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Pierre BOURDONNEC (1859-1905)

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    M. Pierre-Marie Bourdonnec naquit le 18 juin 1859 au Gollot, com­mune de Ploumilliau, diocèse de Saint-Brieuc.  Son père, écrit M. l’abbé Le Barzic, vicaire de Ploumilliau, se livrait à l’exploitation d’une ferme d’une certaine importance. C’était un catholique convaincu. Par son jugement sûr et ferme, son intelligence des affaires, il avait tout jeune encore gagné l’estime et la confiance de ses concitoyens au point qu’il fut élu maire de la commune de Plou­milliau à l’âge de vingt-cinq ans, et onze années avant son mariage.

    La mère de notre missionnaire, Catherine Le Meur, était une femme pieuse, dévouée, se consacrant entièrement à l’éducation de ses enfants. Son désir était de voir un de ses fils se consacrer à Dieu.  À l’époque de la bataille de Castelfidardo, la vaillante chré­tienne disait souvent qu’elle serait heureuse d’en donner un qui combattrait pour la cause de l’Église, comme les vaillants qui venaient de donner leur sang pour elle.

    Catherine Le Meur avait deux sœurs religieuses, l’une de saint Vincent de Paul, l’autre Sœur de la Croix.

    De son union avec Yves Bourdonnec, elle a eu quatre enfants, trois fils et une fille, Yves-Marie, l’aîné de la famnille, âgé de dix-huit mois de plus que le missionnaire, fit ses études au petit séminaire de Tréguier et habite actuellement Plouaret. Il est le modèle des pères de famille et un excellent catholique. Le troisième, Jean-Marie, qui habite le Gollot, est le maire de Ploumilliau et se dévoue pour la bonne cause.

    Leur sœur est morte en bas âge. L’enfance du cher martyr se passa dans la ferme du Gollot. Dès l’âge de six ans il suivit l’école communale de Ploumilliau, et, après avoir fait sa première commu­nion à onze ans, il fut envoyé, avec son frère aîné, au petit sémi­naire de Tréguier où il fit toutes ses études. C’est seulement vers la fin de ses classes qu’il eut la pensée de se consacrer aux missions, ou que, du moins, il s’en ouvrit à ses parents et à ses amis.

    Admis au Séminaire des Missions-Étrangères, il y entra le 14 sep­tembre 1878, l’année même où une grande modification fut faite dans les études à la rue du Bac. Un cours de philosophie y était institué avec M. Favreau comme professeur. M. Bourdonnec fut un des sept élèves de cette première année. Le jeune aspirant, d’une frêle et haute taille un peu courbée, d’une santé assez délicate, donna, tout le temps de son séminaire, l’exemple de la plus parfaite exactitude dans l’observation de la règle. Il était ami du travail.

    Nature douce, un peu timide, d’une grande piété, très charitable dans tous ses rapports avec les confrères, M. Bourdonnec avait conquis leur affection. Son défaut de langue et la difficulté qu’il avait pour articuler certaines lettres, lui firent craindre de ne pouvoir être ordonné prêtre. Sou directeur, M. Péan, lui conseilla d’aller en pèle­rinage à Lourdes, pour demander à la sainte Vierge de le guérir de cette infirmité.

    Le jeune aspirant, déjà animé de cette foi vive et profonde qui caractérisa toute sa vie, obtint en partie la grâce désirée. Son bégaie­ment resta ; mais tel quel, il n’était plus un obstacle à sa vocation.

    Ordonné prêtre le 23 septembre 1882, il fut destiné au Thibet, et s’embarqua à Marseille le 12 novembre suivant. Arrivé au Thibet, il fut presque aussitôt dirigé sur Yerkalo. Le voyage fut pénible pour sa faible santé, au point d’inquiéter les Thibétains qui l’accompagnaient : car, pendant la route, il avait été pris de fréquents vomisse­ments.

    À Yerkalo, son estomac se fortifia sensiblement, les vomissements devinrent rares ; mais ils furent bientôt remplacés par des crampes rhumatismales très aiguës. C’était un vrai baromètre vivant. Avec son esprit de foi, le patient souffrait en silence et offrait à Dieu ses douleurs pour la conversion du Thibet.

    Il s’appliqua sans tarder à l’étude de la langue thibétaine, et, grâce à son énergie, parvint à la posséder à fond. Sa phrase, bien tournée, suppléait à ce qui manquait du côté de l’élocution. Plus tard il se mit à  l’étude de la langue écrite, et traduisit les Visites au Saint­ Sacrement, de saint Alphonse de Liguori, dont, malheureusement, tous les exemplaires ont été détruits à la dernière persécution.

    En 1887, chassé de Yerkalo par la persécution, après avoir erré çà et là avec M. Benigne Couroux, il dut céder à la force armée et se retirer à Yotché, sur le territoire du Yun-nan. Il revint, l’année sui­vamute, à Tsekou avec M. Dubernard. En 1891, il retourna à Yerkalo, où M. Couroux avait repris pied in angustia temporum, à l’insu des autorités chinoises et thibétaines. Il partagea avec son confrère les misères de la famine, de l’insolence des Thibétains qui les voyaient sans appui, et des brigandages incessants.

    À la mort de M. Couroux, en 1894, il devint chef du district de Yerkalo, où sa situation continua d’être fort précaire jusqu’en 1897. Le rétablissement officiel des missionnaires à Ba-thang et Yarégong améliora l’état de la chrétienté.

    Resté seul, M. Bourdonnec vit augmenter l’insolence des lamas, la fréquence des brigandages exercés contre lui et ses fidèles. Les ani­maux de travail étaient enlevés à quelques pas du village, et il était presque impossible de se faire rendre justice. En présence du rnau­vais vouloir de l’autorité locale de Ba-thang, le missionnaire ne craignit pas de recourir aux chefs indigènes du royaume de Lhassa, lorsque les brigands se trouvaient être leurs sujets : alors il obtenait justice. Il n’était pas pour les longs et subtils discours thibétains. Mais quand il avait fixé ses conditions dans une affaire quelconque avec chrétiens ou païens, et les brigands reconnus, il y tenait, et cette fermeté décon­certait ceux qui lui faisaient des chicanes.

    En 1901, M. Vignal lui fut donné comme vicaire. Lorsqu’il connut suffisamment la langue, M. Bourdonnec lui céda le soin de la paroisse, et s’occupa tout particulièrement de l’école des catéchistes, dont il fut comme le fondateur. Il consacra tout son zèle à cette œuvre  d’une si grande importance, actuellement détruite, sans avoir donné les précieux secours que la mission en attendait.

    En 1904 il fit un voyage à Ta-tsien-lou. Il n’y était jamais revenu depuis les vingt-deux ans qu’il était au Thibet. Après un mois et demi de vacances, il reprit le chemin de Yerkalo, résolu à se dépenser plus que jamais au salut des Thibétains. À ce moment, on remarquait une sérieuse tendance du peuple à s’éloigner des lamas, pour se rapprocher de nous. Ce n’était pas encore la conversion, mais c’était le premier pas qui y conduisait. Pour que ces Thibétains asservis sous la crainte des lamas puissent arriver à une conversion véritable, disait M. Bourdonnec, je crois qu’il faut du sang. Nous sommes toujours persécutés, les obstacles de tout genre entravent sans cesse notre œuvre d’évangélisation. Le sang d’un missionnaire répandu pour la reli­gion aurait une efficacité capable de renverser bien des obstacles. Je suis prêt à donner le mien, si Dieu veut en disposer ainsi. Son vœu se réalisera bientôt.

    Ces quelques semaines de vacances à Ta-tsien-lou seront comme une halte de repos avant le grand combat. Dix jours après son départ, il était pillé par les brigands auprès de Ly-thang. Le procureur impé­rial se trouvait déjà à Ba-thang. Les Thibétains, le voyant ainsi isolé et sous faible escorte, le narguaient par des pillages plus fréquents que jamais dans le but de l’effrayer. Nous obtînmes réparation pour cet acte de brigandage, mais, à peine de retour à son poste, notre confrère put entrevoir que la lutte entre les lamas et la Chine allait commencer. Les missionnaires, étant bien vus de la population, n’avaient point d’affaire directe avec les lamaseries. Ils espéraient donc être encore simples spectateurs entre les deux forces rivales et, plus tard, en tirer un parti avantageux pour l’évangélisation. De fait, à ce moment, ils paraissaient être tenus en dehors du conflit par l’opinion publique.

    Cepedant, au commencement d’avril 1906, un serviteur du sous-­préfet thibétain de Dzongung avertit très secrètement deux chrétiens des massacres de Ba-thang et de la nécessité pour les missionnaires de Yerkalo de prendre immédiatement la fuite, car des ordres pressants étaient déjà arrivés de s’emparer de leurs personnes. À une heure avancée dans la nuit, M. Bourdonnec quitta Yerkalo. M. Vignal, son vicaire, et M. Villesèche, qui était là de passage, partirent le lendemain. Ils furent poursuivis de très près par les lamas et leurs partisans. Ceux-ci furent heureusement arrêtés par les soldats chinois d’Atentzé, qui leur tuèrent deux hommes.

    Désormais les renseignements fournis par M. Théodore Monbeig vont nous permettre de suivre notre cher missionnaire jusqu’à ses derniers moments.

    Les persécutés arrivèrent à Tsékou le 14 avril, jour de la fête de la Transfixion de la sainte Vierge. Le lendemain, M. Bourdonnec partait pour Ouy-sy avec quelques chrétiens, afin d’avertir les autorités chi­noises de l’invasion de leur territoire par les Thibétains de Ba-thang. Le mandarin civil et 4 militaires réunirent aussitôt 800 soldats qui arrivèrent à Tsékou le 23 avril. La troupe se rendit à Atentzé, où elle devait arrêter les Thibétains et prévenir les missionnaires de s’enfuir à Ouy-sy en cas de danger. — En juin, le sous-préfet Thibétain d’Atentzé, apparenté aux révoltés de Ba-thang, fut pris par les sol­dats chinois d’Atentzé et exécuté par ordre du mandarin. Par ce coup de rigueur le Chinois espérait effrayer les Thibétains, il ne fit que les exaspérer. Sur ces entrefaites, M. Bourdonnec était allé à Atentzé, à l’appel du mandarin qui avait besoin de renseignements, et il espérait d’abord pouvoir retourner à Yerkalo avec la protection d’une escorte chinoise. L’état de désarroi où il vit l’armée chinoise et la nouvelle que les révoltés de Ba-thang se préparaient à venger le chef exécuté le déterminèrent à retourner à Tsékou. Comprenant la gravité de la situation, il pressa M. Dubernard de s’éloigner promptement Le véné­rable doyen, trompé par le chef de Tsedjrong, qui promettait de défendre son territoire, tandis qu’il invitait l’ennemi à venir, ne se résignait pas à quitter son poste. Il fallut pourtant se rendre à l’évi­dence, le danger était imminent. Le 19 juillet, un chrétien apprit d’un ami païen que le lendemain était fixé pour la destruction de Tsékou. Le chef de Tsedjrong ne fut pas visible ce jour-là, et il n’y eut plus aucun doute sur le complot. Avant de quitter Tsékou, M. Bourdonnec envoya un chrétien au-devant de M. Théodore Monbeig qui revenait de Lou-tsé-kiang avec un billet ainsi conçu : Si vous êtes en route pour Tsékou, fuyez vite au Lou-tsé-kiang. Il n’y a plus d’espoir. Atentzé est bloqué par les Thibétains ; ils doivent venir immédiatement détruire Tsékou. En effet, au moment où M. Monbeig recevait ce billet, Tsékou était déjà en flammes.

    Le 19 au soir, les missionnaires et les chrétiens avaient pris la fuite. Un peu avant minuit, ils arrivèrent à la chrétienté de Chiamé, où ils déposèrent les ornements d’église qu’ils emportaient avec eux. De là, ils continuèrent ensemble leur route jusqu’au torrent de Nakelo, où ils arrivèrent à l’aube du jour. Ils se disposaient à prendre un jour de repos et de la nourriture, lorsque l’annonce de l’arrivée des lamas jeta l’alarme au camp et dispersa les chrétiens. M. Dubernard, à bout de forces, supplia M. Bourdonnec de se séparer de lui et de continuer à fuir. Ce dernier se dirigea, avec 4 ou 5 hommes, à travers des montagnes boisées, où la marche était très pénible. Il coucha dans la brousse, sans oser allumer du feu. Le 21 au matin, il rencontra une source et en profita pour déjeuner avec ses compagnons. Pendant qu’ils prenaient leur réfection, une vive fusillade se fit entendre derrière eux. Il n’y avait pas de temps à perdre. Le pauvre fugitif se remet en route. Il arrive de bonne heure au village lissou de Lomélo. Là il rencontre deux envoyés du chef indigène de Yo-tché, qui venaient protéger sa retraite. Ils le cachèrent chez le maire Ouanga (qui devait peu après trahir M. Dubernard), lui offrirent à manger et le revêtirent d’habits lissous.

    Le lendemain au soir, après une marche très pénible par d’affreux sentiers, ils arrivèrent à un autre village lissou où les lamas les avaient déjà précédés. Le 23 juillet devait être le jour du sacrifice. Épuisé de fatigues et de privations, notre cher confrère, ne pouvant plus marcher dans la montagne, voulut, malgré le conseil de son entoutrage, descendre à Patin, espérant pouvoir y louer une monture et, par ce moyen, parvenir auprès du chef de Yo-tché. À peine arrivé au village de Patin, il fut entouré par une garde nationale hostile, dont le chef Alin lui défendit de descendre sur les bords du fleuve. Il offrit alors une forte somme pour obtenir de passer le fleuve avec tous ceux qui se trouvaient avec lui. On lui répondit qu’il n’y avait pas de poulie pour suspendre au pont de corde et que le passage était impossible.

    Dès lors, il comprit qu’il ne lui restait plus d’espoir d’échapper à ses ennemis, et il fit à Dieu le sacrifice de sa vie. Accompagné du domestique de M. Dubernard, Leang-Tchang-Cheou, âgé de soixante-­trois ans, de Joang, fils de ce dernier, et de Mathias, il s’avança un peu vers le nord. Au pont de Pomchu, il prit un peu de nourriture, puis remonta le petit torrent appelé Saderlomba. Une troupe de gardes nationaux et de Lyssous armés le suivaient. Après une ascension d’une heure, ils arrivèrent sur un petit plateau au-dessus du village de Ta-tochilong, où ils voulurent se reposer et préparer une tasse de thé. Ils furent aussitôt entourés et criblés de flèches et de balles. Mathias parvint à s’échapper vers le village et se cacha sous un rocher. Les deux autres compagnons du missionnaire restèrent auprès de lui. Joang est le premier atteint d’une balle et tombe entre les bras de son père, qui l’excite à la contrition. Le vieillard est atteint et tombe à son tour. Les balles des Thibétains semblent respecter le missionnaire. Bientôt cependant, une flèche lissou l’atteint à la jambe ; elle est sui­vie d’un grand nombre d’autres qui se plantent dans son corps, comme dans une cible ; il en est couvert. Le poison violent des flèches commence à agir, lorsqu’un nommé Tulou, de Yuchetin, âme damnée des lamas, s’approche de lui et, à coups de sabre, lui détache la tête au-dessus de la mâchoire inférieure. Cet acte barbare excite la joie des lamas, qui poussent un cri de triomphe. Ils coupent la tête des deux autres victimes et se retirent vers un groupe de chrétiens, restés en bas, près du fleuve.

    En entendant la fusillade, ceux-ci avaient compris ce qui se passait. Ils tombèrent à genoux et recommandèrent à Dieu l’âme des massacrés et la leur. En voyant les lamas et les Lyssous descendre vers eux, ils s’attendaient à être précipités dans le fleuve. Une femme seule, Joanna, âgée de vingt-huit ans, se voyant poursuivie, se jeta à l’eau, dans son affolement, et y périt. Les lamas se contentèrent de piller le peu que les Lyssous avaient laissé à ces chrétiens, et les livrèrent à la garde de Tulou, l’assassin de M. Bourdonnec. Comme celle de M. Dubernard, la tête du nouveau martyr fut portée à Atentzé et présentée au chef des envahisseurs de Ba-thang, comme preuve que les lamas du Yun-nan étaient dignes de ceux de Ba-thang. Un officier chrétien, du nom de Tchao, put s’emparer, à la lamasarie d’Atentzé, des chefs de M. Bourdonnec et de M. Dubernard. En février 1906, ils furent réunis à leurs troncs respectifs et les funérailles de nos deux confrères se firent avec la solennité déjà décrite à l’article nécrologique de M. Dubernard.

    Lorsque nous apprîmes le massacre de M. Bourdonnec, ceux qui le connaissaient plus particulièrement dirent : Ne nous étonnons pas si notre cher martyr fait des miracles, car, outre ses autres belles vertus, il avait une foi à transporter les montagnes.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1539
    • Pays : Chine
    • Année : 1882