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Auguste BOURSOLLES (1889-1915)

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    Le 6 août 1914, quand l’ordre de mobilisation était déjà venu nous toucher à Oubone et que nous nous apprêtions à partir pour la France, nous vîmes arriver vers le soir, sur leurs chevaux en nage, deux mis­sionnaires, dont l’un était M. Boursolles, benjamin de la mission, que nous amenait à grande allure M. Chatenet. À la vue du précieux renfort que nous envoyait Mgr Prodhomme, nous eussions été tout à la joie, sans l’imminence de notre départ et le regret de nous éloigner de notre chère mission.

    Le jeune missionnaire était fatigué du voyage, et à cela rien d’étonnant, car il venait de faire deux journées à cheval. Mais il se montrait très gai, et nous éprouvions pour lui une vive sympathie.

    Le consul de France que nous allâmes voir le lendemain, décida que M. Boursolles viendrait avec nous à Saigon et serait envoyé en France, s’il était trouvé apte après examen du docteur. Regagner la France, la France qu’il venait de quitter depuis quelques mois seulement ! Cela ne souriait guère à notre jeune confrère ; néanmoins, malgré tout, s’il le fallait, il irait en France.

    Après un voyage, aussi mouvementé en pirogue dans les rapides de la Se Moun qu’agréable sur le vapeur des Messageries fluviales du Mékhong, nous arrivâmes à Saigon, où l’autorité militaire décida que M. Boursolles serait inscrit dans les contrôles de la colonie et resterait en Indochine. Mais quelques mois plus tard notre confrère fut envoyé en France et affecté comme sergent au 22e colonial.

    Auguste Boursolles naquit à Tence (Le Puy, Haute-Loire), au sein d’une famille patriarcale qui a donné à l’Eglise des prêtres et des reli­gieuses. Au sortir de l’école primaire, il étudia les premiers éléments du latin sous la direction de l’abbé Duffau. Il fut très aimé au petit sémi­naire de Monistrol et aux Missions-Etrangères :  C’était mon meilleur ami, écrit un de ses confrères du Laos, mobilisé au même régiment. Je l’appréciais beaucoup et j’aurais vivement désiré l’avoir avec moi pour retourner là-bas, après la guerre. Il était d’un caractère très doux, d’une grande délicatesse dans ses rapports avec les autres, et ne faisait jamais de peine à personne. Il n’a laissé que des amis partout où il a passé. Des soldats coloniaux me disaient un jour : Ah ! c’est grand dommage que nous n’ayons plus Boursolles comme caporal… Quel bon type, toujours de bonne humeur ! Et puis, il avait ce beau calme de vieilles troupes coloniales. Simple, il l’était aussi, cherchant constamment à s’effacer. S’il est parti comme sergent, c’est à son corps défendant. Il répondit à son capitaine, qui lui demandait s’il voulait avoir de l’avancement : Non, mon capitaine, car je ne me sens aucune aptitude pour le commandement ; je demande plutôt à rendre les galons que j’ai. En lui, le Laos perd un excellent missionnaire, nous perdons tous un bon confrère ; moi, je perds mon meilleur ami.

    Notre confrère paraît bien avoir eu le pressentiment de sa mort. Dans la dernière carte qu’il écrivait, des tranchées de Champagne, à M. Burguière, son curé au Laos, mobilisé comme lui, il disait : Priez pour moi, si vous voulez garder votre petit vicaire d’Oubone... Comment, sinon par une protection spéciale de la sainte Vierge, ai-je pu échapper jusqu’ici à la mort, alors que j’en ai vu tomber tant auprès de moi ?

    Le 1er novembre, 5 jours avant qu’il ne fût blessé à mort, il écri­vait à  son ami, M. Paulin : Hier pendant la nuit, j’ai été rêveur, malgré les 77 et les shrapnells… Beaucoup d’obus sont tombés sur nos parapets... Tout cela est terrifiant, et cependant c’est du pain quotidien. La mort nous guette à chaque instant. J’ai connu ces heures d’attente, l’arme en mains et la baïonnette au canon, où l’on n’attend qu’un ordre pour s’élancer sous une pluie « de mitraille et de feu. J’ai piétiné des cadavres allemands, étendus au milieu d’équipements et de fusils. J’ai connu la tristesse d’un soir de bataille, où chacun réfléchit et où la pensée se reporte bien loin, vers les parents et le pays natal. Quelle différence avec le passé, c’est-à-dire avec le Séminaire de Paris, où régnait une douce tranquillité ; avec le Laos, où je me sentais déjà si heureux ! Me voilà en pleine mêlée... J’ai vu tomber, sous les éclats d’obus, mes voisins de droite et de gauche, et moi seul j’ai été épargné comme par miracle. Je prie le bon Dieu, j’égrène souvent mon chapelet, invoquant le secours de la sainte Vierge, qui certainement m’a protégé.

    Comme je désire retourner au Laos ! Puisque vous pouvez plus souvent que moi parler à Notre-Seigneur dans le tabernacle, pensez à moi !...

    Son ardent désir de revoir le Laos, où il n’avait vécu que quelques mois, mais qu’il aimait déjà tant, ne devait pas se réaliser. Grièvement blessé le 6 novembre 1915, M. Boursolles mourait le surlendemain.

    L’abbé Martin, aumônier du 22e colonial, écrivait à la mère de notre confrère : J’étais, en effet, à  la tranchée, lorsque le Père Boursolles a été blessé. Un éclat d’obus lui avait labouré le crâne, mais il avait encore sa connaissance. Il était admirable de courage, de patience et de résignation chrétienne. Ses seules paroles étaient pour la prière, pour invoquer Dieu et lui offrir ses souffrances... Madame, soyez fière de votre enfant, et soyez rassurée sur son salut éternel. Il est mort en Français héroïque et en saint prêtre.

    Un missionnaire de la Mandchourie méridionale, M. Darles, se trou­vait comme infirmier à l’ambulance où M. Boursolles avait été évacué et où il mourut. Plusieurs autres missionnaires mobilisés assistèrent à ses funérailles. C’est donc accompagné de ses frères dans l’apostolat que le corps du cher défunt fut confié à la terre de France, loin de cet Extrême-Orient auquel il avait voué sa vie et son zèle. Ce qu’il ne lui a pas été donné de faire ici-bas, il le fera, et mieux, là-haut pour le Laos. Dieu n’a pas besoin des hommes, disait Ollé-Laprune. Il ne demande que des sacrifices. Nous espérons que le sacrifice du prêtre-sergent comptera dans la balance de la miséricorde divine, et qu’il attirera d’abondantes bénédictions sur le Laos qu'il aimait tant . Et nous, ses frères, qui l’avions accueilli avec joie et qui le voyons avec tristesse disparaître si vite, nous comptons avoir en lui un protecteur de plus en paradis.

     


    • Numéro : 3182
    • Pays : Laos
    • Année : 1914