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Camille BOUILLON (1869-1947)

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    Au mois d’octobre 1947, un télégramme de Séoul (Corée), nous annonçait laconiquement la mort de M. Camille Bouillon, décédé à Tchang-ho-ouên, le 25 du même mois à l’âge de 78 ans. En la personne du cher défunt, l’Eglise de Corée perd un de ses plus vaillants apôtres, noblement tombé au champ d’honneur de l’apostolat en ces régions lointaines, après cinquante-quatre années consacrées au service de Dieu et des âmes.

     

    M. Bouillon arrivait à Séoul le 7 septembre 1893. Il y prenait contact avec son évêque et ses confrères, puis il se rendait à Mirinay pour commencer l’étude du coréen. Son séjour dans ce poste devait être très court, puisque, au printemps de 1894, Mgr Mutel l’envoyait à Po-hen-kol, dans la province du Tchoung-tchoung-to ; mais à peine était-il arrivé qu’il dut quitter précipitamment le pays pour se réfugier à Séoul. Des troubles politiques venaient en effet d’éclater ; tous les étrangers devaient disparaître. Plusieurs chrétiens ont été massacrés, un grand nombre sommé d’apostasier et les missionnaires traqués. Heureusement la Mission n’eut à déplorer que la mort de M. Jozeau.

     

    M. Le Merre vint mettre son jeune confrère au courant de la situation, et tous deux partirent en barque pour Séoul. En descendant de l’esquif, à une lieue de la capitale, nos deux voyageurs eurent la désagréable surprise de rencontrer un peloton de soldats japonais : la guerre venait d’être déclarée entre le Japon et la Chine.

     

    M. Le Merre reçut trois coups de poing ; M. Bouillon fut quitte pour une forte poussée, qu’il rendit d’ailleurs avec usure, car la vitesse acquise le précipita sur un militaire qui se trouvait devant lui, et le pauvre soldat alla prendre un bain forcé dans la rizière. Après une longue discussion, les missionnaires furent relâchés et purent continuer leur route vers Séoul.

     

    Vers la fin octobre 1894, la paix était rétablie. Il était temps de rassurer le troupeau que la bourrasque avait dispersé. M. Bouillon regagna donc Po-hen-kol, et s’y installa dans des conditions malheureuses. — « Le presbytère consistait, écrit-il, en une paillote de trois mètres de long sur deux mètres cinquante de large et un mètre soixante-dix de haut. Pour essayer de me tenir debout, je n’avais qu’à faire deuil les deux centimètres que ma taille a en plus ; du reste la porte d’entrée de ce palace m’invitait déjà à la modestie : un mètre dix de haut sur cinquante centimètres de large. La fumée entrait comme chez elle dans ce taudis lorsqu’on faisait du feu dans le sous-sol. Bon gré, mal gré, il fallait faire comme le renard dont on enfume la tanière : prendre l’air ; pour ce sport, il y avait une cour de huit mètres de long sur un mètre cinquante de large. Bref, tout était fait pour que rien ne jure avec le beau nom de Po­hen-kol (Trou de hiboux). »

     

    L’encaissement désert de Po-hen-kol, habité par les tigres et les hiboux, était l’endroit idéal par ces temps dangereux, car il était prudent que notre confrère fût absolument caché et pût au besoin s’enfuir dans la montagne. Ce petit village comptait, en cette année 1894, 92 fidèles ; tout le district n’avait guère plus de 1.000 habitants. Son étendue mesurait celle de deux départements français ; le jeune missionnaire pouvait donc évoluer sans crainte de sortir de ses limites. En dépit de tous ses charmes, « Trou de hiboux » avait deux défauts : le premier, c’est qu’il était situé à  l’extrémité    du district, à évangéliser ; le second, plus grave, est que son encaissement ne permettait le développement d’aucune œuvre.

     

    Le 26 janvier 1895, passant à Tchang-ho-ouên, le long de la rivière qui se jette dans le fleuve de Séoul, M. Bouillon aperçut au bas de la colline une grande maison couverte de tuiles. Etait-ce un présage ? Le fait est qu’il se fit cette réflexion : « Si la Sainte Vierge voulait prendre possession de ce palais, je ferais bien son humble serviteur : Notre-Dame du Rosaire deviendrait notre Patronne. » Douze mois plus tard, contre toute attente, on venait lui en proposer l’achat. M. Bouillon en informa tout de suite son évêque, Mgr Mutel. — « L’occasion paraît se présenter de sortir des Catacombes et de mettre au grand jour les œuvres de l’Eglise ; me permettez-vous de faire l’acquisition de cette maison ? » — Naturellement la réponse fut affirmative..., mais la caisse de l’évêché était vide; Son Excellence laissa au missionnaire le soin de trouver les fonds. Le propriétaire demandait 3.000 dollars ; c’était trop pour la bourse de notre confrère. Il n’y avait donc qu’à attendre.

     

    Sur ces entrefaites, les Japonais avaient lâchement assassiné la Reine Min Marie. Pour venger ce crime de lèse-majesté, des soulèvements eurent lieu un peu partout dans toute la Corée. Des bandes armées parcouraient le pays sous le nom de « Soldats de la Justice ». L’une d’elles vint attaquer la garnison japonaise de Tchang-ho-ouên ; celle-ci dispersa sans difficulté ces soldats improvisés, mit le feu à la bourgade et au palais de la Reine.

     

    M. Bouillon prit des informations et quinze jours plus tard, l’achat des quelques restes des bâtisses fut conclu pour 183 dollars. Il se rendit ensuite à Tchang-ho-ouên pour voir sa nouvelle acquisition faite par un entremetteur. Du palais, il ne restait plus que les soubassements des principaux bâtiments et les pierres de taille : tout le reste avait été brûlé. Il y installa comme gardien un chrétien de Po-hen-kol, puis retourna dans son « Trou de hiboux », en attendant de construire la maison.

     

    Le 17 septembre 1896, M. Bouillon quittait sa « tanière », cette fois définitivement. Au tournant du petit sentier où il n’allait plus apercevoir sa pauvre hutte, il sentit son cœur se serrer et les larmes lui monter aux yeux. Il pressentait que son départ allait causer la ruine de cette chrétienté ; de fait, il n’en reste pas aujourd’hui la moindre trace. Quand il arriva à Tchang-ho-ouên, sans se douter qu’il y passerait toute sa vie, il se mit tout de suite au travail. Il construisit d’abord un presbytère aussi modeste que possible et aménagea une chambre en chapelle. Commencé le 18 septembre, le pavillon, en style coréen, de 14 m. 50 sur 7 m. 50, était debout le 5 décembre.

     

    En attendant les chrétiens, deux païens venaient chaque jour assister à la messe. Un jour, l’un d’eux lui présenta les burettes. Quel pouvait bien être l’objet de la dévotion de ces deux personnages ? Il se le demandait. L’un d’eux finit par montrer le bout de l’oreille : il avait joué aux cartes avec le chef des prétoriens ; il avait gagné, mais impossible de se faire payer par son malhonnête partenaire, il réclamait donc l’aide puissante du missionnaire. — « Et c’est pour cela, lui dit-il, que tu venais tous les jours à la messe ? » — Naturellement le païen se défendit mal et sa dévotion ne tarda pas à disparaître tout à fait ; il ne revint plus et mourut quelques années après sans baptême. Son compagnon n’avait pas non plus des intentions plus désintéressées, mais touché par la grâce, il mourut chrétien.

     

    Les crève-cœur du début et des années qui suivirent ne devaient pas manquer au pasteur. Malgré tout, le nombre des chrétiens augmentait ; la chambre qui servait de chapelle ne pouvait plus les contenir : M. Bouillon se décida à construire une église. Mgr Mutel l’y autorisa, tout en lui recommandant de ne pas faire trop beau : « Le moins européen possible, lui écrivait-il, pour ne pas offusquer les yeux des païens ! » Le prudent évêque se croyait peut-être encore sous le régime de la persécution. L’Eglise terminée fut pourtant la plus belle en province, puisqu’il n’en existait pas d’autre.

     

    Le premier dimanche, l’édifice était loin d’être rempli par ses chrétiens ; il se demanda alors s’il n’avait pas construit trop grand. «Si, disait-il, la Sainte Vierge voulait combler les places vides, je n’aurais qu’à chanter mon Nunc Dimittis. » La généreuse Mère devait largement dépasser sa prière ; aussi renvoya-t-il à plus tard le chant du Nunc Dimittis pour préparer, durant trente années, les matériaux et les fonds nécessaires à la construction d’une nouvelle église plus grande et plus belle. En 1930, elle était achevée.

     

    Tout en s’occupant du matériel, il n’oubliait cependant pas le spirituel : missionnaire jusqu’à la moelle des os, il se dépensait sans compter et le Bon Dieu bénissait ses efforts. La mission de Tchang-ho-ouên compte aujourd’hui plus de cinq mille fidèles, alors qu’en 1894 le nom de Dieu y était encore à peine connu. « Il serait trop long d’énumérer tous les dangers que j’ai courus depuis mon arrivée en Corée, contait-il ; mes prédécesseurs se sont fait couper la tête, et j’étais parti de France avec la persuasion qu’il m’en adviendrait autant. » Si son rêve d’aller dans la Maison du Père avec un verre de sang à la main ne s’est pas réalisé, pourtant pendant cinquante-quatre ans, son sang coula goutte à goutte en Corée, car M. Bouillon dépensa toutes ses énergies à la plus grande gloire de Dieu, et le samedi 25 octobre 1947, il arrivait au bout de son magnifique sillon...

     

     

     

     

    • Numéro : 2063
    • Pays : Corée
    • Année : 1893