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Louis BOULANGER (1871-1942)

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    Le bourg de Thiaucourt, traversé par le rupt de Mad, petit affluent de la Moselle, se situe à égale distance entre Metz au nord et Nancy au sud. Agglomération fort ancienne qui garde des vestiges de fortifications et le souvenir très effacé d’une abbaye cistercienne qui fut jadis puissante et dont il ne reste aucune trace. Des vignobles, des jardins maraîchers y sont entretenus par le labeur patient et méthodique du paysan lorrain. La forêt voisine alimente des scieries et des ateliers de tonnellerie.

     

    Louis Boulanger y vint au monde le 22 août 1871. Dès ses premiers ans il bénéficiait, son père étant instituteur, d’une instruction primaire remarquable jointe à une éducation chrétienne de haute valeur, car sa mère, Marie Bonnétraine, appartenait à une famille où les vocations religieuses marquent la solidité de l’esprit de foi et la générosité à répondre à l’appel divin : elle avait vu deux de ses sœurs entrer chez les Filles de la Charité et un frère s’engager dans la milice apostolique ; admis au séminaire des Missions-Étran­gères en 1865, affecté à la mission de Mysore, M. Bonnétraine y devait consacrer cinquante années d’une vie admirablement remplie. En 1874 il revint en France pour rétablir une santé compromise et en même temps s’assurer le concours de religieuses hospitalières pour un hôpital catholique qu’il avait projeté de construire à Bangalore. En 1877, il reprit le chemin de sa mission.

     

    Louis avait, à cette date, cinq à six ans ; son aîné, Gabriel, en avait dix. Nul doute que le départ de l’oncle missionnaire n’ait vivement impressionné les deux enfants et ne soit à l’origine de leur vocation à l’apostolat.

     

    Les deux frères firent leurs études classiques au petit séminaire de Pont-à-Mousson. Louis était en seconde, lorsque Gabriel, depuis plusieurs années déjà au grand séminaire de Nancy, obtint en 1887 son admission au séminaire de la rue du Bac. L’année suivante, Louis adressait à son tour sa demande.

     

    Le supérieur du grand séminaire avait vu partir Gabriel avec regret, ajoutant que le diocèse de Nancy serait heureux de le recevoir à nouveau au cas où sa vocation à l’apostolat lointain ne se confirmerait pas. Pour Louis, le supérieur du petit séminaire ressentait la même impression : « C’est avec la plus grande peine, écrivit-il, que nous nous séparons de ce cher enfant qui promettait au diocèse de Nancy un prêtre des plus distingués à tous égards. »

     

    Le 4 septembre 1888, Louis Boulanger était accueilli au séminaire de Paris, mais avant d’y prendre rang parmi les aspirants, il devait accomplir à Meudon deux années consacrées à l’étude de la philosophie scolastique et de la théologie fondamentale. La communauté de Meudon, inaugurée en 1884, avait pour supérieur M. Armbruster, secondé par MM. Chibaudel et Favreau chargés respectivement des cours de théologie et de philosophie.

     

    Le 27 septembre 1889, Louis reçut la première tonsure : il avait, la semaine précédente, assisté à l’ordination sacerdotale de son frère Gabriel ; il le verrait, en décembre, s’embarquer pour la mission de Coïmbatore.

     

    A la fin de sa seconde année, le 20 septembre 1890, réception des quatre ordres mineurs, et au moment où la communauté de Meudon fut transférée à Bièvres, Louis entra au séminaire de la rue du Bac. Sa promotion au sous-diaconat dut être retardée d’un an, car en septembre 1891 le jeune lévite n’avait que 20 ans. De plus, reconnu inapte au service militaire, il avait devant lui la perspective de passer au séminaire deux années supplémentaires. Une heureuse solution intervint : il était d’usage d’envoyer chaque année un aspirant à Rome pour y seconder le Procureur général de la Société ; le choix était tout indiqué et Louis partit en octobre 1891 pour la ville éternelle. Revenu en France pendant les vacances de 1892 il fut ordonné sous-diacre le 24 septembre ; diacre le 15 octobre 1893 après un second séjour à Rome, il passera à Paris cette sixième et dernière année et recevra la prêtrise le 1er juillet 1894. Le conseil des directeurs du séminaire l’avait affecté au service des Procures d’Extrême-Orient. Revenant sur sa décision, il le destina à la mission de Coïmbatore : Louis irait donc rejoindre son frère Gabriel.

     

    Depuis vingt ans, Mgr Bardou dirigeait avec zèle et prudence cette mission, et il dut se féliciter de voir arriver ce jeune prêtre doué de belles qualités et promettant de longues années d’un fructueux apostolat. Passés les premiers mois d’adaptation et d’étude de la langue, M. Boulanger est chargé de la paroisse de Valipaléam, localité en totalité catholique dont les deux tiers appartiennent la caste des tottacarers, le reste à celle des ukiliers ; ils s’adonnent pour la plupart aux travaux agricoles.

     

    S’il est vrai que les peuples heureux n’ont point d’histoire, il est permis de supposer que M. Boulanger coula des jours paisibles et n’enregistra que des consolations dans une paroisse réputée exemplaire. Valipaleam, a-t-on écrit, est « la chrétienté où la piété règne, où le dimanche est bien sanctifié et l’union parfaite. » Aucun événement notable n’est signalé à cette époque et le pasteur de ce troupeau modèle note seulement qu’en 1896 le double fléau, trop fréquent dans l’Inde, de la sécheresse et du choléra, fut écarté à la suite d’une fervente neuvaine de prières.

     

    En 1900, une circonstance fortuite allait ramener M. Boulanger dans le cadre des établissements communs de la Société. Le séminaire de Bièvres recevait en effet sa constitution définitive. Jusqu’alors, à l’exception du supérieur, les directeurs de cet établissement avaient été choisis parmi les missionnaires que leur état de santé retenait en France : ils restaient membres de leurs missions respectives. Désormais il n’y aurait plus pour les deux communautés de Paris et de Bièvres, qu’un seul corps de directeurs. Ainsi furent titularisés MM. Seguin, Bouchut et Compagnon, tandis que M. Boyet retournait aux Indes pour prendre la direction du sanatorium Saint-Théodore nouvellement fondé. Pour le remplacer le choix se porta sur M. Louis Boulanger qui fut reçu membre du Conseil Central le 1er octobre 1900. Quelques mois plus tôt il eût assisté au Triduum solennel de la béatification de nos Martyrs : secrétaire de M. Cazenave à Rome de 1891 à 1893 il avait pu suivre diverses phases du procès.

     

    Il eut du moins l’avantage de participer à la fête de famille du 17 octobre pour la célébration des noces d’or sacerdotales du vénéré M. Delpech.

     

    Le 1er mai 1901, sa qualité de nouveau directeur lui valut le privilège d’adresser à dix jeunes missionnaires partants les adieux de la communauté. « Pour son coup d’essai, notera dans son journal M. Delpech, on peut dire qu’il a approché de la perfection du genre. »

     

    Au séminaire de Bièvres, M. Boulanger fut chargé, en plus de l’économat, du cours de sciences et de la direction du chant.

     

    En 1904 il passa de Bièvres à Paris, où il est adjoint à M. Grosjean, procureur du séminaire et se voit confier, avec la direction du chant, le cours d’Ecriture sainte. En 1907, M. Grosjean ayant été nommé directeur des aspirants, M. Boulanger assume les fonctions de procureur du séminaire et est déchargé de l’enseignement.

     

    En 1909, c’est encore pour succéder à M. Grosjean, envoyé à Rome, qu’il devient directeur des aspirants, mais pour peu de temps, car aux élections de juin 1910 il est désigné pour la charge d’assistant du Supérieur qu’il n’aura guère l’occasion d’exercer puisque dès le mois précédent il avait reçu du Conseil la mission d’aller visiter les Etablissements communs d’Extrême-Orient pour se rendre compte de leurs besoins et indiquer les améliorations à y introduire.

     

    Parti de Paris le 1er août, il se rend à Changhaï par le transsibérien. Pendant qu’il est à Hongkong, il est prié de remplir provisoirement les fonctions de supérieur de la Maison de Nazareth, le titulaire, M. Lecomte, étant empêché par la maladie. Mais ce provisoire se prolonge de telle sorte qu’au cours de 1911 M. Boulanger offre de résigner sa charge d’assistant du Supérieur de Paris : il y est remplacé par M. Garnier.

     

    Le supériorat de M. Boulanger à la Maison de Nazareth fut marqué par la translation des restes mortels de Mgr Pallu, principal fondateur de la Société. Le prélat, décédé le 29 octobre 1684 dans la petite ville de Mo-yang, province du Fokien, avait été inhumé sur le versant d’une colline. Le vicariat apostolique du Fokien, créé en 1680 et confié à Mgr Pallu puis à Mgr Maigrot, passa en 1726 aux Dominicains espagnols de la Province de Manille. Sans doute ceux-ci veillaient à la conservation du monument avec une religieuse vénération, à tel point que Mgr Masot, vicaire apostolique du Fokien de 1903 à 1911, sollicité de consentir au transfert du précieux dépôt de Moyang, avait répondu : « qu’il était reconnaissant à la divine Providence et qu’il s’estimait honoré d’avoir reçu la garde d’un tel tombeau, et qu’il se faisait un devoir de le conserver et de l’entretenir avec soin. » La famille des Missions-Étrangères n’en persistait pas moins à désirer rentrer en possession de ces restes vénérables.

     

    Une nouvelle requête présentée en juin 1912 par M. Léon Robert au nom de la Société fut immédiatement accueillie par Mgr Aguirre, successeur de Mgr Masot. M. Guéneau, l’un des directeurs de Nazareth, délégué par M. Boulanger, se rendit à Mo-yang, assista le 5 août à l’exhumation des ossements qui furent le 19 août reconnus officiellement par Mgr Aguirre et rapportés à Hongkong. Le 16 janvier 1913, au service funèbre célébré à la chapelle de Nazareth, M. Boulanger chanta la messe de Requiem, puis le coffret qui renfermait les restes de Mgr Pallu fut transporté dans la crypte.

     

    Plus de trois ans s’étaient écoulés depuis le départ de M. Boulanger de Paris. Il y rentra au mois de juin 1913 et se vit confier à nouveau les fonctions de procureur du séminaire. La mobilisation de 1914 ne l’atteignait pas, mais le 5 avril 1915, à la suite d’un conseil de révision, il fut versé à la 23e section d’Infirmiers et le 30 juin affecté à un train sanitaire qui faisait la navette entre le front de l’est et la vallée du Rhône. Existence monotone, sans doute, mais combien méritoire et parfois consolante lorsqu’il a l’occasion de réconforter par ses bons soins et ses attentions délicates, les combattants sortis de la fournaise.

     

    Neuf mois durant, il accomplira son humble tâche quotidienne, espérant voir arriver le jour où une percée victorieuse lui permettrait d’aller embrasser sa mère dont il est sans nouvelles. Il y songe surtout lorsqu’une faible distance l’en sépare. « Notre train, écrit-il un jour, est garé à côté de la petite ligne qui relie Toul à Thiaucourt mon pays natal ! » Simple phrase qui en dit long sur les pensées qui agitent son âme. Il ignore par ailleurs que sa mère est morte à la fin de 1915, victime d’un bombardement aérien.

     

    L’année 1916 a rendu plus âpres les combats dont l’enjeu est Verdun, chaque jour voit augmenter le nombre de soldats qui versent leur sang pour la défense de sa chère Lorraine. Ne lui sera-t-il pas donné de se mêler de plus près à leurs souffrances et à leur sacrifice ?

     

    Le 11 mai 1916, sur sa demande, il est versé dans un groupe de brancardiers divisionnaires. Jusqu’à présent il n’a fait qu’entrevoir le champ de bataille, aperçu dans le lointain « comme de belles fusées qui montent lentement dans le sombre de l’horizon », le bruit sourd des détonations est arrivé jusqu’à lui. Désormais il vivra au milieu de cet enfer. En mai-juin : le bois Le Prêtre, puis Verdun, le secteur de Tavannes, la Lorraine. En 1917 de nouveau la Lorraine, Verdun et la cote 304. Un ordre du jour de la 73e Division d’Infanterie du 1er août 1917 résume la somme de dévouements journaliers qu’il n’a cessé de prodiguer :

     

    « Brancardier appartenant à la réserve de la territoriale, affecté à un train sanitaire au début « de la mobilisation, a sollicité son affectation au groupe de brancardiers divisionnaires, a « demandé son maintien au moment du relèvement des classes anciennes. Volontaire pour les « postes les plus dangereux et les missions les plus périlleuses, vivant exemple du devoir, n’a « cessé depuis son arrivée au groupe de prodiguer son dévouement, et en particulier du 25 juin « au 2 juillet 1917, où il a relevé les blessés dans les circonstances les plus critiques. »

     

    En cette même année, un sursis temporaire lui fut accordé — l’initiative de la demande ne vint sûrement pas de lui –– elle était motivée par la réduction à l’extrême du nombre des directeurs du séminaire ; MM. Compagnon et Guiraud tués à la guerre, M. Hinard décédé, MM. FIeury et Mathon gravement malades, quatre autres encore mobilisés.

     

    Rentré au séminaire, M. Boulanger se remit à la tâche avec le souci qui fut toujours le sien d’accomplir ponctuellement le devoir professionnel de l’heure présente. Aux élections des officiers du séminaire en 1919, les dernières avant la mise en vigueur du nouveau Règlement, il fut nommé assistant. Il eut en conséquence à prendre en main la direction de la maison pendant les assemblées des Supérieurs de Missions auxquelles M. Delmas fut appelé à participer, à Rome en 1920, à Hongkong en 1921.

     

    Sous le supériorat de Mgr de Guébriant, à partir d’octobre 1921, M. Boulanger continua d’exercer les fonctions de procureur du séminaire ; en même temps il représentait au Conseil central le groupe des Missions de l’Inde. En janvier 1922, la charge de deuxième assistant du Supérieur général, laissée vacante par la mort de M. Delmas, lui fut dévolue par Mgr de Guébriant et renouvelée en 1930 par le vote de l’Assemblée générale. Et lorsqu’en 1935 M. Robert fut appelé à prendre la succession de Mgr de Guébriant, M. Boulanger devint premier assistant.

     

    Cependant, son état de santé, déjà précaire, s’aggravait et au mois de juin il offrit sa démission d’assistant et de représentant du groupe des Missions de l’Inde ; la seconde seule fut acceptée et M. Boulanger alla se reposer quelque temps à Marseille. Il lui fallut bientôt se rendre à l’évidence : le cœur était fatigué, l’organisme usé ; sur de nouvelles instances il vit sa demande agréée et reprit le chemin de Marseille.

     

    Mais pour lui la retraite ne devait pas signifier inaction, et il rendit au procureur, soit par la tenue de la comptabilité, soit pour le soin de la correspondance tous les services compatibles avec un état de santé qui hélas ! allait s’aggravant. Les douleurs d’estomac devinrent intolérables, et si au début de 1939 une intervention chirurgicale le délivra d’une tumeur et le soulagea quelque peu, la convalescence fut lente. Rentré à la procure en mai, il ressentit au pied droit des souffrances aiguës, la gangrène se déclara et de nouveau il fallut recourir au chirurgien qui décida l’amputation de la jambe au-dessus du genou. L’état de faiblesse dans lequel il se trouvait l’avait déterminé à recevoir l’Extrême-Onction.

     

    Au mois d’août il quitta Marseille pour le sanatorium de Montbeton : en peu de temps il acquit assez d’habileté pour manœuvrer, sans le secours de personne, sa petite voiture et circuler ainsi de sa chambre à la chapelle et au réfectoire.

     

    L’autorisation de célébrer la sainte messe assis lui a été accordée, et peu à peu il s’adapte à sa condition d’infirme. Les maux d’estomac n’ont jamais complètement disparu, ils reprennent avec une violence accrue ; la jambe qui lui reste lui cause également de pénibles douleurs.

     

    En mars 1942 il dut s’aliter et à sa prière le sacrement des malades lui fut réitéré, administré par son ami M. Garnier en présence de toute la communauté.

     

    Le soir du 19, en prévision d’une crise fatale, M. Jouve était resté près de lui pour le veiller, mais bientôt dut aller prévenir M. Garnier que le dénouement était proche. MM. Lacroix, supérieur du sanatorium et M. Roucoules son assistant, étaient également présents. Entouré de ses quatre confrères, le malade exhala le dernier soupir, sans convulsions, sans râle ni rien de pénible en apparence.

     

    Le surlendemain eurent lieu les obsèques que Monseigneur l’Evêque de Montauban aurait présidées s’il n’avait été retenu par une cérémonie d’ordination. La messe des funérailles fut célébrée par M. Sibers son ancien condisciple de la rue du Bac et le corps du cher défunt inhumé dans le calme cimetière inauguré en 1887, où déjà le nombre des missionnaires qui y reposent dépasse la centaine.

     

     

     

    • Numéro : 2097
    • Pays : Inde Chine France
    • Année : 1894