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Jean BOURCART (1915-1990)

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    Lorsque le 2 octobre 1933 Jean Bourcart rentre au séminaire de l’Immaculée Conception, à Bièvres, il est âgé de dix-huit ans et réalise enfin un projet vieux de plusieurs années. Quand exactement entendit-il l’appel à consacrer sa vie au service des Missions ? Était-ce au cours de son enfance ou de son adolescence ? Nous ne le savons pas. En revanche, des lettres de lui nous apprennent qu’à la fin de ses études secondaires, au collège Saint-Jean de Béthune, à Versailles, sa décision était déjà prise.

     

    Mais il lui fallait, évidemment, l’autorisation de ses parents et son père, un ingénieur, voulait avoir des preuves suffisamment nettes de la réalité de cette vocation. Pour cela, il demande à son fils de commencer des études de médecine, ne serait-ce que pour se donner un peu plus de temps de réflexion ! Obéissant, Jean passe donc une année scolaire aux Facultés catholiques de Lille. Il réside alors dans une maison d’étudiants, et le prêtre en charge de cette résidence, l’abbé R. Lepoutre, se dira plus tard édifié par la piété de ce « carabin » qui, chaque matin, participe à la messe, chose rare, note-t-il, chez les étudiants.

     

    À la fin de cette première année de médecine, Jean redemande à son père la permission d’entrer aux Missions Étrangères et obtient, cette fois-ci, une réponse positive, assortie cependant de deux restrictions. Ce sera simplement pour une année d’essai et peut-être ne sera-t-il pas autorisé à continuer cette préparation à la vie missionnaire. De plus, à chaque visite à sa famille, le séminariste devra laisser sa soutane au séminaire et revêtir des habits laïcs. Mais l’autorisation est accordée, c’est l’essentiel ! Jean rentre donc à Bièvres.

     

    Ce séminaire de philosophie comprenait alors quelque quatre-vingts aspirants répartis sur trois ans. Cependant, pour les titulaires du baccalauréat qui avaient déjà fait une année de philosophie, le cycle était seulement de deux ans. Le P. Montagu, qui venait d’être nommé supérieur de Bièvres, était un prêtre remarquable par sa distinction, ses qualités humaines et sacerdotales, et sa longue expérience de vie missionnaire au Japon. Cinq autres anciens missionnaires d’Asie — dont le célèbre P. Bibolet — formaient le corps professoral et Mgr de Guébriant, alors supérieur général de la Société des Missions Étrangères, venait régulièrement donner aux « aspirants » des « lectures spirituelles » très appréciées.

     

    Nul doute que Jean Bourcart se soit tout de suite senti heureux de pouvoir vivre dans cette atmosphère d’études sérieuses, de piété, surtout eucharistique et mariale, et de vie pleine de joie, malgré des conditions matérielles d’une austérité certaine. Les jeunes d’aujourd’hui seraient probablement surpris d’apprendre qu’en ce temps-là, à Bièvres, les chambres des séminaristes ne comportaient ni chauffage ni eau courante ; les postes de radio et les journaux quotidiens n’étaient pas autorisés, fumer était un cas de renvoi ! Le mercredi était jour de congé. Tous devaient se rendre à Meudon où se prenait le repas de midi et faisaient donc de longues marches à pied à travers bois, à l’aller et au retour. Bref les « aspirants » se préparaient à la vie rude des Missions. Mais le départ pour ces Missions d’Asie était encore bien lointain car la formation, après Bièvres, comportait trois ans de théologie à Paris, rue du Bac, sans parler du service militaire et sans prendre en compte les imprévus !

     

    Or les imprévus, en ces années-là, seront vraiment extraordinaires pour tous et spécialement pour Jean Bourcart ! L’imprévu, en 1935, c’est le doublement de la durée du service militaire qui est portée à deux ans ! Heureusement tant pour leur vie spirituelle, que pour l’apostolat dans ce nouveau milieu, les séminaristes pouvaient trouver beaucoup d’aide, surtout en région parisienne où restera Jean Bourcart. Ce seront deux ans... sans histoire, qui vont se terminer en octobre 1937.

     

    Finie la caserne, Jean Bourcart rentre à la rue du Bac où une nouvelle d’importance l’attend : ce ne sera pas à Paris qu’il va faire sa théologie, ce sera à Rome, car ses supérieurs i’y envoient suivre les cours de l’Université Grégorienne et y préparer ses diplômes. Cela veut dire des études plus longues et aussi, plus tard en Mission, une vie de professeur, qu’on peut aimer ou ne pas aimer ! Cela signifie des langues nouvelles à apprendre, comme l’italien, l’hébreu, et surtout une connaissance approfondie du latin qui sera la langue de tous les cours et de tous les examens. Mais ce tournant dans sa vie lui apporte aussi plusieurs avantages comme, par exemple, une formation universitaire, des études plus poussées sous la direction de professeurs éminents et par ailleurs, la vie à Rome peut permettre de mieux comprendre et aimer l’Église, son histoire, ses martyrs et ses saints ! Mentionnons aussi les amitiés nouées avec des condisciples du séminaire français de Santa Chiara et qui dureront toute la vie !

     

    C’est à Rome, en juin 1939, que Jean Bourcart a fait « le pas » du sous-diaconat qui était alors le signe extérieur de l’engagement définitif dans les ordres sacrés.

     

    Mais les événements se précipitent : une nuit de janvier, le ciel avait été illuminé d’une lumière étrange. Le phénomène aperçu à Rome et aussi en France et dans d’autres pays, avait beaucoup intrigué... À la Grégorienne, les séminaristes portugais avaient parlé de Fatima... Mais à cette époque ce nom était encore inconnu de la plupart des Français... Et voilà qu’en septembre 1939 c’est le conflit international. Le sergent Bourcart, mobilisé au 24e R.I., est envoyé en Alsace, sur la rive du Rhin. C’est là qu’il passera la « drôle de guerre ». En février il obtient une permission et peut venir à Paris où il sera ordonné prêtre le 2 février 1940. Il pourra donc désormais exercer un ministère sacramentel au service de ses compagnons d’armes. Il est encore cantonné en Alsace le 20 juin 1940, alors que les troupes allemandes occupent déjà une grande partie de la France et, finalement, viennent prendre à revers les « poches de résistance ». Bourcart y sera gravement blessé, fait prisonnier, soigné par les Allemands et finalement rapatrié comme « grand blessé ». Chez beaucoup d’anciens combattants, ce temps de guerre a laissé de nombreux souvenirs profondément imprimés dans leur mémoire. Peut-être conviendrait-il d’évoquer plus longuement ces mois de guerre et de captivité, mais Jean Bourcart parlait si peu de lui-même et ce sont d’autres soldats qui nous ont rapporté le peu que nous connaissons de cette période de sa vie.

     

    Sa santé, raffermie après un temps de convalescence, lui permet de reprendre ses études interrompues depuis deux ans. Comme on ne peut alors aller à Rome, il s’inscrit à l’Université catholique de Paris et, en juin 1942, y obtient brillamment — avec la mention « bien » — une licence de théologie. Puis, selon la coutume aux Missions Étrangères, en cette même fin d’année scolaire, il reçoit sa « destination » : en quel pays de cette immense Asie sera-t-il envoyé ? Eh bien ! c’est en Chine, dans la province du Sichuan, au Vicariat apostolique de Chengtu, que les supérieurs lui demandent d’aller missionner.

     

    Mais en 1942, la France est toujours occupée par l’armée allemande ; on ne peut pas sortir de l’Hexagone et Monsieur Bourcart, comme on disait à l’époque, devra donc commencer son ministère dans son propre pays natal par des années de professorat. Il aura cependant la consolation d’y trouver un aspect missionnaire car il est affecté au corps professoral de collèges où sont formés de futurs membres de la Société des Missions Étrangères. Il passe ainsi deux ans en Lorraine, à Ménil-Flin, puis deux autres années en Anjou, à Beaupréau. Enfin en 1946 la paix est revenue, des liaisons maritimes ont été rétablies entre l’Europe et l’Extrême Orient. Le P. Bourcart peut s’embarquer à Marseille, à bord du « Pasteur » et, après un mois de voyage, rejoindre sa « Terre Promise », son diocèse de Chengtu où il parvient en octobre 1946. Il y avait exactement treize ans qu’il était rentré à Bièvres pour la formation à cet apostolat  !

     

    Nous aurions aimé connaître ses pensées et ses réactions à ce moment-charnière de sa vie, mais les documents nous manquent à ce sujet. En revanche nous sont bien connus le cadre et le milieu où va commencer sa vie missionnaire, car la grande province de l’ouest de la Chine est célèbre dans les annales des Missions Étrangères. C’est là qu’aux XVIIIe et XIXe siècles avaient œuvré quelques-uns des membres éminents de la Société, comme le Bienheureux Jean-Martin Moÿe et le Bienheureux Taurin Dufresse, martyrisé, lui, à Chengtu en 1815. En 1946 la population du Sichuan était estimée à soixante millions d’âmes. La hiérarchie catholique venait d’être établie et comprenait pour le Sichuan neuf diocèses dont deux gouvernés par le clergé autochtone. À Chengtu, la capitale provinciale, le vieil évêque, Mgr Rouchouse, comptait environ quarante mille catholiques dans son diocèse et cinquante prêtres chinois. Les missionnaires français présents n’étaient plus qu’une douzaine, mais étaient réconfortés par l’arrivée de sept jeunes nouveaux.

     

    Comme tout nouveau missionnaire des Missions Étrangères, Jean Bourcart va se consacrer d’abord à l’étude de la langue locale et, pour cela, il ne pourra pas encore profiter des écoles qui seront bientôt établies ; c’est « sur le tas », sous la direction d’un missionnaire chevronné qu’il va s’exercer à prononcer, le moins mal possible, les mots monosyllabiques de la langue de Confucius selon leur ton propre et leur « aspiration », et s’initier aux secrets du chinois écrit et de ses milliers de caractères.

     

    Pendant une année entière P’ou Chen Fu (P’ou étant le nouveau nom chinois sous lequel il sera désormais connu) peut consacrer la plus grande partie de son temps à l’étude du chinois et également s’initier peu à peu aux particularités de la vie dans la « République Fleurie du Milieu ».

     

    En octobre 1947, son évêque le nomme professeur au grand séminaire régional de Hopatchang. Situé en pleine campagne à une ou deux journées de marche de Chengtu, l’établissement groupait plusieurs dizaines de séminaristes venus de quatre diocèses différents. L’enseignement était donné en latin, mais le chinois aussi été utilisé et le P. P’ou devra continuer l’étude et la pratique de cette langue difficile. En plus de leurs cours de théologie ou d’autres « sciences sacrées », les professeurs assuraient aussi, tous, la direction spirituelle des jeunes qui s’adressaient à eux pour cela... Vie régulière donc que certains, peut-être, trouveraient monotone et qui semblait devoir être la sienne pendant de nombreuses années. Aux vacances, lorsque les étudiants étaient partis se reposer dans leur paroisse d’origine et leur famille, les professeurs pouvaient visiter les confrères dans leurs districts et se documenter auprès d’eux sur les difficultés et problèmes que rencontreraient plus tard dans leur ministère ces jeunes gens qu’ils avaient la charge d’instruire et de former.

     

    Bien vite le P. P’ou peut se rendre compte que les temps sont difficiles ! Les dix années de guerre ou de guérilla ont laissé des traces. La propagande marxiste commence à s’infiltrer partout et montre du doigt des inégalités, des injustices très évidentes. Il arrive que la mentalité, l’état d’esprit de certains chrétiens et même de certains de leurs pasteurs, ne soient pas bons du tout. C’est dans le diocèse de Chengtu, dans un avenir pas très éloigné, que sera formé le premier groupe de « chrétiens patriotiques », de toute la Chine. Au cours de son histoire plusieurs fois millénaire, et même au cours des deux derniers siècles, la Chine avait subi bien des orages. Mais les missionnaires les plus lucides se rendent compte de la gravité de la situation. Au cours de sa seconde année à Hopatchang, en 1949, ces dangers se précisent et on commence à évacuer hors des frontières des séminaristes et des prêtres « pour les mettre à l’abri ». En juillet 1949, un premier groupe de séminaristes de Chengtu est envoyé au séminaire international de Penang, en Malaisie, à des milliers de kilomètres ! Puis tout le nord de la Chine tombe au pouvoir des communistes qui, le 1er octobre 1949, proclament à Beijing l’établissement de la « République Populaire de Chine ». Deux mois plus tard, le séminaire est fermé, les professeurs rentrent à Chengtu, mais pour quel avenir  ?

     

    Le P. P’ou va passer une année entière, un peu désœuvré, à l’évêché de Chengtu. Pendant ce temps, la 8e « Armée de Libération » continue à progresser et bientôt est maîtresse de tout le pays. Ses soldats, avec discipline, mettent en place les structures qui, disent-ils, permettront d’obtenir une méthode scientifique de gouvernement du peuple par les représentants du peuple !!! Après le ramassage systématique de toutes les armes et munitions, pour rendre inefficace toute tentative de rébellion, c’est la constitution dans chaque village d’une sorte de garde nationale dotée de pouvoirs exorbitants pour surveiller et contrôler les déplacements et la vie en famille, de jour et de nuit ! Puis la population est répartie en cinq classes sociales en vue de l’organisation de la lutte des classes qui sera sanglante, ô combien ! Dans les campagnes, les écoles et dispensaires tenus par la Mission sont fermés ou confisqués ; les réunions pour le culte, le catéchisme ou la prière, interdits. D’ailleurs, plusieurs fois la semaine, toute la population doit suivre, durant de longues heures, les réunions d’endoctrinement. Les prisons regorgent « d’ennemis du peuple » et pareillement les pagodes transformées en lieu de détention. Mais il y a tant de prisonniers que les détenus doivent travailler à construire de nouveaux bâtiments d’incarcération.

     

    Des brutalités, des exactions et des crimes commis sous le nouveau régime, le P. P’ou n’en connaîtra que peu et seulement par ce que les autres lui en diront. En effet, des directives étaient venues de la Nonciature qui pouvaient se résumer de la façon suivante : tous les missionnaires ayant charge d’âmes doivent rester sur place quels que soient les dangers et difficultés. Quant aux nouveaux venus qui n’ont pas encore charge d’âmes, ils peuvent demander des autorisations pour sortir de Chine. C’est ce que va faire le P. P’ou qui va quitter son diocèse en fin 1950 pour se rendre à Hongkong. Son voyage va durer plus d’un mois et nous en connaissons quelques péripéties par un récit publié dans le Bulletin des Missions Étrangères (Année 1951, pp. 248-251).

     

    Sa première étape le mène jusqu’à Chungking, à cinq cents kilomètres, où il espère trouver des moyens de transport par le Fleuve Bleu. Il devra séjourner trois semaines dans cette grande métropole, pas seulement pour trouver une place sur un bateau, mais surtout parce qu’il doit, comme tous les « impérialistes » en instance de départ, comparaître dans un bureau de police, devant une jeune fille chinoise, ancienne élève de l’Université l’Aurore, dit-on, devenue cadre supérieur communiste, qui examine avec minutie tous les éléments de chaque dossier et force les visiteurs à répondre à toutes sortes de questions... Un confrère du Yunnan, qui avait cru pouvoir prendre « à la rigolade » cet examen et avait failli le payer très cher, lui avait fait parvenir un message « À Chungking, attention à Graziella ! »…

     

    La navigation à travers les gorges du Yangtsekiang entre Wanhsien et Ichang, surtout en hiver, quand les eaux sont très basses et que les rochers affleurent partout, est spectaculaire. Mais P’ou Chen Fu a en tête des préoccupations qui ne sont pas d’ordre touristique ! À chaque étape, et elles sont nombreuses ces étapes, il essaie, puisqu’en principe il est voyageur libre et non pas expulsé entre des policiers, de contacter les missionnaires, mais c’est pour entendre partout le récit des humiliations et des souffrances, des tortures parfois, des séjours en prison et des comparutions aux terribles et cruels « jugements populaires », les «T’eou Tsen »

     

    Après un mois de repos dans la colonie britannique, le P. Bourcart se rend fin mars 1951 en Malaisie, à Penang, au nouveau poste de travail auquel les Supérieurs de Paris l’ont affecté, et c’est une fonction semblable à celle qu’il exerçait à Hopatchang qu’il va y trouver. Mais le cadre est différent, car Penang est situé près de l’équateur. Les températures élevées, toute l’année, de nuit comme de jour, et l’humidité excessive vous gardent en transpiration presque continuelle. Penang, c’est aussi une grande ville moderne, où dans un site bien choisi au bord de la mer, la Société des Missions Étrangères a construit un séminaire pour la formation des prêtres asiatiques. Tel est en effet le premier et principal but de la Société. Sur un « campus » très vaste et dans des locaux fonctionnels où travaillent une dizaine de « directeurs » au service d’étudiants en théologie et philosophie. Comme à Hopatchang et davantage encore, la question des langues à utiliser reste une sérieuse difficulté : au cours, comme en récréation, on parle latin, car c’est la seule langue commune à tous ces jeunes gens venant de tant d’ethnies et pays différents. Pourtant le chinois est encore très utile, et dès qu’on sort dans la rue, l’anglais est à peu près indispensable.

     

    Aimé de ses confrères et de ses étudiants, le P. Bourcart semblait bien réussir dans ce nouveau cadre. On aurait pu croire que lui qui depuis dix-huit ans avait neuf fois changé de ville et six fois de pays, commençait à Penang une longue période de stabilité. En fait le  « Collegium Generale » ne le gardera qu’un peu plus de trois ans. En 1954, on apprend qu’il va retourner en France pour un congé et un séjour à l’hôpital. Quand il rentre d’Europe, c’est pour quitter l’enseignement et prendre du ministère paroissial.

     

    Il sera regretté au « Collegium Generale » comme il avait été regretté ailleurs où il avait travaillé. Partout en effet, il avait donné l’exemple de la piété, de la joie et du courage, et surtout de la charité fraternelle qu’il savait’ pratiquer chaque jour avec tact et discrétion, rendant sa compagnie si agréable !

     

    Pour ces années passées à Penang on peut conclure par ce qu’écrit un confrère qui fut avec lui membre du corps professoral :

     

    Un beau jour le P. Jean Bourcart apparut au Collège de Penang et nous fut présenté. Il reçut une vaste chambre à un angle du bâtiment, s’entendit dire par le Père supérieur qu’il enseignerait le dogme, et fit désormais partie du paysage.

     

    Il était là aux repas et au réfectoire, il était là à la chapelle et aux réunions du conseil, il était là aussi le soir pour la partie de carte rituelle, toujours consciencieux, maigre et calme ; montrant une ou deux fois par an quelque degré de bouillonnement intérieur. Il allait aider quelque peu le dimanche à la paroisse voisine, et le mercredi, en soutane avec son chapeau et son parapluie, il prenait tout seul la route qui menait alors à Mariophile pour le repas de midi.

     

    Parlant très peu de sa famille, de ses ennuis de santé ou de sa vie en Chine, il apparaissait un peu comme Melchisédech “sans père ni mère” ou comme un voyageur qui suivait son chemin bien à lui sans gêner personne.

     

    Mis en charge de la liturgie, il fit cela très bien et avec beaucoup d’amour. Lorsqu’il le fallait, il faisait face sans faiblir au Père supérieur et au Père économe réunis, parce qu’il pensait qu’il fallait de nouveaux vêtements liturgiques ou quelque mise à jour dans les cérémonies. Puis il retournait à son silence.

     

    Après trois années au Collège, en partie pour des raisons de santé, il repartit discrètement comme il était venu. »

     

    Le P. Bourcart part donc en congé en 1955, et c’est alors, semble-t-il, qu’il dut résoudre une question qu’il se posait depuis assez longtemps : était-il appelé ou non à la vie monastique ? La réponse fut non. Il revient et dès octobre de la même année est affecté à l’archidiocèse de Malacca-Singapore où il débarque en mars 1956.

     

    Dans la ville de Malacca, l’église Saint-François-Xavier est une vieille paroisse indo-curasienne. Jean Bourcart y fut nommé vicaire sous un jeune curé Indien, le P. Lourdes. Ne connaissant pas le tamoul, le P. Bourcart acquiert une bonne connaissance du malais populaire, parlé par beaucoup. Et comme son curé visite souvent les communautés éparpillées dans les plantations d’hévéas, c’est lui qui tient la résidence. D’allure ascétique, coiffé d’un béret bien français, il arpente les rues de la vieille ville où il est bien vite connu et apprécié. Discret et bon, il est le vicaire qui ne porte pas ombrage, toujours serviable et effacé.

     

    Pourtant, c’est durant ces années de Malacca qu’il commence à croiser le fer avec les derniers tenants du Padroado. En effet, dans la ville de Saint-François-Xavier une paroisse dépend encore de l’évêque de Macao avec juridiction personnelle sur la cité et peut-être sur tout l’État de Malacca. D’où conflits possibles et parfois réels entre le clergé et les paroissiens de Saint-Pierre (Padroado) et ceux de Saint-François-Xavier. Le P. Bourcart souffre de cette situation qui amène des divisions dans une communauté catholique peu nombreuse. C’est une situation bien difficile à expliquer aux non-chrétiens. D’autant que les paroissiens, lorsque cela les arrange, savent bien jouer de la confusion qu’amène cette double juridiction, soit pour recevoir de l’aide matérielle, soit pour faire donner des funérailles chrétiennes à quelqu’un qui n’est pas en règle avec sa paroisse (nous sommes avant Vatican II). Notre patient et silencieux confrère scrute le droit canonique, étudie ce qui a été fait en Inde dans des circonstances similaires, relève en détail les difficultés rencontrées, et ne cède pas de terrain. Il s’ouvre de tout cela à son archevêque qui écoute, pose des questions, s’indigne même et... repart pour Singapore.

     

    Malacca sait découvrir le cœur du P. Bourcart sous son aspect réservé. Son humour froid en déconcerte beaucoup, mais c’est à lui qu’on va s’il s’agit d’un conseil ou d’un encouragement. À l’annonce de son décès, presque trente ans après son départ de la paroisse, l’église était pleine pour la messe célébrée à sa mémoire.

     

    Son séjour dans cette ville aurait dû se prolonger plusieurs années encore, mais la maladie qui sans doute causait sa maigreur, s’aggrava, d’où une hospitalisation d’urgence à Singapore et une opération de l’estomac. Sa convalescence, entraîne un travail pastoral plus limité. À Notre-Dame de la Paix, il met de l’ordre dans les registres, fait des catéchismes d’adultes et s’habitue à la vie de paroisse dans ce presbyterium aux composantes multiples : prêtres locaux chinois, indiens et eurasiens ; confrères des Missions Étrangères ; jésuites irlandais ; rédemptoristes australiens ; prêtres diocésains originaires de la Chine continentale ; franciscains généralement chinois ; scheutistes belges ; picpuciens hollandais... À Singapore se trouve également une paroisse du Padroado avec des prêtres portugais et goanais. Au bout de dix-huit mois de séjour dans l’île de Singapore, Jean Bourcart revint en France pour un congé de mars 1964 à janvier 1965.

     

    De retour de congé, le P. Bourcart est nommé vicaire du P. Munier à la paroisse de la Sainte-Famille, à dix kilomètres du centre ville. Cette paroisse constitue une importante communauté très vivante, avec de nombreux chrétiens eurasiens (les De Souza, Rosario, Da Silva, Gomes, Fernandes), et un nombre croissant de chrétiens chinois.

     

    Dès le mois de novembre Jean Bourcart se trouve curé par intérim, puis curé en titre en juillet 1966. Mgr Olçomendy avait eu assez de temps pour se convaincre que notre confrère était bien le prêtre qu’il fallait là. En plus de la pastorale très absorbante, d’autant que le P. Bourcart fait toute chose avec soin et minutie (une répétition de cérémonie de mariage peut durer plus longtemps que le mariage lui-même), il faut agrandir l’église, rebâtir le presbytère et construire des salles paroissiales, trois projets à synchroniser sans pour autant paralyser la vie de la paroisse. Il n’hésite pas, choisit un des meilleurs architectes de l’île, fait appel à la générosité des paroissiens et va de l’avant, sans s’inquiéter des suggestions de dernière heure, car il a son projet clairement arrêté. Et l’ensemble est un succès. A plus de cinquante ans le P. Bourcart, que l’on associe plutôt à la vie du cloître et à l’ascèse, parle dollars, sacs de ciment, loterie et s’avère un excellent administrateur et un bon bâtisseur. Le P. Louis Danion est son fidèle vicaire, et pendant les vacances du grand séminaire il accueille volontiers Michel Arro, ancien vicaire de la paroisse.

     

    Jean Bourcart est un homme de peu de paroles, qui rumine les textes de Vatican II, et reste très près des gens. Derrière un premier abord plutôt distant, ceux-ci découvrent sa bonté et son dévouement. Mais il ne faut pas abuser. Il peut glacer du regard celui qui veut le tromper, et si elles sont rares, les colères du P. Bourcart n’en sont que plus redoutables.

     

    Il avait un emploi du temps réglé et précis : outre la vie culturelle de la paroisse, la Légion de Marie, la Conférence Saint-Vincent-de-Paul, le soin des malades, les catéchismes d’adultes l’occupent à plein. Au volant de sa voilure, suivant un itinéraire toujours préparé et sans excès de vitesse, il parcourt sa paroisse, arrivant toujours quelque part à l’heure annoncée. Une plaisanterie lancée au passage montre qu’il sait fort bien ce qui se passe, et qu’il a de l’humour, un humour à froid qui au premier abord déconcerte, mais à la réflexion réjouit les esprits. Il aime prendre les gens par surprise : à une jeune femme d’une autre paroisse qui lui demande s’il voudrait bien la marier dans son église, il répond sans le moindre sourire : « Certainement, Mademoiselle, mais pas cet après-midi car je suis très occupé ». La demoiselle est tellement surprise qu’elle part sans lui avoir indiqué la date du mariage. C’est lui qui la rappellera plus tard pour réparer cet oubli, dont il est bien un peu la cause.

     

    Entre confrères on arrive quelquefois à le faire rire, un vrai rire, qui va plus loin que le sourire retenu qui d’habitude est le sien. Le faire rire, c’est rare, mais cela vaut la peine, car on découvre alors un nouveau Jean Bourcart, spontané, d’une ouverture et d’une simplicité d’enfant, très différent du personnage habituel. Très simple aussi dans sa manière de vivre, toujours net et sans recherche dans son habillement, qu’il soit en soutane ou en pantalon et chemise (chemises à manches longues, bien sûr), il a le sens du décorum et de l’étiquette. A un des vicaires qui portait la communion aux malades en autobus, il disait : « Prenez donc un taxi, c’est plus digne pour le Saint Sacrement, la paroisse paiera, ne vous inquiétez pas » ; et le confrère, son contemporain aux idées tout aussi fermes, de répondre : « Oh, Jésus aime beaucoup se trouver dans la foule ». Avec un sourire, les deux restaient sur leurs positions.

     

    Lorsque après sept ans il prend son congé, il laisse à son successeur une paroisse très vivante et bien équipée. Ces années à la Sainte-Famille ont certainement vu le P. Bourcart « at his best », et les paroissiens l’ont beaucoup apprécié. Si, après son départ, sa discrétion ne lui permettait pas d’accepter, sinon rarement, des invitations, les liens d’amitié étaient restés vrais et durables.

     

    Après six mois de congé au cours desquels il suit fidèlement sessions et retraites et qui lui font du bien, il est nommé à la cathédrale, dédiée au Bon Pasteur, d’abord comme vicaire, puis comme curé et enfin comme recteur d’une église qui n’est pas une paroissiale. Mais cette paroisse qui n’en est pas une, avec des gens venant de partout, ce centre de culte qui ne peut et ne veut constituer une communauté, le laisse mal à l’aise. En effet, le centre de la ville reste encore divisé en paroisses linguistiques : la cathédrale pour les gens de langue anglaise, Saints-Pierre-et-Paul pour ceux de dialecte teochew, le Sacré-Cœur pour les cantonnais, Notre-Dame de Lourdes pour les tamouls, et Saint-Joseph, paroisse du Padroado qui revendique la juridiction sur tous les Portugais de l’île.

     

    Or, à la Sainte-Famille, notre confrère n’avait pas craint sa peine pour « libérer » cette banlieue de l’emprise du curé portugais. Ce n’était pas facile quand, en face du presbytère, se tenaient les réunions de la Légion de Marie ou de la conférence Saint-Vincent-de-Paul de la  « Mission Portugaise ». Et ce n’est ni agréable, ni très catholique, de s’entendre qualifié de « Mission Française ». Aussi le P. Bourcart n’hésitait-il pas, malgré les froncements de sourcils de Mgr Olçomendy, à mettre le Délégué apostolique au fait de la situation, l’amenant sur le terrain et lui mettant sous les yeux les difficultés pastorales en résultant.

     

    À la cathédrale il a l’impression de perdre son temps : des églises trop nombreuses avec des paroissiens diminuant en nombre et augmentant en âge. Discrètement il fait demander à l’archevêque de le transférer ailleurs. Ce dernier temporise, ne sachant que faire en pratique. Le P. Bourcart ne s’avoue pas battu, il fait admettre peu à peu ses idées, propose un plan. Aussi le nouvel archevêque, Mgr Yong, peu après sa nomination, divise-t-il le centre de la ville en paroisses territoriales et fait de la cathédrale un lieu de culte non paroissial dont notre confrère devient le recteur. Du coup il supprime les vénérables fonts baptismaux de l’église-mère (elle n’est plus une paroisse !) et son successeur devra récupérer la cuve baptismale dans l’arrière-boutique des Pompes Funèbres où elle attendait la casse. Car enfin, une cathédrale sans fonts baptismaux ! Le P. Bourcart se serait-il montré trop radical, une fois dans sa vie ?

     

    Quelques années plus tard il aura la joie, grâce à l’initiative de l’évêque de Macao, de voir le Padroado remettre aux évêques du lieu ses paroisses de Singapore et de Malacca. Les difficultés n’en disparaissent pas pour autant en un clin d’œil, mais la situation est désormais claire, et « Saint Joseph des Portugais », à deux cents mètres du Bon Pasteur, devient à son tour lieu de culte non paroissial avec un recteur et non plus un curé.

     

    Tout en élaborant ces changements, le P. Bourcart tâchait de donner vie à sa paroisse et aux célébrations liturgiques. Ce n’était pas facile : des gens venaient de partout, les touristes étaient nombreux, et l’église trop grande pour une communauté en diminution. Mais le P. Bourcart  persévère. Tous les dimanches soir avant de commencer la célébration, il invite les assistants à se rapprocher de l’autel. Aussi lors de son départ en congé, à l’aéroport, un de ses fidèles amis lui dit : « Père, n’oubliez pas. Dès qu’on annoncera que l’avion va décoller, mettez-vous debout dans l’allée centrale et appelez les passagers : Venez vers l’avant, venez vers l’avant ». Il n’y eut pas de réponse audible, mais un beau sourire. Il savait plaisanter, et aussi être l’objet de plaisanteries.

     

    Durant ces années à la cathédrale, il se tourne vers un ministère qui par la suite l’occupera beaucoup : la visite régulière d’un grand hôpital de la ville. Chaque semaine il y consacre deux ou trois après-midi, visitant les malades même des paroisses de la périphérie, soulageant les prêtres de celles-ci du long trajet que nécessita le déplacement. Le P. Bourcart sait écouter, prier, plaisanter ; il redonne espoir et courage, console les familles. Il se révèle excellent dans ce ministère, et bien qu’il ne livre guère ses sentiments, on devine qu’il s’y trouve à l’aise. Pendant son congé en France il s’informe plus spécialement sur ce qui se fait dans les hôpitaux. Il reviendra mieux préparé pour ce ministère des malades qui désormais tiendra une grande place dans son ministère jusqu’à la fin de sa vie missionnaire.

     

    Jean Bourcart rentre à Singapore en 1979. Il passera ses dix dernières années dans l’île comme vicaire et aumônier d’hôpital. Il va dans un nouveau quartier de deux cent cinquante mille habitants, à la paroisse du Christ Ressuscité, paroisse de huit à neuf mille catholiques, fondée et dirigée avec maestria par le Père Abrial. Le travail est très différent de celui accompli à la Sainte Famille ou à la Cathédrale, mais Jean Bourcart est toujours maître de lui-même et de la situation. Il reste un vicaire toujours respectueux de l’autorité du curé et un confrère toujours serviable dans les limites d’un emploi du temps bien organisé. Chaque journée se termine à 21 h 30 par les nouvelles qu’il écoule à la radio —jamais à la télévision. Aller au-delà de cette limite est vraiment de l’inédit et du surprenant. Et avec le P. Bourcart le curé n’a pas à s’inquiéter : les nombreuses portes sont bien fermées, les ventilateurs et climatiseurs éteints, aucune lumière ne reste allumée sans raison. Il s’adonne au ministère pastoral et visite régulièrement deux hôpitaux, un apostolat pour lequel il n’a pas encore été remplacé.

     

    Il se plaît à Toa Payoh et s’entend bien avec les curés et les vicaires qui s’y succèdent. Le P. Arotçaréna l’aide à comprendre quelques mystères de la mécanique automobile, sans pourtant le convaincre, car il continue à vérifier souvent l’eau du radiateur. Toujours est-il que sa voiture, très bichonnée, ne le laissera jamais en panne. À son curé qui s’étonnait de le voir rentrer à pied alors qu’il avait envoyé son auto au garage pour un graissage, il répondit impassible : « Je l’ai vendue pour acheter du chocolat ».

     

    Les années passent, le Père reste égal à lui-même. Toutefois au début de 1988 il se sent fatigué. De nombreux hématomes apparaissent sous la peau, comme s’il était couvert de bleus. Il subit des examens, une hospitalisation, puis après un temps de flottement, le diagnostic vint, clair et précis : la leucémie. Jean Bourcart n’est pas ébranlé pour autant. Après un premier traitement il reprend le travail paroissial et les visites à l’hôpital. On s’interroge : « Mais se rend-il compte de son état ? le docteur l’a-t-il averti ? » et lui d’expliquer : « Je sais très bien ce que j’ai, mais le mot de leucémie effraie les chrétiens, il ne faut pas l’employer. Mon congé est pour le mois de mai 1989, j’aurai alors soixante-quatorze ans, j’ai prévu de me retirer en France. De toute manière à Toa Payoh on a besoin de quelqu’un plus jeune. J’y ai fait mon temps. Si ma santé tient bon, je compte suivre ce plan. S’il y avait aggravation, alors j’aviserais ». Il continue donc son ministère, avec des hauts et des bas de plus en plus marqués. Déjà maigre de nature, certains jours il paraît cadavérique. Il répond de moins en moins au traitement, ne peut participer aux célébrations de la semaine sainte 1989. Le temps du départ approche. Les docteurs le surveillent de près. Ils craignent une hémorragie fatale dans l’avion. Un léger mieux s’étant présenté, ils le laissent finalement partir à la date prévue. En fait tout s’est donc déroulé selon le plan arrêté, mais deux jours avant le départ, il n’avait pas encore reçu le feu vert de la Faculté, et avec son humour habituel il commentait : « Je suis pour l’instant suspendu dans les airs ».

     

    Les confrères et les chrétiens savent qu’ils ne le reverront pas, et que le Père ne vivra plus longtemps en ce bas monde. Il célèbre une messe d’adieu la veille de son départ, assiste à un repas à la maison régionale, autant de choses qu’il fait avec son attention et amabilité coutumières. À l’aéroport, il paraît bien frêle ! Les paroissiens sont là. Des dames tiennent à l’embrasser. Il les laisse faire patiemment, puis se redresse, se frotte la joue, et glisse au P. Dufay qui l’accompagne : « Heureusement que j’ai eu la bonne idée de me raser cet après-midi ».

     

    Il arrive à Paris juste avant la Pentecôte. L’absence de soins médicaux spécialisés en cette longue fin de semaine aggrave son état. Il subit une opération de la dernière chance : on lui enlève la rate. Il s’en remet assez vite et part pour Lauris. Mais en août on doit à nouveau l’opérer d’une occlusion intestinale, signe que le cancer se généralise. Il se rétablit avec difficulté. Il a exprimé une préférence pour Montbeton, on l’y conduit en ambulance. Doucement sa santé s’améliore. Il reste si vivant que certains doutent qu’il réalise la gravité de son état. Mais lui a su mettre toutes ses affaires en ordre. Il se fait aussi discret que possible et ne veut pas gêner. Il s’intéresse à la vie de Singapore, envoie des cartes de Noël, prend un abonnement au journal catholique du diocèse. Ce n’est pas inconscience, mais refus de se replier sur soi. Au début du mois de janvier, il doit être hospitalisé, d’abord à Toulouse, puis à Montauban. Il décline rapidement et meurt le 18 janvier 1990.

     

    Tandis que son condisciple de Paris, Rome et Penang, le P. Le Dû donne l’homélie des obsèques et que le P. Barreteau y représente les confrères de la région, des messes sont célébrées à Singapore par la communauté des Missions Étrangères et d’autres à la demande de ses paroissiens. Le P. Jean Bourcart nous a quittés avec dignité et discrétion.

     

    Se rendait-il compte de son état ? Cette question que tant de personnes ont posée appelle une réponse bien simple : il avait pris le parti de vivre aussi pleinement que possible chaque jour que Dieu lui accordait. Avec discrétion, calme, dans l’ordre et la générosité. Il a mené une vie ouverte aux gens et aux confrères, au fait de leur existence et des problèmes qu’ils rencontraient, mêlé à leurs activités. Malgré les apparences, il n’avait rien d’un moine. Il était un pasteur, traditionnel certes sur plus d’un point, mais sensible et réceptif, de bon conseil et de grande bonté. Très au courant de la transformation de la société et des mentalités dans ce Singapore qu’il connaissait bien, il avait un regard critique et bienveillant à la fois.

     

    Jean Bourcart était un esprit libre. On ne pouvait le ranger dans un groupe ou un autre. Son indépendance d’idées surprenait parfois, de même que sa fermeté à présenter ses opinions alors qu’il savait qu’elles ne seraient pas bien reçues. Il étonnait sans doute ceux qui ne le connaissaient pas bien par sa manière de défendre le respect de la justice et les droits de la personne humaine, mais les hochements de tête de certains ne l’arrêtaient pas. Toute son intelligence et son cœur passaient dans ses phrases. Il n’était pas un tribun, mais il était convaincu, et cela se remarquait.

     

    Travailler avec lui dans un même tribunal ecclésiastique, était découvrir cet amour de la liberté et de la vérité. De longues années il remplit la fonction de juge. Il étudiait minutieusement tous les cas, annotait les dossiers, montrait de grands égards aux personnes, mais savait aussi poser la question inattendue qui faisait jaillir de nouveaux éléments. Il écoutait, soupesait, équilibrant les exigences du droit et la bonté du pasteur. Puis il prenait une décision contre laquelle il n’y avait pas à revenir.

     

    « Le P. Bourcart, un saint homme », disent plus d’un. Il s’amuse certainement et sourit. Jamais il n’a révélé ses sentiments profonds sur Dieu ou la prière. Jamais il n’a eu de grands élans mystiques, du moins visibles pour des tiers. C’était un homme de mesure. On le voyait prier avec toute son attention et tout son cœur, fidèle aux prières traditionnelles du prêtre et de l’Église. Il était discret et presque un peu trop poli dans ses relations avec les autres. Jamais on ne l’a entendu critiquer son prochain ni souligner des défauts. Au contraire, si la conversation avait tendance à s’engager dans cette ligne, il cherchait à l’arrêter en parlant d’autre chose. Cela agaçait parfois, semblait artificiel, un peu trop « ecclésiastique » ; c’était de sa part délicatesse, car s’il pensait devoir dire quelque chose, il le faisait avec netteté, décision et précision. Tout cela, joint au calme et à la sérénité dont il fit preuve dans les difficultés, par exemple durant sa maladie, explique peut-être qu’on le qualifie de « saint homme ».

     

    Il nous a quittés ne prenant personne par surprise, et n’étant pas lui-même surpris. Ses derniers mois à Montbeton le rapprochèrent encore plus de la Société à laquelle il était très attaché, car si certains voyaient dans le P. Jean Bourcart un moine, il était avant tout un missionnaire.

     

    • Numéro : 3653
    • Pays : Chine Malaisie Singapore France
    • Année : 1946