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Charles BOUTIER (1845-1927)

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    Le Bulletin paroissial de Saint-Aubin des Ponts-de-Cé, à l’occasion de la mort de notre cher confrère M. Boutier, dédia à sa mémoire un article dont nous reproduisons quelques lignes au début de cette Notice nécrologique : « Les paroissiens de Saint-Aubin ont tous connu le vieux missionnaire à la tête énergique et à la longue barbe blanche, revenu dans son pays natal près une trentaine d’années de séjour en Extrême-Orient. Ils sont devenus rares, ceux qui l’ont connu dans sa jeunesse, alors qu’il demeurait devant notre église ; ils n’ont pas oublié les cruelles épreuves qu’il endura, quand une épidémie emporta en moins de quinze jours, trois personnes de la même maison, sa grand’mère, son père et sa sœur. Ces malheurs mirent en relief la force d’âme qui le caractérisait ; ils contribuèrent à déterminer sa vocation. »

    M. Boutier fit ses études secondaires au Collège-séminaire de Mongazon à Angers, de 1859 à 1865. C’est de là sans doute, qu’il entra au Séminaire de Saint-Sulpice. Durant la guerre franco-allemande, et étant déjà sous-diacre, il suivit comme infirmier un bataillon de mobiles de Maine-et-Loire, puis, la guerre terminée, il entra au Sémi­naire des Missions-Etrangères. Il n’y fut qu’un an, le temps de parfaire sa préparation au sacerdoce, de connaître la Société religieuse dont il voulait faire partie, et de prendre contact, dans une certaine mesure, avec la nouvelle vie qui serait désormais la sienne.

    M. Boutier fut désigné pour la Mission de Cochinchine Occidentale (Saïgon), et partit pour sa destination sur la fin de 1872. Après un court séjour au Séminaire de la Mission, il fut envoyé à Baria pour aider M. Errard à bâtir son église ; c’est que M. Boutiez,entr’autres talents variés dans l’ordre des choses pratiques, avait une aptitude singulière pour tout ce qui regarde l’architecture, et nous le retrouverons bien ailleurs construisant, réparant, améliorant, avec une perfection et un goût ne laissant rien à désirer. Il dirigea ensuite la chrétienté de Dât-do jusqu’en 1879, puis il revint à Saïgon pour rebâtir le Séminaire, de là on l’envoya à Thuduc. De 1882 à 1887 il fut chargé de la chrétienté de Thudaumot. De 1888 à 1891, on le retrouve à Saïgon construisant presque tous les bâtiments de la Sainte-Enfance : maison d’habitation des Sœurs, orphelinat, chapelle. C’est vers cette époque qu’il fit un voyage à Hongkong et à Shanghaï ; dans cette dernière ville, il aida le Procureur, M. Robert, à construire la Procure. À son retour il fut nommé à Cholon, puis en 1895 à l’Hôpital militaire comme aumônier, enfin en février 1900 curé de la cathédrale de Saïgon. On doit encore au P. Boutier la construction de la magnifique église de Chodui, dans la banlieue de Saïgon : ce fut son dernier travail d’architecte : un petit-chef d’œuvre. Quelques années après, en 1906, un mal d’yeux très grave, occasionné par ses travaux de nuit, l’obligea à revenir en France. Il y passa le reste de sa vie, très ordinairement à Montbeton, dans la prière et la retraite ; il y mourut le 2 octobre 1927.

    M. Boutier fut  avant tout missionnaire. C’est au service de Dieu qu’il employa les talents variés dont la Providence l’avait richement doué. Il était en même temps architecte, mécanicien, musicien, astronome, artiste ; les architectes de Saïgon venaient souvent le consulter ; il augmentait ses connaissances par des études assidues, si l’on en juge par ses livres enrichis de notes originales, de croquis, voire de caricatures expressives. Sa conversation était très fournie, très intéressante, très instructive, mais dépassant peut-être la portée des auditeurs ordinaires. Avenant et distingué dans ses manières, habituellement aimable et prévenant, mais aussi un peu indépendant par nature, il présentait une physionomie qui ne manquait pas d’une certaine originalité, dans le bon sens du mot. S. G. Mgr Gibier, évêque de Versailles, qui eut occasion de le voir plusieurs jours à notre communauté de Bièvres, fut vivement intéressé par un vieux missionnaire, et plusieurs fois dans la suite ne manquait pas de demander des nouvelles du Père Boutier.

    Tels sont, en quelques traits malheureusement trop maigres, le curriculum vitae, les œuvres et la physionomie le M. Boutier. Deux mots sur sa vie dans les différents postes qu’il a desservis comme missionnaire, fourniront un supplément lui-même trop bref, et que nous aurions été heureux de trouver plus explicite et plus abondant.

    À Dat-do, à Thom, tout était à faire, au temporel comme au spirituel. M. Boutier va d’un endroit à l’autre ; des écoles sont bâties, où les enfants viennent étudier le catéchisme, apprendre à lire, à fréquenter les sacrements. Le nouveau curé pensait très justement que son humble action sur la petite jeunesse était de la plus haute importance, que les hommes faits, les chrétiens solides, sont en germe ­dans ces petits, et que, tel est l’enfant, tel sera l’homme dans sa maturité, autant dire durant toute sa vie.

    À Thudaumot, il doit desservir quatre chrétientés, sans compter plusieurs familles éparses loin des centres ; il a en tout 1.200 fidèles. Il y a bien une école de garçons et une école de filles, mais sur quatre-vingt-dix élèves la moitié fait défaut. Ce sont les parents qui sont responsables, ils ne comprennent pas : « Moi, dit chacun de ces braves gens, je ne sais pas compter jusqu’à dix : pourquoi mon fils, pourquoi ma fille devraient-ils ensavoir davantage, et à quoi bon ? » Ce raisonnement ne faisait pas l’affaire de M. Boutier. Il stimule le zèle du maître et de la maîtresse d’écoles, qui ont tous deux les qualités requises pour bien enseigner, et qui peuvent beaucoup sur les parents : le nombre des élèves croît rapidement. M. Boutier tenait à ses écoles d’autant plus qu’il voyait nettement, non sans inquiétudes, le danger de l’école purement laïque dans la colonie. Et puis, il y a dans les environs pas mal de chrétiens attiédis, négligents, oublieux de leurs devoirs, presque paganisés, qu’il faut ramener au bercail ; c’est là une des grosses préoccupations du pasteur : « Le dernier de leurs soucis, dit-il, c’est le salut de leur âme. Quand on leur parle de religion, on sent qu’on s’adresse à des pierres dures, dans lesquelles rien ne peut entrer. Il faudrait les suivre partout, être toujours avec eux, mais ils vivent isolés à de grandes distances les uns des autres, dans des milieux païens. Le plus souvent, ils fuient à l’approche du missionnaire, et, si on les atteint, on se brise devant des résistances, et quelles résistances ! » Telles sont les plaintes du pauvre mission-naire ; le tableau est peut-être un peu poussé au noir, du moins trop généralisé, car il conviendrait sans doute de distinguer entre pécheurs et pécheurs. Dieu bénit son zèle toutefois, et exauça ses désirs, mais non pas dans toute leur mesure. M. Boutier aimait beaucoup les Annamites ; il avait chez lui une demi-douzaine de jeunes gens dont il fit d’habiles menuisiers, et qui, après le départ du Père qu’ils n’ont jamais oublié, gagnèrent honorablement leur vie, dans les ateliers de l’Administration.

    À Cholon, M. Boutier n’a que 365 chrétiens, Annamites, Chinois, Européens, soit civils soit militaires. Mais il doit s’occuper en outre des Sœurs et des enfants de la Sainte-Enfance, et aussi des malades de l’hôpital.

    Dans ces fonctions d’aumônier de l’hôpital militaire, il fut apprécié et aimé des malades, aussi leur fit-il grand bien. Il mettait à leur disposition les livres de sa bibliothèque, les intéressait par sa conversation, sérieux ou jovial suivant les cas, les individus, les circonstances. A cette époque, l’hôpital était tenu par les Sœurs de Saint-Paul ; tous les dimanches, à la messe du matin, au salut du soir, la petite chapelle pouvait à peine contenir les soldats et les autres personnes venues pour prier.

    Enfin, à la cathédrale, M. Boutier remplit ses fonctions à peu près comme les curés de France. La journée entière est absorbée par les travaux du ministère, il passe une partie de la nuit à la lecture. Les hauts personnages de la ville lui faisaient de fréquentes visites, et aimaient sa conversation si intéressante et si instructive.

    M. Boutier était en Cochinchine depuis trente-quatre ans quand, atteint de diarrhée tenace, il fut forcé de revenir en France. Un séjour de plusieurs années à Marseille, des soins, des précautions, eurent raison du mal. Mais l’âge était venu, on lui conseilla de ne pas reprendre le chemin de l’Extrême-Orient. C’est en 1914, croyons-nous, qu’il se fixa définitivement à Montbeton. Douze ans durant, sa vie s’écoule dans le calme, dans la prière, dans l’étude qu’il aima toujours ; sa santé continuait à être bonne, autant du moins que peut l’être la santé d’un vieillard. Ce fut en 1925, à l’âge de quatre-vingts ans, que l’asthme et la bronchite firent leur apparition : symptôme inquiétant, compliqué d’une maladie de cœur qui l’empêcha de s’allonger et de se coucher dans son lit les deux dernières années. Le cœur fonctionnant mal, les pieds enflèrent, puis les jambes. Les quatre ou cinq derniers mois, il se forma des plaies aux chevilles, on dut recourir aux pansements. Il gardait pourtant son entrain, sa belle humeur : «  Comme le Bon Dieu voudra, disait-il, et quand il voudra. »

    Le 7 août 1927, il éprouva une crise cardiaque qui faillit l’emporter : il resta une demi-heure sans connaissance ; et l’on se hâta de lui administrer l’Extrême-Onction ; des  piqûres le  ranimèrent. À partir de ce jour il s’affaiblit progressivement ; ses forces déclinèrent, les facultés intellectuelles aussi ; confiné strictement à la chambre, il lui fut désormais impossible de venir au réfectoire, à la chapelle, de jouir de la société des confrères : cela lui fut très sensible, car il n’était pas, disait-il, fait pour être moine ou solitaire. Ne pouvant réciter son Bréviaire, il passait son temps à égrener son Rosaire, la bonne prière de ceux qui ne peuvent plus prier. Il a récité son chapelet sans interruption, et même le dernier jour, alors que sa main défaillante ne pouvait plus rien tenir.

    M. Boutier accepta la mort avec un grand espoir de foi, répétant ces paroles qu’il avait recueillies sur les lèvres de sa mère expirante : « Ce que le Bon Dieu voudra, et sa sainte Mère aussi ! » C’est dans ces pieuses dispositions que notre cher M. Boutier s’endormit dans le Seigneur, tranquillement, sans secousse, le 2 octobre 1927, à quatre heures, dans sa quatre-vingt-deuxième année.

     

     

     

    • Numéro : 1141
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1872