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Joseph BOURGAIN (1872-1925)

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    À trois kilomètres au sud de Boulogne, au bord d’une plage que de hautes falaises protègent de part et d’autre contre les courants marins, s’étage Le Portel. Ses habitants se réclament d’origines lointaines qui feraient d’eux les frères des Espagnols, des Aquitains et peut-être même des Basques. Quoi qu’il en soit, ils ont pu garder, au milieu du désarroi des doctrines et des mœurs modernes, une foi si profonde, une dignité de vie telles qu’ils méritent d’être proposés en exemple aux catholiques de France.

    Grâce à la pêche pour laquelle ils armaient plusieurs bateaux, les Bourgain jouissaient d’une modeste fortune. Le père, mort de bonne heure, laissait à sa veuve le soin d’élever ses enfants. Notre futur évêque en était le benjamin.

    Dans ce milieu foncièrement chrétien, l’idée du devoir régnait en maître : la mère, telle la femme forte de l’Ecriture, s’appliquait à sa tâche sans dureté comme sans faiblesse, menant de front les affaires de la maison et l’éducation de sa nombreuse famille. A ce régime sévère mais non dénué de tendresse, Mgr Bourgain acquit une âme forte dans un corps puissant, le sens inné de l’autorité et, sous une apparente rudesse, un vif besoin d’épanchement et d’affection.

    Il commença au collège de Boulogne ses études classiques. Mais sa robuste nature, son goût du mouvement souffraient de la règle trop stricte, de la vie trop monotone de cet établissement. Rendu, pour quelque espièglerie, à sa famille, il passe au petit Séminaire d’Arras. La Providence, n’est-ce pas, fait bien les choses : là, il entendit l’appel de Dieu, et comme sa jeune ardeur aspirait à un champ d’action plus vaste, à un ministère plus conquérant, c’est à la porte des Missions-Étrangères qu’il vint frapper le 12 septembre 1891.

     

    Il y devint du jour au lendemain le boute-en-train de la communauté. Sa piété sans afféterie mais profonde trouvait à s’épancher dans ce milieu tout spiritualisé par le souvenir des Martyrs et où l’on ne parle que de vivre et de mourir pour Dieu. Sa vigueur corporelle —vigueur peu commune — ne restait pas non plus inemployée : il fut de cette équipe qui dressa, au milieu des bois de Meudon, devant le chêne de Notre Dame, ces dolmens à table énorme que les badauds parisiens attribuèrent aux Celtes.

    Appelé en 1893 sous les drapeaux, il y développe son esprit d’initiative. Habile, débrouil-lard, on le voit tantôt chef de popote, tantôt cycliste agent de liaison. Il tire avec une terrible précision : se riant des distances, il fait mouche presque à tout coup et obtient la distinction si enviée de l’épinglette d’argent. Mais l’aspirant missionnaire méprisait trop la gloriole pour s’attacher à des succès d’ordre vulgaire : A peine achevé le service militaire, il reprit ses livres. Peut-être même les reprit-il avec trop d’ardeur car, de cette époque, datent ces tenaces maux de tête qui, lui laissant l’apparence de la bonne santé, contrariaient, empêchaient même parfois tout travail intellectuel de quelque durée. On estima que le régime plus libre et la vie plus active des Missions suffiraient à le guérir, et en juillet 1896, il reçut avec la prêtrise sa destination pour le Sutchuen Méridional.

    En ce temps-là, le Kientchang, sous l’habile et ferme direction de M. de Guébriant, entrait dans une voie nouvelle. Il ne s’agissait plus seulement d’entretenir la vie chrétienne dans quelques stations isolées, mais bien de s’étendre et de prendre hardiment sa place au libre soleil de Dieu. Cela supposait un plus grand nombre de missionnaires en résidence. Où les trouver ? Un appel fut lancé à Mgr Chatagnon.

    Précisément arrivait à Suifu M. Bourgain qui, dès le premier abord fit une excellente impression : A une activité naturellement débordante, il joignait une mémoire impeccable ; la langue chinoise, pourtant si peu conforme à notre logique européenne, il l’apprenait comme en se jouant. N’était-il pas l’homme de talent et d’initiative que réclamait M. de Guébriant ? A peine ses progrès s’affirmaient-ils qu’il rejoignait à Tetchang son nouveau supérieur (Janvier 1897).

    M. Bourgain répondit pleinement aux espérances qu’on fondait sur lui. En peu de mois, il se mit au courant de la langue populaire et de celle des lettrés : si bien qu’en 1898, il se trouvait prêt à remplacer son curé rappelé à Suifu. Possédant déjà l’affection des chrétiens, il eut tôt fait de s’attirer la sympathie des païens. Jugeant qu’on perd plus, qu’on ne gagne à s’isoler complètement du monde, il chercha et réussit à se créer des relations. Même, chaque jeudi, un modeste repas groupait à la Résidence des amitiés qui dans la suite s’avérèrent utiles : Là se réglèrent nombre de menus litiges, à la grande satisfaction des païens et des chrétiens intéressés ; là se créa autour de son nom une atmosphère de justice, de désintéressement et d’habileté dont il bénéficiera dans tout le cours de sa carrière.

    En juin, juillet de la terrible année 1900, l’insurrection des Boxeurs se répercuta jusqu’au Kientchang. MM. Castanet, Bourgain et Boissière restant disséminés au milieu d’énergu-mènes avides de massacres, leur vie ne tenait qu’à un fil. Le préfet civil s’empressa de les mander à Ningyuen et les hébergea pendant près de quatre mois dans une pagode. Cette sorte de réclusion pesait d’autant plus à M. Bourgain que ses maux de tête redoublèrent cette année-là d’intensité. Persuadé qu’une dépense d’énergie physique lui apporterait le seul remède efficace, il demanda et obtint une escorte et, avant même le rétablissement du calme, s’en fut constater les ruines accumulées par la tourmente dans nos chrétientés. Ainsi lorsqu’il s’agit de déterminer le chiffre d’une juste indemnité, put-il parler en connaissance de cause.

    À quelque temps de là, les notables de Mienlin nous disputèrent, avec une âpreté malveillante, le terrain de Yangtsaopa à nous officiellement cédé. Ils ne se souciaient guère de mieux mettre en valeur cette plaine caillouteuse et l’aride montagne qui la borde, mais le temps était à la xénophobie ; il y avait de la gloire, sinon du profit, à contrecarrer la mission. De la courtoisie, de la ténacité, d’opportunes concessions finirent par dissiper une à une préventions et mauvaises raisons. On signa un accommodement sur lequel dans la suite on n’eut jamais à revenir.

    Il nous paraissait que ces joutes oratoires suivies de succès lui étaient salutaires ; en réalité elles l’épuisaient. On le vit bien en 1902 où la neurasthénie s’aggrava au point qu’un voyage à Changhai devint tout à fait nécessaire. Là, les docteurs consultés exigèrent davantage, car seul un long repos sous le ciel natal, disaient-ils, amènerait la guérison

     

    M. Bourgain revint à Suifu dès le début de décembre 1904. Presque aussitôt nommé curé de Tchoukentan, il se trouva, à ce moment précis, être « the right man in the right place ». Car les derniers tenants de la secte des « Lanternes Rouges » (hong ten kiao) pillaient, molestaient les chrétiens sous les yeux d’une autorité impuissante ou complice. Et il ne fallut pas moins que le talent et le courage de­ M. Bourgain pour obtenir d’un grossier mandarin réparation des injures et dommages.

    Mais voilà qu’au Kientchang les choses se gâtent. Des brigands, sous le couvert du  protestantisme d’importation récente, se ruent contre notre oratoire de Mienchan ; les catholiques ripostent ; de part et d’autre il y a des morts ; des accusations sont portées au préfet de Linyuen. Pour le bien de la paix, Mgr Chatagnon rappelle à Suifu M. Castanet et demande à M. de Guébriant de vouloir  bien reprendre la direction de ce remuant pays. Celui-ci n’accepte qu’à une condition : c’est que, dans ces conjonctures, difficiles, M. Bourgain lui sera adjoint.

    Installé à Lokou, M. Bourgain essaya d’arranger sur place cette épineuse affaire, mais en vain. Fallait-il se laisser condamner sans avoir été entendu ? En fin 1907, le missionnaire se rend à Tchentou et traite directement avec les autorités. Toutes choses mises au point, il obtient gain de cause. La vérité, le sang-froid, une longue patience ont, cette fois encore, eu raison des roueries de prétoriens inclinés à favoriser qui les paye le mieux.

    En 1908, le voici de nouveau curé de Tetchang, mais pour peu de temps. Dès l’année suivante, M. de Guébriant se sentant plus de goût pour la brousse que pour l’apostolat à domicile, reconnaissant d’ailleurs à M. Bourgain des aptitudes spéciales pour gérer les intérêts matériels de la Mission, passe à Tetchang et lui cède Linyuenfou. Tchangpintsé commençait à prendre tournure ; Ouitchen s’ouvrait à l’évangélisation ; Yentsin s’accroissait et le Chanheou donnait des espérances que seul le manque de missionnaires de tenir. Mais pendant que le Provicaire Supérieur circulait dans les montagnes, le curé de Liutyuen organisait paroisse et écoles, achetait des maisons autour de la mission en vue de l’agrandissement prochain de la résidence et de l’expansion future des œuvres centrales. C’est que, à la suite de progrès remarquables la mission du Kientchang était à la veille de recevoir son autonomie.

     

    En 1910, l’honneur d’en être le premier évêque revient — et c’est justice — à celui qui en avait été le vrai fondateur, Mgr de Guébriant. Mais le titre de provicaire et la charge de procureur échurent — à bon droit encore — à M. Bourgain, son habile organisateur.

    Sur l’emplacement récemment acquis, il se mit à bâtir — lui qui n’étudia jamais l’architecture — une résidence qu’admirerait un architecte, si soigné fut le travail et pratique la disposition des parties. Malgré la grandeur, la beauté et la solidité de l’œuvre, pourchassant tout gaspillage de temps et de matériaux, il réduisait les frais de construction au strict minimum.

    Des affaires de famille ayant rappelé Mgr de Guébriant en France, M. Bourgain prit en main le gouvernement de la Mission (mars 1911). Mais ne semble-t-il pas que toute sa vie les difficultés vont se multiplier sous ses pas ? À peine les bâtisses s’élèvent-elles de terre qu’éclate la révolte de Tchangiaotang, à la tête des « Sectateurs du Soleil » (Tai iang houi). D’abord, c’est le Docteur Legendre et le Lieutenant Dessirier attaqués, blessés, dévalisés à Houangchouitang ; le lendemain, c’est la ville de Linyuen, presque démunie de défenseurs, cernée par d’innombrables et entreprenants bandits : Un des premiers articles de leur programme distribué aux adhérents, comprend le massacre des missionnaires et des chrétiens. M. Bourgain se précipite chez le Préfet qu’il connaît à peine. Il importe de prendre au plus vite une décision, mais laquelle ? Armer la garde nationale ? Celle-ci ne marchera que sur beaux deniers comptants ; or la caisse préfectorale est vide. Qu’à cela ne tienne : Sur l’initiative du Provicaire, on convoque les notables ; la Mission s’engage à avancer 1.000 taëls (3.000 francs de ce temps-là) ; entraînée par l’exemple, la Chambre de commerce en vote 1.500.

    Le lendemain les remparts se couvrent de guerriers, armés qui de fusils à mèches qui de lances ; de loin en loin d’antiques canons crachent une bruyante mitraille ; galets et cailloux s’entassent aux créneaux. Il était temps : en quelques jours sept assauts sont repoussés. Préfet et Provicaire se connaissent maintenant, et marchent la main dans la main. A cette mise en commun de deux impavides énergies, la ville et le pays durent le salut.

    Ayant appris les malheurs qui fondaient sur le Kientchang, Mgr de Guébriant précipita son retour. Quand il rentra à Ningyuen (décembre 1911), tout danger était conjuré. Tout se paye. Une inquiétante dépression physique imposa de nouveau à M. Bourgain un repos complet au pays natal. Au mois de mars 1913, il s’embarquait pour la France. Son absence dura près de cinq ans.

     

    Lorsque, en 1917, Mgr de Guébriant fut transféré à Canton, M. Bourgain reçut à Paris l’annonce officieuse au poste difficile de Vicaire Apostolique du Kientchang. Il se prépara par une bonne retraite chez les Jésuites de Clamart à recevoir sans fléchir le fardeau qui menaçait ses épaules, puis regagna sa Mission (1917). Peu de temps après arrivaient les Bulles, et Mgr de Guébriant, accompagné de Mgr de Gorostarzu, venait en personne sacrer à Linyuen son ancien vicaire. De notre vie nous ne pourrons oublier l’imposante scène à laquelle donna lieu cette auguste cérémonie faite en plein air, devant une multitude de chrétiens et de païens de tout âge et de toute condition. Nous ne doutâmes plus que ce jour devait avoir un lendemain et qu’après tant d’épreuves, une ère de concorde et de prospérité s’ou­vrait pour notre Mission.

    Mgr Bourgain se livra dès lors à sa tâche préférée, celle pour laquelle la Providence l’avait doué d’uni incontestable talent : mettre le Kientchang à l’aise au point de vue financier, lui créer assez de revenus pour assurer non seulement l’existence, mais encore le développement du Séminaire et des œuvres. S’il n’y réussit qu’à demi, la faute en est au malheur des temps ; pour lui, il n’y épargna certes pas sa peine. Non content d’intéresser à notre sort les Missions voisines, de tendre la main à la charité américaine ou française, il demandait aux gens de sa maison la pratique presque religieuse de la pauvreté. « Tout le nécessaire, rien de superflu » était une de ses maximes. Grâce à cette sage économie, il put exécuter une partie de ses desseins, doter Linyuen d’un dispensaire, d’un hôpital, réorganiser l’école des Vierges ensei-gnantes, trois œuvres importantes confiées aux Sœurs Franciscaines de Marie, enfin créer une école normale pour la formation de maîtres vraiment chrétiens.

    Son regard ne se limitait pas aux horizons du Kientchang ; il soupirait après la conversion de la Chine tout entière. Pour hâter la venue du Règne de Dieu, trois choses d’après lui étaient surtout efficaces : la mise en commun des lumières de tous les Vicaires Apostoliques, l’organisation de croisades de prières et la formation d’un clergé indigène pieux et instruit. C’est pourquoi chaque fois qu’il eut l’occasion d’exposer ses vues, crut-il de son devoir d’affronter les fatigues parfois excessives de longs voyages : Il va s’entendre à Tchentou, en 1919, avec Mgr de Guébriant, Visiteur Apostolique ; il se rend en mars 1920 à la réunion de Hongkong et en 1924 au concile de Changhai.

     

    Mais cette fois, il avait dépassé la limite de ses forces et ne put assister qu’à quelques séances. Le mal qui devait l’emporter le tint cloué presque tout le temps sur un lit d’hôpital.

    Il nous revint bien fatigué. Très énergique, il réagissait dans toute la mesure du possible : douches, mouvements rythmés, marche rapide, il ne négligea rien de ce qui pouvait entretenir chez lui, avec les forces physiques, cette ardente activité nécessaire à son tempérament. Mais déjà le cœur était atteint et aussi, sans qu’il s’en doutât, l’estomac. Il maigrissait et faiblissait de jour en jour, en dépit des remèdes et des régimes.

    Monseigneur pensa dès lors à retourner dans sa famille, mais il lui coûtait de partir. En effet, plusieurs districts du Kientchang traversaient une crise : ici, c’était une révolte de Lolos ; là, des mutineries de soldats, non moins redoutables. Le moment d’aller prendre du repos était-il bien choisi ? A l’improviste surgit une question du plus haut intérêt pour la Mission et qui ne pouvait bien se débattre qu’à Paris. Monseigneur n’hésita plus. Après un rapide voyage à Tatsienlou, en pleine saison des pluies, il nous quittait (septembre 1925).

    L’heure de la récompense allait sonner pour le bon ouvrier. Arrivé à Yunnansen le 19 septembre — qui dira les souffrances qui sanctifièrent sa route ? — il parut bientôt que vaine serait la science des docteurs devant un mal implacable : le cancer à l’estomac. Des prières ferventes s’élevèrent au Ciel demandant un miracle, mais le miracle ne fut pas obtenu. Averti de la gravité de son état, Monseigneur se mit avec une résignation admirable dans les bras de la Providence. En présence de Mgr de Gorostarzu, il reçut en pleine connaissance l’Extrême-Onction et s’endormit dans le Seigneur le 30 septembre 1925.

    Son corps fut veillé la nuit par les dévouées religieuses de Saint-Paul de Chartres et, revêtu des ornements pontificaux, fut exposé le lendemain dans un grand salon. Jusqu’au samedi, les chrétiens et les écoles se succédèrent pour réciter les prières des morts. M. Bodard, Consul de France, accompagné du Commandant Darras et de quelques Européens, vinrent saluer la dépouille du vénéré défunt et présenter leurs condoléances.

    Le Samedi, à 8 h. 30, Mgr de Gorostarzu offre le saint Sacrifice, praesente corpore ; les chrétiens chantent les prières. La chapelle ne peut contenir la foule. A 9 h. 30, M. Guilbaud chante la sainte Messe, en présence de Messieurs les Consuls de France, d’Angleterre et des Etats-Unis et de toute la colonie européenne. Mgr d’Aila prononce l’éloge funèbre et donne l’absoute. Enfin, le cortège composé de la foule des chrétiens et de vingt à trente Européens s’organise ; les prières sont chantées à travers les rues de la ville. Au cimetière fran­çais, à l’extérieur de la porte du Nord, M. Bodard prononce un superbe discours et rend hommage à l’apôtre qui vient de mourir. M. Ducloux, Provicaire, récite les prières et le cortège se retire tandis que le cercueil, accompagné de Mgr de Gorostarzu et une dizaine de missionnaires, est porté au cimetière de Pelongtan.

    C’est là que le second Vicaire Apostolique du Kientchang repose près de Mgr Fenouil, au milieu des missionnaires du Yunnan, loin de sa chère Mission.

    En lui, nous perdons un Père très aimant et très aimé, un administrateur hors ligne qui, malgré les difficultés d’une époque sans cesse troublée, sut en quelques années, préparer l’avenir du Kientchang.

     

     

    • Numéro : 2223
    • Pays : Chine France
    • Année : 1896