Le 18 juin 1994, entouré de personnalités locales, d'amis et de Laotiens, il est tout heureux de recevoir les Palmes académiques demandées pour lui à l'Académie par l'association lao pour : avoir été un bon artisan de l'œuvre culturelle à laquelle il fut si attachée en terre d'Indochine. vous aurez compris que c'était pour l'école primaire Saint Louis qu'il avait fondée à Thakhek. Le 1er février 1998, pris d'un malaise chez lui, il est hospitalisé à l'hôpital local Saint Thomas de Villeneuve, de Bain. Ses forces l'abandonnent. Il prend conscience qu'il aurait de la peine à vivre seul désormais. Il se fait une raison et, le 28 mai, il entre en retraite définitive dans le même établissement. Il se plaint de n'avoir pas beaucoup de visites de ses compatriotes. Et d'ajouter : Oh ! avec mon mauvais caractère, ce n'est pas étonnant ! humour réaliste !

     

    Le dimanche 18 octobre, il est pris d'un malaise et il est hospitalisé à Rennes, rue Henri Le Guilloux. Les infirmières ne cachent pas leur inquiétude. Le 22 au matin, il réclame un MEP. Justement, Mgr Lesouef est dans les parages ; il a programmé une visite. Accompagné du père Jean Perrin, ils lui apportent la communion dans l'après-midi. Dix minutes après leur départ, il entre en agonie et, très rapidement, quitte ce monde. Il est 18 h 30, ce 22 octobre 1998.

     

    Ses obsèques sont célébrées le 24. Très ben préparées par Monsieur le curé, elles font église comble, malgré un temps de mousson à ne pas mettre un chien laotien dehors. Le père Jean Pierre Morel préside la concélébration, assisté de trois MEP, d'un père Eudiste et d'une douzaine de prêtres. La délégation bouddhiste laotienne se manifeste en apportant une belle gerbe. L'inhumation se fait rapidement sous des trombes d'eau. Le père repose dans le vieux cimetière de Bain, près de ses parents.

     

    Dire que le père Brard fut un caractériel, n'apprendra rien à ceux qui l'ont fréquenté. Ce fut pour lui une croix permanente. Il en a souffert, et peut-être plus, que ceux qu'il a indisposés par ce travers. Mystère que celui de la croix de nos limites !

     

    Il maîtrisait bien le lao et aussi le vietnamien. Il a aimé les Laos et ceux-ci ne s'y sont pas trompé. Il aimait la belle liturgie et les fêtes populaires. Il recevait généreusement et cordialement. Il avait, développé, le sens de l'accueil. Toutefois il était sujet à des sautes d'humeur imprévisibles et fort désagréables. .Et surtout, il ne pouvait supporter le marxisme et ce que ce régime avait fait du Laos et aux Laotiens. Souvent, dans ses homélies ou ses lettres, on retrouve la lamentation : Pleure, ô mon pays bien-aimé !

     

    Il fut incontestablement un homme de prière et d'oraison. A l'intention fdes laïcs, pendant son ministère à Chevreuse, il a rédigé un livret intitulé : À la louange de sa gloire pour : Un renouveau de la prière en famille, première communauté d'Eglise. Ce livret, bien fait, à base de textes bibliques, reprend en les renouvelant et en les étoffant les prières quotidiennes traditionnelles. Il aurait mérité d'être traduit en lao pour l'usage des fidèles de cette langue.

     

    Il avait fait l'effort d'apprendre et le thaï et le lao et le vietnamien. Autant de signes d'une volonté d'acculturation. Il appréciait la nourriture de ces pays. Il aimait indifféremment catholiques et non-chrétiens. Mais il avait emporté de sa Bretagne profonde, certaines caractéristiques du recteur qui, bien sûr, auraient nécessité une adaptation à la mission au Laos ! De plus, un entraînement au dialogue ainsi qu'à la vie en équipe n'auraient pu que lui faciliter son apostolat et sans doute rendre celui-ci plus fructueux encore. Reste que la souffrance causée à chaque missionnaire par ses limites, handicaps et défauts, entre providentiellement, elle aussi, dans le mystère de la Mission.

     

    Sur son testament, rédigé au Laos, le 12 mai 1946, et revu en 1985, on peut lire entre autres :

     

    Ma vie a été inutile. Mais le Seigneur peut faire que le sacrifice de ma mort soit profitable au salut de ceux que j'aime, parents et amis, chrétiens et non-chrétiens de ce pays.

    Je l'offre en union à la mort rédemptrice de Notre Seigneur Jésus, sur le cœur très pu de Notre Dame. Et que bonne Mère Sainte Anne, grâce à qui je suis venu au monde, soit présente à mes derniers moments, pour m'introduire au Paradis.

    Saint Joseph, patron de notre Société, donnez-moi la grâce d'une bonne mort ! Que toutes les personnes qui m'ont témoigné leur bienveillance, estimé ezn moi la qualité de missionnaire – mais c'est le Seigneur qui m'a choisi, je n'ai fait que répondre à son appel – soient assurées de la reconnaissance et du souvenir de mes prières.

    Grâce et paix leur soient données de la part de celui qui est, qui était et qui vient, de la part des sept esprits qui sont devant son trône et de la part de Jésus Christ, le témoin fidèle, le premier-né d'entre les morts et le prince des roi de la terre. Apo 1, 4-5.

    Il nous aime et nous a lavés de nos péchés par son sang, il a fait de nous une royauté de prêtres pour son Dieu et Père : à lui donc la gloire et la puissance pour les siècles des siècles. Amen.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 3586
    • Pays : Laos
    • Année : 1937