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Pierre BOUTTAZ (1908-1990)

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    « Et toujours le sourire ! » Combien de fois ceux qui quittaient le P. Bouttaz ont entendu ces mots on guise d’adieu ! Des mots qui portaient, car lui souriait, malgré l’âge rendant pénibles ses visites à l’hôpital, et malgré les limites imposées par une connaissance trop sommaire des langues étudiées trop tard après ses années de Chine. Ce sourire disait beaucoup plus que les mots : même sans les saisir tous, on se sentait compris. Qui était le P. Bouttaz ? L’apôtre des petits, des marginaux, des paumés en Chine comme à Singapore.

     

    Pierre Bouttaz naquit le 24 juillet 1908 à Fontcouverte, village de Maurienne. Ses parents, agriculteurs, vivaient fort proches de leurs frères, sœurs, et des grands-parents, aussi Pierre sera-t-il toujours très attaché à ses cousins, car, tandis que son père était mobilisé, sa mère et un jeune frère disparurent à peu d’intervalle en 1916. Il quitta alors l’école communale du village pour l’internat au collège catholique de La Villette près de Chambéry. Il n’avait que huit ans.

     

    Il y resta jusqu’en 1921, puis entra au collège libre Saint-Jean-de-Maurienne où il étudia jusqu’en 1927. Son père s’étant remarié en 1919, il passait ses vacances cirez ses cousins avec qui il restera toujours en étroit contact : il passera ses congés en France chez eux, puis chez leurs enfants, et ceci jusqu’à son dernier voyage en 1988.

     

    Pierre entra au séminaire des Missions Étrangères le 16 septembre 1927 et fit son service militaire à Mayence dans l’intendance. Un de ses condisciples savoyards de l’époque rappelle comment, avec sa gentillesse habituelle, il lui avait évité de se faire berner par les anciens de Bièvres qui invitaient les nouveaux venus à faire une visite au « Père Abbé de la Trappe d’Igny ». Il s’agissait d’arpenter des kilomètres en priant tout le long du trajet, pour finalement se trouver en face de superbes représentants de la race porcine !

     

    Après sa théologie à Paris, ordonné prêtre le 1er juillet 1934, il reçut sa destination pour le Vicariat apostolique de Ningyuenfu, ou Sichang (Xichang) comme l’on disait avant la prise de pouvoir des communistes, la mission des Marches thibétaines au Sud de la province du Sichuan, et dont Mgr de Guébriant, qui l’ordonna, avait été le premier Vicaire apostolique. M. Bouttaz partit le 16 septembre et œuvra dix-huit ans dans cette région montagneuse, rude, habitée en partie par des ethnies non chinoises, plus spécialement par des Lolos. Ses jambes de savoyard à la foulée régulière comme le battement d’un métronome, besognèrent tous les jours des heures durant sur ces premiers contreforts Est du massif himalayen.

     

    Débarqué à Hanoï, Pierre Bouttaz y fut reçu par un aîné de quelques années, M. Flahutez, qui lui servit de guide. Jusqu’à Kunming – on disait alors Yunnanfu – le voyage était facile grâce au chemin de fer. Mais au-delà, il fallait, tout comme des siècles auparavant, se joindre à des caravanes pour traverser les montagnes du Yunnan et du Xichang. Un compagnon, qui parlait la langue, savait comment voyager à la chinoise, échapper aux embuscades, ou abandonner les bagages pour sauver sa vie, était une aide précieuse. Pierre Bouttaz semble être parvenu sans trop d’encombre à Hweili, centre paroissial important dans le Sud du Vicariat. Il y rencontra son évêque, Mgr Baudry, avec qui il s’achemina vers Xichang, siège officiel de l’évêché avec paroisse, écoles et dispensaire. Il apprit les rudiments du chinois à Hosi, chrétienté toute proche, et en septembre 1935 il fut envoyé à Hweili où il s’initia au ministère auprès de M. Audren.

     

    Le pays était loin d’être calme. Les comptes rendus de l’époque ressemblent davantage à des bulletins d’état-major en temps de guerre qu’à des rapports épiscopaux. Les armées rouges occupaient une partie du pays, des bandes rivales assiégeaient des villes – dès juin 1935 Pierre Bouttaz dut chercher refuge à la campagne – des Lolos attaquaient des caravanes, les mercenaires du gouverneur mesuraient leur fidélité à l’argent reçu et aux butins de guerre. Tout cela subsistait à l’état endémique, mais en même temps un mouvement de conversions se dessinait. En 1935 on estimait qu’il y avait dans tout le Vicariat environ onze mille catholiques et cinq cent soixante adultes avaient reçu le baptême. Le nombre des prêtres approchait la quarantaine, dix-sept étaient chinois.

     

    En 1937 M. Bouttaz remplaça au petit séminaire M. Le Bouetté parti en congé ; mais ce ne fut qu’un intérim, et en janvier 1938 il était à Mienlin et à Eul-si-In. Cette dernière chrétienté, alors « tombée en sommeil à cause des événements », avait été le berceau de la Mission du Xichang ; elle était située au Nord-Est en direction de Gangding (Kangting). À la fin de l’année 1942, il alla encore plus au Nord, à Hwangmuchang. Dans cette région, il rencontra nombre de Lolos, et il apprit la langue si fan pour pouvoir mieux les contacter. Quelques semaines avant sa mort, il racontait encore comment, pour aller dans certains villages, il devait obtenir permission et protection de roitelets lolos, comme ce village où « l’officiel » à approcher était la troisième concubine du potentat local. « La chipie ! Elle me faisait attendre des heures avant d’apparaître, et il fallait multiplier les courbettes avant d’obtenir satisfaction. » Mais il voulait apporter la Bonne Nouvelle, alors peu importaient les difficultés ou les kilomètres, les montées ou les descentes, les cols à l’altitude déjà respectable, la neige qui parfois bloquait le passage. Savoyard, M. Bouttaz était comme chez lui.

     

    En 1948 le remaniement des circonscriptions ecclésiastiques intégra le district de Hwangmuchang au diocèse de Gangding. Deux confrères devaient y succéder le P. Bouttaz. Le premier, Ferdinand Pecoraro, ne put jamais rejoindre le poste. Il en fut de même pour le second, Jean Auffret, avec cette différence que ses bagages arrivèrent à destination, et qu’ainsi il en fut dépossédé. Communistes, pillards, Lolos, soldats, tous s’entendaient à merveille pour dépouiller le voyageur, souvent qualifié de « cochon gras ». Selon le compte rendu de la Mission, à la fin du mois de mai 1950, « le P. Bouttaz a été pillé entre Hwangmuchang et Fulin. Deux heures durant les brigands l’ont retenu dans la montagne, avec d’autres voyageurs, puis l’ont remis en liberté. Sa mule n’ayant pas été confisquée, il a pu sauter sur la bonne bête et continuer son voyage. Durant sa visite à Pienma, chrétienté ravagée par le pillage, il a courageusement partagé la misère de ses ouailles, et réussi à racheter une jeune chrétienne récemment razziée par des Lolos. Maintenant il réside dans sa modeste maison de Tacupu ».

    En quittant Hwangmuchang, le P. Bouttaz était supposé prendre un congé, mais pendant l’année 1949, les Chinois virent l’arrivée d’un communisme beaucoup plus conquérant que celui auquel ils étaient habitués depuis 1935. Quitter la Chine, c’était s’exposer à ne pas pouvoir y revenir. Le P. Bouttaz retourna donc à Hwangmuchang où il subit les brimades de « l’armée de libération », puis passa quelque temps à Luku. La chronique de novembre 1950 précise : « Le P. Bouttaz quittant Fulin et Yuesin, est venu passer quelques jours à Xichang vers la mi-octobre. Il a été celui qui a le plus voyagé depuis la libération, faisant non sans danger la navette entre les différents postes du Nord. Maintenant il est installé au poste de Luku. »

     

    Il en fut bientôt « libéré », c’est-à-dire expulsé « après un jugement populaire avorté ». On le retrouve à Fulin chez le P. Dozance, puis au nouvel an chinois de l’année 1952 à Yagan, en route pour Hongkong. Finalement il revint en France après dix-huit ans passés en Chine.

     

    Son vieux père l’y attendait, et Pierre Bouttaz décida de rester près de lui. Ainsi se retrouva-t-il parmi les enseignants de son ancien collège à Saint-Jean-de-Maurienne. Il séjourna trois ans en France, jusqu’au décès de son père. En plus du collège, il rendit des services en paroisse et fit connaître l’Église de Chine. Mais l’Asie l’appelait, et en 1954 il reçut une nouvelle destination, le diocèse de Malacca-Singapore où il débarqua au début de l’année suivante. Il y retrouvait deux amis de Xichang, les PP. Carriquiry et Leroux.

     

    Le nouvel arrivant connaissait bien le mandarin, mais cela ne suffisait pas. Âgé de quarante-sept ans, il lui fallait apprendre l’anglais, et si possible un dialecte de la Chine du Sud. À la paroisse chinoise de Saints-Pierre-et-Paul, avec les PP. Abrial, Berthold et Bécheras, il aborda la vie et le ministère à Singapore. Bientôt il apporta son aide à la librairie catholique chinoise que Mgr C. Van Melckebeke, Visiteur apostolique pour les Chinois émigrés, était en train de créer. Mais le travail de bureau n’était pas son charisme. Il fit un remplacement à la paroisse de Serangoon, assista le P. Carriquiry à la cathédrale, et finalement se retrouva à Notre-Dame de la Paix, communauté chinoise des faubourgs Est qu’avait créée le P. Dupoirieux.

     

    Pierre Bouttaz demeura douze ans dans ce quartier de Geyland. Il se fit rapidement connaître de tous, car il se déplaçait à pied et parlait le malais populaire familier aux Chinois du cru, avec simplicité, il abordait les gens, les écoutait, devinait leurs problèmes et les conseillait. Barbiche et cheveux blancs, il paraissait plus vieux qu’il n’était en réalité, mais sa santé était bonne et il arpentait les « lorongs », poussiéreux ou boueux selon la saison, comme autrefois les sentiers des montagnes de Chine. Mais avec sa soutane blanche, on le repérait de loin, et parfois des automobilistes s’arrêtaient pour le prendre en voiture. C’était pour lui une nouvelle occasion de contacts.

     

    La paroisse Notre-Dame de la Paix débordait de vitalité. Avec le P. Huc, nouveau curé, et le P. M. Lee originaire du Sichuan et formé à Penang, le P. Bouttaz se donna corps et âme au travail. Cette paroisse comptait de deux à deux cent cinquante baptêmes d’adultes par an en moyenne ; six à huit praesidia de Légion de Marie s’activaient à la visite des familles, aux catéchismes en chinois, anglais et malais. C’était une communauté tournée vers les non-chrétiens. Pierre Bouttaz célébrait tous les jours la messe au couvent des sœurs canossiennes, et continuait de poser dans ce quartier les jalons d’une nouvelle paroisse prévue depuis quelque temps.

     

    Un prêtre du clergé local, le P. Leo Lee, succéda au P. Huc. La nouvelle paroisse de Notre-Dame du Perpétuel Secours entama un peu l’importance de celle de Notre-Dame de la Paix, mais le travail du P. Bouttaz ne diminua pas ni ne changea de nature, visiteurs et quémandeurs continuaient à frapper à sa porte. Il donnait son temps, son argent ; il restait le pasteur de toujours, plus spécialement des paumés.

     

    La nouvelle paroisse d’Ajulnied Road que Pierre Bouttaz préparait dans ce quartier prit une existence formelle, et le P. Challet en fut nommé curé. L’église n’existait pas encore, et un bâtiment en bois dans l’enclos du couvent on tenait lieu temporairement. Les sœurs canossiennes n’avaient donc plus besoin d’un aumônier, mais la communauté chrétienne locale demandait un second prêtre. Le P. Bouttaz qui connaissait déjà le secteur, s’installa donc avec le P. Challet. Il travailla trois ans à Saint-Étienne, et fut toujours le recours des laissés-pour-compte. Il avait ses vues, ses manières, ses méthodes, quelquefois difficiles à intégrer dans une pastorale paroissiale, mais, quoique pas toujours en accord avec son curé, il complétait ce dernier pour le plus grand bien de la communauté.

     

    De 1969 à 1971 il fit un court premier séjour à la paroisse Sainte-Bernadette, avec le P. Paul Tong, originaire de la Chine continentale. Puis il revint à Saint-Étienne, le P. Challet étant parti en congé. Il retrouva avec joie cette communauté, en majorité de milieu plus modeste que celles de beaucoup d’autres paroisses. On n’y trouvait guère d’appartements de plus de deux pièces, un trois pièces était presque considéré comme un luxe ! En outre, le bâtiment en bois qui servait d’église n’attirait guère les gens huppés. Or, le permis de construire se faisait attendre. Mais le curé travaillait dans la joie avec les moyens à sa disposition, et ce fut son tour de prendre un congé en France, en Savoie chez ses chers cousins.

     

    Au retour, Pierre Bouttaz fut nommé à la paroisse du Sacré-Cœur, paroisse dite « cantonnaise » située au centre de la ville et fréquentée par une communauté d’habitués venant de tous les quartiers. Il n’y resta pas longtemps, car en 1974, il retourna à Sainte-Bernadette où il devait travailler pendant quinze ans.

     

    Il avait soixante-six ans. Il aida pleinement aux célébrations sacramentelles, et surtout aux confessions. Il secourait toujours les victimes du rude mode social singaporien. Cependant, il se sentait appelé à deux nouveaux ministères, l’hôpital et les groupes de néo-catéchuménat.

     

    Le plus grand hôpital de l’île, situé à quelques minutes de la paroisse, n’avait pas d’aumônier attitré. Les prêtres des églises plus éloignées recouraient donc souvent au P. Bouttaz pour administrer les sacrements à leurs paroissiens, surtout dans les cas urgents. Toujours il répondait : « À votre service. » Peu à peu il comprit qu’il vaudrait mieux visiter régulièrement l’hôpital plusieurs fois par semaine. Cet apostolat est physiquement fatigant, car il y a des kilomètres de couloirs, et les heures de visite, de 13 h à 14 h et de 17 h à 18 h. sont particulièrement chaudes et encombrées. D’autre part, il peut être déprimant d’approcher jour après jour de grands malades, et paroles et gestes semblent parfois si inutiles, surtout devant les traumatisés, les semi-comateux inconscients durant des semaines ! Mais Pierre Bouttaz était un fort qui ne craignait pas sa peine. Physiquement, il s’y usa. Spirituellement, il pria, compatit, et réconforta. Grâce à ses visites, combien ont trouvé, ou retrouvé, le Christ ? combien de non-chrétiens ont accepté l’offre de sa prière ? Au début, il se rendait à l’hôpital en taxi, puis sa lenteur due aux années s’accentua. Une dame de soixante-quinze ans vint alors le chercher, elle l’attendait et le ramenait, le tout à un rythme adapté à l’âge du Père. C’était un vrai travail en équipe ! L’anglais, le mandarin, le malais, et surtout son sourire lui permettaient de communiquer avec tous. Ce vieillard tout blanc, cheveux, barbiche et longue robe, rayonnait la paix et se faisait accepter par tous, membres du personnel hospitalier aussi bien que malades.

     

    Pierre Bouttaz resta fidèle à ces visites quotidiennes à l’hôpital jusqu’à l’extrême limite de ses forces. Dans les derniers mois, il dut s’aider d’une canne, et finalement abandonner. Mais il garda le souci des malades, car personne ne le remplaçait.

     

    Dans le même temps, il s’était mis avec enthousiasme au service d’une communauté néo-catéchuménale. Il ne s’embarrassa pas de théorie, il vit des gens qui y trouvaient un profit spirituel, qui approfondissaient leur vie chrétienne, alors il les accompagna, à sa manière silencieuse, excepté quelques interventions pleines de zèle lors de réunions de confrères. Un de nos supérieurs de passage à Singapore marqua sa surprise de la manière dont Pierre Bouttaz était enthousiasmé par le néo-catéchuménat, car ce groupe est très absorbant, et certaines liturgies étonnent. Il faut en outre se rendre à Rome pour des réunions, accueillir des visiteurs qui ne connaissent ni la langue ni la mentalité du pays, envoyer des Singaporiens vers d’autres pays sans grande préparation préalable. Pourtant, alors que dans d’autres paroisses, des groupes de néo-catéchumènes faisaient problème, ou même disparaissaient, à Sainte-Bernadette ceux-ci constituaient un groupe très vivant, accepté et soutenu. Tout cela paraît bien éloigné du Xichang, ou même de Notre-Dame de la Paix, mais c’était toujours le même P. Bouttaz qui annonçait Jésus-Christ en empruntant un nouveau chemin, franchissant un nouveau col.

     

    Les années passèrent. On célébra ses quatre-vingts ans à Singapore et en France où une dernière fois il revit ses proches et ses amis. Au pays natal comme en mission, il écouta, donna son temps, encouragea, s’intéressa à tout et à tous. En reconnaissance, quelqu’un l’abonnait année après année à La Croix quotidienne par avion, et Pierre Bouttaz appréciait beaucoup ce cadeau. Peu après son retour en France, une opération de hernie dont il se remit mal, lui rendit la marche plus difficile. Il sautillait plus qu’il ne marchait, et les couloirs de l’hôpital lui paraissaient bien longs, Il vieillissait, mais continuait vaillamment et essayait de porter beau. Pourtant en octobre 1989 il dut être hospitalisé par suite de faiblesse générale, sans maladie bien définie. Quelques semaines de convalescence chez les Petites Sœurs des Pauvres se transformèrent en séjour permanent. Il pouvait encore faire quelques pas, mais même pour aller à la chapelle, il lui fallait une chaise roulante. Il accepta cette retraite, heureux de retourner à la paroisse aux fins de semaine et d’assurer les confessions, car il s’était toujours adonné à ce ministère où il était très apprécié, tant par les prêtres que par les laïcs. Quand, trop fatigué, il ne put se rendre à ce rendez-vous, cela lui coûta beaucoup.

     

    Sa vitalité diminua, les séjours à l’hôpital se multiplièrent, et aux visiteurs il ne parlait plus guère. Il eut encore une dernière joie, celle de pouvoir concélébrer la messe de Sainte-Bernadette à la fête de la paroisse fin avril 1990. Puis il déclina rapidement, tombant souvent dans un sommeil semi-comateux. Il s’éteignit quelques minutes après son repas de midi le 8 juin 1990, assisté par une paroissienne de Sainte-Bernadette qu’il avait baptisée et qui venait le voir tous les jours.

     

    Ce même jour, son corps fut transporté au funérarium de la paroisse où l’on prépara le livret des funérailles en anglais et en chinois. La foule vint prier continûment, des messes furent célébrées chaque soir, et le dimanche 14 l’enterrement fut présidé par l’archevêque, Mgr G. Yong, assisté de Mgr D. Vendargon, archevêque émérite de Kuala Lumpur, et d’une trentaine de prêtres. L’église était comble, et la foule honora par son recueillement et ses chants celui qui avait été si présent à tous, en particulier aux petits. Dans son homélie, le P. Arro évoqua le marcheur de Dieu, pour Dieu, avec Dieu sur les sentiers du Xichang, dans les lorongs de Geyland et les couloirs de l’hôpital, porteur de la Bonne Nouvelle, du pardon, de l’Eucharistie. Puis, ce fut l’inhumation au cimetière catholique, dans la simplicité.

     

    Orphelin de mère pendant que son père était mobilisé et qu’un de ses frères quittait ce monde, puis pensionnaire dès l’âge de huit ans, Pierre Bouttaz a puisé dans cet isolement familial une sympathie toute spéciale, instinctive, pour ceux qui ne comptent guère aux yeux des autres. D’emblée il allait vers eux, s’indignait des brimades ou des injustices qu’ils subissaient. Lui patient et bon, pouvait alors devenir brutal et laisser percer sa colère.

     

    Missionnaire aux Marches thibétaines, parmi des peuples frustes et même farouches, il sema sans compter en espérant l’heure du Seigneur. Un de ses compagnons d’alors le juge ainsi : « Le P. Bouttaz était unanimement apprécié des confrères pour sa gentillesse et son esprit fraternel. Il ignorait la pose et l’affectation. Son langage direct, mais jamais méchant, pouvait parfois déconcerter, mais on découvrait vite que l’humour et la simplicité n’étaient pas loin. Toujours prêt à rendre service, il était aimé des chrétiens et des autres, car s’il n’était pas un naïf, il n’était pas retors, et on discernait un cœur très bon qui se révélait plus en actes qu’en discours. C’était un bon missionnaire, très adapté au pays rude et pauvre où nous vivions. »

     

    Ses cousins et amis de France, avec lesquels il partagea ses congés, écrivent : « C’était un homme parfait, très agréable, toujours d’égale humeur, très discret tout en s’intéressant à tout et à tous. Je ne l’ai jamais entendu faire une réflexion désagréable. Nous le voyions toujours revenir avec plaisir. » D’autres précisent : « En montagne ou au cours des veillées, on ne se lassait pas de l’écouter parler de son passé, de l’histoire telle qu’il l’avait vécue, et du monde vu de l’Asie, il nous faisait sortir de notre petit hexagone. Quelle ouverture, quelle bouffée d’air ! Je ne dirai pas grand-chose de sa foi, mais j’en ai été émerveillée. Pour lui tout était si évident, et pourtant il avait vécu tant de situations difficiles. Nous gardons un magnifique souvenir des messes dans notre petite église, un peu en français et beaucoup en anglais les premiers jours. C’est merveilleux d’avoir rencontré une personne dont la vie a été entièrement donnée comme celle du Père. »

     

    À Singapore où pendant trente-quatre ans il travailla en des postes où les décisions étaient prises par d’autres, il fut apprécié pour cette bonté, mais aussi pour sa liberté d’esprit qui déconcertait parfois. Aux réunions de confrères, il restait souvent silencieux, puis soudain disait quelque chose qui étonnait, faisait réagir, même si cela semblait loin du sujet en principe discuté. Il avait une vision originale des personnes et des situations, qui reflétait assez bien sa propre personnalité. Il n’était pas de la race des « grands ténors », il tenait sa place par sa persévérance et sa vertu d’accueil. C’était l’ami fidèle, comme l’ont souligné les paroissiens de Sainte-Bernadette ; auprès de lui, on pouvait laisser tomber tous les masques, se confier, être à l’aise.

     

    Sa dévotion à la Vierge en faisait un fervent de la Légion de Marie et le rendait prévenant et discret dans sa manière de servir. Sa simplicité touchait les cœurs, et l’on se rappelle volontiers comment tous les matins, dès l’ouverture de l’église, il allait allumer deux cierges devant l’autel de la Sainte Vierge.

     

    « L’homme tranquille », comme l’appelaient certains, est parti vers le Seigneur, nous laissant son message de persévérance, de largeur de cœur, de courage, de paix. Nous l’entendons nous redire : « Et toujours le sourire ! »

     

    • Numéro : 3510
    • Pays : Chine Malaisie Singapore
    • Année : 1934