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Privat BOUQUET (1824-1894)

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    M. Privat-Félix Bouquet, du diocèse du Puy, arriva au Mayssour, en compagnie de M. Pierre-Antoine Tuffou, à la fin de l’année 1848. Sa forte constitution, sa rare énergie de caractère, son ardente cha­rité, sa piété éminente, ses talents peu ordinaires, firent de suite fonder sur lui de grandes espérances : nous allons voir qu’il sut par­faitement les réaliser.

    Dès son arrivée en mission, il se livra à l’étude du tamoul avec toute l’ardeur que lui inspirait son désir de travailler au salut des pauvres Indiens. On rapporte que, grâce à ses efforts et à son heu­reuse mémoire, quinze jours seulement après son arrivée, il put prê­cher un sermon en tamoul, tiré d’un des ouvrages du célèbre Père Beschi. Les chrétiens, ravis d’étonnement, vinrent pour le féliciter et s’entretenir avec lui, espérant que sa conversation serait aussi brillante que son sermon. Quelle ne fut pas leur déception, quand ils virent qu’il ne pouvait les comprendre, ni se faire comprendre d’eux ! Certes c’était déjà bien beau que le missionnaire fût capable de débiter avec succès ces pages tamoules, quelques jours après avoir commencé l’étude de la langue.

    Bientôt Mgr Charbonnaux l’envoya dans l’important district de Settihally, comme auxiliaire de M. Boyer. Pour administrer les chrétiens de cet endroit, il fallait connaître le canara. M. Bouquet s’adonna à l’étude de cette langue avec son activité habituelle, et, en peu de temps, parvint à la parler très facilement.

    Il put alors donner libre carrière au zèle qui le dévorait. Il par­courait tour à tour les diverses chrétientés de son immense district, prêchant chaque jour avec une éloquence qui lui mérita de la part de ses confrères le surnom de Chrysostome. La charité avec laquelle il s’occupait des intérêts spirituels et temporels de ses chrétiens lui concilia partout leur estime et leur affection.

    Le district de Settihally comprenait plusieurs stations situées dans les montagnes si malsaines des Ghattes. M. Bouquet dont le zèle ne connaissait point de ménagement, y prit la fièvre des bois qui devait le faire souffrir pendant presque toute sa vie. Mais la maladie ne lui paraissait pas une raison suffisante pour suspendre ses travaux apos­toliques : il disait que son meilleur remède était le confessionnal. De fait, quand il avait abondamment transpiré en entendant un grand nombre de confessions, la fièvre diminuait et il se trouvait beaucoup mieux.

    Il alla ensuite partager l’apostolat de M. Tuffou dans le pays du Nagar. L’administration de ce district est particulièrement pénible, tant à cause de l’insalubrité du climat, que de la grande distance qui sépare une chrétienté de l’autre. Mais les forces et le courage de notre confrère triomphaient de toutes les difficultés, et, malgré la fièvre qui venait fréquemment le tourmenter, il évangélisa cette contrée pendant neuf ans. Ce fut durant son séjour dans le Nagar, qu’il construisit à grand’peine l’église de Tirthally, petite ville située dans les forêts des Ghattes ; et les anciens chrétiens de l’endroit se plaisent encore à parler de sa charité, de son désintéressement et de la gaieté de son caractère.

    En 1865, M. de Vecchi, originaire de Milan, s’était associé avec M. Cammiade, de Madras, pour établir à Kanghéré, à l’ouest de Bangalore, une manufacture de soie, qui occupait beaucoup de monde, entre autres un grand nombre de nos orphelines. Le mélange des personnes des deux sexes, nécessité par les divers travaux, donnait lieu à de graves désordres. Mgr Charbonnaux pensa que pour y remédier, l’énergie et le zèle d’un missionnaire tel que M. Bouquet étaient requis, et il l’envoya à Kanghéré.

    La conduite de notre confrère répondit à l’attente du vicaire apos­tolique. Il prit toutes les mesures que lui suggéra son zèle guidé par la prudence pour mettre fin aux scandales, et ses efforts furent cou­ronnés de succès.

    Le séjour qu’il fit ainsi dans les bas-fonds de Kanghéré lui causa un redoublement de fièvre, ce qui détermina Mgr de Jassen à l’en retirer pour lui confier le district de Bégour, l’un des plus sains de la Mission. M. Bouquet déploya là, comme ailleurs, son dévouement vraiment apostolique. Il ranima la foi et la piété des néophytes par sa parole embrasée, et releva le culte de notre sainte religion par la solennité des fêtes, la splendeur des processions et la décoration des oratoires. Ce fut à cette époque aussi qu’il construisit l’église de Kammanahally.

    Pendant la terrible famine de 1877-78, il redoubla de zèle et de générosité pour assister les chrétiens et les païens dont il eut le bonheur de régénérer un grand nombre dans les eaux du baptême.

    La Mission avait acheté, à cinq milles de Bangalore, un petit vil­lage, appelé Taïpaléam, pour y grouper quelques-unes des familles de néophytes que la famine nous avait amenées. Ces familles encore à moitié païennes et manquant d’une bonne direction, laissaient beau­coup à désirer et étaient sur le point de se disperser, lorsqu’en 1880 Mgr Coadou eut l’heureuse idée de confier à M. Bouquet le soin de la station naissante. Sa Grandeur ne pouvait faire un meilleur choix. Notre confrère s’occupa de la culture des terres concédées aux chrétiens, et plus encore de celle de leurs âmes. Grâce aux secours qu’il reçut du cardinal Bourret, qui avait été son condisciple au petit séminaire et qui resta toujours son ami dévoué, il put bâtir une belle petite église et eut la consolation de voir prospérer le nouveau poste de Taïpaléam.

    Ces néophytes réclamaient sans doute beaucoup de soins, mais n’absorbaient pas toute l’activité du missionnaire. Quand on avait besoin de secours dans l’une des paroisses de Bangalore, le vicaire apostolique n’avait qu’à faire un signe, à manifester un désir, aussitôt M. Bouquet venait se mettre à sa disposition et remplacer un prêtre malade ou absent.

    Au commencement de 1888, le poste de Settihally que nous con­naissons déjà vint à vaquer. Mgr Coadou désigna M. Bouquet pour le remplir avec l’assistance de M. Yverneau, mais Sa Grandeur, qui se trouvait alors en visite pastorale, ignorait que notre confrère fût plus malade que d’ordinaire. Au jour fixé par l’évêque, et malgré le conseil qu’on lui donnait d’attendre le retour imminent du prélat à Bangalore, l’intrépide missionnaire se mit en route pour sa nouvelle destination, heureux de faire la volonté de Dieu en faisant celle de son supérieur. Mgr Coadou, informé du véritable état des choses, regretta d’avoir donné au cher malade un district si difficile à admi­nistrer et ne tarda pas à le rappeler dans celui de Bégour. Là, le vieux missionnaire se remit à l’œuvre avec entrain, sans compter avec son mal. Grâce à l’énergie de volonté qui le distinguait, il trouva encore assez de force et de courage pour ériger une église à Kodati ; toutefois ce fut sa dernière œuvre. La maladie s’aggravant, il dut se retirer à Bangalore pour y passer les dernières années de sa vie.

    Ce repos forcé répugnait beaucoup à son naturel ardent ; mais ce qui le mortifia le plus, ce fut l’espèce de séquestration à laquelle le condamna son mal, que l’on prit à tort ou à raison pour la lèpre, cette affreuse maladie dont notre divin Sauveur a daigné revêtir les apparences au temps de sa passion. Toutefois notre vertueux confrère ne se plaignit jamais. Il accepta l’épreuve comme un excellent moyen de purifier son âme avant de comparaître devant le souverain Juge. Non seulement il montra une patience inaltérable ; il garda encore sa gaieté habituelle.

    Il commença dès lors à mener une vie d’anachorète, partageant ses journées entre la prière, la méditation et la lecture spirituelle. Il eut encore, pendant quelque temps, la consolation de célébrer la sainte messe, et il le faisait avec une telle ferveur que l’on aurait cru voir un séraphin à l’autel. Quand ce bonheur lui fut refusé, il eut du moins la douce satisfaction de communier tous les jours.

    En 1890, un missionnaire d’élite, M. Quénard, était subitement atteint d’un mal qui ne laissait aucun espoir ; il n’avait que trente-cinq ans. À cette nouvelle, M. Bouquet qui se croyait désormais inutile à la Mission, fit à Dieu l’offrande de sa vie pour conser­ver celle de son jeune confrère. Le Seigneur, dont les desseins sont impénétrables mais toujours adorables, ne se laissa pas fléchir, et M. Quénard mourut bientôt après. Quoi qu’il en soit, notre saint missionnaire a dû recevoir la récompense de son héroïque sacrifice.

    Nous avons dit plus haut quels liens d’affection unissaient le car­dinal Bourret et le cher malade. Quand Son Eminence eut appris l’état de M. Bouquet, elle voulut lui venir en aide, et, en même temps, lui adressa une lettre qui lui causa une joie bien vive : nous te­nons à la citer ici.

    Mon cher et vieil ami, écrivait l’éminent prélat, à la date du 19 décembre 1893, j’ai appris de diverses sources la grande affliction qu’il a plu à Dieu de vous envoyer, comme récompense de près d’un demi-siècle d’apostolat dans les missions de l’Inde. C’est dignement couronner votre carrière, et il faut que Notre-Seigneur vous aime bien pour avoir voulu vous associer d’aussi près et d’une manière aussi intime à son Calvaire.

    Courage, mon pauvre Félix, courage et confiance ! vous avez pris le bon chemin, et il « vous mènera où vous avez toujours voulu arriver. J’avais voulu vous suivre et nous étions partis ensemble ; mais.... Priez pour moi, cher ami, et donnez-moi part à vos mérites, car je les estime grands, et ils le sont devant Dieu.

    Donnez-moi aussi de vos nouvelles, si vous le pouvez, ou faites­ m’en donner par quelqu’un de vos confrères ; et quand vous serez en paradis, demandez à Dieu, si je ne vous ai point précédé dans l’autre vie, qu’il ait pitié de moi et qu’il me fasse la grâce de mourir dans son amour et sa charité, comme il vous l’aura faite à vous-même.

    Vous trouverez joint à cette lettre un petit secours. Je regrette que les dépenses exorbitantes que m’occasionne cette année mon élection au cardinalat, ne me permettent pas de faire davantage pour mon ancien condisciple et ami du petit séminaire de la Chartreuse.

    Adieu, mon vieux condisciple ; à nous revoir dans l’éternité.

    Je vous bénis très affectueusement et très tendrement dans le Cœur percé et blessé de  Notre-Seigneur.

    Au mois d’octobre dernier, la maladie de M. Bouquet prit une forme alarmante, qui réclamait un traitement particulier. Monseigneur Kleiner l’engagea à se faire transporter à l’hôpital Sainte-Marthe, où il recevrait les soins d’un médecin catholique et des religieuses du Bon-Pasteur. Notre vénéré confrère aurait préféré rester dans la maison où il était, mais il fit taire ses répugnances et obéit. À l’hô­pital, il édifia toutes les personnes qui eurent le bonheur de l’ap­procher, par sa piété exemplaire, sa patience inaltérable et sa cons­tante bonne humeur.

    Le 14 novembre, voyant décliner les forces de notre vénérable doyen, Monseigneur lui administra l’extrême-onction en présence de quelques confrères. Le malade reçut ce sacrement avec des sentiments touchants de componction et de religion. Pendant les quelques jours qu’il survécut à cette cérémonie, il se prépara de plus en plus au grand passage. Il aimait à rester seul pour converser plus librement avec son Dieu. Son oraison était continuelle ; ne pou­vant plus exercer l’apostolat de la parole, il exerça l’apostolat de la prière jusqu’à son dernier soupir. En effet, sur son lit de douleur, il repassait en esprit, chaque jour, tous les districts de la Mission, l’un après l’autre, et adressait au Ciel des supplications pour les besoins de chacun.

    Le matin du 2 décembre, veille de la fête de l’apôtre des Indes, que M. Bouquet avait constamment cherché à imiter, M. Teissier en allant à l’hôpital, trouva le Père à l’agonie, et se hâta d’en préve­nir le Vicaire général, car Monseigneur était absent.

    M. Baslé envoya MM. Vissac, Gerbier, Cl. Marcon et Beaussonnie pour l’assister dans ses derniers moments. Quelques instants après, M. Barré allait se joindre à eux. Lorsque les confrères arrivèrent, le moribond avait encore sa connaissance, qu’il conserva d’ailleurs jusqu’à la fin.

    M. Teissier lui avait donné l’indulgence plénière in articulo mortis. On récita les prières des agonisants, et on lui suggéra quelques orai­sons jaculatoires qu’il essaya de répéter. À la demande qui fut faite, s’il n’y avait rien qui l’inquiétât, il répondit par une négation bien accentuée. Même réponse, quand on l’interrogea pour savoir si dans ce moment suprême, il n’éprouvait pas quelque tentation parti­culière. Mais quand on lui demanda s’il souffrait beaucoup, il dit simplement : « Oui, beaucoup. » Cependant il était si patient, si calme que l’on aurait pu s’imaginer, à le voir, qu’il n’éprouvait aucune douleur.

    Enfin, à 10 heures ¼ du matin, il s’endormit dans le Seigneur, mais d’une manière si paisible, que l’on eut de la peine à s’aperce­voir du moment où son âme quitta sa dépouille mortelle, pour aller recevoir la récompense de quarante-six ans d’un laborieux apostolat. On peut dire en toute vérité, que M. Bouquet couronna une sainte vie par une sainte mort.

    En lui nous avons perdu un zélé missionnaire, un saint prêtre, un excellent confrère, un modèle de toutes les vertus chrétiennes ; mais nous avons un intercesseur de plus auprès de Dieu, car le cher dé­funt nous disait, quelques jours avant son trépas : « Aidez-moi par vos prières à obtenir la vie éternelle, et une fois que je serai au ciel, je ne vous oublierai point. »

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 564
    • Pays : Inde
    • Année : 1848