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Joseph BOYER (1824-1887)

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    La série des deuils cruels qui ont atteint la Mandchourie, dans le cours de cette année, s’ouvre par la mort de Mgr Boyer. C’est à M. Hinard, provicaire, que nous sommes redevables de la notice qui suit, comme de celles qui sont consacrées à Mgr Dubail et aux défunts de la même mission.

    Mgr Joseph-André Boyer, évêque de Myrina, coadjuteur de Mgr Dubail, Vicaire apostolique de Mandchourie, naquit à Aix-en­Provence en 1824. Sa Grandeur est morte à Pa-ien-sou-sou, province du Hei-loung-kiang, le 8 mars 1887, à trois heures du matin.

    Mgr Boyer, né de parents pieux qui lui inspirèrent de bonne heure l’amour de la vertu, fit ses études à Aix, avec grand succès. Doué d’une intelligence hors ligne, il obtint bien vite le premier rang dans sa classe, et les qualités du cœur lui gagnèrent sans peine l’affection de ses maîtres et de ses condisciples. Au grand séminaire, il se sentit appelé de Dieu à travailler au salut des infidèles. Ordonné prêtre, il voulut répondre à cet appel intérieur, et demanda la permission de quitter le diocèse pour se rendre à Paris, au séminaire des Missions-Étrangères. Sa demande fut rejetée par Mgr l’arche­vêque d’Aix, qui tenait beaucoup sans-doute à conserver pour lui-même un sujet aussi distingué que M. Boyer. Le jeune prêtre, qui ne douta jamais de rien quand il s’agit du salut des âmes, se décida à aller à Rome solliciter, auprès du Pape, la permission que son Archevêque lui refusait. Pie IX accueillit, avec bonté cet apôtre qu’il voyait embrasé de zèle ; mais, remarquant peut-être en lui un peu trop d’empressement à suivre son attrait, le Souverain Pontife lui répondit qu’il devait s’en tenir à la décision, de son supérieur immé­diat, et attendre que la divine Providence lui ménageât l’occasion de partir pour les Missions, avec le consentement de Mgr l’archevêque d’Aix. Pie IX ajouta en le congédiant : Vir obediens loquetur victo­rias.

    Grande fut la déception de M. Boyer, qui, en faisant le voyage de Rome, s’attendait à tout autre chose qu’à un refus. Le cœur bien gros, il dut retourner à Aix et se mettre à la disposition de son Archevêque, qui l’employa d’abord au collège, puis l’envoya fonder la paroisse de Mas-Thibert, en Camargue. Cette dernière tâche assignée à M. Boyer n’était rien moins que facile, mais son départ pour les missions était à cette condition. Le nouveau curé se mit à l’œuvre, et la paroisse fut vite organisée, grâce à l’entrain qu’il savait com­muniquer autour de lui. La tâche accomplie, M. Boyer alla prier Mgr l’archevêque d’Aix de vouloir bien tenir sa parole et de lui per­mettre de partir. Le prélat se laissa toucher, et M. Boyer entra au séminaire de Paris.

    En 1854, après quelques mois de noviciat, M. Boyer quittait le séminaire en compagnie de M. Biet, destiné comme lui à la mission de Mandchourie. La traversée fut heureuse jusqu’à Chang-hay. Là M. Tagliabue, aujourd’hui vicaire apostolique de Pékin, se joignit aux deux missionnaires pour se rendre à Pékin par la Mandchourie. Entre Chang-hay et le Leao-tong, la barque qui portait les trois jeunes apôtres fut arrêtée par les pirates, et M. Biet jeté à la mer par ces bandits. M. Boyer et M. Tagliabue d’abord  liés au pied du grand mât, ne durent leur salut qu’à une présence d’esprit vrai­ment extraordinaire, grâce à laquelle ils imposèrent aux pirates et finirent par toucher ces cœurs inaccessibles à tout sentiment d’hu­manité. Les brigands, après avoir enlevé tout ce qui était à leur convenance sur la jonque, intimèrent aux missionnaires l’ordre formel de rebrousser chemin. Force fut bien d’obéir ; du reste, il n’y avait pas à hésiter, les pirates ayant déclaré qu’ils couleraient la barque et égorgeraient tout l’équipage avec les passagers, si on ne retournait pas à Chang-hay. Rentrés au port, M. Boyer et M. Tagliabue firent part au consul de leur mésaventure, et quelques jours après, ils reprirent la mer. Cette fois, aucun accident fâcheux ne vint troubler le calme de leur traversée, et ils abordèrent heureuse­ment sur la côte sud-est de Leao-tong, à sept lieues de Notre-Dame des Neiges où Mgr Verrolles avait fixé sa résidence.

    M. Boyer, dès lors au comble de ses désirs, se livra immédiatement à l’étude du chinois ; doué d’une mémoire prodigieuse, il apprit la langue parlée en quelques mois. Il fit aussi peu à peu de tels progrès dans l’étude des caractères et des livres classiques, qu’il en saisissait mieux le sens que les maîtres païens eux-mêmes. C’était un plaisir de l’entendre discuter avec eux sur tel ou tel passage de leurs livres, et leur prouver qu’ils n’entendaient pas grand’chose à ce qu’ils expliquaient d’office à leurs élèves. Il faisait cela, d’ailleurs, avec tant de bonhomie et de simplicité, que ces pauvres maîtres ne s’en trouvaient pas blessés. M. Boyer ne consacrait à l’étude que les rares moments libres où le ministère des âmes lui laissait un peu de répit, car son zèle ne lui eût pas permis la moindre négligence sous ce rapport. Il n’a jamais oublié qu’il était venu pour sauver, les âmes, plutôt que pour admirer les beautés plus ou moins contestables des ouvrages de Confucius et de Lao-tzé. Que de chrétiens dévoyés ont été ramenés par lui dans le bon chemin ! Que de païens ont été éclairés, convaincus et convertis par ses prédications ! Que d’âmes affligées ont été consolées et soutenues par ses encouragements au saint tribunal ! C’était là l’œuvre de prédilection de M. Boyer : con­fesser, diriger, soutenir et consoler. Il avait vraiment, comme on dit, « un cœur d’or ». Voulait-on l’amener à faire quelque chose qui ne lui allait pas tout d’abord, obtenir de lui ce qu’il était décidé à ne pas accorder, on n’avait qu’à le prendre par le cœur, et l’on était sûr de venir à bout de ses répugnances.

    M. Boyer résida longtemps à Pa-kia-tse ; là surtout, il a fait voir et admirer son zèle pour la gloire de Dieu ; il y a établi un couvent de vierges chinoises pour former de bonnes maîtresses d’école, un noviciat pour les jeunes filles qui se destinent à la vie religieuse, un orphelinat pour la Sainte-Enfance, et un collège ou école prépara­toire aux études latines. Toutes ces œuvres marchent très bien, et la mission en retire les plus grands avantages. En 1869, quand Mgr Verrolles quitta la Mandchourie pour aller au concile, M. Boyer fut nommé provicaire, et se rendit à Moukden pour prendre la di­rection des affaires. Plus tard, il s’installa à Cha-ling, d’où il repar­tit pour le Nord, en 1881.

    L’an dernier, au mois de mars, l’état de santé de Mgr Dubail ne lui permettant pas d’administrer seul une mission trois fois grande comme la France, le Saint-Siège, sur la demande de notre vénéré Vicaire apostolique, nomma M. Boyer coadjuteur de Mandchourie, avec le titre d’évêque de Myrina.. Sacré 15 août, fête de l’Assomp­tion de Notre-Dame, par son ancien compagnpn de voyage, Mgr Ta­gliabue, vicaire apostolique de Pékin, Mgr Boyer resta quelques jours auprès de Mgr Dubail à Nieou-tchouang, puis reprit la route de Pa-kia-tse, où des affaires urgentes le rappelaient. Sur son chemin, Sa Grandeur visita le séminaire de Cha-ling, et donna la retraite aux élèves. À Pa-kia-tse, Mgr Boyer présida la retraite annuelle des con­frères du Nord, et se disposa à cette grande tournée pastorale, dans le cours de laquelle il a rendu son âme à Dieu. Hélas ! cette perte a été d’autant plus cruelle qu’elle était tout à fait imprévue. Qui eût dit que le bon Dieu ne nous avait donné notre bien-aimé et si sym­pathique coadjuteur que pour nous le reprendre un mois après son sacre ? Adorons en silence les desseins de Dieu, et baisons avec amour sa main qui nous frappe dans nos plus chères affections ! Dominus dedit, Dominus abstulit… Sit nomen Domini benedictum.

    Voici maintenant quelques détails qui nous sont parvenus sur les derniers jours et la mort du vénéré prélat.

    M. Pouillard écrit de Pa-ien-sou-sou à Mgr Dubail :  Quelques jours après notre retraite à Pa-kia-tse, Mgr Boyer éprouva pendant plusieurs nuits beaucoup de difficulté pour respirer. C’était l’asthme dont il souffrait depuis plusieurs années, qui augmentait d’intensité. Lui-même n’y attachait pas beaucoup d’importance et ne voulait point renoncer à son projet de voyage au Hei-loung-kiang ; seulement, il cherchait des raisons pour retarder le plus possible son départ. Nous ne savions pas trop pourquoi ; nous vîmes ensuite qu’il attendait une lettre de Votre Grandeur. Cette lettre n’arrivant pas, Mgr Boyer se décida à fixer le jour de son départ. Comme je me trouvais à côté de lui, je pouvais, plus que tout autre, deviner ses désirs. Je compris sans peine que Mgr de Myrina voulait avoir un confrère pour l’accompagner jusqu’à Pa-ien-sou-sou. Dès que j’eus deviné son intention, j’en fis part à nos confrèrès, et il fut décidé que je m’offrirais pour rendre ce petit service au vénéré prélat. Sa Grandeur accepta avec la plus grande joie ; nous partîmes de Pa-­kia-tse, le 26 février, et de Ouang-hou-tse, le 28. Durant le voyage, je pus constater que Monseigneur n’eût pas été trop fatigué, si nous avions moins rencontré de fumée dans les auberges ; il souffrait beaucoup pendant la nuit, et ses forces diminuaient à vue d’oeil. Le cinquième jour, nous arrivâmes chez M. Aulagne, et c’est là, en des­cendant de chariot, que je trouvai Monseigneur le visage tout défait. Il fallut le soutenir un peu, par précaution, pour aller jusqu’à la modeste chapelle du village. Sa Grandeur ne put rien. dire aux chré­tiens, elle vint se reposer dans une chambre, et quelques instants après, il ne lui restait que beaucoup de faiblesse : cependant c’était le commencement déclaré de la maladie. Le lendemain, Monsei­gueur vit les chrétiens et leur parla presque comme à son ordinaire. Le samedi 5 mars, notre vénéré coadjuteur, après une nuit fort agitée, s’endormit d’un sommeil qui nous sembla bientôt de mauvais augure ; car, lorsque l’heure de la sainte messe fut arrivée, M. Aulagne ne parvint pas à le réveiller. Ce cher confrère vint m’appeler ; je déposais les ornements. Je réussis a éveiller Monseigneur, qui me dit quelques mots et se rendormit aussitôt. Enfin Sa Grandeur se leva, mais elle chancelait sur ses jambes, et se plaignait d’étourdis­sements, tout en disant que sa gorge allait beaucoup mieux. Voyant cette grande faiblesse, nous n’osions pas continuer le voyage ; Mon­seigneur voulut partir à tout prix, disant qu’il pourrait plus facile­ment se soigner à Pa-ien-sou. Nous nous décidâmes à partir, et nous fîmes en sorte d’arriver en un jour chez M. Raguit ; nous évitions ainsi le séjour d’une nuit à l’auberge. Les mules marchaient con­tinuellement au pas ; Monseigneur demandait souvent : « N’arrivons-nous pas bientôt ? » Sa figure devenait de plus en plus mauvaise, mais il ne cessait de dire : « Je ne suis pas fatigué.

    M. Raguit écrit de son côté à Mgr Dubail :

    Monseigneur, prenez votre cœur à deux mains, déposez-le aux pieds de la Croix, et dites amoureusement : « Fiat ! Fiat ! ». Notre-Seigneur vous demande un bien grand sacrifice. Votre vénéré coadjuteur, Mgr Boyer, est décédé, ce matin, à Pa-ien-sou, à trois heures après minuit. Hier, dans l’après-midi, Sa Grandeur est arrivée ici, suivie de MM. Aulagne et Pouillard. Hélas ! j’ai vu de suite que ce vénéré Seigneur venait dormir chez nous son dernier sommeil. Sa figure bouffie, sa démarche chancelante, le manque de suite dans les idées, une difficulté extrême de s’exprimer m’indiquèrent immédia­tement la gravité de la situation. Nous fîmes venir des médecins chinois qui, après une longue et minutieuse auscultation, déclarèrent la maladie bien grave, mais sans aucun danger prochain de mort. Nous ne pouvions tirer sa Grandeur du profond assoupissement dans lequel Elle était plongée. À nos questions  « Souffrez-vous ? » Monsei­gneur répondait : « Non, je ne souffre pas, j’éprouve seulement une grande débilité, j’ai besoin de prendre un peu de nourriture. » Il mangea avec appétit et but un peu de vin. Vers 8 heures du soir, nous le mîmes au lit, il s’endormit pour ne plus se réveiller. MM. Aulagne et Pouillard, fatigués de la route, se retirèrent dans leur chambre. À 11 heures, j’allai voir notre cher malade. Sa respi­ration était toujours la même, c’est-à-dire sifflante et pénible, à cause de son asthme. Je plaçai deux hommes de confiance pour le veiller et me prévenir en cas de besoin, et j’allai m’étendre sur un lit dans la chambre voisine. À 3 heures après minuit, mon domestique vint me dire : « Père, la respiration de l’Évêque est devenue tout à fait paisible depuis quelques minutes, que le Père se lève, bien vite.» Je me précipitai auprès du malade ; ses yeux étaient voilés, et je constatai avec la plus grande douleur, que Mgr Boyer allait paraître devant Dieu, si déjà son âme n’avait pas reçu sa sentence. Je lui donnai l’absolution sub conditione, et lui fis aussi, sub conditione, une onction générale, puis je courus éveiller mes confrères. Mgr Boyer nous avait quittés pour un monde meilleur.

    Sa dépouille mortelle, revêtue des insignes pontificaux, est exposée dans notre modeste oratoire, nos chrétiens en larmes l’entourent et prient pour le repos de son âme. Demain nous célé­brerons un service solennel, et nous pensons pouvoir procéder, samedi, aux obsèques.

    Pour moi, je crois que Mgr Boyer a succombé à une attaque d’apoplexie séreuse. Il est mort en digne, et brave missionnaire. Il venait apporter la joie et la consolation aux plus petits de votre troupeau, et il est mort sur cette longue route de l’Extrême-Nord, qu’il se promettait de parcourir jusqu’au bout. Espérons que Dieu, prenant en considération les mérites et la bonne volonté de son ser­viteur, aura pitié de cet infortuné Hei-loung-kiang, pour lequel votre regretté coadjuteur a donné sa vie : Bonus pastor animam suam dat pro ovibus suis.

    M. Raguit écrit encore à  la date du 15 mars.

    M. Pouillard a pris, hier, la route de Siao-pa-kia-tsé. Ce cher confrère nous a quittés le coeur bien triste ; il était venu tout joyeux accompagner Mgr Boyer, et quelques heures après leur arriyée à Pa-ien-sou, Mgr Boyer rendait. son âme à Dieu. Si, ce coup fut sensible pour M. Pouillard, nous le ressentîmes aussi bien vivement. Nous étions heureux de recevoir, dans la personne de Mgr de Myrina, votre représentant, car nous savions que, votre Grandeur, l’avait délégué pour faire la visite du Kiang-toung ; aussi notre joie était-elle grande. Hélas ! Mgr Boyer n’avait jamais soupçonné qu’il devait mourir à Pa-ien-sou, dans la chambre, dans le lit de ce pauvre petit P. Raguit. C’est le cas de répéter ce que le bon curé de mon village nous apprenait sur les bancs du catéchisme en parlant de la mort : L’heure, le jour, le lieu en sont incertains. Mgr Boyer n’a pas eu le temps de voir les chrétientés naissantes du Hei-loung- kiang ; son cœur de missionnaire se fût réjoui on constatant, malgré les ravages faits par la persécution, les progrès de la foi dans cette belle province, on visitant nos néophytes, nos écoles, nos catéchu­ménats. Notre divin Maître lui réservait une joie plus grande, celle de la récompense promise au bon et fidèle serviteur. Il est mort sur la brèche, en Évêque Missionnaire ; le bon Dieu tiendra compte de sa bonne volonté pour le salut des chrétiens du Hei-loung-kiang. Cette mort, si triste pour l’humaine nature, deviendra pour nous une source de bénédiction.

    Depuis le mardi matin, 8 mars, jusqu’au vendredi de la même semaine, le corps de Mgr Boyer resta exposé, en chapelle ardente, dans notre modeste oratoire. Les fidèles de la ville et des environs purent satisfaire leur dévotion, et prier pour le repos de l’âme du vénéré défunt. La prière a été continuelle, depuis l’aurore jusqu’au coucher du soleil. Chaque jour, le Rosaire, le chemin de Croix, étaient récités en commun par les chrétiens ; les prières du Rituel étaient chantées par ceux qui ont une teinte de littérature chinoise ; l’office des morts était psalmodié par les confrères présents ; les groupes succédaient aux groupes tout le long de la journée. J’ai fait prendre le deuil à mes domestiques et aux 70 enfants de mes écoles. Les chrétiens de la ville, et ceux venus d’A-che-heu et des chrétientés voisines prirent spontanément le deuil.

    Le vendredi soir, 11 mars, après l’Angélus, les restes mortels de Sa Grandeur Mgr Boyer furent déposés dans le cercueil, en présence de MM. Aulagne, Riffard, Card, Pouillard et moi. Les catéchistes du Kiang-nan et du Hei-loung-kiang assistaient à cette triste cérémonie. Un écrit en latin et en chinois, renfermé dans une boîte d’étain parfaitement soudée, signé de tous les missionnaires présents, et constatant les noms et qualités de sa Grandeur Mgr de Myrina, l’année, le jour et le lieu de son décès, Léon XIII, Pape glorieuse­ment régnant, Constant Dubail, Évêque de Bolina, étant vicaire Apostolique de Mandchourie, fut placé par moi sous le chevet du vénéré défunt.

    Avant de clouer le cercueil, missionnaires et chrétiens répandi­rent l’eau bénite sur cette vénérable dépouille, et récitèrent les prières d’usage. Enfin, il fallut bien se résigner à l’inévitable séparation, au bout de laquelle, s’il plaît à Dieu, nous nous trouverons tous réunis.

    Après la mort, la figure de Mgr de Myrina fut empreinte d’un calme et d’une sérénité extraordinaires : on aurait dit Sa Grandeur plongée dans le plus doux sommeil. J’ai constaté seulement quelques plaques rougeâtres sur la tempe et le haut de la joue droite ; évidem­ment, c’est en cette région que l’extravasion du sang a été la plus abondante. Le lendemain 12, nous célébrâmes des funérailles solen­nelles, au milieu de nos chrétiens attristés. La cérémonie fut accomplie pieusement et décemment, en suivant, autant que faire se pouvait, les règles du Pontifical ; en ma qualité de missionnaire du lieu, c’est moi qui officiais. Dans la journée du vendredi, pour satisfaire la piété de mes chers néophytes, qui voulaient communier le jour de l’enter­rement, tous les confrères présents se mirent au confessionnal ; faute de temps, ils ne purent entendre qu’un nombre restreint de confes­sions. Le lendemain cependant, aux messes du matin, plus de 150 personnes s’approchèrent de la sainte Table.

    Les restes mortels de Sa Grandeur sont provisoirement déposés, auprès de ma résidence, au nord de l’oratoire. Le cercueil est recouvert d’une construction en briques. Après le dégel, j’espère pouvoir construire un caveau au fond du jardin. Au-dessus du caveau j’élèverai un petit monument gothique en forme de chapelle, et c’est dans l’in­térieur de la chapelle que s’ouvrira la porte du caveau.

    La nouvelle de la mort de Mgr Boyer s’est vite répandue au loin, et a causé chez tous ceux qui l’ont connu une douleur et des regrets qu’on ne saurait exprimer. M. Litou, directeur du collège de Pa-kia-tse, écrivait à Mgr Dubail, le 13 mars.

    La triste nouvelle de la mort de Mgr Boyer m’arrive à l’instant. Je suis seul à la maison ; les chrétiens pleurent de tous côtés, l’église est remplie de sanglots : c’est à la fois navrant et consolant. Monsei­gneur avait vraiment pris de fortes racines dans le cœur de tous ces braves Chinois, qu’il aimait tant, et qui le payaient de retour. Ces pleurs et ces sanglots sont la preuve la plus éclatante de l’efficacité de son zèle et de son dévouement, pendant les trente années de son laborieux apostolat. Je mêle mes larmes aux leurs, car, depuis deux ans que j’étais près de Sa Grandeur, j’avais pu peu à peu pénétrer dans son cœur et comprendre toute la foi, le zèle, l’amour de Dieu et des âmes dont il était rempli. Avant tout, le bien des âmes et la gloire de Dieu ; Mgr Boyer se mettait toujours en arrière, se contentant de dévorer en silence, avec pleine soumision à la volonté de Dieu, les cha­grins qui lui venaient de côté et d’autre. En le perdant, j’ai perdu un père, une lumière, un guide dans la voie de l’apostolat. Que la sainte volonté du bon Dieu soit faite !

    M. Pouillard ajoute : Une chose digne de remarque, c’est le deuil universel qui se manifesta à Pa-kia-tse et dans toutes les chrétientés du Pien-ouai. Les affaires et les travaux des champs cessèrent, aussitôt que la triste nouvelle fut connue. Les enfants pleurèrent toute une nuit, et plus on voulait les consoler, plus ils pleuraient. A mon retour du Nord, mon apparition dans le village rouvrit la source des larmes. Je ne veux pas en dire davantage. Qui n’a pas connu Mgr Boyer ? Qui ne sait ses grandes vertus, son zèle et surtout sa charité ? Tout ce que je puis ajouter, c’est que Mgr Boyer s’était confessé, la veille de notre départ pour le Nord. J’avais depuis quelques mois, quoique très indigne, l’honneur de l’entendre en confession. J’ai la confiance que sa belle âme est allée tout droit au Ciel recevoir la récompense de ses travaux et de ses vertus.

    Après avoir lu tous ces détails si édifiants, qui pourra jamais douter que notre mission de Mandchourie ne compte un protecteur de plus au Ciel ? Mgr Boyer fera pour nous là-haut ce qu’il avait à cœur de faire sur la terre. L’exemple de son abnégation sera pour nous un encouragement, en attendant que nous allions le rejoindre dans le sein de Dieu.

    En 1886, quand la nouvelle de l’élévation de Mgr Boyer à la dignité épiscopale fut connue à Aix, ce fut, de toutes parts, un concert spontané de souvenir et d’affection pour le nouvel élu. Ses anciens paroissiens du Mas-Thibert, ses parents, ses condisciples, ses anciens élèves, ses amis se ressouvinrent de l’humble missionnaire. En quelques jours on réunit de quoi lui offrir les insignes de sa nouvelle dignité.

    Ces dons vraiment magnifiques étaient à peine arrivés en Mand­chourie, que le vénéré Prélat rendait son âme à Dieu. La nouvelle de cette mort si inattendue, transmise en France par le télégraphe, réveilla à Aix et dans tout le diocèse les plus douloureuses sympa­thies. Sa Grandeur Mgr l’Archevêque d’Aix voulut honorer la mé­moire du vaillant Évêque missionnaire. Par ses soins, un service funèbre fut célébré dans la paroisse natale du défunt. Le 2 avril, l’église de Saint-Jean de Malte d’Aix pouvait à peine contenir l’assis­tance d’élite qui venait donner à son illustre compatriote le der­nier témoignage de son affection. Mgr l’Archevêque daigna pré­sider lui-même la cérémonie. L’éloge funèbre de Mgr de Myrina fut prononcé par M. l’abbé Guillibert, vicaire général. Prenant pour texte ces paroles du Roi-Prophète : Pauper sum ego, et in laboribus ajuventute mea, exaltatus autem, humiliatus sum, l’orateur retraça, en un discours vibrant d’éloquence et d’émotion, la physionomie de l’humble et pieux missionnaire, dont la vie entière, consacrée aux durs labeurs de l’apostolat, a été couronnée par une mort gagnée dans l’exercice même de ses fonctions de pasteur des âmes.

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 661
    • Pays : Chine
    • Année : 1854