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Sylvain BOUSQUET (1877-1943)

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    ALARY Gaston, TÉMOINS AU PRIX DE LEUR VIE, édition hors série

    D’Eglise en Rouergue, Rodez 1986

     

    BOUSQUET SYLVAIN

    Missionnaire au Japon

    1877 – 1943

     

     

    SYLVAIN BOUSQUET DE CABANÈS

    MORT EN PRISON AU JAPON EN 1943

    Le 14 août 1945, après les ravages des deux bombes atomiques à Hiroshima et Nagasaki, le Japon a capitulé. C’était la fin de la seconde guerre mondiale avec ses millions de victimes. Ce n’est que peu à peu qu’on a pu évaluer en Asie, dans les divers pays, les dégâts matériels et humains causés par la guerre. Les missions catholiques de l’Extrême Orient avaient subi l’épreuve avec courage. Elles ont eu leurs victimes ; la bombe atomique de Nagasaki a tué 7000 des 10 000 catholiques de la ville.

     

     

    DANS LE JAPON EN GUERRE

     

    Depuis décembre 1941, date où le Japon était entré dans le conflit par l’attaque de Pearl-Harbor, les relations de ce pays avec la France étaient interrompues. Les missionnaires français étaient demeurés sur leur terrain de travail.

    Parmi eux, il y avait plusieurs prêtres aveyronnais des Missions Etrangères de Paris. Nous rappelons leurs noms.

     

    Joseph Flaujac (1886/1959) de Rodez qui est demeuré 50 ans au Japon et y a fondé des œuvres sociales importantes.

     

    François Bringuier (1871/1946) de Millau qui y a passé 52 ans.

     

    Sylvain Bousquet de Cabanès (1877/1943) dont nous allons parler dans ces pages.

     

    Marcellin Pratmarty d’Abbas - Lui est au Japon depuis 1935. Il a fait un séjour en France de 1948 à 1954. Il compte à son actif 45 ans de présence au Japon où il est encore à l’œuvre de nos jours.

     

    En plus de ces prêtres des MEP, il y avait dans le Japon en guerre quelques autres aveyronnais de diverses congrégations :

     

    Joseph Vigroux (1887/1968) marianiste de Labastide Soula­ges.

     

    Léonie Majorel (1873/1957) de Liaucous, des Sœurs de l’Enfant Jésus de Saint-Maur.

     

    Hélène Granier (1900/1983) carmélite originaire d’Abbas qui a vécu au Japon de 1938 jusqu’à l’année de sa mort en 1983. Elle a été carmélite à Tokio et à Osaka.

     

    Durant les quatre années de la guerre, ces missionnaires ne pouvaient faire parvenir que de rares nouvelles en France. L’un de ces Aveyronnais des Missions Etrangères, Sylvain Bousquet, était mort le 10 mars 1943. Les circonstances de son décès avaient été tragiques. La gendarmerie japonaise l’avait arrêté, elle l’avait emprisonné bien portant ; vingt et un jours plus tard elle avait rendu son cadavre.

     

    C’est seulement après la fin de la guerre qu’une relation des faits parvint à la maison des MEP à Paris et permit d’avoir une information au sujet de cette mort, survenue dans des circonstances hors de l’ordinaire. En Aveyron, cette nouvelle fut publiée dans la presse à la fin septembre 1946 et dans la Semaine Religieuse à la fin octobre de la même année (1). Nous évoquons la vie, l’action et la mort tragique de ce missionnaire.

     

    ———————

    (1) Le Rouergue républicain 25 septembre 1946 – Semaine Religieuse de Rodez, 27 octobre 1946, p. 652, 654.

     

    EN MISSION

    DANS L’EMPIRE DU SOLEIL-LEVANT

     

    Sylvain Bousquet était né à Cabanès, non loin de Naucelle, le 17 novembre 1877. Après ses études, au Petit Séminaire de Saint-Pierre à Rodez, il entra directement au Séminaire des Missions Etrangères de Paris en 1896.

     

    Ordonné prêtre le 23 Juin 1901, il partit le 31 juillet suivant pour la mission d’Osaka.

     

    A cette époque là, depuis trente ans déjà, les missionnaires jouissaient d’une assez bonne liberté d’action. Avant 1868, plusieurs persécutions très dures contre les chrétiens et les mission­naires avaient fait des martyrs.

     

    En 1868, la révolution “Mei-Ji” provoqua une évolution. Le jeune empereur Mutsu-Hito engagea le Japon dans la voie de l’européanisation. Après cette date, peu à peu, il y eut des conséquences heureuses pour les chrétiens et donc pour les missionnaires (1).

     

    Dès 1899, ceux-ci eurent l’autorisation d’agir sans aucune limitation imposée à leur influence.

     

    Il y eut alors une renaissance catholique. Les communautés de chrétiens durant deux siècles avaient survécu, parfois sans prêtres, se baptisant de père en fils au prix de grands risques. En 1870, on évaluait à 15 000 le nombre des catholiques. En 1899 on en comptait 50000. En plus des Pères des Missions étrangères, vinrent au Japon des Marianistes, des Dominicains espagnols, des Jésuites allemands et aussi des congrégations féminines. Nous avons retrouvé dans les rangs de ces dernières quelques aveyronnaises.

     

    Un effort fut entrepris pour former une élite intellectuelle catholique. On fonda des écoles, des collèges catholiques. Revues, congrès et conférences ont appuyé cette action de pénétration intellectuelle. Il y eut aussi un profond travail spirituel. On fonda des carmels, des monastères qui ont connu un bel essor. Dès 1927, il y eut un évêque Japonais. En 1941, tous les évêques catholiques étaient autochtones. A la veille de la guerre malgré des réactions nationalistes favorables au shintoïsme les 100 000 catholiques du Japon, quoique minoritaires jouissaient d’un certain prestige dans l’Empire du Soleil Levant.

    ­

    ———————

    (1) “Un combat pour Dieu”, par Daniel Rops, pages 677 à 679.

     

     

    Dès 1872, il y avait un aveyronnais des MEP au Japon, François Vigroux de St-Martin de Brousse. A partir de 1880, on retrouva des noms du Rouergue sur les listes de départ des MEP vers le Japon. Nous les citons avec leur date de départ : Bernard Ferrié (1880) de Montrozier – Jean Lafon (1881) de Ségur – Hippolyte Cadilhac (1882) de La Cavalerie – Zéphirin Maury (1883) de Rivière – Casimir Enjalbal (1885) de St-Sever – François Delmas (1889) de St-Juéry – Jean-Baptiste Angles (1890) d’Alrance – Hippolyte Pouget (1893) de Prades – Henri Richard (1893) de Valzergues – Jean Cavaignac (1901) de Vaureilles –

     

    Ils précédèrent ceux que nous avons cités plus haut.

     

    FONDATEUR

    DE COMMUNAUTÉS DE CHRÉTIENS

     

    C’est dans ce sillage d’action missionnaire en développement que s’est située la présence de Sylvain Bousquet au Japon. Une fois qu’il fut suffisamment préparé, en particulier dans la connaissance de la langue et de la mentalité japonaise, Sylvain Bousquet adopta la moitié de ce qui en 1907 formait le district missionnaire d’Osaka-Est.

     

    Il s’installa dans une maison qui jusqu’alors avait abrité un bonze. Il commença par en expulser une idole fameuse “Fudo” dont le rôle traditionnel était de déjouer les machinations de l’Enfer. Par ses conférences, ses sermons, ses instructions, il rassembla bientôt une cinquantaine de catéchumènes adultes. Parmi ceux-ci quinze reçurent le baptême dès 1907.

     

    Sans tarder il organisa une école du dimanche qui dès 1908 regroupa déjà une cinquantaine d’enfants païens. En 1909, il lança un Bulletin paroissial. Cela assura un rayonnement à son poste de mission qui prit le nom du quartier “Kitano”. Son compte-rendu d’activité de 1909 faisait état de 95 baptêmes dont 65 d’adultes et parlait d’une relation établie avec une centaine de familles. Ce nombre de baptêmes augmenta d’une année à l’autre. Sylvain Bousquet pensait à un projet de construction d’église. En 1914, il eut une belle chapelle à Uemachi et une salle de réunion pour ses conférences aux non chrétiens.

     

    Mais bientôt la guerre (1914/18) et la mobilisation l’obligeaient à revenir en France. Pendant cette période il demeura en relation avec ses chrétiens japonais. Il fit connaître ces derniers à ses compatriotes. En 1918, il publia une lettre par laquelle les fidèles de Shimosamba à Osaka suppliaient les catholiques de Cabanès de ne point retenir en France leur com­patriote “Bousquet” mais de le laisser rentrer sans tarder, à son poste au Japon.

     

    Au début de 1920, Sylvain Bousquet fut de retour à Osaka, parmi ses chrétiens.

     

    En 1924, il fut heureux de lancer sa traduction japonaise de “L’histoire d’une âme” de Ste-Thérèse de l’Enfant Jésus. Il avait réalisé cette traduction de concert avec un confrère fondateur et directeur d’une imprimerie. Il avait fait présenter un exemplaire de son ouvrage convenablement relié, à la Maison impériale qui lui fit un accueil plus que favorable et répondit par une lettre.

     

    Sylvain Bousquet croyait à la puissance de l’écrit pour répandre le message chrétien. En 1915, alors qu’il était en France, il avait déjà fait paraître un “Guide de l’étude de la religion illustré”. Il a beaucoup écrit, tout particulièrement entre les deux guerres. En collaboration avec ses confrères, il publia en japonais toute une série d’opuscules concernant Ste Thérèse de l’Enfant Jésus, la vie des Saints de l’année, la Vierge Marie, le Bienheureux Théophane Venard.

     

    Bientôt, après son retour à Osaka, le Père Bousquet fut à un nouveau poste, celui de Nishinomya.

     

    En dix ans, il inscrivit à son actif des réalisations très diverses : une chapelle, une salle de conférence, une église, une école maternelle catholique occasion de contacts avec les familles.

     

    En 1934, il fut de nouveau dans le quartier de Kitano où il avait déjà travaillé lors de ses débuts au Japon. Devenu fin connaisseur de la mentalité et de l’âme japonaise, son influence s’étendait.

     

    Autour de son poste de mission en 1937, on comptait près de 800 fidèles. En 1940, il songeait à créer un jardin d’enfants qui se serait ajouté à l’école maternelle.

     

    La deuxième guerre mondiale modifia le cours de bien d’événements. Sylvain Bousquet demeura à son poste, aimé des catholiques japonais qui le vénéraient.

     

    MORT TRAGIQUE

    DANS UNE PRISON D’OSAKA

     

    Au Japon en guerre, il y eut une recrudescence du nationalisme et du shintoïsme. La police surveillait particulièrement les résidents étrangers.

     

    Trahi par un coréen qui avait simulé sa conversion, le père Bousquet fut arrêté. Il mourut dans une prison d’Osaka en mars 1943.

     

    Le récit de cette mort fut publié en 1946. Sans élucider toutes les questions posées autour de ce drame, l’article en précise certaines circonstances : (1).

     

    “C’est le 17 février 1943 que le Père Bousquet homme pacifique s’il en fut, a été arrêté par la gendarmerie d’Osaka. Il était en relation fréquente avec le policier chargé des étrangers de son quartier ; devenus une paire d’amis, au moins extérieurement, ils parlaient très souvent de religion, et le P. Bousquet, avec sa foi robuste, n’avait pas l’habitude de voiler les vérités. Si la police avait voulu l’arrêter, elle avait depuis longtemps ample matière pour le faire : en ces malheureux temps, bien des vérités religieuses étaient en effet cataloguées dangereuses, telles l’unité de Dieu, la royauté du Christ, l’unité de la vraie religion, etc... sans compter tout ce qui regarde l’Empereur, la famille impériale et son origine divine. Parmi les policiers, certains étaient spécialement chargés de contrôler les idées, non seulement celles des étrangers, mais encore et surtout celles des Japonais. Il fallait très peu dans ce domaine pour se faire arrêter et être condamné à des peines très sévères, les autorités militaires ayant fait porter une loi qui punissait ces “délits” avec une rigueur extraordinaire.

     

    Le P. Bousquet, vieux résident d’Osaka, placé à la tête d’une nombreuse chrétienté, très connu dans toute la région, devait attirer l’attention des gendarmes.

     

    ———————

    (1) Echos missionnaires 1946 - p. 167 à 171, article du père Hervé missionnaire apostolique au Japon.

     

     

    Un jour, il vit arriver chez lui un Coréen, intelligent et instruit, demandant à étudier le catholicisme. Naturellement le père le reçut de son mieux et se mit volontiers à sa disposition. Pendant un an les leçons de catéchisme se succédèrent très fréquemment. Le catéchumène prenait des notes et posait des questions auxquelles le Père répondait sans méfiance : une si longue fréquentation avait engendré entre eux une grande familiarité. Ce Coréen fut même baptisé deux mois avant l’arrestation du Père. Or, ce jeune homme était un espion au service de la gendarmerie. Toutes les fois qu’il rentrait chez lui après les leçons de catéchisme, il trahissait le P. Bousquet. Celui-ci voyait aussi chaque dimanche des figures étrangères se mêler aux chrétiens, écouter sermons et catéchismes avec beaucoup d’attention, et prendre des notes”.

     

    Ses confrères lui faisaient remarquer qu’étant donné les circonstances, il ferait bien d’être un peu plus prudent, qu’il n’était pas indispensable de tout dire à la fois, qu’il valait peut-être mieux taire certaines choses pour les expliquer en des temps meilleurs. “Bah ! répondait-il, je n’ai rien à cacher ; et puis, si on m’arrête, nous verrons bien !”

     

    La gendarmerie put ainsi constituer un dossier de soi-disant “délits”, et quand elle jugea les textes accumulés suffisants pour le faire condamner, elle arrêta le missionnaire.

     

    “Cette arrestation eut lieu le 17 février 1943 au matin : une vingtaine de gendarmes envahirent le centre paroissial de Kitano ; l’officier qui les guidait mit la main sur le Père pendant que les autres opéraient une perquisition minutieuse. Le P. Durécu, qui habitait avec le P. Bousquet, ne fut guère inquiété : on se contenta de faire dans sa chambre un semblant de recherche et il fut laissé tranquille. Puis tout le monde se dirigea en auto vers la gendarmerie et le P. Bousquet fut mis en cellule”...

     

    “Il fut difficile de savoir en détail ce qui s’était passé : la gendarmerie japonaise savait garder ses secrets, elle n’avait pas coutume de dire tout ce qu’elle faisait. Evidemment il y eut des interrogatoires basés sur les notes prises, à propos de l’enseignement du Père. Certainement, il n’a pas désavoué ce qu’il avait dit, soit durant l’instruction du Coréen, soit dans ses sermons et catéchismes ; ce qui le prouve, c’est que les gendarmes ont dit à Mgr Taguchi s’informant de la façon dont tournaient les événements : “Le P. Bousquet est un criminel d’Etat ; il nous est impossible de le relâcher. Il a tout avoué”.

     

    Sylvain Bousquet a-t-il été torturé ? “Etant donné les procédés en usage dans les gendarmeries japonaises, surtout en temps de guerre, la chose n’est pas invraisemblable. En tout cas, un chrétien du P. Bousquet, arrêté en même temps que lui et incarcéré dans une cellule voisine, l’a entendu pousser des gémissements et même de grands cris. Cependant, après sa mort, les confrères qui ont fait la toilette funèbre n’ont pas remarqué de traces suspectes sur son corps. Cette mort singulière aurait, en temps normal, justifié une autopsie, mais alors, à cause de la surveillance étroite de la gendarmerie, la chose fut impossible.

     

    Depuis son incarcération jusqu’au jour de sa mort, ses confrères croyaient tous que le P. Bousquet était encore à la gendarmerie. Il n’en était rien. D’après les dires des gendarmes, au bout de dix jours, il serait tombé malade d’une pneumonie aiguë, avec refus d’alimentation et convulsions telles qu’on avait jugé qu’il avait perdu la raison et qu’il fallait le transporter dans un hôpital d’aliénés. Ce qui fut fait.

     

    Trois semaines environ après l’arrestation, les gendarmes arrivaient chez un missionnaire.

     

    - Le P. Bousquet est très malade, dirent-ils. Désirez-vous le voir ?

    - Mais certainement ! Où est-il ? A la gendarmerie ?

    - Non, il est malade. On l’a transporté dans un hôpital de la banlieue d’Osaka. Si vous le voulez, montez dans notre auto. Nous allons vous y conduire.

     

    Ils vont donc dans un grand hôpital d’aliénés, situé à treize kilomètres d’Osaka, dans la direction de Kyôtô. Le directeur de l’hôpital se présente et annonce que le P. Bousquet est mort une heure plus tôt : “Dans ses dernières paroles, ajoute-t-il, le mot kokkai (confession) venait souvent sur ses lèvres, et sa dernière parole a été : Tenno heika banzai (Vive l’Empereur !)”. Puis le directeur commença une diatribe contre la gendarmerie. Les gendarmes l’écoutèrent tête baissée et sans mot dire : “On ne traite pas des malades de cette façon, disait-il, on ne les envoie pas à l’hôpital quand leur état est désespéré, etc. etc. Tout cela était dit sur un ton violent et injurieux”.

     

    L’auteur du récit notait

     

    “Pour qui connaît la gendarmerie japonaise, cette façon d’agir envers elle et de recevoir des reproches paraît pour le moins curieuse ; aussi est-on porté à se demander si tout cela n’était pas une mise en scène et une comédie. Et s’il en était ainsi, que faut-il conclure ?...

     

    Quoi qu’il en soit, au bout d’une heure, le missionnaire impatienté, demande à voir le cadavre du P. Bousquet. On l’introduit dans une salle de malades : le Père était là, isolé par un paravent, couché sur une natte, une couverture sur le corps et les yeux grands ouverts”.

     

    “Le lendemain, on transporta le corps à la paroisse de Kitano et les obsèques eurent lieu le surlendemain. Ordre strict avait été donné de faire les cérémonies le plus secrètement possible défense d’inviter et de prévenir les chrétiens et même les missionnaires. Le Père Durécu obtint cependant la permission d’inviter quelques amis du P. Bousquet.

     

    Le 13 mars eut lieu l’enterrement. Mgr Taguchi (1) célébra une messe basse à laquelle assistèrent les PP. Cettour, Grinand, Duchesne, Durécu, Hervé et une vingtaine de chrétiens. Pendant la cérémonie, une dizaine de gendarmes étaient là, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’église, pour surveiller... on se demande quoi.

     

    ———————

    (1) Bulletin des MEP 1949 - p 547 à 548 - Article de H. Hutt.

     

    Après l’absoute, le corbillard emporta le cercueil dans un cimetière situé à 15 km d’Osaka, et la gendarmerie ne le quitta qu’après qu’il eut été recouvert de terre”. C’était au cimetière de Toyonaka. Après cela, la vie des autres missionnaires reprit son cours normal.

     

    Quand la guerre fut terminée, d’autres informations furent publiées au sujet de cette mort mystérieuse. On sut que l’évêque Mgr Taguchi, dès qu’il avait appris l’arrestation de Sylvain Bousquet, s’était rendu à la gendarmerie pour obtenir des éclaircissements. Il n’obtint que de vagues réponses où il crut discerner deux chefs d’accusation : fait d’espionnage, accusation commune à tous les étrangers résidant au Japon, et l’autre beaucoup plus grave, crime de lèse-majesté. Pourquoi ce grave reproche dont on n’avait aucune preuve ? Vraisemblablement la gendarmerie lui posa la question rituelle : Qui placez-vous en premier lieu : le Christ ou l’Empereur du Japon ?

     

    En présence de ce dilemme le Père Bousquet ne pouvait qu’affirmer sa Foi, et il le fit avec une telle conviction que le bruit se répandit au-dehors qu’il se fâchait au cours des interrogations. Mais qu’en fut-il en réalité ? On ne le saura peut-être jamais, aucune rumeur ne transpirant au-delà des murs de prison.

     

    Quand le cadavre fut rendu à la mission, deux Pères ont procédé à la toilette funèbre. On sait que ni l’un ni l’autre ne découvrirent de traces de coups ou de blessures ; mais la chimie ne dispose-t-elle pas d’autres moyens de faire disparaître les indésirables ? L’autopsie eut pu éclaircir le mystère ; mais comment utiliser ce moyen à cette époque de terrorisme où chacun sentait l’épée de Damoclès suspendue sur sa tête ? Ce qui a corroboré l’hypothèse d’un crime, c’est l’attitude même de la gendarmerie à la suite du décès. Elle avait hâte de faire disparaître un cadavre qui la gênait. Sur son ordre, les funérailles durent se faire hâtivement et aussi secrètement que possible...

     

    Dans la suite les gendarmes vinrent demander aux missionnaires, admis aux funérailles, ce qu’ils pensaient de la mort du Père Bousquet... Avec le temps, des ombres se dissipaient. Le chef de la gendarmerie de l’époque fut exécuté et son second condamné à la prison perpétuelle. Peut-être avaient-ils à répondre d’autres méfaits.

     

    Ainsi s’est terminée la vie de Sylvain Bousquet dans une prison d’Osaka à une époque où les droits de l’homme n’étaient pas très en vogue à l’ombre de la guerre.

     

    Le rayonnement et l’influence de ce missionnaire aveyronnais furent grands non seulement dans la région d’Osaka mais dans tout le Japon où il était appelé pour des conférences, des retraites spirituelles, surtout par les communautés religieuses. A son époque, il sut utiliser des méthodes modernes d’apostolat : la presse, le livre, les œuvres sociales.

     

    Dans les articles et notes publiés à son sujet, on a mis en relief son humilité Thérésienne, sa simplicité, son abandon à Dieu qui était tout pour lui, et sa connaissance profonde de la culture japonaise. Les catholiques japonais et aussi les non chrétiens ont su apprécier sa valeur.

     

    SIX ANS APRÈS SA MORT

    SYLVAIN BOUSQUET RÉHABILITÉ

    PAR LES JAPONAIS

     

    Quand les temps furent devenus meilleurs sous le ciel japonais, une cérémonie de réhabilitation de Sylvain Bousquet eut lieu à Shukugawa le 10 mars 1949, six ans après sa mort.

     

    Un article du 5 avril suivant raconta cette fête japonaise (1).

     

    “Sans attendre que la clarté se fasse plus complètement, les fidèles de Shukugawa (Nishinomiya), chrétienté fondée de toutes pièces par le cher défunt, ne pouvaient se résigner à laisser son corps isolé au milieu de païens et d’inconnus : aussi entre prirent-ils des démarches pour faire transporter ses restes au cimetière catholique de leur cité. C’est ainsi qu’au sixième anniversaire de son trépas, le père Bousquet se retrouvait dans la superbe église construite par ses soins en 1932 et à quelques pas de l’autel où il avait tant de fois célébré la sainte messe.

     

    ———————

    (1) Bulletin des MEP 1949, p. 547 - 548 - Article de H. Hutt.

     

     

    Le cercueil étant resté ouvert pendant toute la cérémonie, chacun put à loisir, regarder le corps parfaitement conservé et d’où n’émanait aucune odeur. Les médecins présents ont affirmé qu’il n’est point décomposé, mais seulement noirci sous l’influence de l’humidité”...

    Mgr Taguchi, évêque japonais d’Osaka prononça une allocution. Il fit l’éloge du zèle, du dévouement et surtout de la foi du P. Bousquet, condamné par la police pour avoir placé le Dieu des chrétiens tellement haut que les dieux du Japon étaient anéantis et en second lieu pour avoir été un espion (ce qui était alors le soupçon sinon l’accusation toujours sous la main à l’égard des étrangers). En appuyant à dessein sur sa conclusion, le digne évêque japonais termina en disant : “De tout cela il faut conclure que c’est pour avoir affirmé sa foi que le Père Bousquet est allé en prison, qu’il est devenu malade et qu’il y est mort. Je le considère vraiment comme un martyr (Junkyosha)”

     

    “Aux confrères français et japonais, étaient venus se joindre des représentants des congrégations religieuses du diocèse, et un tel nombre de fidèles que nous eûmes l’impression d’une fête ; et c’en était une, celle de la réhabilitation du Père Bousquet. La cérémonie terminée, le convoi se dirigea vers le cimetière, où lui-même avait indiqué la place de son dernier sommeil.

     

    Enfin, au cours de l’après-midi, il y eut une réunion à la crypte pendant laquelle l’un des principaux chrétiens, le docteur Seki, tint à prononcer un discours pour exprimer la reconnaissance générale des fidèles envers les missionnaires”.

     

    Voici des extraits significatifs de son témoignage (1).

     

    “Pour nous catholiques japonais, dit-il, il n’y a pas de mots capables d’exprimer la profondeur de nos regrets en face d’une pareille façon d’agir de la gendarmerie japonaise envers un prêtre qui, il y a plus de quarante ans, a quitté son pays et a tout sacrifié pour venir travailler ici pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Cela ayant eu lieu en pleine guerre, il nous fut impossible alors d’élever la voix et d’ailleurs nous étions complètement ignorants des faits.

     

    Maintenant qu’il a été possible d’approcher quelques témoins de ce qui s’est passé alors, nous pouvons dire que le Père Bousquet est mort pour la Foi.

     

    ———————

    (1) Bulletin des MEP 1949, p. 548, 549, 550.

     

     

    Durant sa vie, le Père avait manifesté son désir d’être enterré à Nishinomiya (Shukugawa). Dès lors, c’était pour nous un devoir et en même temps un honneur de ramener son corps ici. Au cours de la guerre il ne pouvait pas en être question. Aussitôt après la défaite, nous étions trop abattus moralement pour nous occuper de cette affaire, mais en 1946 je m’entretins avec le Père Mercier de notre désir de ramener ici les restes du Père Bousquet. Les règlements ne permettaient pas de les déterrer avant au moins cinq ans. De nouveau, les pourparlers furent repris à la fin de 1948 et, toutes les permissions étant obtenues, il fut décidé, le 29 janvier 1949, de transférer les restes du Père Bousquet au sixième anniversaire de sa mort, c’est à dire aujourd’hui 10 mars.

     

    Hier, des jeunes gens se sont rendus au cimetière de Hattori, accompagnés de quelques Pères et chrétiens, et ont ramené le corps ici où l’attendaient un grand nombre de fidèles. Tous ensemble, ils ont récité le chapelet et les prières pour les morts, puis ont pu regarder les restes du cher défunt”...

     

    “Et maintenant, gardons le souvenir de ce vaillant missionnaire qui a tant travaillé pour nous. Il y a vingt-sept ans, il s’installait à Nishinomiya dans une maison louée ; quatre ou cinq chrétiens seulement formaient le noyau de la nouvelle paroisse. Actuellement, Nishinomiya compte un millier de chrétiens environ, non comprises les trois nouvelles paroisses formées par le démembrement de la paroisse primitive. Six communautés religieuses travaillent à Nishinomiya, ou une belle église, une des plus belles du Japon a été construite. Tout cela grâce au Père Bousquet”...

     

    “J’ai reçu le baptême, il y a vingt ans. C’est grâce au Père Bousquet. Le Boudhisme me paraissait une religion qui ne s’occupe que des morts ; je voulais une religion qui fasse sentir son influence sur la vie quotidienne.

     

    En faisant connaissance avec le Père Bousquet, j’ai senti qu’il ne ressemblait pas aux bonzes ; sa vie et son enseignement m’ont converti”.

     

    Les paroles du japonais Seki ont jailli des racines de sa foi. Elles s’inscrivent bien à la fin de ces pages sur Sylvain Bousquet témoin de Jésus-Christ, jusqu’au prix de sa vie, dans l’Empire du Soleil-Levant.

     

    De nos jours dans le Japon moderne et industriel, trois missionnaires aveyronnais des Missions Etrangères sont à l’œuvre.

     

    Marcellin Pratmarty d’Abbas est un vétéran au service des lépreux ; il est au Japon depuis 50 ans.

     

    Noël Pons de Vabre-Tizac est arrivé au Japon en 1952 et André Bertrand de Sévérac-Gare en 1959. Tous deux ont une longue expérience du travail missionnaire au service de l’Eglise japonaise ; celle-ci demeure très minoritaire dans ce pays où les cités ressemblent à des fourmilières humaines.

     

    Actuellement, les catholiques au Japon sont environ 450 000. Les Eglises protestantes y totalisent un nombre un peu supérieur.

     

    Au Japon, l’Eglise est petite comme le grain de sénevé, comme la pincée de levain. Mais on reconnaît qu’elle a un rayonnement supérieur à ce que laisserait croire son importance numérique.

     

    Dans le sillage de Sylvain Bousquet et de tant d’autres énumérés plus haut, la présence missionnaire aveyronnaise y continue. Quant le jour décline en Aveyron, l’aurore commence à paraître pour ces aveyronnais du Japon presque de l’autre côté de la terre.

     

     

    • Numéro : 2585
    • Pays : Japon
    • Année : 1901