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Louis BOUILLON (1857-1894)

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    Un confrère nous écrivait, au commencement de l’année 1895 :

    La Mission du Yun-nan est de nouveau en deuil ; le 29 novem­bre dernier, M. Louis-Constant Bouillon rendait sa belle âme au Créateur. Cette mort, bien que prévue depuis longtemps, nous a pro­fondément attristés, car elle nous ravissait un zélé missionnaire et un excellent confrère.

    M. Bouillon avait quitté la France en 1883 ; à sa mort, il comptait déjà onze années d’apostolat. Il était donc parvenu à cette époque de la vie où l’expérience acquise, jointe à la maturité de l’esprit, permet au zèle apostolique de s’exercer avec plus de fruit.

    Placé, dès le début, au séminaire de la Mission, notre confrère y fit preuve d’une grande justesse d’esprit et d’une rare énergie de volonté. Il lui fallut, tout à la fois, étudier la langue et les usages des Chinois, se façonner aux exigences du professorat, et subir le tra­vail d’acclimatement qui, pour être passif, ne laisse pas que d’être très pénible. Sans s’émouvoir de cette situation, M. Bouillon se mit bravement à l’œuvre. On le vit souvent étudier jusqu’à une heure avancée de la nuit. Aussi une année lui suffit-elle pour se mettre à la hauteur de sa tâche. Dans les divers postes qu’il a successive­ment occupés, M. Bouillon s’est toujours distingué par la fermeté de son caractère. Une fois sa résolution prise et mûrie, aucun obstacle n’était capable de la lui faire abandonner.

    Cinq années et plus de labeur au collège lui avaient conquis l’estime de ses confrères et l’affection de ses élèves, lorsqu’une maladie grave se déclare tout à coup et le conduisit à deux doigts de la mort. Les bons soins qui lui furent prodigués, firent beaucoup plus que la médecine chinoise pour le mettre hors de danger. Toute­fois ses forces considérablement diminuées ne lui permettant plus un travail suivi, il dut quitter le collège.

    Après quelques mois de convalescence, il fut envoyé dans un petit district des montagnes de l’Est, où le ministère est facile et l’air bien pur. Le poste était des mieux choisis pour lui épargner les ennuis de l’inaction et réconforter ses poumons atrophiés. Au bout de deux ans, M. Bouillon avait retrouvé toute sa vigueur. Le Vicaire apostolique jugea qu’il pouvait dès lors sans impru­dence ouvrir une carrière plus large au zèle de son mission­naire. Il le nomma supérieur de l’Est du Yun-nan, et l’envoya fixer se tente à San-pe-fou, centre de la région de Ku-tsin. Hélas ! notre confrère n’y alla guère que pour mourir. Les forces reconquises à Pe-che-ngai s’épuisèrent vite ; la phtisie pulmonaire, dont il était atteint depuis longtemps, s’aggrava avec les fatigues d’un ministère actif et absorbant.

    Les deux années que M. Bouillon passa à San-pe-fou, furent deux années de souffrances continuelles. La respiration devenait de jour en jour plus pénible, et l’estomac se refusa bientôt à  garder les aliments. La médecine chinoise imagina des expédients pour calmer les douleurs vives, mais ne parvint pas à arrêter le progrès du mal. Chaque course apostolique avait invariablement pour épilogue une recrudescence de la phtisie. D’ailleurs, M. Bouillon sortait rarement sans que la température ne lui ménageât quelque désagréable sur­prise. Tantôt c’était une bise glaciale qui le surprenait vêtu à légère ; tantôt c’était une pluie torrentielle, comme en voit en Orient, qui le mouillait jusqu’aux os pendant que la sueur perlait sur son front. Aussi le pauvre voyageur arrivait-il d’ordinaire au bout de sa course plus malade que celui qu’il était venu administrer. Pâle comme la mort, maigre comme un squelette, mais toujours gai, toujours affable quand même, il était le premier à rire de ses mésaventures.

    Mgr Fenouil lui proposa de quitter son district pour prendre du repos et lui offrit un vicaire : M. Bouillon refusa énergiquement, demandant en grâce qu’on le laissât mourir les armes à la main.

    Au mois de novembre dernier, tous les missionnaires de l’Est étaient réunis à San-pe-fou pour la retraite annuelle. Frappés de la maigreur et de la faiblesse de notre confrère, nous l’exhortâmes à se dispenser des exercices. Il nous pria de ne pas insister, disant :  Mes jours  sont comptés ; laissez-moi profiter d’une si belle occasion pour me préparer à la mort ; c’est apparemment la dernière retraite qu’il me sera donné de faire.

    Les exercices spirituels achevés, les retraitants firent leurs adieux au moribond. Tous étaient profondément émus ; de part et d’autre on se donna rendez-vous au ciel. Les deux confrères qui restèrent auprès du malade, racontent que le 27 novembre, dans l’après-midi, une crise violente se déclara et bientôt le dénouement fatal devint imminent ; le 29, à trois heures du matin, M. Bouillon s’endormit dans le Seigneur, après une longue mais très douce agonie.

    Avec la mort, l’altération de ses traits disparut subitement, et son visage sembla réfléter la candeur de son âme.

    Informés du malheur qui venait de frapper la Mission, chrétiens et païens arrivèrent en foule pour revoir une dernière fois celui qui avait été leur bienfaiteur à tous.

    La mort, révèle d’ordinaire les sentiments qu’inspirait le défunt. Le temps semblait avoir manqué à M. Bouillon pour laisser dans le district des traces bien profondes de son passage ; néanmoins nous avons pu constater que les sympathies de tous lui étaient acquises.

    Après la messe solennelle de Requiem, le corps du défunt, escorté par cinq missionnaires et de nombreuses députations des chrétientés environnantes, fut porté à sa dernière demeure. Il repose, en atten­dant la résurrection, au milieu des fidèles auxquels il a ouvert les portes de l’éternité et des nombreux enfants de païens qu’il a régé­nérés dans les eaux du saint baptême. Nous avons la ferme confiance qu’il n’oubliera pas au ciel ceux qui le pleurent sincèrement sur la terre.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    • Numéro : 1569
    • Pays : Chine
    • Année : 1883