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Pierre BOULAY (1903-1946)

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    En quelques heures la mort a arraché M. Boulay à notre affection et l’a couché en un coin de terre chinoise, loin de sa patrie, loin des siens et de sa chère maman surtout dont il nous pariait si souvent. Succombant en pleine fleur de l’âge, il offrit sa mort comme complément nécessaire au sacrifice qu’il’ avait accepté à vingt ans, en consacrant sa vie au service des missions.

     

    Depuis quelque temps déjà, M. Boulay se sentait faiblir. Le 10 juillet, il alla voir le médecin qui diagnostiqua une faiblesse excessive, et lui conseilla le repos. Cependant vers la mi-juillet, son Supérieur devant se rendre en tournée pastorale dans l’île de Waichow, notre confrère tint à l’accompagner, malgré la perspective d’un voyage fatigant et d’un ministère particulièrement pénible en cette saison. C’est à cette occasion que la maladie qui devait l’emporter se déclara. Connaissant le motif qui l’a poussé à suivre son évêque, on ne peut qu’admirer l’étonnante vertu de l’apôtre qui accepte le sacrifice par amour : « Je n’aurais pas dû aller à Waichow, disait-il, mais que voulez-vous, je ne pouvais pas laisser M. Duval seul confesser plusieurs centaines de personnes. »

     

    Effectivement, le voyage en jonque fut un supplice pour lui. Revenu à Pakhoi, il voulut quitter le presbytère et vint s’installer à l’évêché où il escomptait pouvoir se reposer, loin des préoccupations absorbantes de son ministère paroissial. Mais dès le début de son séjour à Pakhoi, il eut le pressentiment de sa mort prochaine. Il en entretenait presque tous les jours son entourage. La mort, on peut le dire, il l’appelait de tous ses vœux. Hélas, elle vint brutale, rapide comme un éclair, alors que personne n’y pensait, car pas un de ses confrères ne le croyait vraiment malade. Durant le mois qu’il passa à l’évêché, il a mené la vie normale d’un apôtre fatigué par son travail, anémié par plusieurs années de privations et de difficultés de toutes sortes. Tous les matins jusqu’à l’Assomption, il célébra la sainte messe, consacrant ensuite le meilleur de son temps à la prière, à l’étude et à d’agréables conversations avec les missionnaires. La célébration de la messe le fatiguait ; il y re­nonça à partir de l’Assomption et s’en trouva légèrement mieux ; la respiration que le moindre effort rendait difficile, subit une nette amélioration, si bien que nous espérions un prompt rétablissement. Lui-même y crut certainement, car les 19 et 20 août, il faisait transporter ses livres et son linge à l’évêché dans l’espoir de préparer ses bagages, car une fois suffisamment rétabli, il comptait rejoindre Fort-Bayard, poste auquel son Supérieur l’avait provisoirement nommé.

     

    Le 21, il disait : « Si je dois quitter ce monde, gardez-moi près de vous, je veux y mourir. Si je dois vivre encore, emmenez-moi à l’hôpital. » Puis son esprit se reportait vers sa chère Normandie, vers son père et sa mère. « Que dirait maman si elle me voyait en cet état ? » Les larmes aux yeux, il s’absorbait dans ces pensées, le regard lointain… Son cœur était avec ses bien-aimés parents. Ses confrères essayaient de le persuader que sa vie n’était pas en danger, et le malade leur répondait par un sourire d’une étonnante douceur. Hélas, il voyait juste, la mort ne devait pas tarder.

     

    Ce soir-là, vers 21 h. 30, il m’appela de sa chambre. J’y courus : il était assis sur une chaise, près de son lit. Vite je lui appliquai sous le nez un tampon de coton imbibé d’alcool : il respira longuement, puis me conta l’accident. Au moment de se coucher, il avait eu un évanouissement et un instant après il avait pu se relever seul, s’asseoir et m’appeler. Je le conduisis dans une chambre voisine où je lui préparai tout ce dont il pouvait avoir besoin durant la nuit. Il me remercia, plaisanta longuement et me demanda de revenir le voir le lendemain avant sept heures. Je m’y rendis une première fois à 5 heures. Il venait de se réveiller ; la nuit avait été excellente, la journée s’annonçait bonne. Je lui fis porter une tasse de café bouillant. Je le revis à 6 h. 30. « Ce café m’a fait du bien », me dit-il. S’il n’y a pas de complications, lui dis-je, à la mi-septembre vous serez complètement guéri et le 1er octobre vous pourrez certainement partir en France. Souriant, il me regardait sans mot dire, une joie mystérieuse éclairait son visage. A 7 h., on lui apporta son petit déjeuner et je lui demandai s’il désirait se lever et regagner sa chambre. Il se leva seul, vint tout joyeux jusqu’à son bureau et s’y assit. Un instant après, brusquement, je le vis renverser la tête sur le dossier de la chaise, ses yeux louchaient horriblement, la figure était livide. Je fis appeler Monseigneur qui arriva immédiatement. M. Boulay reprit très vite connaissance et dit qu’il se sentait très faible. Je lui présentai de nouveau son déjeuner, mais il préféra se coucher d’abord et me demanda de le soutenir. Nous n’avions pas fait deux pas qu’il eut un nouvel accès plus fort que le précédent. Le Vicaire apostolique prévenu revint en toute hâte près du malade. Le danger est grave. Le médecin est appelé d’urgence. Entre temps, notre cher confrère entr’ouvre les yeux et demande à Son. Excellence de lui administrer les derniers sacrements. Immédiatement après, M. Boulay paraissait devant le divin Juge, le 22 août 1946, le jour même de la fête du Cœur Immaculé de Marie.

     

    Les obsèques ont été célébrées par Mgr Deswazières, en présence d’une dizaine de missionnaires venus pour la retraite annuelle et d’une nombreuse assistance. Les chrétiens des postes où est passé M. Boulay ont demandé plusieurs messes pour le repos de son âme. Le souvenir du cher défunt, prématurément disparu, restera longtemps vivant dans le cœur de tous les missionnaires de Pakhoi.

     

    • Numéro : 3393
    • Pays : Chine France
    • Année : 1929