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Jules BOURGEOIS (1856-1915)

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    Jules-Vincent Bourgeois naquit à Bellefontaine (Saint-Claude, Jura), le 5 novembre 1856. Sa famille était peu fortunée, mais elle comptait parmi les plus ferventes de la paroisse. Son père était chantre au lutrin depuis l’enfance ; sa mère, bonne et douce chrétienne, faisait partie de toutes les associations paroissiales. Inutile d’ajouter que l’enfant reçut au foyer domestique une éducation profondément religieuse.

    Au sortir de l’école primaire, où il s’était fait remarquer par sa belle intelligence, le jeune Bourgeois se vit obligé de renoncer à l’étude, au moins pour un temps, à cause d’un mal d’yeux qui menaçait de devenir chronique. Son père était menuisier ; le fils se mit bravement à tra­vailler avec son père, et, après quelques années, fut lui-même un excel­lent ouvrier. Entre temps, pour occuper ses rares loisirs, il s’occupa de musique et entra comme membre actif dans la si chrétienne fanfare de la Chapelle-sous-Bois. Il aimait la splendeur des offices, et goûtait fort le plain-chant. Il développa ainsi graduellement sa puissante voix de basse, et devint bientôt un soutien précieux pour le chœur paroissial. Bref, lorsque Jules Bourgeois, guéri de son mal d’yeux, fut à même de com­mencer l’étude du latin, il était déjà quelqu’un dans le pays. Sa voie semblait toute trouvée, et il ne venait à l’idée de personne que le jeune homme pût songer à en chercher une autre.

    Aussi l’étonnement fut-il général, lorsqu’on apprit qu’il prenait des leçons de latin chez le bon M. Paillard, alors curé de Bellefontaine. Cétait pourtant la vérité. À cette âme de jeune homme, pour qui le monde n’avait que des sourires, Dieu avait parlé secrètement, et le jeune homme répondant à l’appel divin, s’engageait résolument dans la route qui lui était indiquée et qu’il ne devait plus quitter.

    Les années de petit séminaire furent laborieuses ; l’élève travaillait ferme. De violents maux de tête le contraignirent plusieurs fois à inter­rompre le cours de ses études. Chose étonnante, il n’eut jamais de dé­couragement. Pendant ces vacances forcées, le malade priait un peu plus qu’à l’ordinaire et, dès qu’il le pouvait, il allait reprendre sa place sur les bancs de sa classe.

    M. Bourgeoie ne fit que passer au grand séminaire de Lons-le-Saunier. Avant la fin de la première année, se sentant appelé aux mis­sions, il partait pour l’Algérie et entrait chez les Pères Blancs de Mgr La­vigerie. Mais il avait compté sans le climat brûlant de l’Afrique, et, après un an de séjour à la Maison-Carrée, des fièvres continuelles l’obligeaient à reprendre le chemin du pays natal. Revenu à la santé, il regagna i­mmédiatement le grand séminaire de Lons-le-Saunier, où son directeur, après avoir étudié sa vocation, lui conseilla d’entrer au Séminaire des Missions-Etrangères de Paris.

    Après de bonnes études théologiques à la rue du Bac, M. Bourgeois fut ordonné prêtre le 6 juillet 1884, et partit pour la Cochinchine occi­dentale le 5 novembre de la même année.

     

    En arrivant à Saïgon, il fut nommé professeur de philosophie ; mais il ne le resta pas longtemps. Vicaire de M. Azémar à Laithieu, pendant quelques mois, il fut ensuite chargé de la paroisse de Thuduc. C’est là que commença vraiment pour lui la vie apostolique ; il s’y donna de tout cœur et ne négligea rien pour attirer les païens vers notre sainte religion. De Thuduc il fut envoyé à Baixan. C’est là qu’il se montra missionnaire dans toute l’acception du mot. Missionnaire bâtisseur, il construisit l’église et le presbytère ; missionnaire agriculteur, il donna une grande impulsion à la culture du riz, aidant les néophytes de ses conseils, leur apprenant à défricher les terrains incultes, à élever des digues, à creuser des canaux, à  construire des ponts ; missionnaire apôtre, il fit un bien immense aux âmes qui lui étaient confiées. En quelques années, il transforma la paroisse de Baixan ; les écoles y étaient bien fréquentées, les offices régulièrement suivis ; on s’y confessait et on y communiait souvent. Le curé ne craignait pas sa peine, et les néophytes se laissaient conduire par lui comme des enfants.

    M. Bourgeois, dans l’intérêt de ses ouailles, rêvait des nouvelles mé­thodes sociales : coopératives, mutualités, syndicats. Ces idées hantaient son esprit et il aimait à en parler ; mais elles n’étaient pas pratiques pour la Cochinchine.

    La somme énorme de travail que le missionnaire fournissait chaque jour, ces idées qui le poursuivaient et ces projets qu’il élaborait épui­sèrent peu à peu sa robuste constitution ; et, tout en conservant les apparences de la santé, il se trouva profondément anémié. En 1901, il dut retourner en France. Il passa 2 ans dans les montagnes du Jura, où, tout en se reposant, il accepta de faire un peu de ministère, car, même malade, il éprouvait le besoin de se dépenser pour les âmes.

    Lorsqu’il rentra dans sa mission, l’évêque lui offrit le district de la plaine des Joncs, ce qui mit le comble à sa joie. Il y avait là des te­rrains immenses à mettre en valeur ; il pourrait appliquer dans cette brousse les méthodes de défrichement qu’il avait étudiées en Franre. Il pourrait surtout exercer son zèle d’apôtre sur une population, bien dis­posée à recevoir ses enseignements et ses conseils. Sa santé était rede­venue bonne, mal il n’avait plus ses forces d’antan. À 50 ans, on est déjà un vieillard en Cochinchine. En outre, les circonstances du début furent plutôt défavorables : l’inondation chassa les habitants de la plaine des Joncs ; deux années de suite, il n’y eut pas de récolte ; le décourage­ment était général. M. Bourgeois dut abandonner la partie et reprit pos­session de son premier poste du Thuduc. Il engagea ses chrétiens à plan­ter le caoutchouc, et leur donna lui-même l’exemple en commençant une plantation de ce genre. Il resta dix ans dans le poste de Thuduc, et y fonda une crèche.

     

    Sur ces entrefaites, le district de Bentre étant devenu vacant, le vi­caire apostolique le lui offrit et il l’accepta. La conduite d’une grande paroisse ne l’effrayait pas, mais ses forces n’étaient plus en rapport avec sa bonne volonté. Il eut bientôt de nombreux catéchumènes à ins­truire; il lui fallait parcourir de grandes distances pour visiter les postes secondaires, et les soucis de toute sorte ne lui manquaient jamais. Il était d’ailleurs toujours à la disposition des confrères voisins, pour prê­cher les retraites pascales, les premières communions et les jubilés. Son bon cœur ne savait rien refuser, et le surcroît de fatigue qui en résultait ne faisait qu’exciter son ardeur ; mais, en réalité, tout cela le minait et l’épuisait. Au mois de novembre 1914, il dut s’avouer vaincu.

    Il vint se reposer à Saïgon. Le Dr Angier ne lui reconnut aucune ma­ladie caractérisée mais constata chez lui une anémie presque complète. Il passa deux mois à la clinique de cet excellent médecin, dont les soins arrêtèrent les progrès de l’anémie sans guérir le malade. Il ne res­tait plus qu’à essayer d’un voyage en France ; encore les avis étaient-ils partagés à ce sujet, car on se demandait si notre cher confrère pourrait supporter le voyage. L’idée d’un retour en France lui souriait ; il espérait que le bon air des montagnes du Jura lui rendrait la santé : il se pré­para donc à partir. Avant de s’embarquer, il fit ses adieux à M. Verney qui avait déjà été administré et qui devait mourir quelques jours plus tard. Consolons-nous, cher confrère, lui disait-il ; la mort pour nous, c’est la vraie vie. Nous devrions nous réjouir ; c’est au ciel que nous serons vraiment missionnaires. Le ciel est le but auquel nous avons  aspiré toute notre vie.  Cet adieu traduisait le pressentiment que lui-même ne tarderait pas à faire le grand voyage.

    La traversée ne modifia en rien son état : Je ne mange pas, je ne dors pas, écrivait-il de Marseille, toutefois je respire plus facilement ; je vois que l’air de France me fait déjà du bien. Il me remettra peut-être complètement et, si le bon Dieu le permet, je pourrai retourner « dans ma chère mission. Il alla passer quelque temps au sanatorium de Montbeton ; on était au mois d’avril, il faisait encore trop froid dans les montagnes du Jura. La faiblesse empêchait le malade de dire la sainte messe ; il passait la journée sur une chaise longue.

    Au commencement du mois de mai, il demanda à partir pour le Jura, mais n’osa pas aller de suite à Bellefontaine, qui est à  1.100 mè­tres d’altitude. Il s’arrêta pendant 3 semaines chez un de ses amis, au­mônier d’une communauté de la plaine. À la fin du mois de mai, il arriva dans sa famille. La joie de revoir les siens et les efforts qu’il fai­sait pour dominer son mal firent croire un moment qu’il pourrait repren­dre des forces. Mais la faiblesse augmenta bientôt à vue d’œil, et le ma­lade lui-même comprit la gravité de son état. Il vit venir la mort sans s’en effrayer. Le bon Dieu peut me guérir, disait-il, s’il veut que je travaille encore. S’il m’appelle à Lui, que sa sainte volonté soit faite ! La mort est le plus beau jour de la vie, et je suis entièrement résigné. Le lundi 14 juin, il demanda à recevoir le saint viatique et l’extrême-onc­tion ; puis il fit écrire ses adieux à Mgr Mossard, lui demandant une der­nière bénédiction, ajoutant qu’il était prêt, qu’il avait mis ordre à toutes ses affaires, et qu’il n’avait pas peur de mourir. Le jeudi 17, il invita ceux qui l’assistaient à réciter les prières des agonisants, répondant lui-même aux invocations, avec peine mais avec foi et piété. Il bénit ensuite toute sa famille et recommanda qu’on lui fit un enterrement très simple. La nuit se passa dans de grandes souffrances, supportées avec rési­gnation. Le lendemain vendredi 18 juin à 7 heures, il s’éteignait douce­ment et allait recevoir au ciel la récompense de son long apostolat.

    Ses funérailles furent magnifiques : toute la paroisse y assistait. Une douzaine de prêtres étaient venus rendre un dernier hommage au bon M. Bourgeois, et, témoigner par leur présence, de l’intérêt qu’ils por­taient aux missions. Trente et un ans d’apostolat constituent un beau titre à l’indulgence de Celui qui a dit : Qui perseveraverit usque in finem, hic salvus erit.

     

     

     

    • Numéro : 1604
    • Pays : Vietnam
    • Année : 1884